Histoires (page 50)
XVIII. Après la défaite de la flotte ionienne, les Perses assiégèrent Milet par terre et par mer. Ils battirent cette place avec toutes sortes de machines de guerre ; et ayant poussé des mines sous ses murs, ils la prirent d’assaut, la sixième année après la révolte d’Aristagoras, et réduisirent ses habitants en servitude : en sorte que ce malheur s’accorde avec l’oracle rendu au sujet de Milet.
XIX. Les Argiens étant allés à Delphes consulter l’oracle sur le salut de leur ville, le dieu leur fit une réponse dont une partie les regardait, et l’autre, par forme d’addition, concernait les Milésiens. Je ferai mention de celle qui intéresse les Argiens, lorsque j’en serai à cet endroit de mon Histoire. Quant à la partie de l’oracle touchant les Milésiens qui étaient absents, elle était conçue en ces termes : « Et alors, ô ville de Milet, qui machines de pernicieux desseins, tu seras une riche proie pour beaucoup de gens. Tes femmes laveront les pieds à beaucoup d’hommes à longue chevelure, et d’autres prendront soin de notre temple de Didymes[3]. » Cet oracle s’accomplit à l’égard des Milésiens. La plupart furent tués par les Perses, qui portent les cheveux fort longs ; leurs femmes et leurs enfants furent réduits en esclavage ; l’enceinte sacrée, le temple et l’oracle de Didymes furent pillés et brûlés. Quant aux richesses de ce temple, j’en ai fait plusieurs fois mention en d’autres endroits de mon Histoire.
XX. On mena à Suses les prisonniers qu’on fit sur les Milésiens. Darius les envoya habiter sur la mer Érythrée (golfe Persique), à Ampé, où le Tigre se jette dans la mer, et ne leur fit point d’autre mal. Les Perses se réservèrent les environs de Milet et la plaine, et donnèrent les montagnes en propriété aux Cariens de Pédases.
XXI. Les Sybarites, qui habitaient Laos et Scidros depuis qu’ils avaient été chassés de leur ville, n’avaient pas témoigné autant de sensibilité pour les maux que les Milésiens avaient éprouvés de la part des Perses, que les Milésiens en avaient montré à leur égard. En effet, à la prise de Sybaris par les Crotoniates, les Milésiens de tout âge s’étaient rasé la tête, et avaient témoigné leur affliction par toutes les marques extérieures de deuil. Aussi jamais union n’avait été plus intime que celle qui avait régné entre ces deux villes. Les Athéniens n’imitèrent pas les Sybarites. Ils furent excessivement affligés de la prise de Milet, et ils manifestèrent leur douleur de mille manières. Le théâtre fondit en larmes à la représentation de la tragédie de Phrynichus[4], dont le sujet était la prise de cette ville ; et même ils condamnèrent ce poëte à une amende de mille drachmes[5], parce qu’il leur avait rappelé la mémoire de leurs malheurs domestiques : de plus, ils défendirent à qui que ce fût de jouer désormais cette pièce. Milet perdit ainsi ses anciens habitants.
XXII. Ceux d’entre les Samiens qui étaient riches ne furent pas contents de la conduite de leurs généraux à l’égard des Mèdes. Ils résolurent, dans un conseil tenu aussitôt après le combat naval, de s’aller établir ailleurs avant l’arrivée d’Æacès, de crainte qu’en restant dans leur patrie, ils ne retombassent sous son joug et sous celui des Mèdes. Vers ce même temps, les Zancléens de Sicile envoyèrent en Ionie pour inviter les Ioniens à se rendre à Calacté, où ils avaient dessein de bâtir une ville ionienne. Ce lieu appartient aux Sicules, et se trouve dans la partie de la Sicile qui regarde la Tyrrhénie. Les Samiens furent les seuls qui se rendirent à cette invitation. Ils partirent avec quelques Milésiens qui avaient échappé à la ruine de leur patrie.
