Histoires (page 57)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

» Ne voyez-vous pas que le dieu lance sa foudre sur les plus grands animaux, et qu’il les fait disparaître, tandis que les petits ne lui causent pas même la plus légère inquiétude ? ne voyez-vous pas qu’elle tombe toujours sur les plus grands édifices et sur les arbres les plus élevés ? car Dieu se plaît à abaisser[9] tout ce qui s’élève trop haut. Ainsi une grande armée est souvent taillée en pièces par une petite. Dieu, dans sa jalousie, lui envoie des terreurs, ou la frappe d’aveuglement, et conséquemment elle périt d’une manière indigne de sa première fortune. Car il ne permet pas qu’un autre que lui s’élève et se glorifie. La précipitation produit des fautes qui occasionnent des disgrâces éclatantes. Ce qu’on fait, au contraire, lentement, procure de grands avantages. Si on ne les aperçoit pas sur-le-champ, on les reconnaît du moins avec le temps.

» Voilà, seigneur, les conseils que j’ai à vous donner. Et vous, Mardonius, fils de Gobryas, cessez de tenir sur les Grecs de vains propos ; ils ne méritent pas qu’on en parle avec mépris. C’est en les calomniant que vous excitez le roi à marcher en personne contre ces peuples ; c’est du moins à quoi me paraissent tendre toutes vos vues, tout votre zèle. Au nom des dieux, ne vous permettez plus la calomnie ; c’est le plus odieux des vices : c’est une injustice de deux personnes contre une troisième. Le calomnialeur viole toutes les règles de l’équité, en ce qu’il accuse un absent. L’autre n’est pas moins coupable, en ce qu’il ajoute foi au calomniateur avant que d’être bien instruit. Enfin[10] l’absent reçoit une double injure, en ce que l’un le dépeint sous de noires couleurs, et que l’autre le croit tel qu’on le lui représente.

» Mais, s’il faut absolument porter la guerre chez les Grecs, que le roi du moins reste en Perse, que nos enfants lui répondent de nos conseils. Quant à vous, Mardonius, prenez avec vous les meilleures troupes, et en aussi grand nombre que vous voudrez ; mettez-vous à leur tête, et, si les affaires du roi prospèrent de la manière que vous le dites, qu’on m’ôte la vie à moi et à mes enfants. Mais, si elles ont le succès que je prédis, que les vôtres éprouvent le même traitement, et vous-même aussi, si vous revenez de cette expédition. Si vous ne voulez pas accepter cette condition, et que vous soyez absolument déterminé à marcher en Grèce, je ne crains point d’assurer que quelqu’un de ceux qui seront restés ici, connaissant la valeur des peuples contre lesquels vous conseillez au roi de faire la guerre, apprendra incessamment que Mardonius, après avoir causé aux Perses quelque grande calamité, aura servi de pâture aux chiens et aux oiseaux sur les terres des Athéniens, ou sur celles des Lacédémoniens, à moins que ce malheur ne lui arrive même en chemin, avant que d’être entré en Grèce. »

XI. Ce discours mit Xerxès en fureur : « Si vous n’étiez point, lui répondit-il, frère de mon père, vous recevriez le salaire que méritent vos discours insensés. Mais comme vous êtes un lâche, un homme sans cœur, je vous ferai l’affront de ne vous point mener en Grèce, et je vous laisserai ici avec les femmes. J’exécuterai, et même sans vous, tous mes projets. Qu’on ne me regarde plus comme fils de Darius, qui comptait parmi ses ancêtres Hystaspes, Arsamès, Armnès, Teispès, Cyrus, Cambyse, Teispès et Achéménès, si je ne me venge pas des Athéniens. Je sais bien que si nous nous tenions tranquilles, ils ne s’y tiendraient pas, et que bientôt ils viendraient en armes sur nos terres, comme on peut le conjecturer par leurs premières entreprises, par l’incendie de Sardes, et par les courses qu’ils ont faites en Asie. Il n’est donc plus possible ni aux uns ni aux autres de reculer ; la lice est ouverte : il faut que nous les attaquions ou qu’ils nous attaquent, que toutes ces contrées passent sous la domination des Grecs, ou que la Grèce entière passe sous la nôtre. Il n’y a point de milieu, l’inimitié des deux nations ne le permet pas. Il est beau de venger les injures que ces peuples nous ont faites les premiers, afin que j’apprenne quel si grand danger je dois redouter d’une nation que Pélops le Phrygien[11], qui était esclave de mes ancêtres, a tellement subjuguée, que le pays et ses habitants s’appellent encore aujourd’hui de son nom. »

