Histoires (page 58)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXXVI. Ceux qu’il avait chargés de cet ordre barbare l’ayant exécuté, il employa d’autres entrepreneurs à ce même ouvrage. Voici comment ils s’y prirent. Ils attachèrent ensemble trois cent soixante vaisseaux de cinquante rames et des trirèmes, et de l’autre côté trois cent quatorze. Les premiers présentaient le flanc au Pont-Euxin, et les autres, du côté de l’Hellespont, répondaient au courant de l’eau, afin de tenir les cordages encore plus tendus. Les vaisseaux ainsi disposés, ils jetèrent de grosses ancres, partie du côté du Pont-Euxin pour résister aux vents qui soufflent de cette mer, partie du côté de l’occident et de la mer Égée, à cause des vents qui viennent du sud et du sud-est. Ils laissèrent aussi en trois endroits différents un passage libre entre les vaisseaux à cinquante rames pour les petits bâtiments qui voudraient entrer dans le Pont-Euxin ou en sortir.

Ce travail fini, on tendit les câbles avec des machines de bois qui étaient à terre. On ne se servit pas de cordages simples, comme on avait fait la première fois, mais on les entortilla, ceux de lin blanc deux à deux, et ceux d’écorce de byblos quatre à quatre. Ces câbles étaient également beaux et d’une égale épaisseur, mais ceux de lin étaient à proportion plus forts, et chaque coudée pesait un talent[23]. Le pont achevé, on scia de grosses pièces de bois suivant la largeur du pont, et on les plaça l’une à côté de l’autre dessus les câbles qui étaient bien tendus. On les joignit ensuite ensemble, et lorsque cela fut fait, on posa dessus des planches bien jointes les unes avec les autres, et puis on les couvrit de terre qu’on aplanit. Tout étant fini, on pratiqua de chaque côté une barrière, de crainte que les chevaux et autres bêtes de charge ne fussent effrayés en voyant la mer.

XXXVII. Les ponts achevés, ainsi que les digues qu’on avait faites aux embouchures du canal du mont Athos, afin d’empêcher le flux d’en combler l’entrée, le canal même étant tout à fait fini, on en porta la nouvelle à Sardes, et Xerxès se mit en marche. Il partit au commencement du printemps de cette ville, où il avait passé l’hiver, et prit la route d’Abydos avec son armée qui était en bon ordre. Tandis qu’il était en route, le soleil, quittant la place qu’il occupait dans le ciel, disparut, quoiqu’il n’y eût point alors de nuages et que l’air fût très-serein, et la nuit prit la place du jour. Xerxès, inquiet de ce prodige, consulta les mages sur ce qu’il pouvait signifier. Les mages lui répondirent que le dieu présageait aux Grecs la ruine de leurs villes, parce que le soleil annonçait l’avenir à cette nation, et la lune à la leur. Xerxès, charmé de cette réponse, se remit en marche.

XXXVIII. Tandis qu’il continuait sa route avec son armée, le Lydien Pythius, effrayé du prodige qui avait paru dans le ciel, vint le trouver. Les présents qu’il avait faits à ce prince et ceux qu’il en avait reçus l’ayant enhardi, il lui parla ainsi : « Seigneur, je souhaiterais une grâce ; daignerez-vous me l’accorder ? c’est peu pour vous, c’est beaucoup pour moi. » Xerxès, s’attendant à des demandes bien différentes de celles qu’il lui fit, lui promit de lui tout accorder, et lui ordonna de dire ce qu’il souhaitait. Alors Pythius, plein de confiance, lui répondit : « Grand roi, j’ai cinq fils. Les conjonctures présentes les obligent à vous accompagner tous dans votre expédition contre la Grèce. Mais, seigneur, ayez pitié de mon grand âge. Exemptez seulement l’aîné de mes fils de servir dans cette guerre, afin qu’il ait soin de moi, et qu’il prenne l’administration de mon bien. Quant aux quatre autres, menez-les avec vous, et puissiez-vous revenir dans peu, après avoir réussi selon vos désirs. »