XXIII. Pendant que les Samiens, qui allaient en Sicile, étaient sur les côtes des Locriens-Épizéphyriens, les Zancléens faisaient avec Scythès, leur roi[6], le siége d’une ville de Sicile qu’ils voulaient détruire. Sur cette nouvelle, Anaxilas[7], tyran de Rhégium, qui avait alors des démêlés avec les Zancléens, vint les trouver, et leur conseilla d’abandonner leur projet d’établissement à Calacté, et de se rendre maîtres de Zancle[8], qui était dépourvue de défenseurs. Les Samiens, s’étant laissé persuader, s’emparèrent de cette ville. Aussitôt que les Zancléens en eurent connaissance, ils accoururent, et appelèrent à leur secours Hippocrates, tyran de Géla, qui était leur allié. Ce prince vint avec une armée ; mais il fit mettre aux fers Scythès, tyran des Zancléens, qui venait de perdre ses États, et Pythogénès son frère, et les envoya tous deux à Inycum. Quant au reste des Zancléens, il les remit aux Samiens, après s’être entre-donné mutuellement leur foi dans une conférence qu’il eut avec eux. Il y fut convenu que les Samiens lui donneraient la moitié des meubles et des esclaves qu’on trouverait dans la ville, et qu’Hippocrates aurait, pour sa part, tout ce qui serait dans les campagnes. Il mit aux fers la plupart des Zancléens, qu’il traita en esclaves, et en livra trois cents des plus considérables aux Samiens pour les faire mourir ; mais ceux-ci les épargnèrent.
XXIV. Scythès, le monarque des Zancléens, s’enfuit d’Inycum à Himère ; de là il passa en Asie, et se rendit auprès de Darius. Ce prince le regarda comme le plus honnête homme de tous les Grecs qui étaient venus à sa cour ; car il y retourna après avoir été en Sicile avec sa permission, et il mourut de vieillesse chez les Perses, après avoir joui toute sa vie d’un très-grand bonheur.
XXV. Les Samiens qui avaient secoué le joug des Mèdes se mirent sans peine en possession de la belle ville de Zancle. Après le combat naval, dont l’objet était de recouvrer Milet, les Perses firent ramener à Samos, par les Phéniciens, Æacès, fils de Syloson, qu’ils estimaient beaucoup, et qui leur avait rendu de grands services. Il n’y eut que les Samiens dont la révolte ne fut point punie par la destruction de leur ville et l’incendie de leurs temples, parce que leurs vaisseaux s’étaient retirés pendant le combat naval. Aussitôt après la prise de Milet, les Perses se rendirent maîtres de la Carie, dont une partie des villes reçut volontairement le joug, et l’autre le subit par force.
XXVI. Tandis qu’Histiée de Milet interceptait aux environs de Byzance les vaisseaux marchands ioniens qui sortaient du Pont-Euxin, on vint lui apprendre les malheurs arrivés à Milet. Aussitôt il remit à Bisaltes, fils d’Apollophanes, d’Abydos, les affaires de l’Hellespont, et fit voile à Chios avec les Lesbiens. Mais la garnison n’ayant pas voulu le recevoir, il lui livra bataille à l’endroit appelé Cœles, en tua un grand nombre ; et partant de Polichna, dont il s’était emparé, il subjugua, à l’aide des Lesbiens, le reste des habitants de l’île, d’autant plus aisément qu’ils avaient été fort maltraités dans le combat naval.
XXVII. Lorsqu’une nation ou une ville doit éprouver quelque grand malheur, ce malheur est ordinairement précédé de quelques signes. Aussi ceux de Chios eurent-ils des présages avant-coureurs de leur désastre. D’un chœur de cent jeunes garçons qu’ils avaient envoyé à Delphes, il n’en revint que deux ; les quatre-vingt-dix-huit autres périrent de la peste. Vers le même temps, et un peu avant le combat naval, le toit d’une école de la ville tomba sur des enfants à qui on enseignait les lettres ; de cent vingt qu’ils étaient, il n’en réchappa qu’un seul. Tels furent les signes avant-coureurs que la Divinité leur envoya. Ils furent suivis de la perte de la bataille navale qui fit tomber leur ville sur le genou. Survint ensuite Histiée avec les Lesbiens, qui eut d’autant moins de peine à les subjuguer qu’ils étaient déjà épuisés.
XXVIII. Histiée alla de l’île de Chios à celle de Thasos avec un grand nombre d’Ioniens et d’Éoliens. Tandis qu’il en formait le siége, il apprit que les Phéniciens étaient sortis du port de Milet pour attaquer par mer les autres places de l’Ionie. Sur cette nouvelle, il leva le siége de Thasos, et se rendit précipitamment dans l’île de Lesbos avec toute son armée. Mais n’ayant plus de provisions, et la faim se faisant sentir, il passa sur le continent pour moissonner le blé de l’Atarnée et de la plaine du Caïque, dont la récolte appartenait aux Mysiens. Harpage, Perse de naissance, qui commandait dans ce canton des forces considérables, lui livra bataille aussitôt qu’il fut à terre, tailla en pièces la plus grande partie de ses troupes, et le fit prisonnier de la manière que je vais le raconter.
