Histoires (page 51)
XLVIII. Les Thasiens, dociles aux ordres du roi, abattirent leurs murs, et conduisirent tous leurs vaisseaux à Abdère. Darius sonda ensuite les Grecs, afin de savoir s’ils avaient intention de lui faire la guerre, ou de se soumettre. Il envoya donc des hérauts de côté et d’autre en Grèce, avec ordre de demander en son nom la terre et l’eau. Il en dépêcha d’autres dans les villes maritimes qui lui payaient tribut, pour leur ordonner de construire des vaisseaux de guerre, et des bateaux pour le transport des chevaux.
XLIX. Les hérauts étant arrivés en Grèce pendant ces préparatifs, plusieurs peuples du continent accordèrent au roi la terre et l’eau, ainsi que tous les insulaires chez qui ces hérauts se transportèrent. Cet exemple fut suivi par les autres insulaires chez qui ils ne se rendirent pas, et entre autres par les Éginètes. Ceux-ci ne les eurent pas plutôt donnés, que les Athéniens, choqués de cette conduite, et persuadés qu’ils ne l’avaient tenue que par haine contre eux, et dans le dessein de leur faire la guerre de concert avec les Perses, saisirent avidement ce prétexte pour les accuser à Sparte de trahir la Grèce.
L. Sur cette accusation, Cléomène, fils d’Anaxandrides, roi de Sparte, passa en Égine pour arrêter les plus coupables. Comme il se disposait à le faire, des Éginètes s’y opposèrent, et entre autres Crios, fils de Polycrite, qui montra en cette occasion le plus de chaleur, et lui dit qu’il n’emmènerait point impunément aucun habitant d’Égine ; qu’il agissait ainsi sans l’aveu de la république de Sparte, et seulement à l’instigation des Athéniens, qui l’avaient gagné avec de l’argent ; qu’autrement il serait venu avec l’autre roi pour les arrêter. En tenant ce langage, Crios suivait les ordres qu’il avait reçus de Démarate. Cléomène, repoussé de l’île d’Égine, lui demanda son nom. Celui-ci le lui ayant dit : Eh bien ! Crios (bélier), repartit alors Cléomène, arme bien tes cornes, car tu auras à lutter contre un rude adversaire.
LI. Démarate, fils d’Ariston, qui était resté pendant ce temps à la ville, et qui était aussi roi de Sparte, quoique d’une branche inférieure, accusait Cléomène son collègue. Comme ces deux princes avaient la même origine, cette branche n’était inférieure que parce qu’elle était la cadette ; celle d’Eurysthènes, en qualité d’aînée, jouissait d’une plus grande considération.
LII. Les Lacédémoniens[16], qui ne sont en cela nullement d’accord avec les poëtes, prétendent qu’ils n’ont pas été conduits dans le pays dont ils sont actuellement en possession par les fils d’Aristodémus, mais par Aristodémus lui-même, qui régnait alors, et qui était fils d’Aristomachus, petit-fils de Cléodéus, et arrière-petit-fils d’Hyllus ; que, peu de temps après, Argia, femme d’Aristodémus, qui était fille d’Autésion, petite-fille de Tisamènes, et qui avait Thersandre pour bisaïeul et Polynice pour trisaïeul, accoucha de deux fils jumeaux. Aristodémus mourut de maladie, après avoir vu ces deux enfants. Les Lacédémonions d’alors, continuent-ils, résolurent dans un conseil de donner la couronne, selon la loi, à l’aîné ; mais, ne sachant sur lequel des deux faire tomber leur choix, parce qu’ils se ressemblaient parfaitement, et ne pouvant pas plus qu’auparavant distinguer l’aîné du cadet, ils interrogèrent la mère, qui leur répondit qu’elle l’ignorait elle même. Elle soutint cette réponse, non que cela fût vrai, mais parce qu’elle désirait