Histoires (page 69)
XXXVII. Lorsque les Barbares furent assez près de Delphes pour en apercevoir le temple, le prophète, nommé Acératus, remarqua que les armes sacrées, auxquelles il n’était point permis de toucher, avaient été transportées hors du lieu saint, et qu’elles étaient devant le temple. Aussitôt il alla annoncer ce prodige aux Delphiens qui étaient restés dans la ville. Mais, quand les Barbares, hâtant leur marche, se furent avancés jusqu’au temple de Minerve Pronæa, il arriva des merveilles encore plus surprenantes que la précédente. On trouve avec raison bien étonnant que des armes aient été transportées d’elles-mêmes hors du temple ; mais les autres prodiges qui vinrent ensuite méritent encore plus notre admiration. Comme les Barbares approchaient du temple de Minerve Pronæa, la foudre tomba sur eux ; des quartiers de roche, se détachant du sommet du Parnasse et roulant avec un bruit horrible, en écrasèrent un grand nombre. En même temps l’on entendit sortir du temple de Minerve Pronæa des voix et des cris de guerre.
XXXVIII. Tant de prodiges à la fois répandirent l’épouvante parmi les Barbares. Les Delphiens, ayant appris leur fuite, descendirent de leurs retraites, et en tuèrent un grand nombre. Ceux qui échappèrent au carnage s’enfuirent droit en Béotie. Ils racontèrent à leur tour, comme je l’ai appris, qu’outre ces prodiges ils avaient vu, entre autres choses merveilleuses, deux guerriers d’une taille plus grande que l’ordinaire qui les poursuivaient et les massacraient.
XXXIX. Les Delphiens disent que ce sont Phylacus et Autonoüs[16], deux héros du pays, à qui on a consacré des terres près du temple : celles de Phylacus sont sur le bord du chemin que tenaient les Perses, au-dessus du temple de Minerve Pronæa, et celles d’Autonoüs, près de la fontaine de Castalie, au pied du rocher Hyampée[17]. Les pierres qui tombèrent alors du Parnasse subsistaient encore de mon temps dans le terrain consacré à Minerve Pronæa, où elles s’arrêtèrent après avoir roulé à travers l’armée des Barbares. Ce fut ainsi que le temple fut délivré, et que les Perses s’en éloignèrent.
XL. La flotte grecque alla d’Artémisium à Salamine, où elle s’arrêta, à la prière des Athéniens. Ceux-ci l’y avaient engagée, afin de pouvoir faire sortir de l’Attique leurs femmes et leurs enfants, et, outre cela, pour délibérer sur le parti qu’ils devaient prendre. Car, se voyant frustrés de leurs espérances, il fallait nécessairement tenir conseil dans les conjonctures présentes. Ils avaient cru trouver les Péloponnésiens campés en Béotie pour attaquer les Barbares avec toutes leurs forces, et néanmoins ils apprenaient que, ne pensant qu’à leur conservation et à celle du Péloponnèse, ils travaillaient à fermer l’isthme d’une muraille sans s’inquiéter du reste de la Grèce. Sur cette nouvelle, ils avaient prié les alliés de demeurer près de Salamine.
XLI. Tandis que le reste de la flotte était à l’ancre devant Salamine, les Athéniens retournèrent dans leur pays. Ils firent publier aussitôt après leur arrivée que chacun eût à pourvoir, comme il pourrait, à la sûreté de ses enfants et de toute sa maison[18]. Là-dessus, la plupart des Athéniens envoyèrent leurs familles à Trézène ; les autres, à Égine et à Salamine. Ils se pressèrent de les faire sortir de l’Attique, afin d’obéir à l’oracle, et surtout par cette raison-ci. Les Athéniens disent qu’il y a dans le temple de la citadelle un grand serpent qui est le gardien et le protecteur de la forteresse ; et, comme s’il existait réellement, ils lui présentent tous les mois des gâteaux au miel. Jusqu’à cette époque, les gâteaux avaient toujours été consommés ; mais alors ils restèrent sans qu’on y eût touché. La prêtresse l’ayant publié, les Athéniens se hâtèrent d’autant plus de sortir de la ville, que la déesse abandonnait aussi la citadelle. Lorsqu’ils eurent mis tout à couvert, ils s’embarquèrent, et se rendirent à la flotte des alliés.
