Histoires (page 68)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VIII. Pendant que les Perses étaient occupés à ce dénombrement, Scyllias de Scioné[5], le plus habile plongeur de son temps, qui avait sauvé des richesses immenses aux Perses dans leur naufrage auprès du mont Pélion, et qui s’en était approprié aussi beaucoup, songeait depuis longtemps à passer du côté des Grecs, mais jusqu’alors il n’en avait point trouvé l’occasion. Je ne sais pas avec certitude comment il se rendit auprès d’eux ; mais si le fait qu’on rapporte est vrai, je le trouve bien surprenant. Car on dit qu’ayant plongé dans la mer aux Aphètes, il ne sortit point de l’eau qu’il ne fût arrivé à l’Artémisium. Il fit donc environ quatre-vingts stades en nageant dans la mer[6]. On raconte de ce même Scyllias plusieurs traits qui ont bien l’air d’être faux, et d’autres qui sont vrais. Quant au fait en question, je pense que Scyllias se rendit à l’Artémisium sur un esquif. Aussitôt après son arrivée, il apprit aux généraux des Grecs les particularités du naufrage des Perses, et les avertit qu’on avait envoyé des vaisseaux pour doubler l’Eubée.

IX. Là-dessus, les Grecs tinrent conseil ; et entre plusieurs avis qu’on y proposa, celui-ci prévalut. Il fut décidé qu’on resterait ce jour-là à l’endroit où l’on se trouvait, et qu’on en partirait après minuit pour aller au-devant des vaisseaux qui doublaient l’Eubée. Cela fait, comme ils ne virent venir personne contre eux, ils allèrent, vers les trois heures après midi, contre les Barbares, dans l’intention d’éprouver leur habileté dans les combats et dans la manœuvre, en attaquant, en se retirant et en revenant à la charge.

X. Les généraux et les simples soldats de la flotte de Xerxès, voyant les Grecs venir à eux avec un si petit nombre de vaisseaux, les regardèrent comme des insensés. Ils levèrent aussi l’ancre, dans l’espérance de s’en rendre maîtres sans peine. Ils s’en flattaient avec d’autant plus de vraisemblance, qu’ils avaient l’avantage du côté du nombre, et que leurs vaisseaux étaient meilleurs voiliers que ceux des Grecs. Cette supériorité les détermina à les envelopper de toutes parts. Ceux d’entre les Ioniens qui étaient bien intentionnés pour les Grecs servaient à regret, et les voyaient investis avec d’autant plus de chagrin qu’ils étaient persuadés qu’il n’en échapperait pas un seul, tant ils leur paraissaient faibles. Ceux, au contraire, qui étaient charmés de leur situation, s’empressaient à l’envi l’un de l’autre à qui prendrait le premier quelque vaisseau athénien, dans l’espérance d’en être récompensé du roi : car, dans l’armée des Barbares, on faisait plus de cas des Athéniens que de tous les autres alliés.

XI. Au premier signal, les Grecs rangèrent d’abord les proues de leurs vaisseaux en face des Barbares, et rassemblèrent les poupes au milieu, les unes contre les autres. Au second, ils les attaquèrent de front, quoique dans un espace étroit, et prirent trente vaisseaux aux Barbares, dont l’un était monté par Philaon, fils de Chersis, et frère de Gorgus, roi des Salaminiens, un des capitaines les plus estimés de cette flotte. Lycomèdes d’Athènes, fils d’Æschréas, enleva le premier un vaisseau aux ennemis : aussi eut-il le prix de la valeur. La victoire ne se déclara pour aucun des deux partis ; les avantages furent également compensés, et la nuit sépara les combattants. Les Grecs retournèrent à la rade d’Artémisium, et les Barbares aux Aphètes, après un succès bien différent de celui auquel ils s’étaient attendus. Parmi tous les Grecs au service du roi, Antidore de Lemnos fut le seul qui passa du côté des alliés pendant le combat. Les Athéniens lui donnèrent des terres dans l’île de Salamine pour le récompenser de cette action.

