Histoires (page 56)
↑ Cette bataille fut peinte dans le Portique, auquel la variété de ses peintures avait fait donner le nom de Pœcile, et qui s’appelait proprement le Pisanactée. Les Platéens, et tous les Athéniens qui combattirent contre les Perses, y étaient représentés. Au commencement de la bataille, la victoire ne penche pas plus d’un côté que d’un autre ; mais, lorsqu’elle est plus avancée, vous voyez les barbares fuir et se pousser les uns les autres dans un marais. À l’extrémité du tableau vous apercevez les vaisseaux phéniciens, et les Grecs qui massacrent les Perses qui veulent s’y jeter. Pline rapporte que la peinture était déjà à un haut point de perfection, et que Miltiade, Callimaque, Cynégire, du côté des Athéniens, Datis et Artapherne, de celui des barbares, y étaient peints d’après nature. (L.)
↑ Il y eut sept cent quatre-vingts prisonniers faits à Érétrie, parmi lesquels il y avait des femmes, des vieillards et des enfants. La plupart des Érétriens se réfugièrent parmi les écueils de l’Eubée. Il y en eut quatre cents qui furent menées à Suses, au nombre desquels il y avait dix femmes. Le reste périt en Ionie et en Lydie. (L.)
↑ Si l’on s’en rapporte au témoignage de Damis, cette bourgade était dans la Médie, à une journée de Babylone. Il n’y a point de villes, dit-il, en Cissie ; on n’y voit que des bourgs. Les habitants en sont nomades, et quittent rarement leurs chevaux. Celui des Érétriens est au centre du pays. Il se sont mis à couvert des surprises des barbares, en conduisant autour de leur demeure une rivière qui leur tient lieu de rempart. La terre, imprégnée de bitume, a une amertume innée. Ils vivent peu, à cause de la mauvaise qualité des eaux pleines de bitume qui s’attache aux intestins. Près du bourg est un tertre de terre assez mauvaise, qui sert à leur nourriture. (L.)
↑ L’Attique étant sans pâturages, les chevaux y étaient fort chers.
↑ Ce Sybarite partit d’Italie avec mille oiseleurs et cuisiniers. Dans le repas que donna Clisthène à ses hôtes après leur arrivée, Smindyrides ne voulut pas permettre que personne se mit à table près de lui, disant qu’il n’y souffrirait que la princesse pour laquelle il était venu. M. Blanchard, qui rapporte ce trait historique d’après Suidas, est fâché que l’histoire ne nous ait pas instruit du succès de cette prétention. S’il eût lu Hérodote, il aurait vu que Smindyrides n’eut pas la princesse. (L.)
↑ Ce Titormus d’Étolie était, au rapport d’Alexandre d’Étolie, extrêmement vorace. Il disputa un jour avec Milon de Crotone à qui aurait plus tôt mangé un bœuf entier. Cela paraît incroyable. On conte cependant de ce dernier qu’il chargea sur ses épaules un taureau de quatre ans, le porta d’un bout à l’autre du stade, le tua ensuite, le coupa par morceaux, et le mangea lui seul en un jour. Théodore d’Hiérapolis raconte que Milon mangeait par jour vingt mines de viande et autant de pain, et qu’il buvait trois conges de vin ; c’est-à-dire qu’il mangeait un peu plus de 17 livres de viande et autant de pain. Ce dernier choque moins la vraisemblable, et rend incroyables les deux premiers. (L.)
↑ Juges qui présidaient aux jeux olympiques. On les prenait parmi les Éléens, qui plus tard furent privés de ces fonctions honorables par les intrigues des Piséens ; ce qui amena une guerre sanglante entre les deux peuples. (Miot.)
↑ Il descendait d’Ajax, qui se distingua à la guerre de Troie, et fut bisaïeul de Miltiade, fondateur de la Chersonèse.