XII. Tel fut le discours de Xerxès ; mais, quand la nuit fut venue, l’avis d’Artabane commençant à l’inquiéter, il y fit de sérieuses réflexions, et comprit enfin qu’il ne lui était pas avantageux d’entreprendre une expédition contre la Grèce. Cette nouvelle résolution prise, il s’endormit, et, comme le disent les Perses, cette même nuit il eut une vision dans laquelle il lui sembla voir un homme d’une grande taille et d’une belle figure se présenter devant lui, et lui tenir ce discours : « Quoi donc, roi de Perse, tu ne veux plus porter la guerre en Grèce, après avoir ordonné à tes sujets de lever une armée ! Tu as tort de changer ainsi de résolution, personne ne t’approuvera. Si tu m’en crois, tu suivras la route que tu t’étais proposé de tenir dans le jour. » Ces paroles achevées, il lui sembla voir disparaître ce fantôme.

XIII. Le jour venu, Xerxès, loin d’avoir égard à ce songe, convoqua les mêmes personnes qu’il avait assemblées la veille, et leur parla en ces termes : « Si vous me voyez changer si subitement de résolution, je vous prie de me le pardonner. Je ne suis point encore arrivé à ce point de prudence où je dois un jour parvenir ; d’ailleurs je suis continuellement obsédé par ceux qui m’exhortent à l’entreprise dont je vous entretins hier. Lorsque j’ai entendu l’avis d’Artabane, je me suis laissé tout à coup emporter aux saillies d’une bouillante jeunesse, jusqu’à parler d’une manière moins convenable que je ne l’aurais dû à un homme de son âge. Mais je reconnais maintenant ma faute, et je veux suivre son conseil. Demeurez donc tranquilles, puisque j’ai changé de résolution et que j’ai renoncé à porter la guerre en Grèce. »

XIV. Ravis de ce discours, les Perses se prosternèrent devant le roi. La nuit suivante, le même fantôme se présenta de nouveau à Xerxès pendant son sommeil, et lui parla ainsi : « Fils de Darius, tu as donc renoncé dans l’assemblée des Perses à l’expédition de Grèce, et tu ne tiens pas plus de compte de mes discours que si tu ne les avais jamais entendus. Mais si tu ne te mets incessamment en marche, apprends quelles seront les suites de ton obstination ; de grand et de puissant que tu es devenu en peu de temps, tu deviendras petit en aussi peu de temps. »

XV. Effrayé de cette vision, Xerxès s’élance de son lit, mande Artabane. « Artabane, lui dit-il dès qu’il fut arrivé, je n’étais pas en mon bon sens, lorsque je répondis à vos conseils salutaires par des paroles injurieuses. Mais bientôt après je m’en repentis, et je reconnus que je devais suivre vos avis. Je ne le puis cependant, quelque désir que j’en aie. Car, depuis mon changement de résolution et mon repentir, un fantôme m’apparaît, et m’en dissuade, et même à l’instant il vient de disparaître après m’avoir fait de grandes menaces. Si c’est un dieu qui me l’envoie, et qu’il veuille absolument que je porte la guerre en Grèce, le même fantôme vous apparaîtra aussi, et vous donnera les mêmes ordres qu’à moi. Cela pourra bien arriver de la sorte, comme je le conjecture, si vous vous revêtez de mes habits royaux, et qu’après vous être assis sur mon trône, vous alliez ensuite dormir dans mon lit. »