que tous deux fussent rois. Dans cette incertitude, les Lacédémoniens envoyèrent demander à l’oracle de Delphes de quelle manière ils se conduiraient. La Pythie leur ordonna de regarder ces deux enfants comme leurs rois, mais de rendre plus d’honneur à l’aîné. Les Lacédémoniens ne se trouvant pas moins embarrassés pour reconnaître l’aîné, un Messénien, nommé Panitès, leur conseilla d’observer la conduite de la mère à l’égard de ses deux enfants ; que si elle lavait et allaitait l’un avant l’autre, ils auraient tout ce qu’ils cherchaient et ce qu’ils voulaient découvrir ; mais que si elle donnait ses soins indistinctement tantôt à l’un et tantôt à l’autre, il serait évident qu’elle n’en savait pas plus qu’eux, et que dans ce cas ils prendraient d’autres mesures. Les Spartiates ayant, suivant le conseil du Messénien, observé la mère sans qu’elle en sût le motif, remarquèrent celui qu’elle honorait toujours de ses premiers soins. Ils le regardèrent comme l’aîné, parce qu’elle lui témoignait plus de considération qu’à l’autre, le firent élever en public, et lui donnèrent le nom d’Eurysthènes, et à son frère cadet celui de Proclès. On dit que ces deux princes, étant devenus grands, ne purent jamais s’accorder, quoique frères, et que cette division subsiste pareillement parmi leurs descendants.
LIII. Tel est le récit des Lacédémoniens ; mais comme ils sont seuls de ce sentiment, je vais aussi rapporter les choses de la manière que le racontent les Grecs. Ceux-ci font une énumération exacte des ancêtres de ces rois doriens jusqu’à Persée, fils de Danaé, sans y comprendre le dieu[17], et ils prouvent qu’ils sont Grecs ; car, dès ces premiers temps, on les comptait déjà au nombre des Grecs. J’ai dit que ces princes doriens remontaient jusqu’à Persée, sans reprendre les choses de plus haut, parce que ce héros n’a point de père mortel de qui il ait pu emprunter un surnom, et tel qu’Amphitryon l’était à l’égard d’Hercule. J’ai donc eu raison de faire remonter seulement ces deux princes jusqu’à Persée. Mais si, à compter de Danaé, fille d’Acrisius, on veut parler de leurs ancêtres, on trouvera que les chefs des Doriens sont originaires d’Égypte. Telle est, au rapport des Grecs, leur généalogie.
LIV. Mais, selon les traditions des Perses, Persée était lui-même Assyrien et devint Grec, quoique ses pères ne le fussent pas. Ils conviennent aussi qu’il n’y avait aucune sorte de parenté entre Persée et les ancêtres d’Acrisius, ceux-ci étant Égyptiens, comme le disent les Grecs. En voilà assez sur ce sujet.
LV. Je ne raconterai point comment, étant Égyptiens, ils parvinrent à être rois des Doriens ; d’autres l’ont dit avant moi : mais je ferai mention des choses que les autres n’ont pas touchées.
LVI. Les Spartiates ont accordé à leurs rois les prérogatives suivantes : deux sacerdoces, celui de Jupiter Lacédémonien, et celui de Jupiter Uranien[18] ; le privilége de porter la guerre partout où ils le souhaiteraient, sans qu’aucun Spartiate puisse y apporter d’obstacle, sinon il encourt l’anathème. Lorsque l’année se met en campagne, les rois marchent à la tête des troupes, et lorsqu’elle se retire, leur poste est au dernier rang. Ils ont à l’armée cent hommes d’élite pour leur garde ; dans leurs expéditions, ils prennent autant de bétail qu’ils en veulent, et ils ont pour eux les peaux et le dos de tous les animaux qu’on immole. Tels sont les priviléges dont ils jouissent en temps de guerre.