XXXIX. « Méchant que tu es, lui répondit Xerxès indigné, je marche moi-même contre la Grèce, et je mène à cette expédition mes enfants, mes frères, mes proches, mes amis, et tu oses me parler de ton fils, toi qui es mon esclave, et qui aurais dû me suivre avec ta femme et toute la maison ? Apprends aujourd’hui que l’esprit de l’homme réside dans ses oreilles. Quand il entend des choses agréables, il s’en réjouit, et sa joie se répand dans tout le corps ; mais, lorsqu’il en entend de contraires, il s’irrite. Si tu t’es d’abord bien conduit, si tes promesses n’ont pas été moins belles, tu ne pourras pas cependant te vanter d’avoir surpassé un roi en libéralité. Ainsi, quoique aujourd’hui tu portes l’impudence à son comble, tu ne recevras pas le salaire qui t’est dû, et je te traiterai moins rigoureusement que tu ne le mérites. Ta générosité à mon égard te sauve la vie à toi et à quatre de tes fils ; mais je te punirai par la perte de celui-là seul que tu aimes uniquement. » Après avoir fait cette réponse, il commanda sur-le-champ à ceux qui étaient chargés de pareils ordres de chercher l’aîné des fils de Pythius, de le couper en deux par le milieu du corps, et d’en mettre une moitié à la droite du chemin par où devait passer l’armée, et l’autre moitié à la gauche.

XL. Les ordres du roi exécutés, l’armée passa entre les deux parties de ce corps ; le bagage et les bêtes de charge les premiers, suivis de troupes de toutes sortes de nations, pêle-mêle, sans distinction, et faisant plus de la moitié de l’armée. Elles ne se trouvaient pas avec le corps d’armée où était le roi ; un intervalle considérable les en séparait. À la tête de celui-ci étaient mille cavaliers choisis entre tous les Perses, suivis de mille hommes de pied armés de piques, la pointe en bas ; troupe d’élite, comme la précédente. Venaient ensuite dix chevaux sacrés niséens, avec des harnois superbes. On leur donne le nom de niséens parce qu’ils viennent de la vaste plaine Niséenne en Médie[24] qui en produit de grands. Derrière ces dix chevaux paraissait le char sacré de Jupiter, traîné par huit chevaux blancs, et derrière ceux-ci marchait à pied un conducteur qui tenait les rênes : car il n’est permis à personne de monter sur ce siége. On voyait ensuite Xerxès sur un char[25] attelé de chevaux niséens. Le conducteur allait à côté ; il était Perse, et s’appelait Patiramphès, fils d’Otanes.

XLI. Xerxès partit ainsi de Sardes, et, selon son goût[26], il passait de ce char sur un harmamaxe[27]. Il était suivi de mille hommes armés de piques, la pointe en haut, suivant l’usage. C’étaient les plus nobles et les plus braves d’entre les Perses. Après eux marchaient mille cavaliers d’élite, suivis de dix mille hommes de pied, choisis parmi le reste des Perses. De ces dix mille hommes, il y en avait mille qui avaient des grenades d’or à la place de la pointe par où l’on enfonce la pique en terre. Ils renfermaient au milieu d’eux les neuf mille autres ; ceux-ci portaient à l’extrémité[28] de leurs piques des grenades d’argent. Ceux qui marchaient la pique baissée en avaient aussi d’or ; mais ceux qui venaient immédiatement après Xerxès portaient des pommes d’or. Ces dix mille hommes étaient suivis de dix mille Perses à cheval. Entre ce corps de cavalerie et le reste des troupes qui marchaient pêle-mêle et sans observer aucun ordre, il y avait un intervalle de deux stades.

XLII. Au sortir de la Lydie, l’armée fit route vers le Caïque, entra en Mysie, et, laissant ensuite à main gauche le mont Cané, elle alla du Caïque par l’Atarnée à la ville de Carène. De cette ville, elle prit sa marche par la plaine de Thèbes, passa près d’Adramyttium et d’Antandros, ville pélasgique, d’où, laissant à gauche le mont Ida, elle pénétra dans la Troade. L’armée campa la nuit au pied de cette montagne. Il survint un grand orage accompagné de tonnerre et d’éclairs si affreux, qu’il périt en cet endroit beaucoup de monde. De là, l’armée vint camper sur les bords du Scamandre. Ce fut la première rivière, depuis le départ de Sardes, qui fut mise à sec, et dont l’eau ne put suffire aux hommes et aux bêtes de charge.