XII. On était alors au milieu de l’été. Dès que la nuit fut venue, il tomba jusqu’au jour une pluie prodigieuse, accompagnée d’un tonnerre affreux qui partait du mont Pélion. Les flots et les vents poussèrent jusqu’aux Aphètes les corps morts avec les débris des vaisseaux. Ils venaient heurter contre la proue, et embarrassaient l’extrémité des rames. Les soldats, effrayés de ce bruit, s’attendaient à tout instant à périr. Que de maux n’éprouvèrent-ils pas ! À peine avaient-ils eu le temps de respirer après la tempête du mont Pélion, qu’on leur avait livré un rude combat, suivi d’un tonnerre affreux, d’une pluie impétueuse, et de courants qui se portaient avec violence dans la mer.

XIII. Cette nuit fut bien cruelle pour eux ; mais elle le fut encore plus pour ceux qui avaient ordre de faire le tour de l’Eubée. Elle le fut d’autant plus, qu’ils étaient en mer lorsque la tempête s’éleva : aussi périrent-ils misérablement. Elle commença tandis qu’ils étaient vers les écueils de l’Eubée. Emportés par les vents sans savoir en quel lieu ils étaient poussés, ils se brisèrent contre ces rochers. Tout cela arriva par la permission d’un dieu, afin que la flotte des Perses se trouvât égale à celle des Grecs, ou qu’au moins elle n’eût pas une aussi grande supériorité du côté du nombre. Ainsi périt une partie de l’armée navale des Barbares contre les écueils de l’Eubée.

XIV. Les Barbares qui étaient aux Aphètes virent avec plaisir le jour paraître. Ils tinrent leurs vaisseaux tranquilles, et, après les malheurs qu’ils avaient éprouvés, ils s’estimèrent heureux de goûter enfin le repos dans le moment présent. Cependant il vint aux Grecs un renfort de cinquante-trois vaisseaux athéniens. Encouragés par ce secours, et par la nouvelle du naufrage des Barbares autour de l’Eubée, dont pas un n’était échappé, ils partirent dans le même temps que la veille, fondirent sur les vaisseaux ciliciens, les détruisirent, et retournèrent à la rade d’Artémisium à l’entrée de la nuit.

XV. Le troisième jour, les généraux des Barbares, indignés de se voir maltraités par un si petit nombre de vaisseaux, et craignant la colère du roi, n’attendirent point encore que les Grecs commençassent le combat ; ils s’avancèrent vers le milieu du jour en s’animant mutuellement. Ces combats, par un hasard singulier, se donnèrent sur mer les mêmes jours que ceux des Thermopyles. L’Euripe était l’objet de tous les combats de mer, de même que le passage des Thermopyles l’était de tous ceux que livra sur terre Léonidas. Les Grecs s’exhortaient à ne point laisser pénétrer les Barbares dans la Grèce, et ceux-ci à détruire les armées grecques, et à se rendre maîtres des passages.

XVI. Pendant que les vaisseaux de Xerxès s’avançaient en ordre de bataille, les Grecs se tenaient tranquilles à la rade d’Artémisium. Les Barbares, rangés en forme de croissant, les enveloppaient de tous côtés, afin de les prendre tous. Mais les Grecs allèrent à leur rencontre, et en vinrent aux mains. On combattit en cette journée à forces égales ; car la flotte de Xerxès s’incommodait elle-même par sa propre grandeur et par le nombre de ses vaisseaux, qui se heurtaient les uns les autres et s’embarrassaient mutuellement. Elle résistait cependant, et ne cédait point. Quel opprobre en effet d’être mis en fuite par un petit nombre de vaisseaux ! Les Grecs perdirent beaucoup de bâtiments et un grand nombre d’hommes ; mais la perte des Barbares fut beaucoup plus considérable. Telle fut l’issue de ce combat, après lequel chacun se retira de son côté[7].