LVII. Voici maintenant ceux qu’ils ont en temps de paix. S’il se fait un sacrifice au nom de la ville, les rois sont assis au festin à la première place, on les sert les premiers, et on leur donne à chacun le double de ce qu’ont les autres convives. Ils font aussi les premiers les libations, et les peaux des animaux qu’on immole leur appartiennent. On leur donne à chacun tous les mois, le 1er et le 7, aux frais publics, une victime parfaite, qu’ils sacrifient dans le temple d’Apollon. On y joint aussi une médimne de farine d’orge et une quarte de vin, mesure de Lacédémone. Dans tous les jeux ils ont la place d’honneur[19], et ils nomment à la dignité de proxènes[20] qui bon leur semble parmi les citoyens. C’est une de leurs prérogatives. Ils choisissent aussi chacun deux Pythiens, qui sont nourris avec eux aux dépens de l’État. Tel est le nom qu’on donne aux députés qu’on envoie à Delphes consulter le dieu. Lorsque les rois ne se trouvent point au repas public, on leur envoie à chacun deux chénices de farine d’orge avec une cotyle de vin. Lorsqu’ils y vont, on leur sert une double portion. Si un particulier les invite à un repas, il leur rend les mêmes honneurs[21]. Ils sont les dépositaires des oracles rendus ; mais les Pythiens doivent en avoir aussi communication. Les affaires suivantes sont les seules qui soient soumises à la décision des rois, et ils sont les seuls qui puissent les juger. Si une héritière n’a point encore été fiancée par son père, ils décident à qui elle doit être mariée. Les chemins publics les regardent ; et si quelqu’un veut adopter un enfant, il ne peut le faire qu’en leur présence. Ils assistent aux délibérations du sénat, qui est composé de vingt-huit sénateurs. S’ils n’y vont point, ceux d’entre les sénateurs qui sont leurs plus proches parents y jouissent des prérogatives des rois ; c’est-à-dire qu’ils ont deux voix, sans compter la leur.
LVIII. Tels sont les honneurs que la république de Sparte rend à ses rois pendant leur vie. Passons maintenant à ceux qu’elle leur rend après leur mort. À peine ont-ils terminé leurs jours, qu’on dépêche des cavaliers par toute la Laconie, pour annoncer cette nouvelle ; et des femmes à Sparte parcourent la ville en frappant sur des chaudrons. À ce signal, deux personnes de condition libre, un homme et une femme, prennent dans chaque maison un extérieur sale et malpropre. Ils ne peuvent s’en dispenser, et s’ils y manquaient, ils seraient punis très-grièvement.
Les usages que pratiquent les Lacédémoniens à la mort de leurs rois ressemblent à ceux des barbares de l’Asie. La plupart de ceux-ci observent en effet les mêmes cérémonies en pareille occasion. Lorsqu’un roi de Lacédémone est mort, un certain nombre de Lacédémoniens, indépendamment des Spartiates, est obligé de se rendre à ses funérailles de toutes les parties de la Laconie. Lorsqu’ils se sont assemblés dans le même endroit avec les Ilotes et les Spartiates eux-mêmes, au nombre de plusieurs milliers, ils se frappent le front à grands coups, hommes et femmes ensemble, en poussant des cris lamentables, et ne manquent jamais de dire que le dernier mort des rois était le meilleur. Si l’un des rois meurt à la guerre, on en fait faire une figure qu’on porte au lieu de la sépulture, sur un lit richement orné. Quand on l’a mis en terre, le peuple cesse ses assemblées, les tribunaux vaquent pendant dix jours, et durant ce temps le deuil est universel.
LIX. Ils ont encore ceci de commun avec les Perses. Le successeur du roi mort remet, à son avènement au trône, tout ce que les Spartiates devaient à ce prince ou à la république. Il en est de même chez les Perses : celui qui succède au dernier roi remet à toutes les villes les impôts qu’elles devaient à la mort de ce prince.
LX. Les Lacédémoniens s’accordent pareillement en ceci avec les Égyptiens. Chez eux, les hérauts, les joueurs de flûte, les cuisiniers, succèdent au métier de leurs pères. Les fils d’un joueur de flûte, d’un cuisinier ou d’un héraut, sont joueurs de flûte, cuisiniers ou hérauts. Ils exercent toujours la profession de leurs pères ; et s’il se trouvait quelqu’un qui eût la voix plus sonore que le fils d’un héraut, ce talent ne ferait pas donner à celui-ci l’exclusion. Tels sont les usages qui s’observent à Lacédémone.
