Histoires (page 61)
CXVII. Tandis que ce prince était à Acanthe, Artachéès, qui avait présidé aux ouvrages du canal, mourut de maladie. Il était de la maison des Achéménides, et Xerxès en faisait grand cas. Sa taille surpassait en hauteur celle de tous les Perses ; il avait cinq coudées de roi moins quatre doigts[53]. D’ailleurs personne n’avait la voix aussi forte que lui. Xerxès, vivement affligé de cette perte, lui fit faire les funérailles les plus honorables. Toute l’armée éleva un tertre sur le lieu de sa sépulture, et, par l’ordre d’un oracle, les Acanthiens lui offrent des sacrifices comme à un héros, en l’appelant par son nom. Le roi regarda la mort d’Artachéès comme un grand malheur.
CXVIII. Ceux d’entre les Grecs qui reçurent l’armée, et qui donnèrent un repas à Xerxès, furent réduits à une si grande misère, qu’ils furent obligés d’abandonner leurs maisons et de s’expatrier. Les Thasiens ayant reçu l’armée et donné un festin à ce prince au nom des villes qu’ils avaient dans la terre ferme, Antipater, fils d’Orgès, citoyen des plus distingués, qui avait été choisi pour le donner, prouva qu’il y avait dépensé quatre cents talents d’argent[54].
CXIX. Il en fut à peu près de même dans le reste des villes, comme le prouvèrent par leurs comptes ceux qui présidèrent à la dépense. Ce repas devait être d’autant plus magnifique, qu’ayant été prévenues longtemps auparavant, il se préparait avec le plus grand soin. Les hérauts n’eurent pas plutôt annoncé de côté et d’autre les ordres du roi, que dans les différentes villes les citoyens se partagèrent entre eux les grains, et ne s’occupèrent tous, pendant plusieurs mois, qu’à les moudre et à en faire de la farine. On engraissa le plus beau bétail qu’on put acheter, et l’on nourrit dans des cages et dans des étangs toutes sortes de volailles et d’oiseaux de rivière, afin de recevoir l’armée. On fit aussi des coupes et des cratères d’or et d’argent, et tous les autres vases qu’on sert sur table. Ces préparatifs ne se faisaient que pour le roi même et pour ses convives. Quant au reste de l’armée, on ne lui donnait que les vivres qu’on avait exigés. Dans tous les lieux où elle arrivait, on tenait prête une tente où Xerxès allait se loger : les troupes campaient en plein air. L’heure du repas venue, ceux qui régalaient se donnaient beaucoup de soins ; et les conviés, après avoir bien soupé, passaient la nuit en cet endroit. Le lendemain ils arrachaient la tente, pillaient la vaisselle et les meubles, et emportaient tout sans rien laisser.
CXX. On applaudit à ce sujet un propos de Mégacréon d’Abdère. Il conseilla aux Abdérites de s’assembler tous dans leurs temples, hommes et femmes, pour supplier les dieux de détourner de dessus leur tête la moitié des maux prêts à y fondre ; qu’à l’égard de ceux qu’ils avaient déjà soufferts, ils devaient les remercier de ce que le roi Xerxès n’avait pas coutume de faire deux repas par jour : car si ceux d’Abdère avaient reçu l’ordre de préparer un dîner semblable au souper, il leur aurait fallu fuir l’arrivée du prince ou être ruinés de fond en comble.
CXXI. Quoique accablés, ces peuples n’en exécutaient pas moins les ordres qu’ils avaient reçus. Xerxès renvoya d’Acanthe les commandants de la flotte, et leur ordonna de l’attendre avec leurs vaisseaux à Therme, ville située sur le golfe Therméen, et qui lui donne son nom. On lui avait dit que c’était le plus court chemin. Voici l’ordre que l’armée avait suivi depuis Dorisque jusqu’à Acanthe. Toutes les troupes de terre étaient partagées en trois corps : l’un, commandé par Mardonius et Masistès, marchait le long des côtes de la mer, et accompagnait l’armée navale ; un autre corps, conduit par Tritantæchmès et Gergis, allait par le milieu des terres ; le troisième, où était Xerxès en personne, marchait entre les deux autres, sous les ordres de Smerdoménès et de Mégabyse.
