Histoires (page 46)
CIV. Les Cypriens se liguèrent tous de leur propre mouvement avec eux, excepté les habitants d’Amathonte. Ils s’étaient révoltés contre les Mèdes à l’occasion que je vais dire. Gorgus, roi de Salamine[82], fils de Chersis, petit-fils de Siromus et arrière-petit-fils d’Évelthon, avait un frère cadet, nommé Onésilus. Cet Onésilus l’avait souvent exhorté auparavant à se soulever contre le roi. Lorsqu’il eut appris la révolte des Ioniens, il l’en pressa encore davantage ; mais, n’ayant pu l’y engager, il épia le moment qu’il était sorti de Salamine, et aussitôt il lui en ferma les portes à l’aide des gens de son parti. Gorgus, dépouillé de ses États, se retira chez les Mèdes. Onésilus se voyant maître de Salamine, tous les Cypriens prirent, à sa prière, part à la révolte, excepté ceux d’Amathonte, qui ne voulurent point l’écouter. Il les assiégea.
CV. Il était devant cette place, lorsqu’on annonça à Darius que Sardes avait été prise et brûlée par les Athéniens et les Ioniens ; qu’Aristagoras de Milet avait ourdi cette trame, et qu’il était le chef de la ligue formée contre lui. On raconte que, lorsqu’il apprit cette nouvelle, il ne tint aucun compte des Ioniens, sachant bien que leur révolte ne resterait pas impunie ; mais qu’il s’informa quel peuple c’était que les Athéniens, et que, sur ce qu’on le lui eut appris, il demanda son arc, et qu’y ayant mis une flèche, il la tira vers le ciel et en frappa l’air[83] en s’écriant : « Ô Jupiter, puissé-je me venger des Athéniens ! » Il ordonna ensuite à un de ses officiers de lui répéter à trois reprises, toutes les fois qu’on lui servirait à dîner : Seigneur, souvenez-vous des Athéniens.
CVI. Cet ordre donné, il manda Histiée de Milet, qu’il retenait à sa cour déjà depuis longtemps. « Histiée, lui dit-il, j’apprends que le gouverneur à qui vous avez confié Milet a excité des troubles contre moi, qu’il a fait venir des peuples de l’autre continent, et que, les ayant joints aux Ioniens, que je saurai punir, il les a engagés à le suivre, et m’a enlevé la ville de Sardes. Cette entreprise vous paraît-elle honnête ? Aurait-elle pu s’exécuter sans votre participation ? Prenez garde de vous rendre coupable une autre fois. Que me dites-vous, seigneur ? répondit Histiée. Me croyez-vous capable de donner un conseil qui puisse vous causer le plus léger chagrin ? Que prétendrais-je en agissant de la sorte ? De quoi manquai-je près de vous ? Ne me faites-vous point part de tous vos biens ? Ne daignez-vous pas m’admettre à tous vos conseils ? Si mon lieutenant a formé l’entreprise dont vous me parlez, c’est, seigneur, de son propre mouvement ; mais je ne puis absolument me persuader que lui et les Milésiens aient excité des troubles contre vous. Si cependant ils l’ont fait, si ce qu’on vous en a dit est vrai, considérez, seigneur, si vous n’y avez pas donné lieu en m’arrachant des bords de la mer[84]. Les Ioniens désiraient sans doute depuis longtemps de se soustraire à votre obéissance ; mon éloignement a favorisé leurs vues. Si j’eusse été sur les lieux, aucune ville n’eût osé remuer. Renvoyez-moi donc au plus tôt en Ionie, afin que j’y rétablisse votre autorité dans son premier état, et que je remette en vos mains Aristagoras, l’auteur de cette trame. Ces deux points exécutés selon vos intentions, je jure par les dieux, protecteurs des rois, que je ne quitterai point l’habit que j’aurai à mon arrivée en Ionie, que je ne vous aie rendu tributaire la grande île de Sardaigne. »
CVII. Darius se laissa persuader par ce discours, qui ne tendait qu’à le tromper. Il renvoya Histiée, et lui ordonna, en partant, de revenir à Suses aussitôt qu’il aurait rempli ses engagements.
CVIII. Pendant qu’on portait au roi la nouvelle de la prise de Sardes ; que ce prince, après avoir tiré une flèche contre le ciel, délibérait sur ce sujet avec Histiée, et qu’Histiée, congédié par lui, se rendait sur les bords de la mer, on apprit à Onésilus de Salamine, qui était occupé au siége d’Amathonte, qu’on attendait incessamment en Cypre Artybius, Perse de naissance, avec une armée considérable de troupes de sa nation. Sur cette nouvelle, Onésilus dépêcha des hérauts aux Ioniens, pour les inviter à le secourir. Ceux-ci, sans perdre le temps en longues délibérations, vinrent à son secours avec une flotte nombreuse. Les Ioniens étaient déjà en Cypre, lorsque les Perses, ayant passé de la Cilicie en cette île, se rendirent par terre à Salamine ; les Phéniciens doublèrent de leur côté le promontoire qu’on appelle les Cléides de Cypre.