LXI. Tandis que Cléomène s’occupait dans l’île d’Égine non-seulement des intérêts de sa patrie, mais encore du bien général de la Grèce, Démarate l’accusait, moins par égard pour les Éginètes que par envie et par jalousie. Mais Cléomène résolut, à son retour d’Égine, de le renverser du trône, en lui intentant une action pour la chose que je vais rapporter.
Ariston, roi de Sparte, n’avait point eu d’enfants de deux femmes qu’il avait épousées. Comme il était persuadé que c’était plutôt la faute de ses femmes que la sienne, il en prit une troisième ; et voici comment se fit ce mariage. Il était intime ami d’un citoyen de Sparte dont la femme, après avoir été très-laide dans son enfance, était devenue, sans contredit, la plus belle personne de la ville. Sa nourrice la voyant extrêmement laide, et que ses parents, gens très-riches[22], en étaient fort affligés, s’avisa de la porter tous les jours au temple d’Hélène, qui est dans le lieu appelé Thérapné, au-dessus du temple de Phœbeum. Toutes les fois qu’elle l’y portait, elle se tenait debout devant la statue de la déesse, et la priait de donner de la beauté à cet enfant. On raconte qu’un jour, cette nourrice revenant du temple, une femme lui apparut, et lui demanda ce qu’elle portait entre les bras ; que lui ayant répondu que c’était un enfant, cette femme la pria instamment de le lui montrer ; qu’elle le refusa, parce que les parents de l’enfant lui avaient absolument défendu de le laisser voir à qui que ce fût ; mais que cette femme l’ayant priée avec beaucoup d’instances de le lui montrer, elle le fit d’autant plus volontiers qu’elle remarquait en elle un désir extrême de se satisfaire. On ajoute que cette femme flatta cet enfant de la main en disant qu’elle serait la plus belle personne de Sparte, et que depuis ce jour elle changea de figure. Lorsqu’elle fut en âge d’être mariée, elle épousa Agétus, fils d’Alcidas, cet ami d’Ariston dont je viens de parler.
LXII. Comme Ariston en était vivement épris, il eut recours à cet artifice. Il promit à son ami, qui en était le mari, de lui donner ce qui lui plairait le plus parmi toutes les choses qui étaient en sa possession, à condition qu’il en agirait de même à son égard. Agétus, qui ne craignait rien pour sa femme, parce qu’il voyait qu’Ariston en avait une aussi, y consentit, et ils ratifièrent leurs promesses par des serments mutuels. Après quoi Ariston donna à Agétus ce que celui-ci avait trouvé le plus de son goût parmi ses trésors, dans l’espoir d’être traité de même. Il voulut ensuite emmener la femme de son ami ; mais celui-ci lui dit que, ce point seul excepté, il consentait au reste. Cependant Agélus, contraint par son serment et par la surprise frauduleuse d’Ariston, la lui laissa emmener.
LXIII. Ainsi Ariston renvoya sa seconde femme, et épousa cette troisième, qui accoucha de Démarate à un temps trop court, et avant que les dix mois fussent accomplis[23]. Ariston siégeait avec les éphores, lorsqu’un de ses officiers vint lui annoncer qu’il lui était né un fils. Comme il savait en quel temps il avait épousé cette femme, il calcula les mois sur ses doigts[24], et dit ensuite avec serment : Cet enfant ne peut être à moi. Les éphores l’entendirent ; mais, dans le moment, ils n’y firent aucune attention. L’enfant grandit, et Ariston se repentit de ce mot imprudent ; car il fut intimement persuadé qu’il était son fils. Il le nomma Démarate[25], parce qu’avant sa naissance tout le peuple de Sparte avait demandé aux dieux, avec d’instantes prières, qu’il naquît un fils à Ariston, le plus estimé de tous les rois qui avaient jusqu’alors régné dans cette ville ; et ce fut par cette raison qu’on lui donna le nom de Démarate.