XXIX. La bataille se donna à Malène dans l’Atarnée : les Grecs tinrent ferme pendant longtemps ; mais la cavalerie perse étant tombée sur eux, ils furent mis en fuite. Les Perses furent redevables de cette victoire à leur cavalerie. L’espoir du pardon, dont se flattait Histiée, lui inspira un tel désir de la vie, que, se voyant arrêté dans sa fuite par un soldat prêt à lui passer son épée à travers le corps, il se fit connaître, et lui dit en perse qu’il était Histiée de Milet.
XXX. Si on l’eût mené à Darius dès qu’il fut fait prisonnier, je pense que, loin d’éprouver aucun fâcheux traitement, ce prince lui aurait pardonné sa révolte. Ce fut aussi par cette raison, et de crainte qu’au lieu d’être puni il ne reprît son ancienne faveur auprès de Darius, qu’Artapherne, gouverneur de Sardes, et Harpage, dont il était prisonnier, le firent mettre en croix aussitôt après qu’on l’eut amené à Sardes. On sala ensuite sa tête, et on l’envoya à Suses à Darius. Ce prince, ayant appris ce qui s’était passé, s’en plaignit amèrement aux auteurs de cette action, et fut très-fâché de ce qu’on ne le lui avait pas amené vivant. Après avoir fait laver cette tête, il voulut qu’on l’ensevelît honorablement et qu’on lui donnât la sépulture, comme étant celle d’un homme qui avait rendu de grands services aux Perses et à lui-même. Tel fut le sort d’Histiée.
XXXI. La flotte des Perses, qui avait passé l’hiver aux environs de Milet, ayant remis à la voile la seconde année, prit aisément les îles voisines du continent, celles de Chios, de Lesbos, de Ténédos. Quand ils voulaient en prendre une, ils en enveloppaient les habitants comme dans un filet, de manière qu’ils ne pouvaient leur échapper. Voici comment cela se pratique. Ils se tiennent les uns les autres par la main, et, étendant leur ligne depuis la partie de la mer qui est au nord jusqu’à celle qui regarde le sud, ils parcourent l’île entière, et vont ainsi à la chasse des hommes. Ils s’emparèrent aussi avec la même facilité des villes ioniennes de la terre ferme ; mais ils n’en prenaient pas de même les habitants, cela n’était pas possible.
XXXII. Les généraux perses effectuèrent alors les menaces qu’ils avaient faites aux Ioniens, lorsque les deux armées étaient en présence. En effet, ils ne se furent pas plutôt rendus maîtres de leurs villes, qu’ils choisirent les plus beaux enfants pour en faire des eunuques, qu’ils arrachèrent les plus belles filles des bras de leurs mères pour les envoyer au roi, et que, non contents de cela, ils mirent le feu à leurs villes et à leurs temples. Les Ioniens furent ainsi subjugués pour la troisième fois ; ils l’avaient été la première par les Lydiens, et dans la suite ils le furent deux fois par les Perses.
XXXIII. La flotte passa des côtes de l’Ionie à celles de l’Hellespont, et soumit tout ce qui s’y trouve à gauche. Les pays à droite sur le continent l’avaient été auparavant par les Perses. Elle s’empara, dans la partie de l’Hellespont qui est en Europe, de la Chersonèse et de ses villes, de Périnthe, des châteaux qui sont en Thrace, de Sélybrie et de Byzance. Les Byzantins et les Chalcédoniens, qui habitent sur le rivage opposé, n’attendirent pas la flotte phénicienne ; ils quittèrent leurs villes, et s’enfuirent sur les côtes du Pont-Euxin, où ils fondèrent la ville de Mésembria. Les Phéniciens, ayant parcouru ces pays la flamme à la main, tournèrent du côté de Proconnèse et d’Artacé, et les brûlèrent aussi. Ils revinrent ensuite dans la Chersonèse, pour détruire toutes les villes qu’ils avaient épargnées à leur premier abord. Mais ils n’allèrent point à Cyzique. Ses habitants avaient prévenu leur arrivée, en rentrant dans l’obéissance du roi par un traité qu’ils firent avec Œbarès, fils de Mégabyse, gouverneur de Dascylium. Quant à la Chersonèse, les Phéniciens en subjuguèrent toutes les villes, excepté Cardia.