CIX. Pendant que ces événements se passaient, les tyrans de Cypre convoquèrent les commandants des Ioniens, et leur parlèrent en ces termes : « Ioniens, nous vous donnons le choix, nous autres Cypriens, d’attaquer les Perses ou les Phéniciens. Si vous voulez essayer sur terre vos forces contre les Perses, il est temps de quitter vos vaisseaux et de vous ranger en bataille ; et nous, après être montés sur nos vaisseaux, nous combattrons contre les Phéniciens ; si vous aimez mieux attaquer les Phéniciens, faites-le. Mais, quel que soit votre choix, songez que de vous dépend la liberté de Cypre et de l’Ionie. »
« Princes de Cypre, répondirent les Ioniens, le conseil commun de l’Ionie nous a envoyés pour garder la mer, et non pour remettre nos vaisseaux aux Cypriens, et pour combattre nous-mêmes à terre contre les Perses. Nous tâcherons de faire notre devoir dans le poste où l’on nous a placés. Pour vous, rappelez-vous le dur asservissement où vous ont tenus les Mèdes, et combattez en gens de cœur. »
CX. Les ennemis étant arrivés après cela dans la plaine de Salamine, les rois de Cypre choisirent les meilleurs soldats de Salamine et de Soles pour les opposer aux Perses, et rangèrent leurs autres troupes contre le reste de l’armée. Quant à Onésilus, il se plaça lui-même vis-à-vis d’Artybius, général des Perses.
CXI. Artybius montait un cheval instruit à se dresser contre un homme armé. Onésilus, qui en fut averti, en parla à son écuyer, Carien de nation, homme plein de courage, et très-entendu dans l’art de la guerre. « J’apprends, lui dit-il, que le cheval d’Artybius se dresse, et que des pieds et des dents il tue celui contre lequel on le pousse. Faites sur-le-champ vos réflexions là-dessus, et dites-moi lequel vous aimez mieux observer et frapper, du maître ou du cheval. Seigneur, répondit l’écuyer, je suis prêt à faire l’un et l’autre, ou l’un des deux, et absolument tout ce qu’il vous plaira de m’ordonner. Je vous dirai cependant ce qui me paraît convenable à vos intérêts. Je pense qu’un roi et un général doivent combattre contre un roi et un général. Si vous tuez un général, il en résultera pour vous une grande gloire ; s’il vous tue (ce qu’aux dieux ne plaise !), il est moins triste de mourir de la main d’un homme de marque. Quant à nous autres serviteurs, il faut que nous combattions contre d’autres serviteurs. À l’égard du cheval d’Artybius, ne craignez point son manége ; je vous garantis qu’il ne se dressera plus contre personne. »
CXII. Il dit, et bientôt après les deux armées de terre et de mer en vinrent aux mains. Les Ioniens firent paraître beaucoup de valeur sur mer, et battirent en cette journée les Phéniciens : ceux d’entre eux qui se distinguèrent le plus furent les Samiens. Les armées de terre s’approchèrent et fondirent l’une sur l’autre. Voici ce qui arriva aux deux généraux. Tandis qu’Artybius poussait son cheval contre Onésilus, celui-ci le frappe, comme il en était convenu avec son écuyer. Le cheval dresse en même temps ses pieds sur le bouclier d’Onésilus ; le Carien les lui coupe avec une faux ; le cheval s’abat, et le général perse tombe avec lui.
CXIII. Pendant qu’on était occupé à combattre, Stésénor, tyran de Curium, qui commandait un corps considérable de troupes, passa du côté de l’ennemi. On prétend que les Curiens sont une colonie d’Argiens. Les chariots de guerre des Salaminiens suivirent aussitôt l’exemple des Curiens. Les Perses acquirent par ce moyen de la supériorité. Les Cypriens prirent la fuite ; il en périt beaucoup, et entre autres Onésilus, fils de Chersis, celui-là même qui avait excité les Cypriens à la révolte. Aristocypros, roi des Soliens, perdit aussi la vie à cette journée. Il était fils de ce Philocypros que Solon d’Athènes, étant venu en Cypre, célébra dans ses vers héroïques par-dessus tous les tyrans.