LXIV. Dans la suite Ariston mourut, et Démarate lui succéda. Mais les destins avaient sans doute résolu que le mot qu’on avait entendu dire au père fit perdre la couronne au fils. Cléomène l’avait pris en aversion, d’abord lorsqu’il ramena l’armée d’Éleusis, et dans cette occasion-ci, lorsque Cléomène passa en Égine pour y arrêter ceux des Éginètes qui avaient pris le parti des Mèdes.
LXV. Cléomène, brûlant de se venger, fit promettre à Léotychides, fils de Ménarès, petit-fils d’Agésilaüs, et de la même branche que Démarate, de le suivre en Égine, s’il pouvait l’établir roi à la place de celui-ci, et transigea avec lui à cette condition. Léotychides haïssait mortellement Démarate, parce qu’étant fiancé avec Percale, fille de Chilon et petite-fille de Démarmène, il l’avait privé de ce mariage par ses artifices, et parce qu’il l’avait prévenu en l’enlevant et en la prenant pour sa femme. Telle était la cause de la haine que portait Léotychides à Démarate. Il soutint alors avec serment, à la sollicitation de Cléomène, que, Démarate n’étant point fils d’Ariston, la couronne de Sparte ne lui appartenait pas légitimement. Après ce serment, il ne cessa de le poursuivre, et de répéter le propos qu’avait tenu Ariston lorsqu’un de ses officiers étant venu lui annoncer la naissance de son fils, il supputa les mois, et jura que cet enfant n’était point à lui. Léotychides, insistant sur ce propos, prouvait que Démarate n’était ni fils d’Ariston, ni roi légitime de Sparte ; et il prenait à témoin les éphores qui siégeaient alors avec ce prince, et qui lui avaient entendu tenir ce langage.
LXVI. Enfin, des disputes s’étant élevées à ce sujet, les Spartiates résolurent de demander à l’oracle de Delphes si Démarate était véritablement fils d’Ariston. Cette affaire ayant été déférée à la Pythie par les soins de Cléomène, celui-ci mit dans ses intérêts Cobon, fils d’Aristophante, qui jouissait à Delphes d’un très-grand crédit. Cobon persuada Périalle, grande prêtresse d’Apollon, de dire ce que souhaitait d’elle Cléomène. Ainsi, lorsque les députés de Sparte interrogèrent la Pythie, elle décida que Démarate n’était point fils d’Ariston. Mais, dans la suite, ces intrigues ayant été découvertes, Cobon fut banni de Delphes, et Périalle déposée.
LXVII. Ce fut ainsi qu’on s’y prit pour détrôner Démarate. Mais un autre affront le força de se sauver de Sparte, et de chercher un asile chez les Mèdes. Il avait été élu, après être descendu du trône, pour exercer un emploi dans la magistrature. Un jour qu’il assistait aux Gymnopédies[26], Léotychides, qui était déjà roi en sa place, lui envoya demander, par dérision et pour l’insulter, comment il trouvait une place de magistrat après avoir été roi. Piqué de cette question, Démarate répondit qu’il connaissait par expérience l’un et l’autre état ; mais que Léotychides n’était pas dans le même cas. Qu’au reste cette question serait un jour pour les Lacédémoniens la source de mille maux, ou de biens infinis. Cela dit, il sortit du théâtre en se couvrant le visage, et se retira dans sa maison. Il n’y fut pas plutôt, qu’ils fit les préparatifs d’un sacrifice, et qu’il immola un bœuf à Jupiter. Le sacrifice achevé, il envoya prier sa mère de se rendre auprès de lui.