CXXII. Xerxès n’eut pas plutôt permis à l’armée navale de remettre à la voile, qu’elle entra dans le canal creusé dans le mont Athos, et qui s’étendait jusqu’au golfe où sont les villes d’Assa, de Pilore, de Singos et de Sarta. Ayant pris des troupes dans ces places, elle fit voile vers le golfe de Therme, doubla Ampélos, promontoire du golfe Toronéen, passa près de Torone, de Galepsus, de Sermyle, de Mécyberne et d’Olynthe, villes grecques situées dans le pays qu’on appelle aujourd’hui Sithonie, où elle prit des vaisseaux et des troupes.
CXXIII. Du promontoire Ampélos, elle coupa court à celui de Canastrum, de toute la Pallène la partie la plus avancée dans la mer. Elle y prit pareillement des vaisseaux et des troupes qu’elle tira de Potidée, d’Aphytis, de Néapolis, d’Æga, de Thérambos, de Scioné, de Menda et de Sana. Toutes ces villes sont de la presqu’île connue maintenant sous le nom de Pallène, et autrefois sous celui de Phlégra. Après avoir aussi longé ce pays, elle cingla vers le lieu du rendez-vous, et prit en chemin des troupes des villes voisines de Pallène, et limitrophes du golfe de Therme. Ces villes sont : Lipaxos, Combréa, Lises, Gigonos, Campsa, Smila, Ænia ; le pays où elles sont situées s’appelle encore aujourd’hui Crusæa. D’Æenia, par où j’ai fini l’énumération des villes ci-dessus nommées, la flotte cingla droit au golfe même de Therme et aux côtes de Mygdonie. Enfin elle arriva à Therme, où elle avait ordre de se rendre, à Sindos et à Chalestre sur l’Axius, qui sépare la Mygdonie de la Bottiéide. Les villes d’Ichnes et de Pella sont dans la partie étroite de ce pays qui borde la mer.
CXXIV. L’armée navale demeura à l’ancre près du fleuve Axius, de la ville de Therme et des places intermédiaires, et y attendit le roi. Xerxès partit d’Acanthe avec l’armée de terre, et traversa le continent pour arriver à Therme. Il passa par la Pæonique et la Crestonie arrosée par l’Échidore, qui prend sa source dans le pays des Crestonéens, traverse la Mygdonie, et se jette dans l’Axius près du marais qui est près de ce fleuve.
CXXV. Pendant que Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux qui portaient les vivres. Ces animaux, sortant de leurs repaires, et descendant des montagnes, n’attaquaient que les chameaux, sans toucher ni aux bêtes de charge ni aux hommes. Les lions épargnaient les autres animaux et ne se jetaient que sur les chameaux, quoique auparavant ils n’en eussent jamais vu, et qu’ils n’eussent jamais goûté de leur chair. Quelle qu’en soit la cause, elle me paraît admirable.
CXXVI. On voit dans ces cantons quantité de lions et de bœufs sauvages. Ces bœufs ont des cornes très-grandes, que l’on transporte en Grèce. Le Nestus, qui traverse Abdère, sert de bornes aux lions d’un côté[55], et de l’autre l’Achéloüs, qui arrose l’Acarnanie. Car on n’a jamais vu de lions en aucun endroit de l’Europe, à l’est, au delà du Nestus, et à l’ouest, dans tout le reste du continent, au delà de l’Achéloüs ; mais il y en a dans le pays entre ces deux fleuves.
CXXVII. Xerxès fit camper l’armée à son arrivée à Therme. Elle occupait tout le terrain le long de la mer depuis la ville de Therme et la Mygdonie jusqu’au Lydias et à l’Haliacmon, qui, venant à mêler leurs eaux dans le même lit, servent de bornes à la Bottiéide et à la Macédoine. Ce fut donc en cet endroit que campèrent les Barbares. De tous les fleuves dont j’ai parlé ci-dessus, l’Échidore, qui coule de la Crestonie, fut le seul dont l’eau ne suffit point à leur boisson et qu’ils mirent à sec.