XLIII. Dès que Xerxès fut arrivé sur les bords de cette rivière, il monta à Pergame de Priam[29], qu’il désirait fort de voir. Lorsqu’il l’eut examinée, et qu’il en eut appris toutes les particularités, il immola mille bœufs à Minerve de Troie[30], et les mages firent des libations à l’honneur des héros du pays. Ces choses achevées, une terreur panique se répandit dans le camp la nuit suivante. Le roi partit de là à la pointe du jour, ayant à sa gauche les villes de Rhœtium, d’Ophrynium et de Dardanus, qui est voisine de celle d’Abydos, et à sa droite les Gergithes-Teucriens.

XLIV. Lorsqu’on fut arrivé à Abydos, Xerxès voulut voir toutes ses troupes. On lui avait élevé sur un tertre un tribunal de marbre blanc[31], suivant les ordres que les Abydéniens en avaient reçus auparavant. De là, portant ses regards sur le rivage, il contempla ses armées de terre et de mer. Après avoir joui de ce spectacle, il souhaita voir un combat naval. On lui donna cette satisfaction. Les Phéniciens de Sidon remportèrent la victoire. Xerxès prit beaucoup de plaisir à ce combat, et son armée ne lui en fit pas moins.

XLV. En voyant l’Hellespont couvert de vaisseaux, le rivage entier et les plaines d’Abydos remplis de gens de guerre, il se félicita lui-même sur son bonheur ; mais peu après il versa des larmes.

XLVI. Artabane, son oncle paternel, qui d’abord lui avait parlé librement sur la guerre de Grèce, et qui avait voulu l’en dissuader, s’étant aperçu de ses pleurs, lui tint ce discours : « Seigneur, votre conduite actuelle est bien différente de celle que vous teniez peu auparavant. Vous vous regardiez comme heureux, et maintenant vous versez des larmes. — Lorsque je réfléchis, répondit Xerxès, sur la brièveté de la vie humaine, et que de tant de milliers d’hommes il n’en restera pas un seul dans cent ans, je suis ému de compassion. — Nous éprouvons, dit Artabane, dans le cours de notre vie, des choses bien plus tristes que la mort même. Car, malgré sa brièveté, il n’y a point d’homme si heureux, soit parmi cette multitude, soit dans tout l’univers, à qui il ne vienne dans l’esprit, je ne dis pas une fois, mais souvent, de souhaiter de mourir. Les malheurs qui surviennent, les maladies qui nous troublent, font paraître la vie bien longue, quelque courte qu’elle soit. Dans une existence si malheureuse, l’homme soupire après la mort, et la regarde comme un port assuré. En assaisonnant notre vie de quelques plaisirs, le dieu fait bien voir sa jalousie.

XLVII. » — Artabane, reprit Xerxès, la vie de l’homme est telle que vous la présentez. Mais finissons un entretien si triste, lorsque nous avons devant nous tant de choses agréables. Dites-moi, je vous prie, si la vision que vous avez eue n’eût point été si claire, persisteriez-vous dans votre ancien sentiment ? me dissuaderiez-vous encore de porter la guerre en Grèce, ou changeriez-vous d’avis ? parlez sans rien déguiser. — Seigneur, dit Artabane, puisse la vision que nous avons eue avoir l’heureux accomplissement que nous désirons l’un et l’autre ! Mais encore a présent je suis extrêmement effrayé, et je ne me sens pas maître de moi-même, lorsque entre autres choses sur lesquelles je réfléchis, j’en vois deux de la plus grande conséquence qui vous sont contraires.

XLVIII. » — Quelles sont donc ces deux choses, reprit Xerxès, qui, à votre avis, me sont si contraires ? Peut-on reprocher à l’armée de terre de n’être point assez nombreuse, et croyez-vous que les Grecs puissent nous en opposer une plus forte ? trouvez-vous notre flotte inférieure à la leur ? serait-ce enfin l’une et l’autre ? Si nos armées vous paraissent trop peu considérables, on peut faire au plus tôt de nouvelles levées.