LXVIII. Lorsqu’elle fut venue, il lui mit entre les mains une partie des entrailles de la victime, et lui tint ce discours d’une manière suppliante : « Je vous conjure, ma mère, et par Jupiter Hercéen[27], et par les autres dieux que je prends à témoin, de me dire sans aucun déguisement qui est mon père ; car Léotychides m’a reproché, dans une querelle, que vous étiez enceinte de votre premier mari lorsque vous passâtes dans la maison d’Ariston. D’autres tiennent des propos encore plus téméraires : ils prétendent que vous vous êtes abandonnée à un muletier qui était à votre service, et que je suis son fils. Je vous conjure donc, au nom des dieux, ma mère, de me dire la vérité. Si vous avez commis quelqu’une des fautes que l’on vous impute, vous n’êtes point la seule, et vous avez beaucoup de compagnes. Il court même un bruit dans Sparte qu’Ariston ne pouvait avoir d’enfants[28], et qu’autrement il en aurait eu de ses premières femmes. »
LXIX. « Mon fils, lui répondit-elle, puisque vous me pressez avec tant d’instances de vous dire la vérité, je vais vous la déclarer sans le moindre déguisement. La troisième nuit après mon mariage avec Ariston, un spectre qui lui ressemblait vint me trouver. Lorsqu’il eut couché avec moi, il me mit sur la tête les couronnes qu’il portait, et se retira. Ariston entra ensuite, et, ayant aperçu ces couronnes, il me demanda qui me les avait données. Je lui répondis que c’était lui. Il le nia ; mais j’assurai ce fait avec serment, et je lui dis qu’il était indécent à lui de le nier ; qu’il était venu peu auparavant, et qu’après avoir couché avec moi il m’avait donné ces couronnes. Quand il me vit soutenir ce fait avec serment, il reconnut qu’il y avait là quelque chose de divin. D’un côté, il parut que ces couronnes avaient été prises de la chapelle du héros Astrabacus, qui est près de la porte de la cour du palais ; d’un autre, les devins répondirent que c’était ce héros qui était venu lui-même me trouver. Voilà, mon fils, tout ce que vous désiriez savoir. Le héros Astrabacus est votre père, et vous êtes son fils, ou celui d’Ariston ; car je vous conçus cette nuit. Vos ennemis insistent principalement sur ce qu’Ariston, ayant reçu la nouvelle de votre naissance, dit lui-même, en présence de plusieurs personnes, que vous n’étiez pas son fils, parce que le terme de dix mois n’était pas encore passé ; mais cette parole lui échappa, parce qu’il n’était pas instruit à cet égard : car les femmes accouchent à neuf mois, à sept, et ne vont pas toutes jusqu’à la fin du dixième mois. Quant à moi, mon fils, je vous mis au monde au bout de sept mois ; et Ariston reconnut lui-même, peu de temps après, son imprudence. N’ajoutez donc point foi aux propos qu’on tient sur votre naissance. Je vous ai dit la vérité entière : puisse la femme de Léotychides, puissent celles des gens qui tiennent un tel langage, donner à leurs maris des enfants de muletier ! »
LXX. Démarate, ayant appris ce qu’il voulait savoir, se munit de provisions pour un voyage, et partit pour l’Élide, sous prétexte d’aller consulter l’oracle de Delphes. Sur un soupçon qu’il avait dessein de prendre la fuite, les Lacédémoniens le poursuivirent ; mais il les prévint, et passa d’Élide dans l’île de Zacynthe. Les Lacédémoniens y passèrent après lui, enlevèrent ses esclaves, et voulurent se saisir de sa personne ; mais, les Zacynthiens n’ayant pas voulu le leur livrer, il se retira en Asie auprès du roi Darius. Ce prince le reçut magnifiquement, et lui donna des terres et des villes. Ce fut ainsi que Démarate se retira en Asie, après avoir éprouvé un tel sort. Il s’était souvent distingué parmi ses concitoyens par ses actions et par sa prudence, et surtout par le prix de la course du char à quatre chevaux, qu’il remporta aux jeux olympiques, honneur qu’il ne partagea avec aucun autre roi de Sparte.
LXXI. Démarate ayant été déposé, Léotychides, fils de Ménarès, lui succéda. Zeuxidamus, que quelques Spartiates appelaient Cyniscus (petit chien), était son fils. Il ne régna point à Sparte, et mourut avant son père, laissant un fils nommé Archidamus. Cette perte engagea Léotychides à se remarier : il épousa Eurydamé, sœur de Ménius, et fille de Diactorides. Il n’en eut point d’enfants mâles, mais une fille nommée Lampito, qu’épousa de son consentement Archidamus, fils de Zeuxidamus.