CXXVIII. Xerxès apercevant de Therme les montagnes de Thessalie, l’Olympe et l’Ossa, qui sont d’une hauteur prodigieuse, et apprenant qu’il y avait entre ces montagnes un vallon étroit par où coule le Pénée, avec un chemin qui mène en Thessalie, il désira de s’embarquer pour considérer l’embouchure de ce fleuve. Il devait en effet prendre les hauteurs à travers la Macédoine, pour venir de là dans le pays des Perrhæbes, et passer près de la ville de Gonnos. Car on lui avait appris que c’était la route la plus sûre. À peine eut-il formé ce désir, qu’il l’exécuta. Il monta sur le vaisseau sidonien dont il se servait toujours en de semblables occasions. En même temps il donna le signal aux autres vaisseaux pour lever l’ancre, et laissa en cet endroit son armée de terre. Arrivé à l’embouchure du Pénée, Xerxès la contempla, et, ravi d’admiration, il manda les guides, à qui il demanda s’il n’était pas possible, en détournant le fleuve, de le faire entrer dans la mer par un autre endroit.
CXXIX. On dit que la Thessalie était anciennement un lac enfermé de tous côtés par de hautes montagnes, à l’est par les monts Pélion et Ossa, qui se joignent par le bas ; au nord par l’Olympe, à l’ouest par le Pinde, au sud par l’Othrys. L’espace entre ces montagnes est occupé par la Thessalie, pays creux arrosé d’un grand nombre de rivières, dont les cinq principales sont le Pénée, l’Apidanos, l’Onochonos, l’Énipée, le Pamisos. Ces rivières, que je viens de nommer, rassemblées dans cette plaine (la Thessalie) au sortir des montagnes qui environnent la Thessalie, traversent un vallon, même fort étroit, et se jettent dans la mer après s’être toutes réunies dans le même lit. Aussitôt après leur jonction, le Pénée conserve son nom, et fait perdre le leur aux autres.
On dit qu’autrefois, ce vallon et cet écoulement n’existant point encore, les cinq rivières, et outre cela le lac Bœbéis, n’avaient pas de nom, comme elles en ont aujourd’hui ; que cependant elles coulaient de même qu’elles le font actuellement, et que, continuant toujours à couler, elles firent une mer de la Thessalie entière. Les Thessaliens eux-mêmes disent que Neptune a fait le vallon étroit par lequel le Pénée roule ses eaux, et ce sentiment est vraisemblable. Quiconque pense en effet que Neptune ébranle la terre, et que les séparations qu’y font les tremblements sont des ouvrages de ce dieu, ne peut disconvenir, en voyant ce vallon, que Neptune n’en soit l’auteur. Car ces montagnes (l’Olympe et l’Ossa), à ce qu’il me paraît, n’ont été séparées que par un tremblement de terre.
CXXX. Xerxès ayant demandé aux guides si le Pénée pouvait se rendre à la mer par un autre endroit, ceux-ci, bien instruits du local, lui répondirent : « Seigneur, le Pénée ne peut avoir, pour entrer dans la mer, d’autre issue que celle-ci : car la Thessalie est de tous côtés environnée de montagnes. » On rapporte que sur cette réponse Xerxès parla en ces termes : « Les Thessaliens sont prudents. Ils ont pris leurs précautions de loin, parce qu’ils connaissent et leur propre faiblesse, et qu’il est facile de se rendre maître de leur pays. Il ne faudrait en effet que faire refluer le fleuve dans les terres, en le détournant de son cours, et en bouchant par une digue le vallon par où il coule, pour submerger toute la Thessalie, excepté les montagnes. » Ce discours regardait les fils d’Aleuas, parce qu’étant Thessaliens ils s’étaient, les premiers de la Grèce, soumis au roi, et parce que Xerxès pensait qu’ils avaient fait amitié avec lui au nom de toute la nation.