XLIX. » — Seigneur, reprit Artabane, il n’y a point d’homme, du moins en son bon sens, qui puisse reprocher à vos armées de terre et de mer de n’être point assez nombreuses. Si vous faites de nouvelles levées, les deux choses dont je parle vous seront encore beaucoup plus contraires. Ces deux choses sont la terre et la mer. En effet, s’il s’élève une tempête, il n’y a point, comme je le conjecture, de port au monde assez vaste pour contenir votre flotte, et pour la mettre en sûreté. Mais il ne suffit pas qu’il y ait un seul port, il faut encore qu’il y en ait de pareils dans tous les pays où vous irez. Or, comme vous n’avez point de ports commodes, sachez, seigneur, que nous sommes à la merci des événements fortuits, et que nous ne leur commandons point.

» Voilà donc une des deux choses qui vous sont ennemies. Passons à l’autre. La terre ne vous le sera pas moins que la mer ; en voici la preuve. Si rien ne s’oppose à vos conquêtes, elle vous sera d’autant plus contraire que vous irez plus en avant, et que vous avancerez toujours insensiblement et sans vous en apercevoir. Car les hommes ne sont jamais rassasiés d’heureux succès. Ainsi, quand même vous ne trouveriez point d’obstacle à vos conquêtes, leur étendue et le temps qu’il vous y faudra employer amèneront la famine. Le sage craint dans ses délibérations, et réfléchit sur tous les événements fâcheux qui peuvent survenir ; mais, dans l’exécution, il est hardi et intrépide.

L. » — Artabane, reprit Xerxès, ce que vous venez de dire est vraisemblable. Mais il ne faut ni tout craindre, ni tout examiner avec une égale circonspection. Si, dans toutes les affaires qui se succèdent les unes aux autres, on délibérait avec le même scrupule, on n’exécuterait jamais rien. Il vaut mieux, en entreprenant tout avec hardiesse, éprouver la moitié des maux qui surviennent à la suite de pareilles entreprises, que de s’exposer à aucun, en se laissant enchaîner par des frayeurs prématurées. Si vous combattez toutes les opinions, sans proposer en la place quelque chose de certain, vous échouerez comme celui qui a été d’un avis contraire au vôtre, et en cela les choses vont de pair. Or je pense qu’un homme ne peut jamais avoir de connaissances certaines. Les gens hardis réussissent ordinairement ; tandis que ceux qui agissent avec trop de lenteur et de circonspection, sont rarement couronnés par le succès. À quel degré de puissance les Perses ne sont-ils pas parvenus ! Si les rois mes devanciers avaient pensé comme vous, ou si, sans être de votre avis, ils avaient eu des conseillers tels que vous, on ne verrait point ce peuple élevé à ce haut point de gloire. C’est en se précipitant dans les dangers qu’ils ont agrandi leur empire. Car on ne réussit ordinairement dans les grandes entreprises qu’en courant de grands dangers. Jaloux de leur ressembler, nous nous sommes mis en campagne dans la plus belle saison de l’année ; et, après avoir subjugué l’Europe entière, nous retournerons en Perse sans avoir éprouvé nulle part ni la famine ni rien autre chose de fâcheux. Nous avons en effet avec nous beaucoup de vivres, et toutes les nations où nous allons porter les armes cultivant la terre, et n’étant point nomades, nous trouverons dans leur pays du blé que nous pourrons nous approprier.

LI. » — Puisque vous ne nous permettez pas, seigneur, reprit alors Artabane, de rien craindre, recevez du moins favorablement le conseil que je vais vous donner. Quand on a beaucoup à discuter, on est forcé d’étendre son discours.

» Cyrus, fils de Cambyse, subjugua toute l’Ionie, excepté Athènes, et la rendit tributaire des Perses. Je vous conseille donc de ne pas mener les Ioniens contre leurs pères. Nous n’en avons pas besoin pour être supérieurs aux ennemis. S’ils nous accompagnent, il faut qu’ils soient ou les plus injustes de tous les hommes, en contribuant à mettre sous le joug leur métropole, ou les plus justes, en l’aidant à défendre sa liberté. Leur injustice ne peut pas nous être d’un grand avantage, mais leur justice peut nous porter un grand préjudice. Réfléchissez donc, seigneur, sur la justesse de ce mot ancien : En commençant une entreprise, on ne voit pas toujours quelle en sera l’issue.

