Histoires (page 53)
XCVIII. Cela fait, Datis s’avança d’abord avec l’armée navale vers Érétrie, accompagné des Ioniens et des Éoliens. Quand il fut parti de Délos, on y éprouva un tremblement de terre, à ce que disent les Déliens ; et jusqu’à mon temps c’est la seule fois que cette île en ait jamais essuyé. Mais le dieu voulut par ce prodige faire connaître aux hommes les maux qui allaient fondre sur eux ; car la Grèce en éprouva plus sous les trois règnes consécutifs de Darius fils d’Hystaspes, de Xerxès fils de Darius, et d’Artaxerxès fils de Xerxès, que pendant les vingt générations qui ont précédé le premier de ces princes. Ces maux lui sont venus en partie des Perses, et en partie des plus puissants de ses peuples[44] qui se sont disputé, les armes à la main, le commandement sur le reste du pays. Il n’est donc point contre la vraisemblance que cette île, qui avait été jusqu’à ce temps-là immobile, ait alors tremblé. L’oracle avait annoncé cet événement. « J’ébranlerai aussi, avait-il dit, l’île de Délos, quelque immobile qu’elle soit. » Darius signifie en grec celui qui réprime, Xerxès un guerrier, et Artaxerxès un grand guerrier. On ne se tromperait point, en appelant ainsi ces princes en notre langue.
XCIX. Les barbares, étant partis de Délos, levèrent des troupes dans les îles où ils abordèrent, et y prirent pour otages les enfants des insulaires. Après avoir navigué autour de ces îles, ils abordèrent à Caryste (ville d’Eubée), dont les habitants ne voulaient ni leur donner d’otages, ni marcher contre les Érétriens et les Athéniens leurs voisins. On les assiégea, et on ne cessa pas de ravager leur territoire qu’ils ne se fussent rendus aux Perses.
C. Les Érétriens, ayant eu avis que la flotte des Perses s’avançait contre eux, prièrent les Athéniens de leur donner du secours. Ceux-ci, bien loin de leur en refuser, leur envoyèrent les quatre mille hommes à qui l’on avait distribué au sort les terres de ceux qu’on appelait Hippobotes, chez les Chalcidiens. Mais les Érétriens n’étaient pas sincères ; ils faisaient venir les Athéniens, et n’étaient pas d’accord. Les uns étaient d’avis d’abandonner la ville pour se retirer parmi les écueils de l’Eubée ; les autres, ne considérant que leur avantage particulier et les récompenses qu’ils attendaient des Perses, se préparaient à trahir leur patrie[45]. Eschine, fils de Nothon, homme de distinction parmi les Érétriens, fit part aux Athéniens, à leur arrivée, de l’état où se trouvaient les affaires, et les pria de se retirer chez eux, afin de n’être pas enveloppés dans une commune ruine avec ceux d’Érétrie. Les Athéniens suivirent le conseil d’Eschine, et se mirent à couvert du danger en passant à Orope.
CI. Les Perses abordèrent avec leur flotte sur les côtes d’Érétrie, vers Tamynes, Chœrées et Ægilies. Dès qu’ils y furent arrivés, ils mirent à terre leur cavalerie, et se disposèrent à attaquer les ennemis. Les Érétriens avaient résolu de ne point livrer de combat, et de ne faire aucune sortie, mais de s’occuper seulement de la défense des murs, depuis qu’avait prévalu l’avis de ne point abandonner la ville. L’attaque des murs fut très-vive, et pendant six jours qu’elle dura, il périt beaucoup de monde de part et d’autre. Mais, le septième jour, Euphorbe, fils d’Alcimachus, et Philagrus, fils de Cynéas, tous deux hommes de distinction, livrèrent la ville aux Perses. Ceux-ci n’y furent pas plutôt entrés, qu’ils pillèrent les temples, y mirent le feu, afin de se venger de l’incendie de ceux de Sardes, et réduisirent les habitants en esclavage, selon les ordres de Darius.
CII. Ils s’arrêtèrent quelques jours à Érétrie, après s’en être emparés ; et, ayant remis à la voile pour se rendre dans l’Attique, ils serrèrent de près les Athéniens, pensant les traiter comme ils avaient traité les Érétriens. Hippias, fils de Pisistrate, les fit débarquer à Marathon, le lieu de l’Attique le plus commode pour les évolutions de la cavalerie, et le plus proche d’Érétrie.