XVI. Ainsi parla Xerxès. Artabane ne se rendit pas d’abord à sa première invitation, parce qu’il ne se croyait pas digne de s’asseoir sur le trône royal. Mais enfin, se voyant pressé par le roi, il exécuta ses ordres après lui avoir tenu ce discours : « Grand roi, il est aussi glorieux, à mon avis, de suivre un bon conseil que de bien penser soi-même. Vous excellez dans l’un et dans l’autre ; mais la compagnie des méchants vous fait tort, et l’on peut vous appliquer ce qu’on dit de la mer. Rien de plus utile aux hommes ; mais le souffle impétueux des vents ne lui permet pas de suivre sa bonté naturelle. Quant à vos discours injurieux, j’en ai été moins affligé que de voir que, de deux avis dont l’un tendait à augmenter l’insolence des Perses, et l’autre à la réprimer, en montrant combien il est pernicieux d’apprendre aux hommes à ne point mettre de bornes à leurs désirs, vous ayez suivi celui qui est le plus dangereux, et pour vous-même, et pour toute la nation. Mais aujourd’hui qu’après avoir embrassé le meilleur parti, vous renoncez à l’expédition contre la Grèce, vous dites qu’un songe, envoyé par un dieu, vous défend de congédier votre armée. Ces songes n’ont rien de divin, mon fils ; ils errent de côté et d’autre, et sont tels que je vais vous l’apprendre, moi qui suis beaucoup plus âgé que vous. Les songes proviennent ordinairement des objets dont la pensée s’est occupée pendant le jour. Or vous savez que, le jour d’auparavant, l’expédition contre la Grèce fut fortement agitée dans le conseil.

» Au reste, si ce songe n’est pas tel que je l’assure, s’il a quelque chose de divin, vous avez tout dit en peu de mots, ce fantôme m’apparaîtra, et me donnera les mêmes ordres qu’à vous. S’il veut encore se montrer, il ne le fera pas moins, soit que j’aie mes habits où les vôtres, et je ne le verrai pas plus en reposant dans votre lit que si j’étais dans le mien. Car enfin celui qui vous est apparu en dormant, quel qu’il puisse être, n’est pas assez simple pour s’imaginer, en me voyant avec vos habits, que je sois le roi. S’il n’a aucun égard pour moi, s’il ne daigne pas se montrer, soit que je porte mes habits ou les vôtres, mais qu’il aille vous trouver, il faut alors faire attention à ses avertissements : car, s’il continue à se présenter à vous, je conviendrai moi-même qu’il y a là quelque chose de divin. Quant à votre résolution, si vous y persistez, et que rien ne puisse vous en faire changer, j’obéis, et je vais de ce pas coucher dans votre lit. Que ce fantôme m’apparaisse alors ; mais jusqu’à ce moment je persisterai dans mon sentiment. »

XVII. Artabane, ayant ainsi parlé, exécuta les ordres du roi, dans l’espérance de lui prouver que ce songe n’était rien. Il se revêtit des habits de Xerxès, s’assit sur son trône, et se coucha ensuite dans le lit de ce prince. Quand il fut endormi, le même fantôme qu’avait vu Xerxès le vint aussi trouver, et lui adressa ces paroles : « C’est donc toi qui détournes Xerxès de son expédition contre la Grèce, comme si tu étais chargé de sa conduite. C’est toi qui t’opposes aux destins. Mais tu en seras puni et dans la suite et pour le présent. Quant à Xerxès, on lui a fait voir les malheurs auxquels il est destiné s’il désobéit. »

XVIII. Telles furent les menaces qu’Artabane crut entendre ; il lui sembla aussi que ce fantôme[12] voulait lui brûler les yeux avec un fer ardent. À cette vue, il pousse un grand cri, se lève avec précipitation, va trouver Xerxès, et, après lui avoir rapporté sa vision, il lui parle en ces termes : « Comme j’ai déjà vu, seigneur, des puissances considérables détruites par d’autres qui leur étaient très-inférieures, je vous dissuadais d’autant plus de vous abandonner à l’ardeur de votre jeunesse, que je savais combien il est dangereux de désirer beaucoup de choses. Venant donc à me rappeler quel fut le succès des expéditions de Cyrus contre les Massagètes, de Cambyse contre les Éthiopiens, et de Darius contre les Scythes, où je me trouvai ; sachant cela, je pensais qu’en demeurant tranquille vous seriez le plus heureux de tous les hommes. Mais puisque les dieux vous excitent à cette entreprise, et qu’ils paraissent menacer les Grecs de quelque grand malheur, je me rends moi-même et je change d’avis. Faites donc part aux Perses du songe que le dieu vous a envoyé, faites leur savoir qu’ils aient à continuer les préparatifs nécessaires en conséquence des ordres précédents. Et vous, seigneur, conduisez-vous avec tant de sagesse, qu’avec le secours de dieu vous ne manquiez à rien de ce que vous devez faire. »

Ce discours fini, encouragés l’un et l’autre par ce songe, Xerxès le communiqua aux Perses aussitôt que le jour parut, et Artabane, qui lui seul auparavant le détournait de cette expédition, la pressait alors ouvertement.