↑ En Grèce, on ne buvait point pendant le repas, mais après qu’on avait cessé de manger. On en voit un exemple dans la retraite des dix milles. Lorsqu’on apporta à boire à Aristus à la table de Seuthès, il répondit qu’il n’avait point encore achevé de diner, et qu’on pouvait s’adresser à Xénophon, qui ne mangeait plus. (L.)
↑ Les danses se partageaient en deux espèces : les danses guerrières et les danses de paix. Les premières s’appelaient pyrrhiques, les autre emmélies. Celles-ci se subdivisaient. Il y en avait qui, quoique gaies, étaient décentes, modestes. Platon en fait l’éloge dans ses Lois. Il y avait une autre sorte d’emmélie bien différente de celle-là. Elle était indécente, immodeste et bouffonne. (L.)
↑ On en trouve un exemple dans Lucien ; c’est par ces mots qu’il termine son apologie pour les gens qui se mettent aux gages des grands. (Miot.)
↑ 5 400 livres. Ces prétendants à la main d’Agariste étant au nombre de treize, la somme que Clisthène leur distribua montait à 70 200 livres.
↑ Il paraît que c’est le même Hydarnes qui était gouverneur de la côte d’Asie. Voyez liv. vii, § cxxxv.
↑ Voici le sujet qui porta les femmes de Lemnos à massacrer leurs maris. Les Lemniennes célébraient tous les ans une fête en l’honneur de Vénus ; mais, ayant abandonné cette coutume, la déesse se vengea de ce mépris en leur donnant une odeur désagréable qui empêchait leurs maris de les approcher. Ces femmes, se voyant méprisées de leurs maris, les tuèrent tous. (L.)
Hérodote, Pseudo-Hérodote Histoire d’Hérodote Traduction par Pierre-Henri Larcher. Charpentier, 1850 (Tome 2, p. 70-176).
Mort de Darius. — Xerxès lui succède. — Il soumet l’Égypte. — Il veut se venger des Grecs et faire de la terre un seul empire. — Songe de Xerxès. — Il tient conseil. — La guerre contre la Grèce est résolue. — Il fait percer le mont Athos. — Pythius. — Pont jeté sur la mer. — L’armée défile devant Xerxès pendant sept jours et sept nuits sans repos. — Dénombrement à la manière d’Homère. — Revue de la flotte. — Xerxès consulte Démarate. — Le héraut de Sparte devant Xerxès. — Thémistocles. — Ambassade à Gélon. — Les Thermopyles. — Léonidas. — Diénecès. — Inscription aux Thermopyles.
I. L’invasion de Sardes avait déjà fort irrité Darius, fils d’Hystaspes, contre les Athéniens ; mais la nouvelle de la bataille de Marathon l’aigrit encore davantage, et il n’en fut que plus animé à porter la guerre en Grèce. Incontinent il envoya ordre à toutes les villes de ses États de lever un plus grand nombre de troupes et de fournir une plus grande quantité de chevaux, de vivres, et de vaisseaux de guerre et de transport, qu’elles n’en avaient donné pour la première expédition. Ces ordres ayant été portés de tous côtés, l’Asie entière fut dans une agitation continuelle pendant trois ans. Mais tandis qu’on levait, pour cette guerre, les hommes les plus braves, et qu’on était occupé de ces préparatifs, on apprit, la quatrième année, que les Égyptiens, qui avaient été subjugués par Cambyse, s’étaient révoltés contre les Perses. Darius n’en fut que plus ardent à marcher contre ces deux peuples.
II. Lorsque ce prince fut prêt à partir pour aller attaquer les Égyptiens et les Athéniens, il s’éleva entre les princes ses fils de grandes contestations au sujet de la couronne parce que les lois défendent en Perse au prince d’entreprendre une expédition sans avoir désigné son successeur. Darius avait, avant que d’être roi, trois enfants d’une première femme, fille de Gobryas ; mais, depuis qu’il était monté sur le trône, il en avait eu quatre autres d’Atosse, fille de Cyrus. Artobazanes[1] était l’aîné des enfants de la première femme, et Xerxès de ceux de la seconde. Comme ils n’avaient pas la même mère, ils se disputaient la couronne. Artobazanes croyait y avoir droit parce qu’il était l’aîné de tous les enfants, et que c’était un usage reçu partout que l’empire appartenait à l’aîné. Xerxès, de son côté, appuyait le sien sur ce que sa mère Atosse était fille de Cyrus, et sur l’obligation que les Perses avaient à ce prince de la liberté dont ils jouissaient.