XLII. Le reste de la flotte grecque, qui se tenait à Pohon, port des Trézéniens, où elle avait eu ordre de s’assembler, ayant appris que l’armée navale, revenue d’Artémisium, était à l’ancre devant Salamine, s’y rendit aussi. On eut donc en cet endroit beaucoup plus de vaisseaux qu’au combat d’Artémisium, et il s’y en trouva de la part d’un plus grand nombre de villes. Eurybiades de Sparte, fils d’Euryclides, qui avait commandé à Artémisium, commandait encore en cette occasion, quoiqu’il ne fût pas de la famille royale. Les vaisseaux athéniens étaient en beaucoup plus grand nombre, et les meilleurs voiliers de la flotte.
XLIII. Voici le dénombrement de cette flotte. Parmi les Péloponnésiens, les Lacédémoniens fournirent seize vaisseaux, les Corinthiens autant qu’ils en avaient envoyé à Artémisium (c’est-à-dire quarante), les Sicyoniens quinze, les Épidauriens dix, les Trézéniens cinq, les Hermionéens trois. Tous ces peuples, excepté les Hermionéens, étaient Doriens et Macednes ; ils étaient venus d’Érinée, de Pinde, et en dernier lieu de la Dryopide. Quant aux Hermionéens, ils sont Dryopes ; ils furent autrefois chassés, par Hercule et par les Méliens, du pays appelé aujourd’hui Doride. Telles étaient les forces des Péloponnésiens.
XLIV. Entre les Grecs du continent extérieur, les Athéniens pouvaient être mis en parallèle avec tous les autres alliés. Ils fournirent eux seuls cent quatre-vingts vaisseaux, car les Platéens ne se trouvèrent pas avec eux au combat de Salamine, par la raison que je vais rapporter. Les Grecs étant arrivés à Chalcis après leur départ d’Artémisium, les Platéens descendirent de l’autre côté sur les terres de la Béotie, et se mirent à transporter dans des lieux sûrs leurs femmes, leurs enfants et leurs esclaves. Tandis qu’ils étaient occupés à les sauver, le reste de la flotte les abandonna. Dans le temps que les Pélasges possédaient le pays connu maintenant sous le nom d’Hellade, les Athéniens étaient Pélasges, et on les appelait Cranaens ; sous Cécrops, on les nomma Cécropides, et Érechthéides sous Érechthée, un de ses successeurs. Ion, fils de Xuthus, étant ensuite devenu leur chef, ils prirent de lui le nom d’Ioniens.
XLV. Les Mégariens fournirent le même nombre de vaisseaux qu’à Artémisium. Les Ampraciates secoururent les alliés de sept vaisseaux, et les Leucadiens, qui étaient Doriens et originaires de Corinthe, leur en donnèrent trois.
XLVI. Entre les insulaires, les Éginètes envoyèrent quarante-deux vaisseaux ; ils en avaient encore quelques autres d’équipés, mais ils s’en servirent pour la garde de leur pays. Ceux qui combattirent à Salamine étaient excellents voiliers. Les Éginètes sont Doriens et originaires d’Épidaure : leur île s’appelait autrefois Œnone. Après les Éginètes, les Chalcidiens fournirent les vingt vaisseaux qui avaient combattu à Artémisium, et les Érétriens les sept qu’ils avaient eus en cette occasion. Ces peuples sont Ioniens. Après eux vinrent ceux de Céos, avec le même nombre qu’ils avaient eu à la journée d’Artémisium ; ils sont Ioniens et originaires d’Athènes. Les Naxiens donnèrent quatre vaisseaux. Ils avaient été envoyés par leurs concitoyens pour se joindre aux Mèdes, de même que les autres insulaires ; mais, n’ayant aucun égard pour cet ordre, ils allèrent trouver les Grecs à la sollicitation de Démocrite, qui commandait alors un vaisseau, et qui jouissait parmi les siens d’une grande considération. Les Naxiens sont Ioniens, et descendent des Athéniens. Les Styréens se rendirent aussi à Salamine avec le même nombre de vaisseaux qu’ils avaient eu à Artémisium. Les Cythniens[19] n’avaient qu’un seul vaisseau et un pentécontère (vaisseau à cinquante rames) : les uns et les autres sont Dryopes. Les Sériphiens, les Siphniens et ceux de Mélos servirent aussi, et furent les seuls d’entre les insulaires qui n’eussent point donné au Barbare la terre et l’eau.