XIX. Tandis que Xerxès se disposait à marcher, il eut pendant son sommeil une troisième vision. Les mages, à qui il en fit part, jugèrent qu’elle regardait toute la terre, et que tous les hommes lui seraient assujettis. Il lui sembla avoir la tête ceinte du jet d’un olivier, dont les branches couvraient toute la terre, et que peu après cette couronne avait disparu. Aussitôt après cette interprétation des mages, les Perses qui avaient assisté au conseil se rendirent chacun dans son gouvernement, et exécutèrent avec toute l’ardeur imaginable les ordres du roi, afin de recevoir les récompenses promises.

XX. Ce fut ainsi que Xerxès leva des troupes, et sur le continent il n’y eut point d’endroit à l’abri de ses perquisitions. On employa, après la réduction de l’Égypte, quatre années entières[13] à faire des levées et à amasser des provisions ; enfin il se mit en marche dans le courant de la cinquième à la tête de forces immenses. Car, de toutes les expéditions dont nous ayons connaissance, celle-ci fut sans contredit de beaucoup la plus considérable. On ne peut lui comparer ni celle de Darius contre les Scythes, ni celle des Scythes qui, poursuivant les Cimmériens, entrèrent en Médie, et subjuguèrent presque toute l’Asie supérieure, raison qui porta dans la suite Darius à chercher à se venger d’eux. Il faut penser de même de l’expédition des Atrides contre Troie, et de celle des Mysiens et des Teucriens, qui, avant le temps de la guerre de Troie, passèrent le Bosphore pour se jeter dans l’Europe, subjuguèrent tous les Thraces, et, descendant vers la mer Ionienne, s’avancèrent jusqu’au Pénée, qui coule vers le midi.

XXI. Ces expéditions et toutes celles dont je n’ai point parlé ne peuvent être mises en parallèle avec celle-ci. En effet, quelle nation de l’Asie Xerxès ne mena-t-il pas contre la Grèce ? quelles rivières ne furent pas épuisées, si l’on en excepte les grands fleuves ? Parmi ces peuples, les uns fournirent des vaisseaux, les autres de l’infanterie, d’autres de la cavalerie : ceux-ci des vaisseaux de transport pour les chevaux et des troupes, ceux-là des vaisseaux longs pour servir à la construction des ponts ; d’autres enfin donnèrent des vivres et des vaisseaux pour les transporter. On avait fait aussi des préparatifs environ trois ans d’avance pour le mont Athos, parce que dans la première expédition la flotte des Perses avait essuyé une perte considérable en doublant cette montagne. Il y avait des trirèmes à la rade d’Éléonte dans la Chersonèse. De là partaient des détachements de tous les corps de l’armée, que l’on contraignait à coups de fouet[14] de percer le mont Athos, et qui se succédaient les uns aux autres. Les habitants de cette montagne aidaient aussi à la percer. Bubarès, fils de Mégabyse, et Artachéès, fils d’Artée, tous deux Perses de nation, présidaient à cet ouvrage.

XXII. L’Athos est une montagne vaste, célèbre et peuplée, qui avance dans la mer, et se termine du côté du continent en forme de péninsule, dont l’isthme a environ douze stades. Ce lieu consiste en une plaine avec de petites collines qui vont de la mer des Acanthiens jusqu’à celle de Torone, qui est vis-à-vis. Dans cet isthme, où se termine le mont Athos, est une ville grecque nommée Sané. En deçà de Sané, et dans l’enceinte de cette montagne, on trouve les villes de Dium, d’Olophyxos, d’Acrothoon, de Thyssos et de Cléones. Le roi de Perse entreprit alors de les séparer du continent.