LII. » — Artabane, reprit Xerxès, vous vous trompez dans vos avis, et surtout en craignant le changement des Ioniens. Nous avons des preuves de leur fidélité[32]. Vous-même vous en avez cité témoin, et tous ceux qui se sont trouvés à l’expédition de Darius contre les Scythes. Il dépendait d’eux de sauver l’année ou de la faire périr, et cependant ils se sont montrés justes envers nous, et nous ont gardé la foi sans nous causer aucun mal. D’ailleurs je ne dois craindre aucune entreprise de la part d’un peuple qui m’a laissé pour gages, dans mes États, ses biens, ses femmes et ses enfants. Soyez donc tranquille, prenez courage ; veillez à la conservation de ma maison et de mon empire ; c’est à vous, à vous seul que je confie mon sceptre et ma couronne. »

LIII. Après ce discours, Xerxès renvoya Artabane à Suses, et manda près de lui les plus illustres d’entre les Perses. Lorsqu’ils furent assemblés, il leur parla ainsi : « Perses, je vous ai convoqués pour vous exhorter à vous conduire en gens de cœur, et à ne point ternir l’éclat des exploits à jamais mémorables de nos ancêtres. Que tous en général, que chacun de vous en particulier montre une égale ardeur. Travaillez avec zèle à l’intérêt commun. Cette expédition est de la dernière conséquence. Occupez-vous-en fortement ; je vous le recommande avec d’autant plus de raison, que nous marchons, à ce que j’apprends, contre des peuples belliqueux. Si nous les battons, nous ne trouverons point ailleurs de résistance. Passons donc actuellement en Europe, après avoir adressé nos prières aux dieux tutélaires de la Perse. »

LIV. Ce même jour les Perses se préparèrent à passer. Le lendemain, ils attendirent quelque temps pour voir lever le soleil. En attendant qu’il se levât, ils brûlèrent sur le pont toutes sortes de parfums, et le chemin fut jonché de myrte. Dès qu’il parut, Xerxès fit avec une coupe d’or des libations dans la mer, et pria le soleil de détourner les accidents qui pourraient l’empêcher de subjuguer l’Europe avant que d’être arrivé à ses extrémités. Sa prière finie, il jeta la coupe dans l’Hellespont avec un cratère d’or, et un sabre à la façon des Perses, qu’ils appellent acinacès. Je ne puis décider avec certitude si, en jetant ces choses dans la mer, il en faisait un don au soleil, ou si, se repentant d’avoir fait fustiger l’Hellespont, il cherchait à l’apaiser par ses offrandes.

LV. Cette cérémonie achevée, on fit passer sur le pont qui était du côté du Pont-Euxin toute l’infanterie et toute la cavalerie ; et sur l’autre qui regardait la mer Égée, les bêtes de somme et les valets. Les dix mille Perses marchèrent les premiers, ayant tous une couronne sur la tête. Après eux venait le corps de troupes composé de toutes sortes de nations. Il n’en passa pas davantage ce jour-là.

Le lendemain les cavaliers et ceux qui portaient leurs piques la pointe en bas, passèrent les premiers : ils étaient aussi couronnés. Après eux venaient les chevaux sacrés et le char sacré, puis Xerxès lui-même, les piquiers et les mille cavaliers. Ils étaient suivis du reste de l’armée, et en même temps les vaisseaux se rendirent au rivage opposé. J’ai ouï dire aussi que le roi passa le dernier.

LVI. Quand Xerxès fut en Europe, il regarda défiler son armée sous les coups de fouet[33], ce qui dura pendant sept jours et sept nuits sans aucun relâche. Le roi ayant déjà traversé l’Hellespont, on prétend qu’un habitant[34] de cette côte s’écria : « Ô Jupiter ! pourquoi, sous la forme d’un Perse et le nom de Xerxès, traînes-tu à ta suite tous les hommes pour détruire la Grèce ? il te serait aisé de le faire sans leur secours. »

LVII. Les troupes ayant toutes défilé et étant en marche, il parut un grand prodige, dont Xerxès ne tint aucun compte, quoiqu’il fût facile à expliquer. Une cavale enfanta un lièvre. Il était aisé de conjecturer par ce prodige que Xerxès mènerait en Grèce avec beaucoup de faste et d’ostentation une armée nombreuse, mais qu’il retournerait au même lieu d’où il était parti, en courant pour lui-même les plus grands dangers. Il lui arriva aussi un autre prodige tandis qu’il était encore à Sardes : une mule fit un poulain avec les parties qui caractérisaient les deux sexes : celles du mâle étaient au-dessus.