CXXXI. Quand il eut bien examiné cette embouchure, il remit à la voile et s’en retourna à Therme. Il séjourna quelque temps aux environs de la Piérie, tandis que la troisième partie de ses troupes coupait les arbres et les buissons de la montagne de Macédoine, afin d’ouvrir un passage à toute l’armée pour entrer sur les terres des Perrhæbes. Pendant son séjour en ces lieux, les hérauts qu’il avait envoyés en Grèce pour demander la terre revinrent, les uns les mains vides, les autres avec la terre et l’eau.
CXXXII. Les peuples qui lui avaient fait leurs soumissions étaient les Thessaliens, les Dolopes, les Ænianes, les Perrhæbes, les Locriens, les Magnètes, les Méliens, les Achéens de la Phthiotide, les Thébains et le reste des Béotiens, excepté les Thespiens et les Platéens. Les Grecs qui avaient entrepris la guerre contre le Barbare se liguèrent contre eux par un serment conçu en ces termes : « Que tous ceux qui, étant Grecs, se sont donnés aux Perses, sans y être forcés par la nécessité, payent au dieu de Delphes, après le rétablissement des affaires, la dixième partie de leurs biens. » Le serment que firent les Grecs était ainsi.
CXXXIII. Xerxès ne dépêcha point de hérauts à Athènes et à Sparte pour exiger la soumission de ces villes. Darius leur en avait envoyé précédemment pour ce même sujet ; mais les Athéniens les avaient jetés dans le Barathre[56], et les Lacédémoniens dans un puits, où ils leur dirent de prendre de la terre et de l’eau, et de les porter à leur roi. Voilà ce qui empêcha Xerxès de leur envoyer faire cette demande. Au reste, je ne puis dire ce qui arriva de fâcheux aux Athéniens pour avoir ainsi traité les hérauts de Darius. Leur ville et leurs pays furent, il est vrai, pillés et dévastés ; mais je ne crois pas que le traitement fait à ces hérauts en soit la cause.
CXXXIV. La colère de Talthybius, qui avait été le héraut d’Agamemnon, s’appesantit sur les Lacédémoniens. Il y a à Sparte un lieu qui lui est consacré, et l’on voit aussi en cette ville de ses descendants. On les appelle Talthybiades. La république les charge par honneur de toutes les ambassades. Après cette époque, les entrailles des victimes cessèrent à Sparte d’être favorables. Cela dura longtemps ; mais enfin les Lacédémoniens, affligés de ce malheur, firent demander par des hérauts, dans de fréquentes assemblées tenues à ce sujet, s’il n’y avait point quelque Lacédémonien qui voulût mourir pour le salut de Sparte. Alors Sperthiès, fils d’Anériste, et Boulis, fils de Nicolaos, tous deux Spartiates d’une naissance distinguée, et des plus riches de la ville, s’offrirent d’eux-mêmes à la peine que voudrait leur imposer Xerxès, fils de Darius, pour le meurtre des hérauts commis à Sparte. Les Lacédémoniens les envoyèrent donc aux Mèdes comme à une mort certaine.
CXXXV. Leur intrépidité et le langage qu’ils tinrent en ces circonstances ont droit à notre admiration. Étant partis pour Suses, ils arrivèrent chez Hydarnès, Perse de naissance, et gouverneur de la côte maritime d’Asie. Ce seigneur leur fit toute sorte d’accueil, et pendant le repas il leur dit : « Lacédémoniens, pourquoi donc avez-vous tant d’éloignement pour l’amitié du roi ? Vous voyez par l’état de ma fortune qu’il sait honorer le mérite. Comme il a une haute opinion de votre courage, il vous donnerait aussi à chacun un gouvernement dans la Grèce, si vous vouliez le reconnaître pour votre souverain. — Hydarnès, lui répondirent-ils, les raisons de ce conseil ne sont pas les mêmes pour vous et pour nous. Vous nous conseillez cet état, parce que vous en avez l’expérience, et que vous ne connaissez pas l’autre. Vous savez être esclave, mais vous n’avez jamais goûté la liberté, et vous en ignorez les douceurs. En effet, si jamais vous l’aviez éprouvée, vous nous conseilleriez de combattre pour elle, non-seulement avec des piques, mais encore avec des haches. » Telle fut la réponse qu’ils firent à Hydarnès.