CXIV. Les habitants d’Amathonte coupèrent la tête d’Onésilus parce qu’il les avait assiégés, la portèrent à Amathonte, et la mirent sur une des portes de la ville. Quelque temps après, cette tête étant vide, un essaim d’abeilles la remplit de rayons de miel. Là-dessus ceux d’Amathonte consultèrent l’oracle, qui leur répondit d’enterrer cette tête, d’offrir tous les ans des sacrifices à Onésilus comme à un héros, et que par ce moyen ils s’en trouveraient mieux. Ils obéirent, et de mon temps ils lui sacrifiaient encore.
CXV. Les Ioniens, qui s’étaient battus sur mer près de Cypre, ayant appris que les affaires d’Onésilus étaient perdues sans ressource, et que les villes de Cypre étaient assiégées, excepté Salamine, que ses habitants avaient rendue à Gorgus leur ancien roi, remirent sur-le-champ à la voile pour se rendre en Ionie. De toutes les villes de Cypre, Soles fut celle qui fit une plus longue résistance. Les Perses poussèrent des mines sous le mur tout autour de la place, et la prirent de cette manière le cinquième mois.
CXVI. Les Cypriens furent de nouveau réduits en esclavage, après avoir joui de la liberté pendant un an[85]. Daurisès, gendre de Darius, Hymées, Otanes, et d’autres généraux perses, qui avaient aussi épousé des filles de ce prince, poursuivirent les Ioniens qui avaient été de l’expédition de Sardes, et les battirent, après les avoir forcés à rentrer dans leurs vaisseaux. Ils se partagèrent ensuite les villes, et les pillèrent.
CXVII. Daurisès tourna ses armes contre les villes de l’Hellespont. Dardanus, Abydos, Percote, Lampsaque et Pæsos ne résistèrent chacune qu’un jour. Mais, tandis qu’il était en marche pour se rendre de Pæsos à Parium, il apprit que les Cariens s’étaient révoltés contre les Perses, de concert avec les Ioniens. Sur cette nouvelle, il quitta l’Hellespont, rebroussa chemin, et mena ses troupes en Carie.
CXVIII. Les Cariens en eurent connaissance avant son arrivée. Là-dessus ils s’assemblèrent au lieu nommé les Colonnes-Blanches, sur les bords du Marsyas, qui se jette dans le Méandre après avoir traversé le territoire d’Idrias. Les avis furent partagés. Le meilleur, du moins autant que j’en puis juger, fut celui de Pixodare, fils de Mausole, de la ville de Cindys, qui avait épousé une fille de Syennésis, roi de Cilicie. Il conseilla aux Cariens de passer le Méandre, et de combattre ayant le fleuve à dos, afin que, ne pouvant reculer, la nécessité de rester dans ce poste leur inspirât plus de courage qu’ils n’en avaient naturellement. Cet avis ne prévalut pas ; il fut au contraire résolu que les Perses auraient le Méandre derrière eux, sans doute afin que, s’ils venaient à être vaincus et à être mis en fuite, ils tombassent dans le fleuve, et ne pussent se sauver.
CXIX. Les Perses étant arrivés quelque temps après, et ayant traversé le Méandre, les Cariens leur livrèrent bataille sur les bords du Marsyas. Le combat fut rude et long, mais enfin ils furent forcés de céder au nombre. Il périt dans cette action deux mille hommes du côté des Perses, et dix mille de celui des Cariens. Ceux d’entre ces derniers qui échappèrent à cette déroute se réfugièrent à Labranda, dans le temple de Jupiter Stratius, et dans un grand bois de planes qui lui est consacré. Les Cariens sont les seuls peuples, que je sache, qui offrent des sacrifices à Jupiter sous le nom de Stratius. Lorsqu’ils furent renfermés dans ce bois, ils délibérèrent sur le parti le plus salutaire, et s’il leur serait plus avantageux de se rendre aux Perses, ou d’abandonner totalement l’Asie.
CXX. Pendant qu’ils délibéraient là-dessus, les Milésiens vinrent à leur secours avec leurs alliés. Les Cariens abandonnèrent alors leurs premières résolutions, et se préparèrent à recommencer la guerre. Ils en vinrent aux mains avec les Perses, qui venaient les attaquer, et furent battus après un combat plus long et plus opiniâtre que le précédent. En général, il périt beaucoup de monde à cette journée, surtout du côté des Milésiens.
CXXI. Quelque temps après, les Cariens réparèrent cette défaite dans une autre action. Ayant appris que les Perses étaient en marche pour attaquer leurs villes, ils se mirent en embuscade sur le chemin de Pédases. Les Perses, s’y étant engagés pendant la nuit, y périrent avec leurs généraux Daurisès, Amorgès et Sisimacès. Myrsus, fils de Gygès, y fut aussi tué.