III. Darius n’avait point encore prononcé, lorsque arriva à Suses Démarate, fils d’Ariston[2], qui s’était sauvé de Lacédémone après avoir été dépouillé de ses États. Ayant entendu parler du différend qui partageait les fils de ce prince, il conseilla à Xerxès, suivant ce qu’en a publié la renommée, d’ajouter aux raisons qu’il avait déjà données, qu’il était né depuis que Darius était monté sur le trône, au lieu qu’Artobazanes était venu au monde tandis que Darius n’était encore qu’un homme privé ; que, par conséquent, il n’était ni juste ni naturel de le lui préférer. Démarate, qui lui donnait ce conseil, ajouta que c’était aussi l’usage à Sparte qu’un fils né après l’avènement du père à la couronne succédât au trône, quand même le père en aurait eu d’autres avant que d’être roi. Xerxès s’étant servi des raisons que lui avait suggérées Démarate, Darius les trouva justes, et le nomma son successeur. Au reste, le crédit et l’autorité d’Atosse[3] me persuadent qu’il n’en aurait pas moins régné, quand même il n’aurait pas fait usage du conseil de Démarate.
IV. Darius ayant déclaré Xerxès son successeur, et voyant que tout était prêt, se disposa à se mettre en marche. Mais il mourut l’année qui suivit la révolte de l’Égypte, après avoir régné trente-six ans entiers[4], et sans avoir eu la satisfaction de punir la révolte des Égyptiens et de se venger des Athéniens.
V. Darius étant mort, son fils Xerxès lui succéda. Les levées que faisait ce jeune prince étaient destinées contre l’Égypte, et dans les commencements il n’avait aucune envie de porter la guerre en Grèce. Mais Mardonius, fils de Gobryas et d’une sœur de Darius, et par conséquent cousin germain de Xerxès, et qui de tous les Perses avait le plus d’ascendant sur son esprit, lui parla en ces termes : « Seigneur, il n’est pas naturel de laisser impunies les insultes des Athéniens. Ne vous occupez donc maintenant que des affaires que vous avez sur les bras ; mais lorsque vous aurez châtié l’insolence des Égyptiens, marchez avec toutes vos forces contre Athènes : par là vous acquerrez de la célébrité, et personne n’osera désormais entrer à main armée dans vos États. » À ces motifs de vengeance, il ajouta que l’Europe était un pays très-beau, d’un excellent rapport, où l’on trouvait toutes sortes d’arbres fruitiers, et que le roi seul méritait de l’avoir en sa possession.