CIII. Sur cette nouvelle, les Athéniens se rendirent aussi à Marathon. Ils étaient commandés par dix généraux ; Miltiade, fils de Cimon et petit-fils de Stésagoras, était le dixième. Cimon s’était expatrié pour se soustraire aux desseins pernicieux de Pisistrate, fils d’Hippocrates. Il lui était arrivé pendant son exil de remporter aux jeux olympiques le prix de la course du char à quatre chevaux ; et quoique cette victoire lui appartînt, il l’avait transférée à Miltiade, son frère utérin. L’olympiade suivante, il remporta la victoire avec les mêmes cavales. Mais il fit proclamer Pisistrate en sa place, et, par cette condescendance, il se réconcilia avec le tyran, et retourna dans sa patrie. Il avait encore remporté une autre victoire aux jeux olympiques avec les mêmes chevaux ; mais les enfants de Pisistrate, qui ne vivait plus pour lors, le firent tuer la nuit, près du Prytanée, par des assassins qu’ils envoyèrent secrètement à ce dessein. Cimon fut enterré devant la ville, au delà du chemin qui traverse Cœlé ; et vis-à-vis de lui sont enterrés ses chevaux, qui avaient gagné trois fois le prix aux jeux olympiques. Les chevaux d’Évagoras de Lacédémone avaient eu aussi le même avantage ; mais il n’y en a point qui aient remporté un plus grand nombre de victoires que ceux de Cimon. Stésagoras, l’aîné des enfants de Cimon, était pour lors dans la Chersonèse chez Miltiade, son oncle paternel ; et le plus jeune, nommé Miltiade, du nom de celui qui avait mené une colonie dans la Chersonèse, était à Athènes auprès de Cimon son père.
CIV. Ce Miltiade, qui était alors revenu de la Chersonèse, était un des généraux. Il avait évité deux fois la mort : la première, lorsque les Phéniciens le poursuivirent jusqu’à Imbros, se faisant une affaire capitale de le prendre et de le mener au roi ; la seconde, lorsqu’au sortir de ce péril, et se croyant en sûreté dans sa patrie, il fut, à son arrivée, attaqué par des ennemis, qui l’accusèrent en justice de s’être emparé de la tyrannie dans la Chersonèse. S’étant aussi justifié contre leurs accusations, il fut élu général des Athéniens par les suffrages du peuple.
CV. Avant de sortir de la ville, les généraux envoyèrent d’abord à Sparte, en qualité de héraut, Phidippides, Athénien de naissance, et hémérodrome (courrier de jour) de profession. S’il faut en croire le rapport que fit à son retour Phidippides lui-même, Pan lui apparut près du mont Parthénion, au-dessus de Tégée, l’appela à haute voix par son nom, et lui ordonna de demander aux Athéniens pourquoi ils ne lui rendaient aucun culte, à lui qui avait pour eux de la bienveillance, qui leur avait déjà été utile en plusieurs occasions, et qui le serait encore dans la suite. Les Athéniens ajoutèrent foi au rapport de Phidippides ; et, lorsqu’ils virent leurs affaires prospérer, ils bâtirent une chapelle à Pan au-dessous de la citadelle. Depuis cette époque, ils se rendent ce dieu propice par des sacrifices annuels, et par la course des flambeaux[46].
CVI. Ce même Phidippides, que les généraux athéniens avaient envoyé à Sparte, et qui raconta, à son retour, que Pan lui était apparu, arriva en cette ville le lendemain de son départ d’Athènes[47]. Aussitôt il se présenta devant les magistrats, et leur dit : « Lacédémoniens, les Athéniens vous prient de leur donner du secours, et de ne pas permettre qu’une des plus anciennes villes de Grèce soit réduite en esclavage par des barbares. Érétrie a déjà subi leur joug, et la Grèce se trouve affaiblie par la perte de cette ville célèbre. » Là-dessus, les Lacédémoniens résolurent de donner du secours aux Athéniens ; mais il leur était impossible de le faire partir sur-le-champ, parce qu’ils ne voulaient point enfreindre la loi qui leur défendait de se mettre en marche avant la pleine lune ; et l’on n’était alors qu’au 9 du mois[48].