XXIII. Voici comment on perça cette montagne. On aligna au cordeau le terrain près de la ville de Sané, et les barbares se le partagèrent par nations. Lorsque le canal se trouva à une certaine profondeur, ceux qui étaient au fond continuaient à creuser, les autres remettaient la terre à ceux qui étaient sur des échelles. Ceux-ci se la passaient de main en main, jusqu’à ce qu’où fût venu à ceux qui étaient tout au haut du canal ; alors ces derniers la transportaient et la jetaient ailleurs. Les bords du canal s’éboulèrent, excepté dans la partie confiée aux Phéniciens, et donnèrent aux travailleurs une double peine. Cela devait arriver nécessairement, parce que le canal était sans talus, et aussi large par haut que par bas. Si les Phéniciens ont fait paraître du talent dans tous leurs ouvrages, ce fut surtout en cette occasion. Pour creuser la partie qui leur était échue, ils donnèrent à l’ouverture une fois plus de largeur que le canal ne devait en avoir, et, à mesure que l’ouvrage avançait, ils allaient toujours en étrécissant, de sorte que le fond se trouva égal à l’ouvrage des autres nations. Il y avait en ce lieu une prairie, dont ils firent leur place publique et leur marché, et où l’on transportait de l’Asie une grande quantité de farine.

XXIV. Xerxès, comme je le pense sur de forts indices, fit percer le mont Athos[15] par orgueil, pour faire montre de sa puissance, et pour en laisser un monument. On aurait pu, sans aucune peine, transporter les vaisseaux d’une mer à l’autre par-dessus l’isthme ; mais il aima mieux faire creuser un canal de communication avec la mer, qui fût assez large pour que deux trirèmes pussent y voguer de front. Les troupes chargées de creuser ce canal avaient aussi ordre de construire des ponts sur le Strymon.

XXV. Ce prince fit préparer pour ces ponts des cordages de lin et d’écorce de byblos, et l’on commanda de sa part aux Phéniciens et aux Égyptiens d’apporter des vivres pour l’armée, afin que les troupes et les bêtes de charge qu’il menait en Grèce ne souffrissent point de la faim. S’étant fait instruire de la situation des pays, il avait ordonné de transporter de toutes les parties de l’Asie des farines sur des vaisseaux de charge et propres à faire la traversée, et de les déposer dans les lieux les plus commodes, partie en un endroit, et partie en d’autres. La plupart de ces farines furent portées sur la côte de Thrace appelée Leucé Acté ; on en envoya à Tyrodyze sur les terres des Périnthiens, à Dorisque, à Éion sur le Strymon, et enfin en Macédoine.

XXVI. Tandis qu’on était occupé de ces travaux, Xerxès partit avec toute son armée de terre de Critales en Cappadoce, où s’étaient rendues, suivant ses ordres, toutes les troupes qui devaient l’accompagner par terre, et se mit en marche pour Sardes. Quel fut le général qui reçut la récompense promise par le roi à celui qui amènerait les plus belles troupes ? je ne puis le dire, et même j’ignore absolument s’il en fut question. Les Perses, ayant passé l’Halys, entrèrent en Phrygie. Ils traversèrent ce pays, et arrivèrent à Célènes, où sont les sources du Méandre, et celles d’une autre rivière qui n’est pas moins grande que le Méandre, et que l’on appelle Catarractès. Le Catarractès prend sa source dans la place publique même de Célènes, et se jette dans le Méandre. On voit dans la citadelle la peau du Silène Marsyas[16] ; elle y fut suspendue par Apollon en forme d’outre, à ce que disent les Phrygiens, après que ce dieu l’eut écorché.

XXVII. Pythius, fils d’Atys, Lydien de nation, demeurait en cette ville. Il reçut Xerxès et toute son armée avec la plus grande magnificence, et lui offrit de l’argent pour les frais de la guerre. Là-dessus le roi demanda aux Perses qui étaient présents quel était ce Pythius, et quelles étaient ses richesses pour faire de pareilles offres. « Seigneur, lui dirent-ils, c’est celui-là même qui fit présent à Darius votre père du plane et de la vigne d’or[17]. C’est, après vous, l’homme le plus riche dont nous ayons aujourd’hui connaissance. »

XXVIII. Surpris de ces dernières paroles, Xerxès demanda ensuite lui-même à Pythius quelles étaient ses richesses. « Je ne prétexterai point, grand roi, que j’en ignore le compte ; je vais vous le dire sans rien déguiser. Car aussitôt que j’eus appris que vous veniez vers la mer grecque, comme j’avais dessein de vous donner de l’argent pour la guerre, je trouvai, par le calcul que j’en fis, que j’avais deux mille talents en argent[18], et en or quatre millions de statères dariques moins sept mille. Je vous fais présent de ces richesses, et ne me réserve que mes esclaves et mes terres, qui fournissent suffisamment à ma subsistance. »