CXXII. Héraclides, fils d’Ibanolis, de la ville de Mylasses, conduisait cette embuscade. Tel fut le sort des Perses qui s’y étaient engagés. Hymées, qui était aussi du nombre de ceux qui avaient poursuivi les Ioniens après leur expédition contre Sardes, tourna vers la Propontide, et prit Cios en Mysie. Ayant eu ensuite avis que Daurisès avait quitté l’Hellespont pour marcher en Carie, il abandonna la Propontide, et mena son armée vers l’Hellespont. Il subjugua tous les Éoliens du territoire d’Ilion et les Gergithes, reste des anciens Teucriens. Tandis qu’il était occupé de ces conquêtes, il fut attaqué d’une maladie, dont il mourut dans la Troade.
CXXIII. Artapherne, gouverneur de Sardes, reçut ordre d’aller avec Otanes, un des trois généraux de l’armée de Darius, en Ionie et dans l’Éolide, qui lui est contiguë. Ils prirent Clazomènes en Ionie, et Cymes dans l’Éolide.
CXXIV. Aristagoras de Milet, l’auteur du soulèvement de l’Ionie et des troubles qui l’agitaient, montra en cette occasion bien peu de fermeté. Il fut tellement déconcerté de la prise de ces villes, qu’il résolut de prendre la fuite ; et d’ailleurs il lui paraissait impossible de l’emporter sur le roi. Il convoqua en conséquence ses partisans, et délibéra avec eux s’il ne leur serait pas très-avantageux d’avoir un asile tout prêt en cas qu’ils fussent chassés de Milet, soit qu’il fallût les mener en colonie en Sardaigne, ou à Myrcine, dans le pays des Édoniens, ville que Darius avait donnée à Histiée, et que celui-ci avait commencé à environner de murs.
CXXV. L’historien Hécatée, fils d’Hégésandre, n’était point d’avis qu’il envoyât une colonie dans l’un ou l’autre de ces deux pays, mais qu’il bâtît un château dans l’île de Léros, si on le chassait de Milet, et qu’il s’y tint tranquille ; et que de là il pourrait retourner à Milet.
CXXVI. Aristagoras penchait davantage pour aller à Myrcine. Il confia le gouvernement de Milet à Pythagore, homme de distinction, qui était de cette ville ; et, prenant avec lui tous ceux qui voulurent l’accompagner, il fit voile en Thrace, et s’empara du pays qu’il avait en vue à son départ. Il en partit ensuite pour aller faire le siége d’une place, où il périt avec son armée par les mains des Thraces qui la défendaient, et qui avaient voulu en sortir par capitulation.
↑ Les Périnthiens tiraient leur nom de Périnthe, qu’on appelait aussi Héraclée, ville de Thrace sur les bords de l’Hellespont.
↑ Le Pæon ou Pæan était un hymne dont il y avait deux sortes. Le premier se chantait avant la bataille, en l’honneur de Mars ; le second, après la victoire, en celui d’Apollon. Cet hymne commençait par ces mots : to Pæan. L’allusion de Pæon, nom de cet hymne, au nom des Pæoniens, est sensible, et c’est pour la conserver que j’ai traduit : Ils chantaient le Pæon. (L.)
↑ Hésychius prétend que c’est une nation scythe. Étienne de Byzance dit que ce sont les mêmes peuples que les Agathyrses : il se trompe, car Hérodote, qui a parlé de ces derniers, n’aurait pas manqué d’en faire la remarque si cette opinion eût eu quelque fondement. (L.)
↑ Si l’on en croit Plutarque, les Thraces imprimaient encore de son temps à leurs femmes des stigmates, pour venger Orphée, qu’elles avaient fait mourir. Phanoclès est d’accord avec lui dans un poëme sur Orphée, dont Stobée nous a conservé un fragment. Si cette raison est vraie, il est bien étonnant que ce qui fut dans l’origine une punition soit devenu dans la suite un ornement et une marque de noblesse. (L.)
↑ Le culte de Bacchus chez les Thraces est attesté par plusieurs autres auteurs, et entre autres par Euripide. Aussi voyons-nous, dans le Rhésus, attribué à ce poëte, que ce prince, ayant été tué par Ulysse, fut porté dans les antres de Thrace par la Muse qui lui avait donné le jour, et qu’étant devenu dieu, d’homme qu’il avait été, il y rendait les oracles de Bacchus. (L.)
↑ On élevait, sur le lieu de la sépulture des personnes distinguées, une espèce de tertre ou tumulus. C’est ce que Virgile exprime si bien : Ingens aggeritur tumulto tellus. (L.)