VI. Mardonius tenait ce langage, parce qu’il était avide de nouveautés, et qu’il convoitait le gouvernement de la Grèce. Il réussit avec le temps à engager Xerxès dans cette expédition ; car il survint d’autres événements qui contribuèrent à persuader ce prince. D’un côté, il vint de Thessalie des ambassadeurs qui invitèrent Xerxès de la part des Aleuades à marcher contre la Grèce, et qui s’employèrent avec tout le zèle possible pour l’y déterminer. Les Aleuades étaient rois de Thessalie. D’un autre côté, ceux d’entre les Pisistratides qui s’étaient rendus à Suses tenaient le même langage que les Aleuades ; et même ils y ajoutaient encore d’autres raisons, parce qu’ils avaient avec eux Onomacrite d’Athènes, devin célèbre, qui faisait commerce des oracles de Musée. Ils s’étaient réconciliés avec lui avant que d’aller à Suses. Car il avait été chassé d’Athènes par Hipparque, fils de Pisistrate, parce que Lasus[5] d’Hermione l’avait pris sur le fait, comme il insérait parmi les vers de Musée un oracle qui prédisait que les îles voisines de Lemnos disparaîtraient de la mer. Hipparque l’avait, dis-je, chassé par cette raison, quoique auparavant il eût été lié avec lui de la plus étroite amitié. Mais étant allé en ce temps-là à Suses avec les Pisistratides, comme ceux-ci en parlaient au roi d’une manière honorable, toutes les fois qu’il se présentait devant ce prince, il lui récitait des oracles. S’il y en avait qui annonçassent un malheur au barbare, il les passait sous silence ; mais, faisant choix de ceux qui prédisaient d’heureux événements, il lui disait, en parlant du passage de son armée en Grèce, qu’il était écrit dans les destinées qu’un Perse joindrait les deux bords de l’Hellespont par un pont.
VII. Ce fut ainsi qu’Onomacrite, par ses oracles, et les Pisistratides et les Aleuades par leurs conseils persuasifs, portèrent Xerxès à faire la guerre aux Grecs. Cette résolution prise, ce prince commença par les Égyptiens, qui s’étaient révoltés. Il les attaqua la seconde année après la mort de Darius. Lorsqu’il les eut subjugués, et qu’il eut appesanti leurs chaînes beaucoup plus que n’avait fait son père, il leur donna pour gouverneur Achéménès, son frère et fils de Darius. Ce prince fut tué dans la suite par Inaros, fils de Psammitichus, roi de Libye.
VIII. L’Égypte ayant été soumise, et Xerxès étant sur le point de marcher contre Athènes, ce prince convoqua les principaux d’entre les Perses, tant pour avoir leurs avis que pour les instruire de ses volontés. Lorsqu’ils furent assemblés, il leur parla en ces termes : « Perses, je ne prétends pas introduire parmi vous un nouvel usage, mais suivre celui que nous ont transmis nos ancêtres. Depuis que Cyrus a arraché la couronne à Astyages, et que nous avons enlevé cet empire aux Mèdes, nous ne sommes jamais restés dans l’inaction, comme je l’ai appris de nos anciens. Un dieu nous conduit, et sous ses auspices nous marchons de succès en succès. Il est inutile de vous parler des exploits de Cyrus, de Cambyse, de Darius mon père, et des provinces qu’ils ont ajoutées à notre empire, vous en êtes assez instruits. Quant à moi, du moment où je suis monté sur le trône, jaloux de ne point dégénérer de mes ancêtres, je songe comment je pourrai procurer aux Perses une puissance non moins considérable que celle qu’ils m’ont laissée. En y réfléchissant, je trouve que nous pouvons illustrer de plus en plus notre nom, acquérir un pays qui n’est pas inférieur au nôtre, qui même est plus fertile, et que nous aurons en même temps la satisfaction de punir les auteurs des injures que nous avons reçues, et de nous en venger. Je vous ai donc convoqués pour vous faire part de mes intentions. Après avoir construit un pont sur l’Hellespont, je traverserai l’Europe pour me rendre en Grèce, afin de venger et les Perses et mon père des insultes des Athéniens. Vous n’ignorez point que Darius avait résolu de marcher contre ce peuple. Mais la mort ne lui a pas permis de satisfaire son ressentiment. C’est à moi à venger et mon père et les Perses, et je ne me désisterai point de mon entreprise que je ne me sois rendu maître d’Athènes, et que je ne l’aie réduite en cendres. Ses habitants, vous le savez, ont commencé les premières hostilités contre mon père et contre moi. Premièrement, ils sont venus à Sardes avec Aristagoras