XXXIV. Miltiade, fils de Cimon et petit-fils de Stésagoras, était alors tyran de ces villes ; il les tenait de Miltiade, fils de Cypsélus, qui en avait acquis précédemment la souveraineté de la manière que je vais le raconter. Les Dolonces, peuple de Thrace, étaient en possession de cette Chersonèse. Vexés par les Apsinthiens, avec qui ils étaient en guerre, ils envoyèrent leurs rois à Delphes pour consulter l’oracle. La Pythie leur répondit d’engager à mener une colonie dans leur pays le premier homme qui, au sortir du temple, les inviterait à loger dans sa maison. Les Dolonces s’en retournèrent par la voie Sacrée, traversèrent la Phocide et la Béotie[9] ; et comme personne ne leur offrait l’hospitalité, ils tournèrent du côté d’Athènes.
XXXV. Pisistrate jouissait alors à Athènes de la souveraine puissance. Miltiade y avait aussi quelque autorité. Il était d’une maison où l’on entretenait quatre chevaux pour les jeux olympiques[10] ; sa naissance était illustre. Il remontait à Æacus[11] et à Ægine ; mais, dans les temps plus récents, cette famille s’était naturalisée à Athènes depuis Philée, fils d’Ajax, le premier de cette famille qui soit devenu citoyen de cette ville. Miltiade, étant un jour assis devant sa porte, vit passer les Dolonces. Il reconnut, à leur habit et à leurs piques, qu’ils étaient étrangers. Il les appela, et, lorsqu’ils se furent approchés, il leur offrit sa maison, et les présents qu’on a coutume de faire à des hôtes. Les Dolonces ayant accepté ses offres, et se voyant bien traités, lui découvrirent l’oracle, et le prièrent d’obéir au dieu. Ce discours le persuada d’autant plus aisément, qu’il était affligé de la domination de Pisistrate, et qu’il souhaitait s’éloigner de sa patrie. Il alla sur-le-champ à Delphes demander à l’oracle s’il se rendrait aux prières des Dolonces.
XXXVI. La Pythie le lui ayant aussi ordonné, Miltiade, fils de Cypsélus, qui auparavant avait remporté aux jeux olympiques le prix de la course du char à quatre chevaux, prit avec lui tous les Athéniens qui voulurent avoir part à cette expédition ; et s’étant embarqué avec eux et avec les Dolonces, il s’empara du pays, et fut mis en possession de la tyrannie par ceux qui l’avaient amené. Il commença par fermer d’un mur l’isthme de la Chersonèse, depuis la ville de Cardia jusqu’à celle de Pactye, afin d’en interdire l’entrée aux Apsinthiens, et de les empêcher de la ravager. L’isthme, en cet endroit, a trente-six stades ; et la longueur de la Chersonèse entière, à compter de l’isthme, est de quatre cent vingt.
XXXVII. Après avoir fermé le col de la Chersonèse par un mur qui la mettait à l’abri des incursions des Apsinthiens, les Lampsacéniens furent les premiers que Miltiade attaqua. Mais ils le firent prisonnier dans une embuscade qu’ils lui dressèrent. Crésus, roi de Lydie, dont il était aimé, ne l’eut pas plutôt appris, qu’il envoya ordre à ceux de Lampsaque de le relâcher, avec menaces de les détruire comme des pins, s’ils ne le faisaient pas. Les Lampsacéniens, incertains, ne comprenaient rien à la menace de ce prince[12] ; mais un vieillard qui en saisit enfin le sens, quoique avec bien de la peine, leur en donna l’explication. De tous les arbres, dit-il, le pin est le seul qui, étant une fois coupé, ne pousse plus de rejetons et périt tout à fait[13]. Sur cette menace, les Lampsacéniens, qui redoutaient la puissance de Crésus, le remirent en liberté.