CXXXVI. Ayant été admis, à leur arrivée a Suses, à l’audience du roi, les gardes leur ordonnèrent de se prosterner et de l’adorer, et même ils leur firent violence. Mais ils protestèrent qu’ils n’en feraient rien, quand même on les pousserait par force contre terre ; qu’ils n’étaient point dans l’usage d’adorer un homme, et qu’ils n’étaient pas venus dans ce dessein à la cour de Perse. Après s’être défendus de la sorte, ils adressèrent la parole à Xerxès en ces termes et autres semblables : « Roi des Mèdes, les Lacédémoniens nous ont envoyés pour expier par notre mort celle des hérauts qui ont péri à Sparte. » Xerxès, faisant à ce discours éclater sa grandeur d’âme, répondit qu’il ne ressemblerait point aux Lacédémoniens, qui avaient violé le droit des gens en mettant à mort des hérauts ; qu’il ne ferait point ce qu’il leur reprochait ; qu’en faisant mourir à son tour leurs hérauts, ce serait les justifier.
CXXXVII. Cette conduite des Spartiates fit cesser pour le présent la colère de Talthybius, malgré le retour de Sperthiès et de Boulis à Sparte. Mais longtemps après, à ce que disent les Lacédémoniens, cette colère se réveilla dans la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens. Pour moi, je ne trouve en cet événement rien de divin. Car que la colère de Talthybius se soit appesantie sur des envoyés, et qu’elle n’ait point cessé avant que d’avoir eu son effet, cela était juste ; mais qu’elle soit tombée sur les enfants de ces deux Spartiates qui s’étaient rendus auprès du roi pour apaiser sa colère, je veux dire sur Nicolaos, fils de Boulis, et sur Anériste, fils de Sperthiès, qui enleva des pêcheurs de Tiryns qui naviguaient autour du Péloponnèse[57] sur un vaisseau de charge monté par des hommes d’Andros, cela ne me paraît point un effet de la vengeance des dieux et une suite de la colère de Talthybius. Car Nicolaos et Anériste ayant été envoyés en ambassade en Asie par les Lacédémoniens, Sitalcès, fils de Térès[58], roi des Thraces, et Nymphodore[59], fils de Pythéas, de la ville d’Abdère, les ayant trahis, ils furent pris vers Bisanthe sur l’Hellespont, et amenés dans l’Attique, où les Athéniens les firent mourir, et avec eux Aristéas[60], fils d’Adimante de Corinthe. Mais ces événements sont postérieurs de bien des années à l’expédition du roi contre la Grèce[61].
CXXXVIII. Je reviens maintenant à mon sujet. La marche de Xerxès ne regardait en apparence qu’Athènes, mais elle menaçait réellement toute la Grèce. Quoique les Grecs en fussent instruits depuis longtemps, ils n’en étaient pas cependant tous également affectés. Ceux qui avaient donné au Perse la terre et l’eau se flattaient de n’éprouver de sa part aucun traitement fâcheux. Ceux, au contraire, qui n’avaient pas fait leurs soumissions étaient effrayés, parce que toutes les forces maritimes de la Grèce n’étaient pas en état de résister aux attaques de Xerxès, et que le grand nombre, loin de prendre part à cette guerre, montrait beaucoup d’inclination pour les Mèdes.