XXIX. Xerxès, ravi de ces offres, lui dit : « Mon hôte, depuis mon départ de Perse, je n’ai encore rencontré personne qui ait voulu exercer l’hospitalité envers mon armée, ou qui soit venu de lui-même m’offrir ses biens pour contribuer aux frais de la guerre. Non content de recevoir mon armée avec la plus grande magnificence, vous me faites encore les offres les plus généreuses. Recevez donc en échange mon amitié ; et, pour qu’il ne manque rien à vos quatre millions, je vous donne les sept mille statères[19] que vous n’avez pas, et votre compte sera complet. Jouissez donc vous seul du bien que vous avez acquis, et ayez soin d’être toujours tel que vous vous êtes montré ; car, tant que vous en agirez de la sorte, vous ne vous en repentirez ni pour le présent ni pour l’avenir. »

XXX. Ce prince exécuta sa promesse, et se remit en marche. Il passa près d’Anaua, ville de Phrygie, et près d’un étang d’où l’on tire du sel, et arriva à Colosses, grande ville de Phrygie. Le Lycus y disparaît et se précipite dans un gouffre, d’où il sort environ à cinq stades de cette ville pour se jeter ensuite dans le Méandre. L’armée, étant partie de Colosses, arriva à Cydrara, sur les frontières de la Phrygie et de la Lydie, où une inscription gravée sur une colonne érigée par ordre de Crésus indiquait les bornes des deux pays.

XXXI. Au sortir de la Phrygie, il entra en Lydie. Dans cet endroit le chemin se partage en deux : l’un, à gauche, mène en Carie ; l’autre, à droite, conduit à Sardes. Quand on prend celui-ci, il faut nécessairement traverser le Méandre et passer le long de la ville de Callatébos, où des confiseurs font du miel avec du myrica[20] et du blé. En suivant cette route, Xerxès trouva un plane qui lui parut si beau, qu’il le fit orner de colliers et de bracelets d’or, et qu’il en confia la garde à un Immortel. Enfin le deuxième jour il arriva à la ville capitale des Lydiens.

XXXII. À peine fut-il arrivé à Sardes, qu’il envoya des hérauts dans la Grèce, excepté à Athènes et à Lacédémone, pour demander la terre et l’eau et pour ordonner que dans toutes les villes on eût soin de lui préparer des repas. Il les envoya sommer cette seconde fois de lui donner la terre et l’eau, parce qu’il pensait que ceux qui les avaient autrefois refusées à Darius, effrayés de sa marche, ne manqueraient pas de les lui offrir. Ce fut pour être instruit exactement de leurs intentions qu’il fit partir ces hérauts.

XXXIII. Pendant qu’il se disposait à partir pour Abydos, on travaillait à construire le pont sur l’Hellespont, afin de passer d’Asie en Europe. Dans la Chersonèse de l’Hellespont, entre les villes de Sestos et de Madytos, est une côte fort rude, qui s’avance dans la mer vis-à-vis d’Abydos. Ce fut en ce lieu que Xanthippe, fils d’Ariphron, général des Athéniens, prit, peu de temps après, Artayctès, Perse de nation et gouverneur de Sestos. On le mit en croix, parce qu’il avait mené des femmes dans le temple de Protésilas à Éléonte, et qu’il en avait joui dans le lieu saint, action détestable et condamnée par toutes les lois.

XXXIV. Ceux que le roi avait chargés de ces ponts les commencèrent du côté d’Abydos, et les continuèrent jusqu’à cette côte, les Phéniciens en attachant des vaisseaux avec des cordages de lin, et les Égyptiens en se servant pour le même effet de cordages d’écorce de byblos. Or, depuis Abydos jusqu’à la côte opposée, il y a un trajet de sept stades. Ces ponts achevés, il s’éleva une affreuse tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux.

XXXV. À cette nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l’Hellespont, et y fit jeter une paire de ceps. J’ai ouï dire qu’il avait aussi envoyé avec les exécuteurs de cet ordre des gens pour en marquer les eaux d’un fer ardent[21]. Mais il est certain qu’il commanda qu’en les frappant à coups de fouet, on leur tînt ce discours barbare et insensé : « Eau amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que tu l’as offensé sans qu’il t’en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C’est avec raison que personne ne t’offre des sacrifices, puisque tu es un fleuve[22] trompeur et salé. » Il fit ainsi châtier la mer, et l’on coupa par son ordre la tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts.

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