LVIII. Xerxès, sans aucun égard pour ces deux prodiges, alla en avant avec son armée de terre, tandis que sa flotte sortait de l’Hellespont et côtoyait le rivage, tenant une route opposée à celle de l’armée de terre ; car la flotte allait vers le couchant pour se rendre au promontoire Sarpédon, où elle avait ordre de séjourner. L’armée de terre, au contraire, marchant vers l’aurore et le lever du soleil par la Chersonèse, traversa la ville d’Agora par le milieu, ayant à droite le tombeau d’Hellé, fille d’Athamas, et à gauche la ville de Cardia. De là, tournant le golfe Mélas, elle traversa un fleuve du même nom, dont les eaux furent épuisées et ne purent alors lui suffire. Après avoir passé ce fleuve, qui donne son nom au golfe, l’armée alla vers l’occident, passa le long d’Ænos, ville éolienne, et du lac Stentoris, d’où elle arriva enfin à Dorisque.

LIX. Le Dorisque est un rivage et une grande plaine de la Thrace. Cette plaine est arrosée par l’Hèbre, fleuve considérable, et l’on y a bâti un château royal appelé Dorisque, où les Perses entretiennent une garnison depuis le temps que Darius y en mit une lorsqu’il marcha contre les Scythes. Ce lieu paraissant à Xerxès commode pour ranger ses troupes et pour en faire le dénombrement, il donna ses ordres en conséquence. Les vaisseaux étant tous arrivés à la côte de Dorisque, leurs capitaines les rangèrent, par l’ordre de ce prince, sur le rivage qui touche à ce château où sont Sala, ville des Samothraces, et Zona, et à l’extrémité un célèbre promontoire appelé Serrhium. Ce pays appartenait autrefois aux Ciconiens. Lorsqu’ils eurent tiré à terre leurs vaisseaux, ils se reposèrent, et pendant ce temps-là Xerxès fit, dans la plaine de Dorisque, le dénombrement de son armée.

LX. Je ne puis assurer ce que chaque nation fournit de troupes : personne ne le dit. Mais l’armée de terre montait en total à dix-sept cent mille hommes. Voici comment se fit ce dénombrement. On assembla un corps de dix mille hommes dans un même espace, et, les ayant fait serrer autant qu’on le put, l’on traça un cercle à l’entour. On fit ensuite sortir ce corps de troupes, et l’on environna ce cercle d’un mur à hauteur du nombril. Cet ouvrage achevé, on fit entrer d’autres troupes dans l’enceinte, et puis d’autres, jusqu’à ce que par ce moyen on les eût toutes comptées. Le dénombrement fait, on les rangea par nations.

LXI. Voici celles qui se trouvèrent à cette expédition. Premièrement, les Perses. Ils avaient des bonnets de feutre bien foulé qu’on appelle tiares, des tuniques de diverses couleurs et garnies de manches, des cuirasses de fer, travaillées en écailles de poissons, et de longs hauts-de-chausses[35] qui leur couvraient les jambes. Ils portaient une espèce de bouclier qu’on appelle gerrhes[36] avec un carquois au-dessous[37], de courts javelots, de grands arcs, des flèches de canne, et outre cela un poignard suspendu à la ceinture et portant sur la cuisse droite. Ils étaient commandés par Otanes, père d’Amestris, femme de Xerxès. Les Grecs leur donnaient autrefois le nom de Céphènes, et leurs voisins celui d’Artéens[38], qu’eux-mêmes prenaient aussi. Mais Persée, fils de Jupiter et de Danaé, étant allé chez Céphée, fils de Bélus, épousa Andromède sa fille, et en eut un fils qu’il nomma Persès. Il le laissa à la cour de Céphée ; et comme celui-ci n’avait point d’enfants mâles, toute la nation prit de ce Persès le nom de Perses.

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