XVII. Parmi les troupes navales de Xerxès, les Égyptiens acquirent le plus de gloire ; et, entre autres belles actions, ils prirent aux Grecs cinq vaisseaux avec les troupes qui les montaient. Du côté des Grecs, les Athéniens se distinguèrent le plus, et parmi ceux-ci, Clinias, fils d’Alcibiade[8]. Le vaisseau qu’il montait, et sur lequel il y avait deux cents hommes, lui appartenait en propre, et il l’avait armé à ses dépens.

XVIII. Les deux flottes, s’étant séparées avec plaisir, se hâtèrent de regagner leurs rades respectives. Les Grecs retournèrent à l’Artémisium après le combat naval. Quoiqu’ils eussent en leur puissance et leurs morts et les débris de leurs vaisseaux, cependant, comme ils avaient été fort maltraités, et particulièrement les Athéniens, dont la moitié des vaisseaux étaient endommagés, ils délibérèrent s’ils ne se retireraient pas précipitamment dans l’intérieur de la Grèce.

XIX. Thémistocles avait conçu que si on réussissait à détacher de l’armée des Barbares les Ioniens et les Cariens, il serait facile d’acquérir de la supériorité sur le reste. Tandis que les Eubéens menaient leurs troupeaux vers la mer, il assembla de ce côté les chefs de l’armée, et leur dit qu’il pensait avoir un moyen infaillible pour enlever au roi les plus braves de ses alliés. Il ne leur en découvrit pas davantage pour lors ; mais il ajouta que, dans l’état actuel, il fallait tuer aux Eubéens autant de bétail qu’on le pourrait, parce qu’il valait mieux que leurs troupes en profitassent que celles des ennemis. Il leur recommanda aussi d’ordonner à leurs troupes d’allumer du feu, et qu’à l’égard du départ il aurait soin de prendre le temps le plus favorable pour qu’ils pussent retourner en Grèce sans accident. Ce conseil fut approuvé. Aussitôt on alluma des feux, et l’on tomba sur les troupeaux.

XX. Les Eubéens n’avaient pas eu jusqu’alors plus d’égard pour l’oracle de Bacis que s’il n’eût rien signifié[9]. Ils n’avaient ni transporté leurs effets hors de leur pays, ni fait venir les provisions nécessaires, comme l’auraient dû des gens menacés d’une guerre prochaine ; et, par cette conduite, ils avaient mis leurs affaires dans une situation très-critique. Voici l’oracle de Bacis qui les concernait : « Lorsqu’un Barbare captivera la mer sous un joug de cordes[10], éloigne tes chèvres bêlantes des rivages de l’Eubée. » Comme ils n’avaient pas profité du sens de ces vers dans leurs maux actuels, et dans ceux qui les menaçaient, il devait leur arriver les plus grands malheurs.

XXI. Sur ces entrefaites arrive l’espion de Trachis. Les Grecs en avaient deux, l’un à Artémisium ; il s’appelait Polyas, et était d’Anticyre. Il avait un vaisseau léger tout prêt, avec ordre de donner avis aux troupes des Thermopyles des accidents fâcheux qui pourraient survenir à l’armée navale. Il y en avait un autre auprès de Léonidas ; c’était un Athénien nommé Abronychus, fils de Lysiclès ; il était prêt à partir sur un vaisseau à trente rames, s’il arrivait quelque échec aux troupes de terre, afin d’en avertir celles qui étaient à Artémisium. Cet Abronychus fit part, à son arrivée, du sort qu’avaient éprouvé Léonidas et son armée. Sur cette nouvelle, le départ ne fut plus différé, et l’on partit dans l’ordre où l’on se trouvait, les Corinthiens les premiers, et les Athéniens les derniers.