CVII. Pendant qu’ils attendaient la pleine lune, Hippias, fils de Pisistrate, faisait aborder les barbares à Marathon. La nuit précédente, il avait eu une vision pendant son sommeil, et s’était imaginé qu’il était couché avec sa mère. Ce songe[49] lui faisait conjecturer qu’il retournerait à Athènes, et qu’après avoir recouvré l’autorité souveraine, il mourrait de vieillesse en son palais. Telles étaient les inductions qu’il tirait d’après le songe qu’il avait eu. Mais alors il s’acquittait du devoir de général ; on transportait par son ordre les prisonniers d’Érétrie dans l’île d’Ægilia, qui était de la dépendance des Styréens ; il faisait placer les vaisseaux à la rade de Marathon à mesure qu’ils abordaient, et rangeait en bataille les barbares qui étaient descendus à terre. Pendant qu’il était occupé de ces fonctions, il lui survint un éternument, et une toux plus forte qu’à l’ordinaire. Comme la plupart de ses dents étaient ébranlées par l’âge, la violence de la toux lui en fit sortir une de la bouche, qui tomba sur le sable. Ayant donné, mais en vain, tous ses soins pour la retrouver, il dit en soupirant à ceux qui se trouvaient auprès de lui : Cette terre n’est pas à nous, et nous ne pourrons point l’assujettir ; ma dent occupe tout ce qui m’en revenait. Cet accident lui fit conjecturer que son songe était accompli.
CVIII. Pendant que les Athéniens étaient en ordre de bataille dans un champ consacré à Hercule, les Platéens arrivèrent à leur secours avec toutes leurs forces. Ces peuples s’étaient donnés aux Athéniens, et ceux-ci avaient déjà essuyé bien des travaux à leur sujet. Voici à quelle occasion ils s’étaient mis sous leur protection. Les Platéens, accablés par les Thébains, avaient d’abord voulu se mettre sous la sauvegarde de Cléomène, fils d’Anaxandrides, et des Lacédémoniens qui se trouvaient sur les lieux. Mais ceux-ci, sans accepter leurs offres, leur dirent : « Nous sommes si éloignés de vous, que le secours que nous pourrions vous donner serait trop précaire ; et vous seriez souvent réduits en servitude avant qu’aucun de nous l’eût seulement appris. Nous vous conseillons donc de vous remettre entre les mains des Athéniens ; ils sont vos voisins, et en état, par leur courage, de vous protéger. » Au reste, les Lacédémoniens donnaient ce conseil aux Platéens, moins par bienveillance pour eux que parce qu’ils souhaitaient fatiguer les Athéniens, en les mettant aux prises avec les Béotiens. Les Platéens suivirent le conseil des Lacédémoniens ; et, tandis qu’on faisait à Athènes un sacrifice aux douze dieux, ils s’assirent près de l’autel en posture de suppliants, et se donnèrent aux Athéniens. Sur cette nouvelle, les Thébains marchèrent contre les Platéens, et les Athéniens volèrent à leur secours. Les deux armées étaient sur le point d’en venir aux mains, mais les Corinthiens ne le souffrirent pas ; ils accoururent en diligence, les réconcilièrent, et réglèrent les limites, de l’aveu des deux parties, à condition que les Thébains laisseraient tranquilles ceux d’entre les peuples de Béotie qui ne voudraient pas être mis au rang des Béotiens. Les Corinthiens se retirèrent chez eux après cette décision, les Athéniens en firent autant de leur côté ; mais les Béotiens les ayant attaqués dans leur marche, ils fondirent sur eux et remportèrent la victoire. Ils passèrent les limites que les Corinthiens avaient fixées au territoire de Platée, et mirent pour bornes entre les Béotiens et les Platéens l’Asope même et Hysies. Les Platéens s’étant donc donnés aux Athéniens de la manière que nous venons de dire, ils vinrent alors à leur secours à Marathon.