XLVII. Tous ces peuples se trouvèrent à Salamine ; ils habitent en deçà des Thesprotiens et de l’Achéron : car les Thesprotiens sont limitrophes des Ampraciates et des Leucadiens, qui vinrent des extrémités de la Grèce à cette guerre. De tous ceux qui habitent au delà de ces nations, il n’y eut que les Crotoniates qui donnèrent du secours à la Grèce dans le péril qui la menaçait. Ils envoyèrent un vaisseau commandé par Phayllus, qui avait été trois fois victorieux aux jeux pythiques. Les Crotoniates sont Achéens d’extraction.
XLVIII. Tous ces peuples fournirent des trirèmes, excepté les Méliens, les Siphniens et les Sériphiens, qui équipèrent des vaisseaux à cinquante rames. Les Méliens, originaires de Lacédémone, en donnèrent deux ; les Siphniens et les Sériphiens, qui sont Ioniens et descendent des Athéniens, chacun un. Le nombre de ces vaisseaux allait en tout à trois cent soixante-dix-huit, sans compter ceux qui étaient à cinquante rames.
XLIX. Quand ils furent arrivés à Salamine, les commandants des villes dont je viens de parler tinrent conseil entre eux. Eurybiades proposa que chacun dît librement son avis sur le lieu qui paraîtrait le plus propre à un combat naval dans le pays dont ils étaient en possession. Il n’était déjà plus question de l’Attique, et les délibérations ne regardaient que le reste de la Grèce. La plupart des avis s’accordèrent à faire voile vers l’isthme, et à livrer bataille devant le Péloponnèse ; et l’on apporta pour raison que si l’on était vaincu à Salamine, on serait assiégé dans cette île, où l’on n’avait aucun secours à espérer ; au lieu que si l’on combattait vers l’isthme, chacun pourrait se transporter de là dans son propre pays.
L. Pendant que les généraux du Péloponnèse agitaient cette question, un Athénien vint leur annoncer l’entrée des Perses dans l’Attique, et qu’ils mettaient le feu partout ; car l’armée qui avait pris avec Xerxès sa route par la Béotie, ayant brûlé Thespies, dont les habitants s’étaient retirés dans le Péloponnèse et Platées, était arrivée dans l’Attique, portant le ravage partout. Les Perses avaient mis le feu à Thespies et à Platées, parce qu’ils avaient appris des Thébains que ces deux villes n’étaient pas dans leurs intérêts.
LI. Les Barbares, après avoir passé l’Hellespont, s’étaient arrêtés un mois sur ses bords, y compris le temps qu’ils avaient employé à le traverser. S’étant ensuite mis en marche, ils étaient arrivés, trois autres mois après, dans l’Attique, sous l’archontat de Calliades. Ils prirent la ville, qui était abandonnée, et ne trouvèrent qu’un petit nombre d’Athéniens dans le temple (de Minerve), avec les trésoriers du temple et quelques pauvres gens qui, ayant barricadé les portes et les avenues de la citadelle avec du bois, repoussèrent l’ennemi qui voulait y entrer. Leur pauvreté les avait empêchés d’aller à Salamine, et d’ailleurs ils regardaient la muraille de bois comme imprenable, suivant l’oracle rendu par la Pythie, dont ils croyaient avoir saisi le sens, s’imaginant que ce mur était l’asile indiqué par l’oracle, et non les vaisseaux.
LII. Les Perses assirent leur camp sur la colline qui est vis-à-vis de la citadelle, et que les Athéniens appellent Aréopage (colline de Mars), et en firent le siége de cette manière. Ils tirèrent contre les barricades des flèches garnies d’étoupes, auxquelles ils avaient mis le feu. Les assiégés, quoique réduits à la dernière extrémité et trahis par leurs barricades, continuèrent cependant à se défendre, et ne voulurent point accepter les conditions d’accommodement que leur proposèrent les Pisistratides. Ils repoussèrent toujours l’ennemi, et lorsqu’il s’approcha des portes, entre autres moyens de défense, ils roulèrent sur lui des pierres d’une grosseur prodigieuse. De sorte que Xerxès, ne pouvant les forcer, fut longtemps embarrassé sur ce qu’il devait faire.