XXII. Thémistocles, ayant choisi parmi les vaisseaux athéniens les meilleurs voiliers, se rendit avec eux aux endroits où il y avait de l’eau potable, et y grava sur les rochers un avis que lurent le lendemain les Ioniens à leur arrivée à la rade d’Artémisium. Voici ce qu’il portait : « Ioniens, vous faites une action injuste en portant les armes contre vos pères, et en travaillant à asservir la Grèce. Prenez plutôt notre parti ; ou si vous ne le pouvez, du moins retirez-vous du combat, et engagez les Cariens à suivre votre exemple. Si ni l’un ni l’autre n’est possible, et que le joug de la nécessité vous retienne au service du roi, conduisez-vous du moins mollement dans l’action ; n’oubliez pas que nous sommes vos pères, et que vous êtes la cause primitive de la guerre que nous avons aujourd’hui contre les Barbares. » Thémistocles écrivit, à ce que je pense, ces choses dans une double vue : la première, afin que si le roi n’en était point instruit, elles engageassent les Ioniens à changer de parti, et à se déclarer pour eux ; la seconde, afin que si Xerxès en était informé, et qu’on leur en fît un crime auprès de ce prince, cet avis les lui rendît suspects, et qu’il ne s’en servît plus dans les combats de mer. Thémistocles écrivit ces choses.

XXIII. Aussitôt après le départ des Grecs, un homme d’Histiée vint sur un esquif annoncer aux Barbares que les Grecs s’étaient enfuis d’Artémisium ; mais, comme ils s’en déliaient, ils le firent garder étroitement, et envoyèrent à la découverte quelques vaisseaux légers. Sur leur rapport, la flotte entière mit à la voile aux premiers rayons du soleil pour aller à Artémisium. Elle demeura en cet endroit jusqu’à midi, et se rendit ensuite à Histiée. Les Barbares s’emparèrent de cette ville à leur arrivée, et firent des courses dans l’Hellopie, et dans toutes les bourgades maritimes de l’Histiæotide.

XXIV. Tandis que les forces navales étaient dans l’Histiæotide, Xerxès leur dépêcha un héraut après qu’il eut achevé les préparatifs nécessaires concernant les morts. Voici en quoi consistaient ces préparatifs. Il avait perdu vingt mille hommes aux combats des Thermopyles. Il en laissa environ mille sur le champ de bataille, et fit enterrer le reste dans de grandes fosses qu’on creusa à ce sujet. On recouvrit ensuite ces fosses avec de la terre qu’on entassa, et avec des feuilles, afin que l’armée navale ne s’aperçût de rien. Le héraut, étant arrivé à Histiée, fit assembler toutes les troupes, et leur parla en ces termes : « Alliés, le roi Xerxès permet à tous ceux d’entre vous qui voudront quitter leur poste de venir voir comment il combat contre ces insensés qui se flattaient de triompher de ses forces. »

XXV. Cette permission publiée, les bateaux devinrent extrêmement rares, tant il y eut de gens empressés de jouir de ce spectacle. Quand ils eurent fait le trajet, ils parcoururent le champ de bataille ; et, ayant examiné ces corps étendus par terre, ils crurent qu’ils étaient tous Lacédémoniens et Thespiens, quoiqu’il y eût aussi des Ilotes. L’artifice dont avait usé Xerxès au sujet des morts ne trompa personne, tant il était ridicule. On voyait en effet sur le champ de bataille environ mille morts du côté des Barbares, et quatre mille Grecs transportés dans le même endroit et entassés les uns sur les autres. L’armée navale s’occupa ce jour-là de ce spectacle ; le lendemain elle retourna à Histiée vers les vaisseaux, et Xerxès se mit en marche avec l’armée de terre.

XXVI. Quelques Arcadiens en petit nombre passèrent du côté des Perses. Ils manquaient des choses nécessaires à la vie, et ne demandaient qu’à travailler. Ayant été conduits devant le roi, quelques Perses, et l’un plus particulièrement encore que les autres, leur demandèrent à quoi s’occupaient alors les Grecs. « Maintenant, répondirent-ils, ils célèbrent les jeux olympiques, et regardent les exercices gymniques et la course des chevaux[11]. » Ce même Perse leur demanda encore quel était le prix des combats. « Une couronne d’olivier, » dirent-ils. On rapporte à cette occasion une expression généreuse de Tritantæchmès, fils d’Artabane, qui le fit accuser par le roi de lâcheté ; car, ayant su que le prix ne consistait point en argent, mais en une couronne d’olivier, il ne put s’empêcher de s’écrier devant tout le monde : « Ô dieux ! Mardonius, quels sont donc ces hommes que tu nous mènes attaquer ? Insensibles à l’intérêt, ils ne combattent que pour la gloire ! »