CIX. Les généraux athéniens n’étaient point d’accord ; les uns ne voulant pas qu’on combattît, parce qu’ils étaient en trop petit nombre ; les autres, et surtout Miltiade, étant d’avis qu’on donnât la bataille. Les généraux étaient donc partagés, et le pire des deux avis allait prendre le dessus, lorsque Miltiade s’adressa au polémarque. Le polémarque[50] s’élit par le suffrage des fèves ; il donne sa voix le onzième, et, suivant un ancien règlement, elle est d’un poids égal à celle des généraux. Callimaque d’Aphidnes était alors revêtu de cette dignité. Miltiade s’adressa donc à lui : « Callimaque, lui dit-il, le sort d’Athènes est actuellement entre vos mains ; il dépend de vous de la mettre dans les fers, ou d’assurer sa liberté en acquérant une gloire immortelle, et telle que n’en a jamais approché celle d’Harmodius et d’Aristogiton. Les Athéniens n’ont jamais couru un si grand danger depuis la fondation de leur ville. S’ils succombent sous la puissance des Mèdes, livrés à Hippias, leur supplice est résolu ; s’ils sont victorieux, cette ville pourra devenir la première de la Grèce. Mais, comment ces choses peuvent-elles se faire ; comment le bonheur ou le malheur de la république dépendent-ils absolument de vous, c’est ce que je vais développer. Nous autres généraux, nous sommes partagés de sentiments : les uns veulent la bataille, les autres sont d’un avis contraire. Si nous différons de combattre, il est à craindre qu’il ne s’élève entre les Athéniens des dissensions qui les disposent à favoriser les Mèdes. Mais si nous livrons le combat avant que d’aussi lâches pensées entrent dans l’esprit de quelques-uns d’entre nous, j’espère qu’avec l’aide des dieux nous remporterons la victoire. Ces choses vous regardent donc actuellement, et dépendent absolument de vous. Si vous joignez votre suffrage au mien, notre patrie sera libre, et notre république la première de la Grèce. Si vous vous rangez du parti de ceux qui ne veulent point de bataille, vous aurez en partage le contraire des biens dont je viens de vous faire l’énumération. »
CX. Le polémarque, gagné par ce discours, joignit sa voix à celle de Miltiade, et la bataille fut résolue. Après cela, les généraux qui avaient été d’avis de combattre remirent à Miltiade le commandement, quand ce fut leur tour de commander. Il l’accepta ; cependant il ne voulut en faire usage que lorsque son tour fut arrivé.
CXI. Quand il fut venu, les Athéniens se rangèrent en bataille en cet ordre : Callimaque se mit à la tête de l’aile droite[51], en vertu d’une loi qui ordonne chez les Athéniens que le polémarque occupe cette aile. Après le polémarque, les tribus se suivaient, chacune suivant le rang qu’elle tenait dans l’État, et sans laisser d’intervalle entre elles. Les Platéens étaient les derniers, et à l’aile gauche. Depuis cette bataille, lorsque les Athéniens offrent des sacrifices dans les fêtes qu’ils célèbrent tous les cinq ans[52], le héraut comprend aussi les Platéens dans les vœux qu’il fait pour la prospérité des Athéniens. Suivant cet ordre de bataille, le front de l’armée athénienne se trouvait égal à celui des Mèdes. Il n’y avait au centre[53] qu’un petit nombre de rangs, et de ce côté l’armée était très-faible ; mais les deux ailes étaient nombreuses et fortes.
CXII. Les Athéniens étaient rangés en bataille[54], et les victimes n’annonçaient rien que de favorable. Un intervalle de huit stades[55] séparait les deux armées. Au premier signal, les Athéniens franchirent en courant cet espace. Les Perses, les voyant accourir, se disposèrent à les recevoir ; mais remarquant que, malgré leur petit nombre et le défaut de cavalerie[56] et de gens de trait, ils se pressaient dans leur marche, ils les prirent pour des insensés qui couraient à une mort certaine. Les barbares s’en faisaient cette idée ; mais les Athéniens les ayant joints, leurs rangs serrés, firent des actions mémorables. Ce sont, autant que nous avons pu le savoir, les premiers de tous les Grecs qui aient été à l’ennemi en courant, qui aient envisagé sans effroi l’habillement des Mèdes, et qui aient soutenu la vue de leurs soldats, quoique jusqu’alors le seul nom de Mèdes eût inspiré de la terreur aux Grecs.
CXIII. Après un combat long et opiniâtre, les Perses et les Saces, qui composaient le centre de l’armée ennemie, enfoncèrent celui des Athéniens, et, profitant de leur avantage, ils poursuivirent les vaincus du côté des terres. Cependant les Athéniens et les Platéens remportèrent la victoire aux deux ailes[57] ; mais, laissant fuir les barbares, ils réunirent en un seul corps l’une et l’autre aile, attaquèrent les Perses et les Saces, qui avaient rompu le centre de leur armée, et les battirent. Les Perses ayant pris la fuite, les Athéniens les poursuivirent, tuant et taillant en pièces tous ceux qu’ils rencontrèrent, jusqu’à ce qu’étant arrivés sur les bords de la mer, ils demandèrent du feu, et s’emparèrent de quelques vaisseaux[58].