LIII. Enfin, au milieu de ces difficultés, les Barbares s’aperçurent d’un passage : car il fallait, comme l’avait prédit l’oracle, que les Perses se rendissent maîtres de tout ce que possédaient les Athéniens sur le continent. Vis-à-vis de la citadelle, derrière les portes et le chemin par où l’on y monte, est un lieu escarpé, qui n’était pas gardé ; personne ne se serait jamais attendu qu’on pût y gravir. Quelques Barbares le firent cependant, près de la chapelle d’Agraulos, fille de Cécrops. Lorsque les Athéniens les virent dans la citadelle, les uns se tuèrent en se précipitant du haut du mur, les autres se réfugièrent dans le temple. Ceux des Perses qui étaient montés allèrent d’abord aux portes, et, les ayant ouvertes, ils tuèrent les suppliants de la déesse. Quand ils les eurent massacrés, ils pillèrent le temple, mirent le feu à la citadelle, et la réduisirent en cendres.
LIV. Lorsque Xerxès fut entièrement maître d’Athènes, il dépêcha à Suses un courrier à cheval, pour apprendre à Artabane cet heureux succès. Le second jour après le départ du courrier, il convoqua les bannis d’Athènes qui l’avaient suivi, et leur ordonna de monter à la citadelle et d’y faire les sacrifices suivant leur usage, soit qu’un songe l’obligeât à leur donner ces ordres, soit qu’il lui vînt un scrupule sur ce qu’il avait fait brûler le temple. Les bannis obéirent.
LV. Je vais dire maintenant ce qui m’a engagé à rapporter ces faits. Érechthée, qu’on dit fils de la Terre, a dans cette citadelle un temple où l’on voit un olivier et une mer[20]. Les Athéniens prétendent que Neptune et Minerve les y avaient placés comme un témoignage de la contestation qui s’était élevée entre eux au sujet du pays[21]. Il arriva que le feu qui brûla ce temple consuma aussi cet olivier ; mais, le second jour après l’incendie, les Athéniens à qui le roi avait ordonné d’offrir des sacrifices, étant montés au temple, remarquèrent que la souche de l’olivier avait poussé un rejeton d’une coudée de haut.
LVI. Les Grecs assemblés à Salamine, ayant appris le sort de la citadelle d’Athènes, en furent tellement consternés, que quelques-uns des généraux, sans attendre qu’on eût ratifié l’affaire proposée au conseil, se jetèrent sur leurs vaisseaux, firent hausser les voiles, dans le dessein de partir, et ceux qui étaient restés au conseil décrétèrent qu’il fallait combattre devant l’isthme. La nuit venue, ils sortirent du conseil, et remontèrent sur leurs vaisseaux.
LVII. Lorsque Thémistocles fut arrivé sur son bord, Mnésiphile d’Athènes lui demanda quelle était la résolution du conseil ; et, sur ce qu’il apprit qu’il avait été décidé qu’on se rendrait à l’isthme, et qu’on livrerait bataille devant le Péloponnèse, il dit : « Si on lève l’ancre, si l’on quitte Salamine, il ne se donnera point sur mer de combat pour la patrie : personne ne retiendra les alliés ; Eurybiades lui-même ne le pourra pas : ils s’en retourneront chacun dans leurs villes ; la flotte se séparera, et la Grèce périra faute d’un bon avis. Allez et tâchez de faire casser ce décret, s’il en est encore moyen, et engagez par toutes les voies possibles Eurybiades à changer de sentiment et à rester ici. »
LVIII. Thémistocles goûta fort ce conseil, et, sans rien répondre, il alla sur-le-champ au vaisseau d’Eurybiades. Lorsqu’il fut arrivé, il lui dit qu’il venait conférer avec lui sur les intérêts communs. Eurybiades le fit monter sur son bord, et lui demanda quel sujet l’amenait. Alors Thémistocles, s’asseyant auprès de lui, lui proposa l’opinion de Mnésiphile comme si elle lui eût appartenu en propre, et, y ajoutant beaucoup d’autres motifs, il le pria avec tant d’instance, qu’enfin il l’engagea à sortir de son vaisseau pour convoquer le conseil.
LIX. Quand les généraux furent tous assemblés, avant qu’Eurybiades eût exposé le sujet pour lequel il les avait convoqués, Thémistocles leur parla beaucoup en homme qui désirait passionnément de faire passer son avis. Mais Adimante, fils d’Ocytus, général des Corinthiens, l’interrompant : « Thémistocles, lui dit-il, on frappe avec des baguettes ceux qui, dans les jeux publics, partent avant les autres. Oui, repartit Thémistocles en se justifiant, mais ceux qui restent en arrière ne sont pas couronnés. »
LX. Telle fut la réponse honnête qu’il fit au général corinthien. S’adressant ensuite à Eurybiades, il ne lui dit plus, comme auparavant, que dès qu’on aurait levé l’ancre de devant Salamine les alliés se disperseraient ; car il aurait cru manquer aux bienséances en accusant quelqu’un en présence des alliés. Mais il eut recours à d’autres motifs.