de Milet, notre esclave, et ils ont mis le feu aux temples et aux bois sacrés. Que ne vous ont-ils pas fait ensuite à vous-mêmes, quand vous êtes allés dans leur pays sous la conduite de Datis et d’Artapherne ? Personne d’entre vous ne l’ignore. Voilà ce qui m’anime à marcher contre les Athéniens. Mais, en y réfléchissant, je trouve un grand avantage à cette expédition. Si nous venons à les subjuguer eux et leurs voisins, les habitants du pays de Pélops[6] le Phrygien, la Perse n’aura plus d’autres bornes que le ciel, le soleil n’éclairera point de pays qui ne nous touche ; je parcourrai toute l’Europe, et avec votre secours je ne ferai de la terre entière qu’un seul empire. Car on m’assure que, les Grecs une fois réduits, il n’y aura plus de ville ni de nation qui puissent nous résister. Ainsi, coupables ou non, tous subiront également notre joug. En vous conduisant ainsi, vous m’obligerez sensiblement. Que chacun de vous se hâte de venir au rendez-vous que j’indiquerai. Celui qui s’y trouvera avec les plus belles troupes, je lui ferai présent des choses que l’on estime le plus dans ma maison. Telle est ma résolution. Mais, afin qu’il ne paraisse pas que je veuille régler tout par mon seul sentiment, je vous permets de délibérer sur cette affaire, et j’ordonne à chacun de vous de m’en dire son avis. »
IX. Xerxès ayant cessé de parler, Mardonius prit la parole : « Seigneur, vous êtes non-seulement le plus grand des Perses qui aient paru jusqu’ici, mais encore de tous ceux qui naîtront dans la suite. J’en atteste les choses si vraies et excellentes que vous venez de dire, et cette grandeur d’âme qui ne souffrira point que les Ioniens (les Athéniens) d’Europe, ce peuple vil et méprisable, nous insultent impunément. Si, dans la seule vue d’étendre notre empire, nous avons soumis les Saces, les Indiens, les Éthiopiens, les Assyriens, et plusieurs autres nations puissantes et nombreuses, qui n’avaient commis contre nous aucune hostilité, ne serait-il pas honteux que nous laissassions impunie l’insolence des Grecs, qui ont été les premiers à nous insulter ? Qu’avons-nous à craindre ? serait-ce la multitude de leurs troupes, la grandeur de leurs richesses ? Nous n’ignorons ni leur manière de combattre ni leur faiblesse ; nous avons subjugué ceux de leurs enfants qui habitent notre pays, et qui sont connus sous les noms d’Ioniens, d’Éoliens et de Doriens. Je connais par moi-même les forces des Grecs ; j’en fis l’épreuve lorsque je marchai contre eux par ordre du roi, votre père. Je pénétrai en Macédoine ; peu s’en fallut même que je n’allasse jusqu’à Athènes, et cependant personne ne vint me combattre. L’ignorance et la sottise des Grecs ne leur permettent pas ordinairement, comme je l’ai ouï dire, de consulter la prudence dans les guerres qu’ils se font. Car, lorsqu’ils se la sont déclarée, ils cherchent, pour se battre, la plaine la plus belle et la plus unie. Ainsi les vainqueurs ne se retirent qu’avec de grandes pertes : comme les vaincus sont entièrement détruits, je n’en puis absolument rien dire.
» Puisqu’ils parlent tous la même langue, ne devraient-ils pas s’envoyer des hérauts et des ambassadeurs pour terminer leurs différends ? ne devraient-ils pas tenter toutes les voies de pacification plutôt que d’en venir aux mains ? ou, s’il était absolument nécessaire de se battre, ne devraient-ils pas chercher les uns et les autres un terrain fortifié par la nature, où il fut difficile d’être vaincu, et tenter en cet endroit le sort des armes ? Par une suite de ce mauvais usage, les Grecs n’osèrent pas m’offrir la bataille lorsque j’allai jusqu’en Macédoine. Y a-t-il donc quelqu’un parmi eux qui s’oppose à vous, et vous présente le combat, à vous, seigneur, qui conduisez toutes les forces de terre et de mer de l’Asie ? Je ne pense pas que les Grecs portent l’audace jusque-là. Si cependant je me trompais, si leur folie les poussait à en venir aux mains avec nous, qu’ils apprennent alors que de tous les hommes nous sommes les plus braves et les plus habiles dans l’art de la guerre. Il faut donc tenter toutes les voies possibles ; rien ne s’exécute de soi-même, et ce n’est ordinairement qu’à force de tentatives qu’on réussit. » Ce fut ainsi que Mardonius adoucit ce que le discours de Xerxès pouvait avoir de trop dur ; après quoi il cessa de parler.