CXIV. Le polémarque Callimaque fut tué à cette bataille, après des prodiges de valeur. Stésilée, fils de Thrasylée, l’un des généraux, y périt aussi. Cynégire, fils d’Euphorion[59], ayant saisi un vaisseau par la partie élevée de la poupe, eut la main coupée d’un coup de hache, et fut tué, ainsi que beaucoup d’autres Athéniens de distinction.
CXV. Ce fut ainsi que les Athéniens s’emparèrent de sept vaisseaux ennemis. Les barbares se retirèrent avec le reste de leur flotte, sans revirer de bord ; et, ayant repris les esclaves d’Érétrie dans l’île[60] où ils les avaient laissés, ils doublèrent le promontoire Sunium, dans le dessein de prévenir les Athéniens, et d’arriver dans leur ville avant eux. On prétend à Athènes qu’ils conçurent ce projet par l’artifice des Alcméonides, qui, selon les conventions faites avec eux, leur montrèrent un bouclier tandis qu’ils étaient déjà sur leurs vaisseaux.
CXVI. Pendant que les Perses doublaient le promontoire Sunium, les Athéniens accoururent à toutes jambes au secours de leur ville, et prévinrent l’arrivée des barbares. Ils partirent d’un lieu consacré à Hercule à Marathon, et campèrent dans un autre consacré au même dieu à Cynosarges. Les Perses jetèrent l’ancre au-dessus de Phalère, qui servait alors de port aux Athéniens, et, après y être restés quelque temps, ils reprirent la route d’Asie.
CXVII. Il périt à la journée de Marathon environ six mille quatre cents hommes du côté des barbares, et cent quatre-vingt-douze de celui des Athéniens. Telle est au juste la perte des uns et des autres[61]. Il arriva en cette bataille une chose bien étonnante à un Athénien nommé Épizélus, fils de Cuphagoras. Pendant qu’il était aux prises avec l’ennemi, et qu’il se conduisait en homme de cœur, il perdit la vue sans avoir été frappé en aucune partie du corps, ni de près ni de loin, et depuis ce moment il demeura aveugle le reste de sa vie. On m’a assuré qu’en parlant de cet accident, il disait qu’il avait cru voir devant lui un grand homme pesamment armé, dont la barbe ombrageait tout son bouclier ; que ce spectre le passa, et alla tuer celui qui combattait à ses côtés. Telle est l’histoire que raconte Épizélus, suivant le récit qu’on m’en a fait.
CXVIII. Datis eut à Mycone, en retournant en Asie avec l’armée, une vision pendant son sommeil ; mais on ne dit point ce que c’était que cette vision. Dès que le jour parut, il fit faire des perquisitions sur toute la flotte ; et, ayant trouvé sur un vaisseau phénicien une statue dorée d’Apollon, il demanda dans quel temple on l’avait pillée. Lorsqu’il l’eut appris, il se rendit lui-même sur son vaisseau à Délos, mit en dépôt la statue dans le temple, et enjoignit aux Déliens, qui étaient alors de retour dans leur île, de la reporter au Délium[62] des Thébains, qui est sur le bord de la mer, vis-à-vis de Chalcis. Cet ordre donné, Datis remit à la voile pour rejoindre sa flotte. Les Déliens ne reportèrent point la statue ; mais, au bout de vingt ans, les Thébains la transportèrent eux-mêmes à Délium, en vertu d’un oracle.
CXIX. Datis et Artapherne n’eurent pas plutôt abordé en Asie, qu’ils menèrent à Suses les Érétriens qu’ils avaient réduits en esclavage[63]. Darius était très-irrité contre les Erétriens avant qu’ils eussent été faits prisonniers, parce qu’ils l’avaient attaqué les premiers, sans qu’il leur en eût donné aucun juste sujet. Mais dès qu’on les lui eut amenés, et qu’il les vit en son pouvoir, il ne leur fit point de mal, et les envoya à Ardericca, stathme de la Cissie, qui lui appartenait en propre. Ce stathme est à deux cent dix stades de Suses[64], et à quarante du puits qui fournit trois sortes de substances, du bitume, du sel et de l’huile, qu’on puise de la manière que je vais dire. On a une bascule ou machine propre à tirer de l’eau ; on y attache, au lieu de seau, la moitié d’une outre, qu’on baisse sous ces substances, et avec laquelle on les puise. On les verse ensuite dans un réservoir, et de là elles se répandent dans un autre, où elles prennent trois formes différentes. Le bitume s’épaissit, le sel se cristallise sur-le-champ, et l’on ramasse l’huile dans des vases. Les Perses appellent cette huile rhadinacé. Elle est noire, et d’une odeur forte. Darius envoya les Érétriens habiter dans ce lieu. Ils l’occupaient encore de mon temps, et ils avaient conservé leur ancienne langue. Tel fut le traitement qu’éprouvèrent les Érétriens.
