Histoires (page 52)
LXXVI. Cléomène étant un jour allé consulter l’oracle de Delphes, la Pythie lui avait répondu qu’il prendrait Argos. Il se mit à la tête des Spartiates, et les mena sur les bords du fleuve Érasinus, qui coule, à ce qu’on prétend, du lac Stymphale ; car on assure que ce lac, après avoir disparu dans un gouffre où il s’est précipité, reparaît dans le territoire d’Argos ; et depuis cet endroit les Argiens l’appellent Érasinus. Lorsque Cléomène fut arrivé sur les bords de ce fleuve, il lui fit des sacrifices : mais comme les entrailles des victimes ne lui annonçaient rien de favorable en cas qu’il le traversât, il dit qu’il savait gré à Érasinus de ne pas trahir ses concitoyens ; mais que les Argiens n’auraient pas pour cela sujet de se réjouir. Aussitôt il fit rebrousser chemin à son armée, et la mena à Thyrée, où il immola un taureau à la mer ; après quoi il la fit embarquer et la conduisit dans la Tirynthie, et de là à Nauplie.
LXXVII. Aussitôt que les Argiens en eurent connaissance, ils se portèrent en forces sur le bord de la mer. Lorsqu’ils furent près de Tiryns, et dans la partie de son territoire où est Sépia, ils assirent leur camp vis-à-vis des Lacédémoniens, et à une très-petite distance de leur armée. Ils ne craignaient pas une bataille dans un lieu découvert, mais la surprise et les embûches ; et c’était le sens de la réponse que la Pythie leur avait rendue en commun à eux et aux Milésiens[31]. Elle était conçue en ces termes : « Lorsque la femelle victorieuse aura repoussé le mâle, et qu’elle se sera acquis de la gloire parmi les Argiens, alors grand nombre d’Argiennes se déchireront le visage ; de sorte qu’un jour les races futures diront : Un serpent effroyable, dont le corps faisait trois replis, a été tué à coups de pique[32]. »
Le concours de toutes ces circonstances inspirait de la frayeur aux Argiens. Ils résolurent par cette raison de régler leurs mouvements sur le héraut des ennemis. Cette résolution prise, toutes les fois que le héraut de Sparte signifiait un ordre aux Lacédémoniens, ils exécutaient de leur côté la même chose.
LXXVIII. Cléomène, ayant remarqué que les Argiens se réglaient sur le héraut de Sparte, ordonna à ses troupes de prendre les armes quand le héraut leur donnerait le signal du repos, et d’aller droit à eux. Les Lacédémoniens exécutèrent cet ordre, et fondirent sur les Argiens tandis qu’ils se reposaient, suivant le signal du héraut. Il y en eut beaucoup de tués ; mais ils se réfugièrent en beaucoup plus grand nombre dans le bois consacré à Argos, où ils furent aussitôt investis.
LXXIX. Voici de quelle manière Cléomène se conduisit après cela. Ayant appris, par des transfuges qu’il avait dans son camp, les noms de ceux qui étaient renfermés dans le lieu sacré, il envoya un héraut qui les appela chacun par son nom, et leur dit qu’il avait leur rançon. Or la rançon est fixée par les Péloponnésiens à deux mines[33] par prisonnier. Environ cinquante Argiens sortirent à la voix du héraut, et Cléomène les fit massacrer[34]. L’épaisseur du bois ne permettant pas de voir ce qui se passait au dehors, ces meurtres échappèrent à la connaissance de ceux qui s’y étaient retirés ; mais l’un d’entre eux, étant monté sur un arbre, s’aperçut de la manière dont on les avait traités. Depuis ce moment on eut beau les appeler, ils ne voulurent plus sortir.
LXXX. Alors Cléomène ordonna à tous les Ilotes d’entasser des matières combustibles autour du bois sacré ; et dès qu’ils eurent obéi, il y fit mettre le feu. Tandis qu’il brûlait, il demanda à un transfuge à quel dieu ce bois était consacré. Celui-ci lui répondit que c’était à Argos. À ces mots, il s’écria, en poussant un grand soupir : « Ô Apollon, vous m’avez bien trompé par votre réponse, en me disant que je prendrais Argos[35] ! Je conjecture que l’oracle est accompli. »
LXXXI. Cléomène permit ensuite à la plus grande partie de ses troupes de retourner à Sparte, et, ne gardant avec lui que mille hommes des plus braves, il alla à l’Héræum[36] pour y faire un sacrifice. Comme il se disposait à l’offrir lui-même sur l’autel, le prêtre lui dit qu’il n’était pas permis à un étranger de sacrifier en ce temple, et le lui défendit en conséquence. Mais Cléomène ordonna aux Ilotes d’éloigner le prêtre de l’autel, et de le battre de verges ; après quoi il sacrifia lui-même, et, le service fini, il s’en retourna à Sparte.