XXVII. Sur ces entrefaites, et aussitôt après l’échec reçu aux Thermopyles, les Thessaliens envoyèrent un héraut aux Phocidiens, à qui ils avaient toujours voulu beaucoup de mal[12], et principalement depuis leur dernière défaite. Ils étaient en effet entrés dans la Phocide, eux et leurs alliés, avec toutes leurs forces, quelques années avant l’expédition du roi de Perse, mais les Phocidiens les avaient battus et fort malmenés ; car les Thessaliens les tenant renfermés sur le Parnasse avec le devin Tellias d’Élée[13], celui-ci imagina ce stratagème : il prit six cents des plus braves de l’armée, les blanchit avec du plâtre, eux et leurs boucliers, et les envoya la nuit contre les Thessaliens avec ordre de tuer tous ceux qui ne seraient pas blanchis comme eux. Les sentinelles les aperçurent les premières ; et, s’imaginant que c’était quelque prodige, elles en furent épouvantées ; l’armée le fut tellement aussi, que les Phocidiens leur tuèrent quatre mille hommes, dont ils enlevèrent les boucliers. Ils en offrirent la moitié à Abes, et l’autre moitié à Delphes ; et de la dixième partie de l’argent qu’ils prirent après ce combat ils firent faire les grandes statues qu’on voit autour du trépied devant le temple de Delphes, et d’autres pareilles qu’ils ont consacrées à Abes.

XXVIII. Ce fut ainsi que les Phocidiens traitèrent l’infanterie thessalienne qui les assiégeait. Quant à la cavalerie, qui avait fait une incursion sur leurs terres, ils la détruisirent sans ressource. Près d’Hyampolis est un défilé par où l’on entre en Phocide. Ils creusèrent en cet endroit un grand fossé, y mirent des amphores vides, et, l’ayant de terre, qu’ils eurent soin de mettre de niveau avec le reste du terrain, ils reçurent en ce poste les ennemis qui venaient fondre sur leur pays. Ceux-ci, se jetant avec impétuosité sur les Phocidiens, comme s’ils eussent voulu les enlever, tombèrent sur les amphores, et leurs chevaux s’y brisèrent les jambes.

XXIX. Les Thessaliens, qui, depuis ce double échec, conservaient contre les Phocidiens une haine implacable, leur envoyèrent un héraut. « Devenez enfin plus sages, Phocidiens, leur dit le héraut, et reconnaissez notre supériorité. Jusqu’ici, tant que le parti des Grecs nous a plu, nous avons toujours eu de l’avantage sur vous ; et aujourd’hui nous avons un si grand crédit auprès du roi, qu’il dépend de nous de vous enlever vos terres et de vous réduire en esclavage. Quoique tout soit en notre pouvoir, nous oublierons vos insultes, pourvu que vous nous donniez cinquante talents d’argent[14] ; nous vous promettons à ce prix de détourner les maux prêts à fondre sur votre pays. »

XXX. Ainsi leur parla le héraut de la part des Thessaliens. Les Phocidiens étaient les seuls peuples de cette contrée qui n’eussent point épousé le parti des Mèdes. La haine qu’ils portaient aux Thessaliens fut, comme je le conjecture, la seule raison qui les en empêcha ; et je pense que, si les Thessaliens avaient embrassé les intérêts des Grecs, les Phocidiens se seraient déclarés pour les Mèdes.

Les Phocidiens répondirent à cette sommation qu’ils ne leur donneraient point d’argent ; que, s’ils voulaient changer de sentiment, il ne tenait qu’à eux de se ranger du côté des Perses, de même que l’avaient fait les Thessaliens, mais que jamais de leur plein gré ils ne trahiraient la Grèce.