CXX. Deux mille Lacédémoniens arrivèrent à Athènes après la pleine lune. Ils avaient une si grande ardeur de joindre les ennemis, qu’ils ne mirent que trois jours pour venir de Sparte dans l’Attique. Quoiqu’ils fussent arrivés après le combat, ils avaient un tel désir de voir les Mèdes, qu’ils se transportèrent à Marathon pour les contempler. Ils complimentèrent ensuite les Athéniens sur leur victoire, et s’en retournèrent dans leur pays.
CXXI. On fit courir contre les Alcméonides le bruit que, d’intelligence avec les Perses, ils leur avaient montré un bouclier, comme s’ils eussent voulu réduire Athènes sous le joug des barbares et celui d’Hippias : j’en suis étonné, et je ne puis y ajouter foi. Il paraît en effet qu’ils ont eu plus d’aversion pour les tyrans que Callias, fils de Phénippe et père d’Hipponicus, ou que du moins elle a été aussi grande. Or Callias fut le seul homme à Athènes qui osât acheter les biens de Pisistrate lorsque la république les fit mettre en vente après qu’elle l’eut banni, et d’ailleurs il fit bien d’autre chose qui attestait la haine qu’il lui portait.
[CXXII. Ce Callias mérite qu’on en parle souvent, tant à cause de l’ardeur qu’il témoigna pour la liberté de sa patrie, que parce qu’à Olympie il fut vainqueur à la course du cheval, qu’il fut le second au combat du char à quatre chevaux, et qu’ayant été victorieux aux jeux pythiques, il l’emporta en cette occasion sur tous les Grecs par sa magnificence. Il le mérite aussi par la conduite qu’il tint avec ses trois filles : car, lorsqu’elles furent en âge d’être mariées, il leur donna une riche dot ; et leur ayant permis de se choisir des époux dans toute la nation, il les maria à ceux dont elles avaient fait choix.]
CXXIII. Les Alcméonides ne haïssaient pas moins les tyrans que ce Callias. Aussi suis-je étonné de cette accusation, et je ne puis croire qu’ils aient montré un bouclier aux Perses, eux qui avaient vécu loin de leur patrie tout le temps de la domination des tyrans, qui avaient forcé par leurs trames les Pisistratides à abandonner la tyrannie, et qui par cette conduite avaient plus contribué, à mon avis, à la liberté d’Athènes qu’Harmodius et Aristogiton. Ceux-ci en effet, bien loin de faire cesser la tyrannie des Pisistratides, ne firent, en tuant Hipparque, qu’aigrir de plus en plus les tyrans ; au lieu que les Alcméonides ont évidemment rendu la liberté à leurs concitoyens, si du moins il est vrai qu’ils aient engagé la Pythie, comme je l’ai dit précédemment, à ordonner aux Lacédémoniens de remettre Athènes en liberté.
CXXIV. Peut-être trahirent-ils leur patrie pour se venger de quelque mécontentement qu’ils avaient reçu du peuple. Mais il n’y avait personne, du moins à Athènes, qui fût plus estimé et plus comblé d’honneurs. Il est donc contre toute vraisemblance qu’ils aient montré par ce motif un bouclier aux Perses. Cependant un bouclier servit de signal ; c’est un fait certain ; on ne peut le révoquer en doute. Mais par qui ce signal fut-il donné ? je n’en puis rien dire de plus certain que ce qu’on vient de lire.