« Eurybiades, lui dit-il, le salut de la Grèce est maintenant entre vos mains ; vous la sauverez, si, touché de mes raisons, vous livrez ici bataille à l’ennemi, et si, sans vous laisser persuader par ceux d’un avis contraire, vous ne levez point l’ancre pour vous rendre à l’isthme. Écoutez, et pesez les raisons de part et d’autre. En donnant bataille à l’isthme, vous combattrez dans une mer spacieuse, où il est dangereux de le faire, nos vaisseaux étant plus pesants et en moindre nombre que ceux des ennemis. Mais, quand même nous réussirions, vous n’en perdriez pas moins Salamine, Mégare et Égine. Car l’armée de terre des Barbares suivra celle de mer, et, par cette conduite, vous l’amènerez vous-même dans le Péloponnèse, et vous exposerez la Grèce entière à un danger manifeste.
» Si vous suivez mon conseil, voici les avantages qui en résulteront. Premièrement, en combattant dans un lieu étroit avec un petit nombre de vaisseaux contre un plus grand, nous remporterons, selon toutes les probabilités de la guerre, une grande victoire, parce qu’un détroit nous est autant avantageux que la pleine mer l’est aux ennemis. Secondement, nous conserverons Salamine, où nous avons déposé nos femmes et nos enfants. J’y trouve encore cet avantage-ci, celui-là même que vous avez principalement en vue. En demeurant ici, vous ne combattrez pas moins pour le Péloponnèse que si vous étiez près de l’isthme. Par conséquent, si vous êtes sage, vous ne mènerez point la flotte vers le Péloponnèse.
» Si, comme du moins je l’espère, nous battons sur mer les ennemis, ils n’iront point à l’isthme, et s’en retourneront en désordre sans s’avancer au delà de l’Attique. Nous sauverons Mégare, Égine et Salamine, où même un oracle nous prédit que nous les vaincrons. Quand on prend un parti conforme à la raison, on réussit presque toujours ; mais, lorsqu’on se décide contre toute vraisemblance, Dieu même n’a pas coutume de seconder nos vues. »
LXI. À ces mots, Adimante de Corinthe interrompt une seconde fois Thémistocles, lui impose silence comme s’il n’eût eu ni feu ni lieu, détourne Eurybiades d’aller de nouveau aux opinions en faveur d’un homme qui n’a plus de patrie, et l’assure qu’il ne le permettra que lorsque Thémistocles aura montré la sienne. Il faisait ces reproches au général Athénien parce qu’Athènes était prise et au pouvoir des ennemis. Thémistocles, ne pouvant plus se contenir, dit beaucoup de choses dures à Adimante et aux Corinthiens, et leur fit voir que les Athéniens auraient une patrie et une ville plus puissante que la leur, tant qu’ils auraient deux cents vaisseaux montés par leurs citoyens[22], puisqu’il n’y avait point en Grèce d’État assez fort pour résister à leurs attaques.
LXII. S’adressant ensuite à Eurybiades : « En restant à Salamine, lui dit-il avec encore plus de véhémence, et en vous comportant en homme de cœur, vous sauverez la Grèce ; si vous en partez, vous en serez le destructeur. Nos vaisseaux sont toute notre ressource dans cette guerre. Suivez donc mon conseil ; mais si vous refusez de le faire, nous nous transporterons avec nos femmes, nos enfants et nos esclaves à Siris, en Italie, qui nous appartient depuis longtemps, et dont, suivant les oracles, nous devons être les fondateurs. Abandonnés par des alliés tels que nous, vous vous souviendrez alors de mes paroles. »
LXIII. Ce discours fit changer de résolution à Eurybiades. Pour moi, je pense qu’il en changea parce qu’il craignait de se voir abandonné des Athéniens s’il menait l’armée navale à l’isthme ; car, ceux-ci venant à se séparer, le reste de la flotte n’était plus assez fort pour résister aux attaques des Barbares. Il donna donc la préférence à l’avis de Thémistocles, et il fut décidé qu’on combattrait a Salamine.