LXXXII. Il n’y fut pas plutôt arrivé, que ses ennemis lui intentèrent une affaire devant les éphores, et l’accusèrent de ne s’être point emparé d’Argos, dont la prise était facile, parce qu’il s’était laissé corrompre. Je ne puis dire avec certitude si ce qu’il avança dans sa défense était vrai ou faux. Quoi qu’il en soit, il répondit qu’il avait cru l’oracle accompli par la prise du bois consacré à Argos, et qu’ainsi il ne devait rien tenter contre la ville qu’il n’eût du moins appris par les sacrifices si le dieu la lui livrerait, ou s’il s’opposerait à son entreprise : que les sacrifices dans l’Héræum[37] ayant été favorables, il était sorti une flamme de la poitrine de la statue ; qu’il avait connu à ces marques certaines qu’il ne prendrait point la ville d’Argos : car si cette flamme fût sortie de la tête de la statue, il l’aurait prise d’assaut ; au lieu qu’étant sortie de la poitrine, il était clair qu’il avait fait tout ce que le dieu voulait qu’il fît. Cette défense parut aux Spartiates si plausible et si vraisemblable, qu’il fut absous à la très-grande pluralité des voix.
LXXXIII. La ville d’Argos fut tellement dépeuplée par cette défaite, que les esclaves prirent en main le timon de l’État, et remplirent les différentes magistratures. Mais les enfants de ceux qui avaient perdu la vie, étant parvenus à l’âge de puberté, remirent la ville en leur puissance, et les chassèrent. Les esclaves, se voyant chassés, s’emparèrent de Tiryns après une bataille. La concorde fut quelque temps rétablie entre eux et leurs maîtres ; mais dans la suite un devin, nommé Cléandre, de Phigalia en Arcadie, leur persuada d’attaquer leurs maîtres : cela occasionna une guerre très-longue, et qui ne fut terminée que par les avantages que remportèrent enfin et avec beaucoup de peine les Argiens.
LXXXIV. Les Argiens prétendent que ce fut pour cette cause que Cléomène perdit la raison, et périt misérablement. Mais les Spartiates assurent eux-mêmes que sa fureur ne vint pas des dieux, mais de l’abus du vin, auquel il s’était accoutumé en fréquentant des Scythes.
Les Scythes nomades, persistant dans le dessein de se venger de l’invasion de Darius, envoyèrent des ambassadeurs à Sparte pour contracter alliance avec les Lacédémoniens. Il fut convenu entre eux que les Scythes tâcheraient de pénétrer du côté du Phase dans la Médie, et que les Spartiates partiraient d’Éphèse, se rendraient dans l’Asie supérieure, et que les deux armées se joindraient au même endroit. Les Lacédémoniens disent que Cléomène eut avec les Scythes, qui étaient venus à Sparte pour cette négociation, une très-grande liaison, et même plus intime qu’il ne convenait, et qu’il contracta avec eux l’habitude de boire du vin pur. Telle fut, selon les Spartiates, la cause qui le rendit furieux ; ils ajoutent que depuis ce temps, quand ils veulent boire du vin pur, ils se disent l’un à l’autre : Imitons les Scythes. C’est ainsi que les Spartiates parlent de la frénésie de Cléomène ; mais je pense qu’elle fut un effet de la colère des dieux, qui voulaient venger Démarate.
LXXXV. Les Éginètes n’eurent pas plutôt appris la mort de Cléomène, qu’ils envoyèrent à Sparte des députés pour accuser Léotychides au sujet de la détention de leurs otages à Athènes. Les juges, s’étant assemblés, décidèrent que les Éginètes avaient été traités indignement par Léotychides, et le condamnèrent à être remis entre leurs mains, pour qu’ils l’emmenassent en Égine, en la place des hommes qu’on leur retenait à Athènes. Les Éginètes se disposaient à exécuter cet arrêt, lorsque Théasides, fils de Léoprépès, citoyen distingué de Sparte, leur parla en ces termes : « Que voulez-vous faire, Éginètes ? Allez-vous donc emmener le roi de Sparte que vous ont livré ses concitoyens ? Si les Spartiates ont dans leur colère prononcé un tel jugement, ne craignez-vous pas, si vous le mettez à exécution, qu’ils n’entrent quelque jour dans votre pays, et qu’ils ne le détruisent entièrement ? » Là-dessus les Éginètes se désistèrent de leur entreprise ; mais ce fut à condition que Léotychides les suivrait à Athènes pour se faire rendre leurs citoyens.