CXXV. Les Alcméonides se sont toujours distingués à Athènes dès les plus anciens temps et dès leur première origine. Mais ils ont encore tiré un plus grand lustre d’Alcméon, et de Mégaclès après lui. Alcméon, fils de Mégaclès, rendit aux Lydiens que Crésus avait envoyés pour consulter l’oracle de Delphes tous les services qui dépendaient de lui. Ce prince, instruit de l’accueil qu’il avait fait à ses députés, le manda à Sardes, et lui fit présent, à son arrivée, d’autant d’or qu’il en pourrait emporter en une seule fois. Alcméon mit en usage toute son industrie, afin de tirer le plus d’avantage possible d’un tel don. Ayant pris un habit des plus amples et les plus larges brodequins qu’il put trouver, il alla au trésor, conduit par les officiers du prince. Il se jeta sur un tas de paillettes d’or, en entassa premièrement le long de ses jambes autant qu’il en pouvait tenir dans ses brodequins ; il en remplit ensuite toute l’ampleur de son habit, en poudra ses cheveux ; et en ayant empli sa bouche, il sortit du trésor les joues bouffies, le corps bossu, traînant à peine ses brodequins, et ressemblant moins à un homme qu’à toute autre chose. Crésus se mit à rire en le voyant. Non-seulement il lui fit présent de cet or, mais il y ajouta d’autres dons qui n’étaient pas moins considérables. Cette maison étant ainsi devenue très-riche, Alcméon nourrit des chevaux[65], et fut victorieux à Olympie à la course du char à quatre chevaux.
CXXVI. La seconde génération après, Clisthène, tyran de Sicyone, éleva encore plus haut cette maison, et lui donna parmi les Grecs un éclat qu’elle n’avait point eu jusqu’alors. Clisthène, fils d’Aristonymus, petit-fils de Myron et arrière-petit-fils d’Andréas, avait une fille nommée Agariste, qu’il ne voulait marier qu’au plus accompli de tous les Grecs. Pendant la célébration des jeux olympiques, Clisthène, qui avait été vainqueur à la course du char à quatre chevaux, fit proclamer par un héraut que quiconque d’entre les Grecs se croirait digne de devenir son gendre vînt à Sicyone dans soixante jours, ou même plus tôt, parce qu’il avait fixé le mariage de sa fille un an après le soixantième jour commencé. Tous ceux qui, fiers de leur mérite personnel et de la célébrité de leur ville, aspiraient à l’honneur d’épouser Agariste, se rendirent à Sicyone, où les retint Clisthène, qui leur avait fait préparer un stade et une palestre, dans l’intention de les y éprouver.
CXXVII. Smindyrides, fils d’Hippocrates, y vint d’Italie. Il était de Sybaris, ville alors très-florissante, et avait porté le luxe et la mollesse au plus haut degré[66]. Damasus de Siris y arriva aussi ; il était fils d’Amyris, surnommé le Sage. Ceux-là vinrent d’Italie. Amphimnestus, d’Épidamne, fils d’Épistrophus, y vint du golfe Ionien. Celui-là vint du golfe Ionien. On y vit aussi un Étolien, frère de Titormus[67], qui surpassait les Grecs par sa force extraordinaire, et qui, fuyant le commerce des hommes, s’était retiré jusqu’à l’extrémité de l’Étolie. Ce frère de Titormus s’appelait Malès. Léocèdes, fils de Phidon, y vint du Péloponnèse ; il descendait de Phidon, tyran d’Argos, qui établit les mesures dans le Péloponnèse, et qui, de tous les Grecs, se conduisit de la manière la plus insolente, en chassant les agonothètes des Éléens[68], et en réglant lui-même en leur place les jeux olympiques : Amyantus, fils de Lycurgue, de Trapézunte en Arcadie ; Laphanès Azanien, du bourg de Pæos, fils de cet Euphorion qui reçut dans sa maison les Dioscures, suivant la tradition des Arcadiens, et qui depuis ce temps-là exerça l’hospitalité envers tous les étrangers, et Onomastus Éléen, fils d’Agæus. Ces quatre vinrent du Péloponnèse même. Il s’y rendit d’Athènes Mégaclès, fils de cet Alcméon qui avait été à la cour de Crésus[69] ; Hippoclide, fils de Tisandre, l’homme le plus riche et le mieux fait qu’il y eût à Athènes ; et Lysanias d’Érétrie, ville alors florissante. Ce fut le seul de toute l’Eubée. Il y vint de Thessalie Diactorides Cranonien, de la maison des Scopades, et Alcon, du pays des Molosses. Tel est le nombre de ceux qui recherchèrent Agariste.