CXXXIX. Je suis obligé de dire ici mon sentiment ; et quand même il m’attirerait la haine de la plupart des hommes, je ne dissimulerai pas ce qui paraît, du moins à mes yeux, être la vérité. Si la crainte du péril qui menaçait les Athéniens leur eût fait abandonner leur patrie, ou si, restant dans leur ville, ils se fussent soumis à Xerxès, personne n’aurait tenté de s’opposer au roi sur mer. Si personne n’eût résisté par mer à ce prince, voici sans doute ce qui serait arrivé sur le continent. Quand même les Péloponnésiens auraient fermé l’isthme de plusieurs enceintes de muraille, les Lacédémoniens n’en auraient pas moins été abandonnés par les alliés, qui, voyant l’armée navale des Barbares prendre leurs villes l’une après l’autre, se seraient vus dans la nécessité de les trahir malgré eux. Seuls et dépourvus de tout secours, ils auraient signalé leur courage par de grands exploits, et seraient morts généreusement les armes à la main ; ou ils auraient éprouvé le même sort que le reste des alliés ; ou bien, avant que d’éprouver ce sort, ils auraient traité avec Xerxès, quand ils auraient vu le reste des Grecs prendre le parti des Mèdes. Ainsi, dans l’un ou l’autre de ces cas, la Grèce serait tombée sous la puissance de cette nation ; car, le roi étant maître de la mer, je ne puis voir de quelle utilité aurait été le mur dont on aurait fermé l’isthme d’un bout à l’autre. On ne s’écarterait donc point de la vérité en disant que les Athéniens ont été les libérateurs de la Grèce. En effet, quelque parti qu’ils eussent pris, il devait être le prépondérant. En préférant la liberté de la Grèce, ils réveillèrent le courage de tous les Grecs qui ne s’étaient point encore déclarés pour les Perses ; et ce furent eux qui, du moins après les dieux, repoussèrent le roi. Les réponses de l’oracle de Delphes, quelque effrayantes et terribles qu’elles fussent, ne leur persuadèrent pas d’abandonner la Grèce : ils demeurèrent fermes, et osèrent soutenir le choc de l’ennemi qui fondait sur leur pays.
CXL. Les Athéniens, voulant consulter l’oracle, envoyèrent à Delphes des théores[62]. Après les cérémonies usitées, et après s’être assis dans le temple en qualité de suppliants, ces députés reçurent de la Pythie, nommée Aristonice, une réponse conçue en ces termes :
« Malheureux ! pourquoi vous tenez-vous assis ? Abandonnez vos maisons et les rochers de votre citadelle, fuyez jusqu’aux extrémités de la terre. Athènes sera détruite de fond en comble, tout sera renversé, tout sera la proie des flammes ; et le redoutable Mars, monté sur un char syrien, ruinera non-seulement vos tours et vos forteresses, mais encore celles de plusieurs autres villes. Il embrasera les temples. Les dieux sont saisis d’effroi, la sueur découle de leurs simulacres, et déjà du faîte de leurs temples coule un sang noir, présage assuré des maux qui vous menacent. Sortez donc, Athéniens, de mon sanctuaire, armez-vous de courage contre tant de maux. »
CXLI. Cette réponse affligea beaucoup les députés d’Athènes. Timon, fils d’Androbule, citoyen des plus distingués de la ville de Delphes, les voyant désespérés à cause des malheurs prédits par l’oracle, leur conseilla de prendre des rameaux d’olivier, et d’aller une seconde fois consulter le dieu en qualité de suppliants. Ils suivirent ce conseil, et lui adressèrent ces paroles : « Ô roi ! fais-nous une réponse plus favorable sur le sort de notre patrie, par respect pour ces branches d’olivier que nous tenons entre nos mains ; ou nous ne sortirons point de ton sanctuaire, et nous y resterons jusqu’à la mort. » La grande prêtresse leur répondit ainsi pour la seconde fois : « C’est en vain que Pallas emploie et les prières et les raisons auprès de Jupiter Olympien, elle ne peut le fléchir. Cependant, Athéniens, je vous donnerai encore une réponse, ferme, stable, irrévocable. Quand l’ennemi se sera emparé de tout ce que renferme le pays de Cécrops, et des antres du sacré Cithéron, Jupiter, qui voit tout, accorde à Pallas une muraille de bois qui seule ne pourra être prise ni détruite ; vous y trouverez votre salut, vous et vos enfants. N’attendez donc pas tranquillement la cavalerie et l’infanterie de l’armée nombreuse qui viendra vous attaquer par terre ; prenez plutôt la fuite, et lui tournez le dos : un jour viendra que vous lui tiendrez tête. Pour toi, ô divine Salamine ! tu perdras les enfants des femmes ; tu les perdras, dis-je, soit que Cérès demeure dispersée, soit qu’on la rassemble. »