LXXXVI. Ce prince, étant arrivé à Athènes, redemanda les otages qu’il y avait mis en dépôt. Les Athéniens, qui ne voulaient pas les remettre, temporisaient, sous prétexte que les deux rois les leur ayant confiés, il n’était pas juste de les rendre à l’un en l’absence de l’autre. Sur ce refus, Léotychides leur parla en ces termes : « Athéniens, prenez le parti que vous voudrez. Si vous rendez les otages, cette action sera juste ; et si vous les retenez, vous en ferez une injuste. Mais je veux vous raconter un fait arrivé à Sparte au sujet d’un dépôt.
» Nous disons, nous autres Spartiates, que, la troisième génération avant moi, Glaucus, fils d’Épicydes, s’était distingué à Lacédémone entre tous ses compatriotes par plusieurs excellentes qualités, et surtout par sa probité. Mais voici, ajoutons-nous, ce qui lui arriva dans un temps déterminé. Il vint à Sparte un Milésien pour conférer avec lui sur une proposition qu’il voulait lui faire. Je suis de Milet, lui dit-il, et je viens pour goûter les fruits de votre probité, dont la renommée est aussi répandue en Ionie que dans le reste de la Grèce. Les réflexions que j’ai faites sur l’état précaire de l’Ionie, toujours exposée à des dangers, sur la tranquillité et la sûreté du Péloponnèse, et sur l’instabilité des fortunes de mon pays, qu’on ne voit jamais entre les mains des mêmes personnes, m’ont fait prendre la résolution de convertir en argent la moitié de tous mes biens, et de le déposer entre vos mains, persuadé qu’il y sera en sûreté. Chargez-vous donc de cet argent, et gardez en même temps cette marque-ci ; vous le remettrez à celui qui vous représentera la pareille. Ainsi parla le Milésien, et Glaucus reçut le dépôt à cette condition.
» Longtemps après, les enfants de celui qui avait mis cet argent en dépôt étant venus trouver à Sparte Glaucus, et lui ayant présenté la marque, ils lui redemandèrent la somme que lui avait remise leur père. Glaucus chercha à éluder leur demande par sa réponse. Je ne me souviens point de cette affaire, leur dit-il, et je ne me la rappelle en aucune manière. Si cependant elle me revient à la mémoire, je ferai tout ce qui sera juste. Si j’ai reçu quelque chose, il convient de le rendre ; mais si je n’ai rien reçu du tout, je me servirai contre vous des lois des Grecs. Je remets donc la décision de cette affaire au quatrième mois, à compter de ce jour.
» Les Milésiens s’en retournèrent chez eux d’autant plus affligés, qu’ils croyaient leur argent perdu. Cependant Glaucus alla à Delphes consulter l’oracle, et demanda au dieu s’il lui était permis de s’emparer de cet argent par un serment. La Pythie lui fit cette réponse : Glaucus, fils d’Épicydes, la victoire que tu remporteras par un serment, et les richesses qui en seront le prix, auront sur-le-champ pour toi quelque chose d’agréable. Jure, puisque la mort n’épargne pas celui même qui est fidèle à ses engagements ; mais songe que du serment naît un fils sans nom, sans mains et sans pieds, qui d’un vol rapide fond sur celui qui se parjure, et ne le quitte point qu’il ne l’ait détruit, lui, sa maison et sa race entière ; au lieu qu’on voit prospérer les descendants de celui qui a religieusement observé sa parole.
» Glaucus, touché de cette réponse, pria le dieu de lui pardonner ce qu’il avait dit. Tenter les dieux, répondit la Pythie, ou commettre l’injustice, c’est la même chose. Alors Glaucus envoya chercher les Milésiens, et leur rendit le dépôt.