XXXI. Cette réponse irrita tellement les Thessaliens contre les Phocidiens, qu’ils servirent de guides au roi, et le menèrent de la Trachinie dans la Doride. Le passage étroit de la Doride s’étend de ce côté-là entre la Méliade et la Phocide. Il a environ trente stades de large. La Doride portait autrefois le nom de Dryopide. Les Doriens du Péloponnèse en sont originaires. Les Barbares entrèrent dans la Doride sans y faire aucun dégât ; les habitants avaient embrassé leurs intérêts, et ce n’était pas l’avis des Thessaliens qu’on ravageât ce pays.

XXXII. De la Doride ils passèrent dans la Phocide ; mais ils n’en prirent point les habitants. Les uns s’étaient retirés avec tous leurs effets sur le Parnasse, dont la cime, qu’on appelle Tithorée, et sur laquelle est bâtie la ville de Néon, peut contenir beaucoup de monde ; les autres, en plus grand nombre, s’étaient réfugiés chez les Locriens-Ozoles, dans Amphissa, ville située au-dessus de la plaine de Crisa. Les Barbares, conduits par les Thessaliens, parcoururent la Phocide entière, coupant les arbres et mettant le feu partout, sans épargner ni les villes ni les temples.

XXXIII. Ils portèrent leurs ravages le long du Céphisse, et réduisirent en cendres, d’un côté, Drymos, d’un autre, Charadra, Érochos, Téthronium, Amphicée, Néon, Pédiées, Tritées, Élatée, Hyampolis, Parapotamies et Abes, où l’on voyait un temple dédié à Apollon, remarquable par ses richesses, ses trésors et la grande quantité d’offrandes qu’on y avait faites, et où en ce temps-là il y avait un oracle, comme il y en a encore un aujourd’hui. Les Barbares brûlèrent ce temple après l’avoir pillé ; et, ayant poursuivi les Phocidiens, ils en prirent quelques-uns près des montagnes. Ils firent aussi prisonnières quelques femmes, que firent périr le grand nombre de soldats qui assouvirent avec elles leur brutalité.

XXXIV. Après avoir passé le pays des Parapotamiens, les Barbares arrivèrent à Panopées. Leur armée se partagea en cet endroit en deux corps, dont le plus considérable et le plus fort s’achemina vers Athènes sous la conduile de Xerxès, et entra par la Béotie sur les terres des Orchoméniens. Les Béotiens avaient tous pris le parti des Perses ; Alexandre sauva leurs villes en y distribuant des Macédoniens, afin de faire voir à Xerxès qu’ils avaient embrassé ses intérêts. Telle fut la route que prit cette partie de l’armée des Barbares.

XXXV. Les autres troupes, ayant à leur droite le mont Parnasse, marchèrent avec leurs guides vers le temple de Delphes. Ils ravagèrent tout ce qu’ils rencontrèrent sur leur route de la dépendance de la Phocide, et mirent le feu aux villes des Panopéens, des Dauliens et des Éolides. Ils avaient pris ce chemin après s’être séparés du reste de l’armée, dans le dessein de piller le temple de Delphes et d’en présenter les trésors à Xerxès. Ce prince avait, comme je l’ai appris, une plus grande connaissance de toutes les choses précieuses qui s’y trouvaient que de celles qu’il avait laissées dans ses palais, parce que plusieurs personnes l’entretenaient sans cesse des richesses qu’il contenait, et principalement des offrandes de Crésus, fils d’Alyattes.

XXXVI. Les Delphiens, effrayés de cette nouvelle, consultèrent l’oracle, et lui demandèrent s’il fallait enfouir en terre les trésors sacrés ou les transporter dans un autre pays. Le dieu, voulant les dissuader de faire l’un ou l’autre, leur répondit qu’il était assez puissant pour protéger son propre bien. Sur cette réponse, les Delphiens ne s’occupèrent que d’eux-mêmes. Ils envoyèrent leurs femmes et leurs enfants au delà du golfe de Corinthe, dans l’Achaïe ; quant à eux, la plupart se réfugièrent sur les sommets du Parnasse et dans l’antre de Corycie, où ils transportèrent leurs effets ; d’autres se retirèrent à Amphissa, dans la Locride ; enfin tous les Delphiens abandonnèrent la ville, excepté soixante hommes et le prophète[15].

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