LXXII. Léotychides ne passa pas non plus sa vieillesse à Sparte, et Démarate fut en quelque sorte vengé, comme je vais le dire. Il commandait en Thessalie l’armée de Lacédémone, et il lui était aisé de se rendre maître de tout le pays ; mais il accepta une grande somme d’argent, et fut pris sur le fait dans le camp même, assis sur un sac d’argent. Ayant été déféré en justice, il fut banni de Sparte, et sa maison rasée. Il se retira à Tégée, où il mourut ; mais ces choses n’arrivèrent que longtemps après.
LXXIII. Cléomène[29], ayant réussi dans son entreprise contre Démarate, prit aussitôt avec lui Léotychides, et alla attaquer les Éginètes, contre lesquels il était violemment irrité, à cause de l’insulte qu’ils lui avaient faite. Les Éginètes, voyant les deux rois venir contre eux, ne crurent pas devoir faire une plus longue résistance. On en choisit dix des plus distingués par leur naissance et par leurs richesses, et entre autres Crios, fils de Polycrite, et Casambus, fils d’Aristocrates, qui avaient le plus d’autorité dans l’île ; et on les mena dans l’Attique, où ils furent mis en dépôt entre les mains des Athéniens, leurs plus grands ennemis.
LXXIV. Après cette expédition, Cléomène, s’étant aperçu que ses intrigues contre Démarate étaient découvertes, redouta la colère des Spartiates ; et, pour se soustraire à leur jugement, il se retira secrètement en Thessalie. De là il vint en Arcadie, où il chercha à exciter des troubles, animant les Arcadiens contre Sparte ; et, entre autres serments qu’il exigea d’eux, il leur fit promettre de le suivre partout où il voudrait les mener. Il désirait ardemment conduire les principaux du pays à la ville de Nonacris, pour les y faire jurer par les eaux du Styx, que l’on dit être en cette ville d’Arcadie. Ce qui paraît de cette eau est en petite quantité, et coule goutte à goutte d’un rocher dans un vallon environné de tous côtés d’une muraille. Nonacris, où se trouve cette fontaine, est une ville d’Arcadie près de Phénée.
LXXV. Les intrigues de Cléomène étant venues à la connaissance des Lacédémoniens, la crainte le leur fit rappeler à Sparte aux mêmes conditions qu’il était monté sur le trône auparavant. Mais à peine y fut-il arrivé, qu’il tomba dans une frénésie, mal dont il avait déjà eu précédemment quelques légères attaques. En effet, s’il rencontrait un Spartiate en son chemin, il le frappait au visage de son sceptre. Ses parents, témoins de ses extravagances, l’avaient fait lier dans des entraves de bois. Mais un jour, se voyant seul avec un garde, il lui demanda un couteau : celui-ci le lui refusa d’abord ; mais, d’autant plus intimidé par ses menaces que c’était un Ilote[30], il lui en donna un. Cléomène ne l’eut pas plutôt reçu, qu’il commença à se déchirer les jambes dans toute leur longueur, et à en couper les chairs. Des jambes il passa aux cuisses, des cuisses aux hanches, aux côtés ; enfin, étant parvenu au ventre, il se le découpa, et mourut de la sorte. La plupart des Grecs prétendent que ce fut un châtiment de ce qu’il avait engagé la Pythie à prononcer contre Démarate. Les Athéniens assurent, au contraire, que ce fut en punition de ce qu’étant entré sur le territoire d’Éleusis, il avait coupé le bois consacré aux déesses ; mais ils sont les seuls de ce sentiment. Les Argiens disent, de leur côté, que ce fut parce qu’après avoir fait arracher du bois consacré à Argos les Argiens qui s’y étaient réfugiés après la bataille, il les avait fait passer au fil de l’épée, et parce que, sans aucun égard pour les choses saintes, il y avait fait mettre le feu.