XXXVIII. Miltiade en eut obligation à ce prince. Il mourut dans la suite sans enfants, laissant sa principauté et ses richesses à son neveu Stésagoras, fils de Cimon son frère utérin. Depuis sa mort, les habitants de la Chersonèse lui offrent des sacrifices, comme c’est l’usage d’en faire à un fondateur ; et ils ont institué en son honneur des courses de chars et des jeux gymniques, où il n’est point permis aux Lampsacéniens de disputer le prix. On était encore en guerre contre ceux de Lampsaque, lorsque Stésagoras mourut aussi sans enfants, d’un coup de hache à la tête, que lui donna, dans le Prytanée, un homme qui passait pour un transfuge, mais qui au fond était un ennemi violent.
XXXIX. Stésagoras ayant péri de cette manière, les Pisistratides envoyèrent sur une trirème, dans la Chersonèse, Miltiade, fils de Cimon, et frère de Stésagoras qui venait de mourir, afin qu’il prît en main les rênes du gouvernement. Ils l’avaient déjà traité avec bienveillance à Athènes, comme s’ils n’eussent point eu part au meurtre de son père Cimon, dont je rapporterai ailleurs les circonstances. Miltiade, étant arrivé dans la Chersonèse, se tint renfermé dans son palais, sous prétexte d’honorer la mémoire de son frère. Sur cette nouvelle, tous ceux qui jouissaient de quelque autorité dans la Chersonèse s’étant rassemblés de toutes les villes, et étant venus ensemble le trouver pour prendre part à sa douleur, il les fit arrêter : par ce moyen, et en entretenant une garde de cinq cents hommes, il devint maître absolu dans la Chersonèse. Il épousa Hégésipyle, fille d’Olorus, roi de Thrace.
XL. Il y avait peu de temps que Miltiade, fils de Cimon, était arrivé, lorsqu’il lui survint des affaires encore plus fâcheuses que celles qui l’occupaient alors. En effet, trois ans après ces événements, il s’enfuit à l’approche des Scythes nomades. Irrités de l’invasion de Darius, ils s’étaient réunis en un corps d’armée, et s’étaient avancés jusqu’à cette Chersonèse. Miltiade, n’ayant pas osé les attendre, s’enfuit à leur approche ; mais, après leur retraite, les Dolonces le ramenèrent. Ces événements arrivèrent trois ans avant les affaires présentes, dont il était alors fort occupé.
XLI. Miltiade, ayant appris, sur ces entrefaites, que les Phéniciens étaient à Ténédos, fit charger cinq trirèmes de ses effets, et mit à la voile pour Athènes. Il partit de la ville de Cardia, traversa le golfe Mélas ; et tandis qu’il longeait la côte de la Chersonèse, les Phéniciens tombèrent sur lui. Miltiade se sauva avec quatre vaisseaux à Imbros ; mais Métiochus, son fils aîné, qui commandait le cinquième, fut poursuivi par les Phéniciens et pris avec son vaisseau. Il était né d’une autre femme que de la fille d’Olorus, roi de Thrace. Les Phéniciens, ayant appris qu’il était fils de Miltiade, le menèrent au roi, s’imaginant que ce prince leur en saurait d’autant plus de gré que, dans le conseil des Ioniens, Miltiade avait été d’avis d’écouter les Scythes, qui les priaient de rompre le pont de bateaux, et de se retirer ensuite dans leur pays. Quand on le lui eut amené, il le combla de biens, au lieu de lui faire du mal, lui donna une maison et des terres, et lui fit épouser une Perse, dont il eut des enfants qui jouirent des priviléges des Perses.
XLII. D’Imbros, Miltiade vint à Athènes. Les Perses cessèrent cette année les hostilités contre les Ioniens, et s’appliquèrent à leur donner des règlements utiles. Artapherne, gouverneur de Sardes, manda les députés des villes ioniennes, et les obligea à s’engager par un traité à recourir réciproquement à la justice quand ils se croiraient lésés, sans user désormais de voies de fait. Il fit ensuite mesurer leurs terres par parasanges, mesure usitée en Perse, qui équivaut à trente stades, et régla en conséquence les impôts que chaque ville devait payer. Ces impôts ont toujours continué à se percevoir depuis ce temps-là jusqu’à présent, selon la répartition qui en fut faite par Artapherne, et qui était à peu près la même que celle qui était établie auparavant. Ces règlements tendaient à pacifier les troubles.