CXLII. Cette réponse parut aux théores moins dure que la précédente, et véritablement elle l’était. Ils la mirent par écrit, et retournèrent à Athènes. À peine y furent-ils arrivés, qu’ils firent leur rapport au peuple. Le sens de l’oracle fut discuté, et les sentiments se trouvèrent partagés. Ces deux-ci furent les plus opposés. Quelques-uns des plus âgés pensaient que le dieu déclarait par sa réponse que la citadelle ne serait point prise, car elle était anciennement fortifiée d’une palissade. Ils conjecturaient donc que la muraille de bois dont parlait l’oracle n’était autre chose que cette palissade. D’autres soutenaient, au contraire, que le dieu désignait les vaisseaux, et que sans délais il en fallait équiper. Mais les deux derniers vers de la Pythie : « Pour toi, ô divine Salamine ! tu perdras les enfants des femmes, tu les perdras, dis-je, soit que Cérès demeure dispersée, soit qu’on la rassemble », embarrassaient ceux qui disaient que les vaisseaux étaient le mur de bois, et leurs avis en étaient confondus. Car les devins entendaient qu’ils seraient vaincus près de Salamine, s’ils se disposaient à un combat naval.
CXLIII. Il y avait alors à Athènes un citoyen nouvellement élevé au premier rang. Son nom était Thémistocles ; mais on l’appelait fils de Néoclès. Il soutint que les interprètes n’avaient pas rencontré le vrai sens de l’oracle. Si le malheur prédit, disait-il, regardait en quelque sorte les Athéniens, la réponse de la Pythie ne serait pas, ce me semble, si douce. Infortunée Salamine ! aurait-elle dit, au lieu de ces mots, ô divine Salamine ! si les habitants eussent dû périr aux environs de cette île. Mais, pour quiconque prenait l’oracle dans son vrai sens, le dieu avait plutôt en vue les ennemis que les Athéniens. Là-dessus il leur conseillait de se préparer à un combat naval, parce que les vaisseaux étaient le mur de bois. Les Athéniens décidèrent que l’avis de Thémistocles était préférable à celui des interprètes des oracles, qui dissuadaient le combat naval, et même en général de lever les mains contre l’ennemi, et conseillaient d’abandonner l’Attique et de faire ailleurs un nouvel établissement.
CXLIV. Antérieurement à cet avis, Thémistocles en avait ouvert un autre qui se trouva excellent dans la conjoncture actuelle. Il y avait dans le trésor public de grandes richesses provenant des mines de Laurium. On était sur le point de les distribuer à tous les citoyens qui avaient atteint l’âge de puberté, et chacun d’eux aurait reçu pour sa part dix drachmes[63]. Thémistocles persuada aux Athéniens de ne point faire cette distribution, et de construire avec cet argent deux cents vaisseaux pour la guerre, entendant par ces mots la guerre qu’on avait à soutenir contre les Éginètes. Cette guerre fut alors le salut de la Grèce, parce qu’elle força les Athéniens à devenir marins. Ces vaisseaux ne servirent pas à l’usage auquel on les avait destinés, mais on les employa fort à propos pour les besoins de la Grèce. Ils se trouvèrent faits d’avance, et il ne fallut plus qu’y en ajouter quelques autres. Ainsi, dans un conseil tenu après qu’on eut consulté l’oracle, il fut résolu que, pour obéir au dieu, toute la nation, de concert avec ceux d’entre les Grecs qui voudraient se joindre à elle, attaquerait par mer les Barbares qui venaient fondre sur la Grèce. Tels furent les oracles rendus aux Athéniens.