X. Comme les Perses gardaient tous le silence, et que pas un n’osait proposer un avis contraire, Artabane, fils d’Hystaspes, oncle paternel de Xerxès, s’appuyant sur cette qualité, ouvrit le sien en ces termes : « Seigneur, lorsque dans un conseil les sentiments ne sont pas partagés, on ne peut choisir le meilleur ; il faut s’en tenir à celui qu’on a proposé. Mais, quand ils le sont, on discerne le plus avantageux, de même qu’on ne distingue point l’or pur par lui-même, mais en le comparant avec d’autre or. Je conseillai au roi Darius, votre père et mon frère, de ne point faire la guerre aux Scythes[7], qui n’habitent point des villes. Flatté de l’espérance de subjuguer ces peuples nomades, il ne suivit pas mes conseils ; il revint de son expédition après avoir perdu ses meilleures troupes. Et vous, seigneur, vous vous disposez à marcher contre des hommes plus braves que les Scythes, et qui passent pour être très-habiles et sur terre et sur mer. Il est donc juste que je vous avertisse des dangers que vous aurez à essuyer.
» Vous dites qu’après avoir jeté un pont sur l’Hellespont vous traverserez l’Europe avec votre armée pour vous rendre en Grèce. Mais il peut arriver que nous soyons battus sur terre ou sur mer, ou même sur l’un et l’autre élément ; car ces peuples ont la réputation d’être braves, et l’on peut conjecturer que cette réputation n’est pas mal fondée, puisque les Athéniens seuls ont défait cette puissante armée qui était entrée dans l’Attique sous la conduite de Datis et d’Artapherne. Mais supposons qu’ils ne réussissent pas à nous battre sur terre et sur mer à la fois ; s’ils nous attaquent seulement sur ce dernier élément, et qu’après nous avoir battus ils aillent rompre le pont que nous aurons construit sur l’Hellespont, nous serons alors, seigneur, dans un grand danger.
» Je ne fonde point cette conjecture sur ma prudence, mais sur le malheur qui pensa nous arriver lorsque le roi, votre père, ayant fait jeter un pont sur le Bosphore de Thrace et un autre sur l’Ister, passa dans la Scythie. Alors les Scythes firent mille instances aux Ioniens, à qui l’on avait confié la garde du pont de l’Ister, pour les engager à le rompre. Si, dans ce temps-là, Histiée, tyran de Milet, ne se fût point opposé à l’avis des autres tyrans, c’en était fait des Perses et de leur empire. On ne peut même entendre sans frémir que la fortune et le salut du roi aient dépendu d’un seul homme.
» Ne vous exposez donc point, je vous prie, seigneur, à de si grands périls, puisqu’il n’y a point de nécessité. Suivez plutôt mes conseils, congédiez maintenant cette assemblée, faites de nouvelles réflexions, et, quand vous le jugerez à propos, donnez les ordres qui vous paraîtront les plus utiles. Je trouve en effet qu’il y a un grand avantage à ne se déterminer qu’après une mûre délibération. Car quand même l’événement ne répondrait pas à notre attente, on a du moins la satisfaction qu’on s’est décidé avec sagesse, et que c’est la fortune qui a triomphé de la prudence. Mais lorsqu’on a suivi des conseils peu sages, si la fortune les seconde, nous[8] ne devons nos succès qu’au hasard, et la honte, suite de ces mauvais conseils, ne nous en reste pas moins.