» Voici maintenant, Athéniens, le but que je me suis proposé en vous racontant cette histoire. Il ne subsiste plus actuellement à Sparte ni descendant de Glaucus, ni aucune maison qu’on croie lui avoir appartenu. Cette race est éteinte jusque dans ses derniers rejetons, et ses maisons ont été détruites jusque dans les fondements ; tant il est avantageux de n’envisager un dépôt que comme un effet qu’il faut rendre à celui qui l’a confié. »
Ainsi parla Léotychides ; mais ne remarquant dans les Athéniens, même après son histoire, aucune disposition à lui accorder sa demande, il se retira.
LXXXVII. Voici comment en agirent les Éginètes, avant qu’ils eussent reçu la punition des premières insultes qu’ils avaient faites aux Athéniens, dans la vue d’obliger les Thébains. Irrités contre les Athéniens, dont ils croyaient avoir sujet de se plaindre, ils se disposèrent à s’en venger. S’étant mis en embuscade, il enlevèrent le Théoris, vaisseau athénien à cinq rangs de rames, qui était au promontoire Sunium, et mirent aux fers les citoyens les plus distingués d’Athènes qui montaient ce vaisseau. Les Athéniens, outrés d’une telle violence, ne différèrent plus à prendre toutes sortes de mesures pour les punir.
LXXXVIII. Nicodrome, fils de Cnœthus, homme de distinction à Égine, mécontent de ses compatriotes, s’était d’abord banni lui-même de sa patrie ; mais ayant appris en ce temps que les Athéniens se disposaient à se venger des Éginètes, il leur promit de leur livrer Égine, et convint avec eux qu’il tenterait son entreprise un certain jour, et qu’ils viendraient à son secours ce jour-là même. Nicodrome s’empara, suivant l’accord fait entre eux, de cette partie d’Égine qu’on appelle la vieille ville.
LXXXIX. Mais les Athéniens n’arrivèrent pas au temps marqué, parce que leur flotte n’était pas assez forte pour livrer bataille à celle des Éginètes, et l’entreprise échoua pendant qu’ils priaient les Corinthiens de leur prêter des vaisseaux. Les Corinthiens, qui étaient alors liés avec eux de l’amitié la plus étroite, se rendirent à leurs prières, et leur donnèrent vingt vaisseaux, moyennant cinq drachmes par vaisseau ; car la loi leur défendait de les fournir gratuitement. Avec ce renfort, la flotte athénienne allait à soixante-dix vaisseaux en tout. Les Athéniens les montèrent aussitôt, et firent voile du côté d’Égine ; mais ils arrivèrent le lendemain du jour convenu.
XC. Ce contre-temps de la part des Athéniens força Nicodrome à s’enfuir d’Égine sur une barque, avec quelques Éginètes de son parti. On leur assigna Sunium pour le lieu de leur retraite, et de là ils faisaient des incursions dans l’île et la mettaient au pillage ; mais cela n’arriva que dans la suite.
XCI. Les riches ayant eu à Égine l’avantage sur le peuple, qui s’était soulevé avec Nicodrome, ils envoyèrent au supplice ceux qui tombèrent entre leurs mains. Mais ils commirent en cette occasion un sacrilége qu’ils ne purent jamais trouver moyen d’expier par aucun sacrifice, et ils furent chassés de l’île avant que d’avoir apaisé la colère de la déesse (Cérès). Comme on conduisait au supplice sept cents hommes du peuple qui avaient été faits prisonniers, un d’entre eux s’échappa des liens qui le retenaient, et se réfugia dans le vestibule de Cérès Thesmophore (législatrice). Il saisit le marteau de la porte, et s’y tint fortement attaché. Les exécuteurs firent tous leurs efforts pour lui faire lâcher prise ; mais, n’ayant pu réussir, ils lui coupèrent les mains, qui restèrent attachées à la poignée de la porte, et le menèrent en cet état au supplice.