XLIII. Le roi, ayant ôté le commandement des armées aux généraux précédents, nomma en leur place Mardonius, fils de Gobryas. Celui-ci partit au commencement du printemps, et se rendit sur les bords de la mer avec une armée nombreuse de terre, et des forces considérables destinées à monter sur les vaisseaux. Il était jeune, et venait d’épouser Artozostra, fille de Darius. Lorsqu’il fut arrivé en Cilicie avec l’armée, il s’embarqua, et partit avec le reste de la flotte, tandis que l’armée de terre s’avançait vers l’Hellespont, sous la conduite d’autres généraux. Après avoir côtoyé l’Asie, il vint en Ionie, et je vais rapporter une chose qui paraîtra fort surprenante à ceux d’entre les Grecs qui ne peuvent se persuader que, dans l’assemblée des sept Perses, Otanes ait été d’avis d’établir en Perse le gouvernement démocratique, comme étant le plus avantageux. Il déposa en effet les tyrans des Ioniens, et établit dans les villes la démocratie. Cela fait, il marcha en diligence vers l’Hellespont ; et lorsqu’il y eut rassemblé une très-grande quantité de vaisseaux, ainsi qu’une nombreuse armée de terre, il fit traverser à ses troupes l’Hellespont, et prit avec elles son chemin par l’Europe pour se rendre à Érétrie et à Athènes.
XLIV. Ces deux places étaient l’objet apparent de l’expédition des Perses ; mais ils avaient réellement intention de subjuguer le plus grand nombre de villes grecques qu’ils pourraient. D’un côté, la flotte soumit les Thasiens, sans la moindre résistance de leur part. D’un autre, l’armée de terre réduisit en esclavage ceux d’entre les Macédoniens qui ne l’avaient pas encore été ; car tous les peuples qui habitent en deçà de la Macédoine étaient déjà asservis. De Thasos la flotte passa sous le continent opposé, et le côtoya jusqu’à Acanthe, d’où elle partit pour doubler le mont Athos. Tandis qu’elle le doublait, il s’éleva un vent du nord violent et impétueux, qui maltraita beaucoup de vaisseaux, et les poussa contre le mont Athos. On dit qu’il y en périt trois cents, et plus de vingt mille hommes. Les uns furent enlevés par les monstres marins qui se trouvent en très-grand nombre dans la mer aux environs de cette montagne, les autres furent écrasés contre les rochers ; quelques-uns périrent de froid, et quelques autres parce qu’ils ne savaient pas nager. Tel fut le sort de l’armée navale.
XLV. Pendant que Mardonius était campé en Macédoine avec l’armée de terre, les Thraces-Bryges l’attaquèrent la nuit, lui tuèrent beaucoup de monde, et le blessèrent lui-même. Cependant ils n’évitèrent point l’esclavage. Mardonius en effet ne quitta point ce pays qu’il ne les eût subjugués. Ce peuple soumis, il s’en retourna en Perse avec les débris de ses armées, dont l’une avait essuyé un rude échec de la part des Bryges, et l’autre avait été fort maltraitée par la tempête auprès du mont Athos. Ainsi Mardonius fut obligé de repasser honteusement en Asie avec son armée.
XLVI. La seconde année après ces événements, les Thasiens furent accusés par leurs voisins de tramer une révolte. Darius leur ordonna d’abattre leurs murs, et d’envoyer leurs vaisseaux à Abdère. Comme les Thasiens avaient été assiégés par Histiée de Milet, et qu’ils jouissaient d’un revenu considérable, ils faisaient servir leurs richesses à construire des vaisseaux de guerre, et à entourer leur ville d’une muraille plus forte que la précédente. Ces richesses provenaient du continent et des mines de leur île. Les mines d’or de Scapté-Hylé rapportaient ordinairement au moins quatre-vingts talents. Celles de l’île ne rendaient pas autant. Le produit en était cependant si considérable, que les Thasiens étant la plupart du temps exempts de payer des impôts sur les denrées, les revenus du continent et des mines de l’île allaient, année commune, à deux cents talents[14], et même à trois cents[15] lorsqu’elles étaient du plus grand rapport.
XLVII. J’ai vu aussi ces mines. Les plus admirables de beaucoup étaient celles que découvrirent les Phéniciens qui fondèrent avec Thasos cette île, à laquelle il donna son nom. Les mines de cette île, découvertes par les Phéniciens, sont entre Cœnyres et le lieu nommé Ænyres. Vis-à-vis de l’île de Samothrace est une grande montagne que les fouilles précédentes ont détruite. Tel est l’état actuel des choses.