XCII. Ce fut ainsi que les Éginètes traitèrent les rebelles. Ils furent ensuite attaqués par les Athéniens avec soixante-dix vaisseaux ; ayant été vaincus, ils implorèrent le secours des Argiens, à qui ils s’étaient adressés précédemment. Mais ceux-ci ne voulurent plus leur en donner. Ils se plaignirent de ce que les vaisseaux d’Égine, que Cléomène avait enlevés par force, étaient abordés aux côtes de l’Argolide, que leurs troupes étaient descendues à terre avec celles des Lacédémoniens, et que des vaisseaux de Sicyone s’étaient joints aux leurs dans cette même invasion. Les Argiens avaient condamné les Éginètes et les Sicyoniens à une amende de mille talents[38], c’est-à-dire à cinq cents[39] pour chacun de ces deux peuples. Les Sicyoniens étaient convenus de leur tort ; et, moyennant cent talents[40], les Argiens leur avaient remis le reste de l’amende, suivant l’accord fait entre eux. Mais les Éginètes, qui étaient plus fiers, n’avaient pas même voulu reconnaître leur faute. Aussi, quand ils prièrent les Argiens de leur donner du secours, l’État ne leur en accorda point en son nom ; mais mille volontaires passèrent à leur service. Ils avaient à leur côté Eurybates, qui s’était exercé au pentathle[41]. Ils furent défaits en Égine par les Athéniens, et périrent pour la plupart avec leur commandant. Comme il s’était exercé aux combats d’homme à homme, il tua trois ennemis dans autant de combats ; mais il périt dans le quatrième, de la main de Sophanès de Décélée.
XCIII. La flotte d’Égine, profitant du désordre de celle des Athéniens pour l’attaquer, remporta la victoire, et prit quatre vaisseaux avec les troupes qui les montaient.
XCIV. Tandis que ces deux peuples se faisaient ainsi la guerre, Darius oubliait d’autant moins l’insulte des Athéniens, qu’un de ses officiers la lui rappelait continuellement, et que les Pisistratides ne cessaient de l’assiéger de leurs calomnies. Ce prince, qui désirait subjuguer tous les peuples de la Grèce qui lui avaient refusé la terre et l’eau, saisit ce prétexte. Il ôta le commandement de l’armée à Mardonius, qui n’avait pas été heureux sur mer, le donna à Datis, Mède d’extraction, et à son neveu Artapherne, fils d’Artapherne[42], et les envoya contre Athènes et Érétrie, avec ordre d’en réduire tous les habitants en esclavage, et de les lui amener.
XCV. Ces deux généraux n’eurent pas plutôt été nommés, qu’ils prirent congé du roi, et se mirent en marche. Étant arrivés en Cilicie avec une nombreuse armée de terre bien pourvue de tout, ils campèrent dans la plaine Aléienne. Tandis qu’ils y étaient, ils furent joints par toute l’armée navale, dont chaque nation avait reçu ordre de fournir son contingent. Les vaisseaux de transport pour la cavalerie, que Darius avait commandés l’année précédente aux peuples qui lui payaient tribut, se rendirent aussi au même endroit, et l’on y fit embarquer les chevaux. L’armée de terre s’embarqua aussi, et se rendit en Ionie avec six cents trirèmes. De là les Perses ne voguèrent pas droit vers l’Hellespont et la Thrace en côtoyant le continent ; mais ils partirent de Samos, et prirent par la mer Icarienne à travers les îles, afin d’éviter, à mon avis, le mont Athos, que la perte considérable qu’ils avaient essuyée l’année précédente, en voulant le doubler, leur faisait beaucoup redouter. D’ailleurs l’île de Naxos, dont auparavant ils n’avaient pu se rendre maîtres, les forçait à prendre cette route.
XCVI. Au sortir de la mer Icarienne, on aborda à Naxos. Le souvenir de l’affront que les Perses avaient reçu précédemment devant cette place leur faisait désirer ardemment de l’attaquer la première. Les Naxiens s’enfuirent dans les montagnes, sans les attendre ; les Perses mirent le feu aux temples et à la ville ; et, après avoir réduit en esclavage tous ceux qui tombèrent entre leurs mains, ils se remirent en mer pour aller aux autres îles.
XCVII. Sur ces entrefaites, les Déliens s’enfuirent aussi de leur île, et se réfugièrent à Ténos. Les Perses prirent la route de Délos ; mais Datis, dont le vaisseau devançait la flotte, leur défendit d’y aborder, et leur ordonna de se rendre à l’île de Rhénée, qui est au delà. Quand il eut appris le lieu de la retraite des Déliens, il leur envoya un héraut, qui leur parla ainsi en son nom : « Hommes sacrés, pourquoi fuyez-vous ? Pourquoi concevoir de moi une opinion peu favorable ? Je suis naturellement porté à épargner le pays qui a vu naître Apollon et Diane, et à ne faire aucun mal à ses habitants ; et d’ailleurs j’en ai reçu l’ordre du roi. Retournez donc dans vos maisons, et cultivez vos terres en paix. » Tel est le discours que tint de sa part le héraut aux Déliens. Il fit ensuite brûler trois cents talents[43] d’encens qu’il avait fait entasser sur l’autel.