Histoires (page 70)
LXIV. Les capitaines de la flotte, qui jusqu’alors s’étaient harcelés de paroles, se préparèrent à combattre en cet endroit dès qu’Eurybiades en eut pris la résolution. Le jour parut, et, au moment que le soleil se levait, il y eut un tremblement de terre qu’on sentit aussi sur mer. Là-dessus on fut d’avis d’adresser des prières aux dieux, et d’appeler les Æacides au secours de la Grèce. Cette résolution prise, on fit des prières à tous les dieux ; et de Salamine même, où l’on était alors, on invoqua Ajax et Télamon, et l’on envoya un vaisseau à Égine pour en faire venir Æachus avec le reste des Æacides.
LXV. Dicéus d’Athènes, fils de Théocyde, banni, et jouissant alors d’une grande considération parmi les Mèdes, racontait que s’étant trouvé par hasard dans la plaine de Thria avec Démarate de Lacédémone, après que l’Attique, abandonnée par les Athéniens, eut éprouvé les ravages de l’armée de terre de Xerxès, il vit s’élever d’Éleusis une grande poussière qui semblait excitée par la marche d’environ trente mille hommes ; qu’étonné de cette poussière, et ne sachant à quels hommes l’attribuer, tout à coup ils entendirent une voix qui lui parut le mystique Iacchus[23]. Il ajoutait que Démarate, n’étant pas instruit des mystères d’Éleusis, lui demanda ce que c’était que ces paroles. « Démarate, lui répondit-il, quelque grand malheur menace l’armée du roi, elle ne peut l’éviter. L’Attique étant déserte, c’est une divinité qui vient de parler. Elle part d’Éleusis, et marche au secours des Athéniens et des alliés, cela est évident. Si elle se porte vers le Péloponnèse, le roi et son armée de terre courront grand risque ; si elle prend le chemin de Salamine, où sont les vaisseaux, la flotte de Xerxès sera en danger de périr. Les Athéniens célèbrent tous les ans cette fête en l’honneur de Cérès et de Proserpine, et l’on initie à ces mystères tous ceux d’entre eux et d’entre les autres Grecs qui le désirent[24]. Les chants que vous entendez sont ceux qui se chantent en cette fête en l’honneur d’Iacchus. » Là-dessus Démarate lui dit : « Continuez, Dicéus, soyez discret, et ne parlez de cela à qui que ce soit ; car, si l’on rapportait au roi votre discours, vous perdriez votre tête, et ni moi ni personne ne pourrait obtenir votre grâce. Restez tranquille, les dieux prendront soin de l’armée. »
Tel fut, disait Dicéus, l’avis que lui donna Démarate. Il ajoutait qu’après cette poussière et cette voix, il parut un nuage qui, s’étant élevé, se porta à Salamine, vers l’armée des Grecs, et qu’ils connurent par là, Démarate et lui, que la flotte de Xerxès devait périr. Tel était le récit de Dicéus, fils de Théocydes, qu’il appuyait du témoignage de Démarate et de quelques autres personnes.
LXVI. Lorsque les troupes navales de Xerxès eurent considéré la perte des Lacédémoniens, elles se rendirent de Trachis à Histiée, où elles s’arrêtèrent trois jours ; elles traversèrent ensuite l’Euripe, et en trois autres jours elles se trouvèrent à Phalère. Les armées de terre et de mer des Barbares n’étaient pas moins nombreuses, à ce que je pense, à leur entrée dans l’Attique, qu’à leur arrivée aux Thermopyles et au promontoire Sépias. Car en la place de ceux qui avaient péri dans la tempête, au passage des Thermopyles et au combat naval d’Artémisium, je mets tous les peuples qui ne suivaient pas encore le roi, comme les Méliens, les Doriens, les Locriens, les Béotiens, qui accompagnèrent Xerxès avec toutes leurs forces, excepté les Thespiens et les Platéens. Il fut encore suivi par les Carystiens, les Andriens, les Téniens et les autres insulaires, excepté les habitants des cinq îles dont j’ai rapporté ci-devant les noms. En effet, plus Xerxès avançait en Grèce, et plus son armée grossissait par le nombre des nations qui se joignaient à lui.
LXVII. Toutes ces troupes étant arrivées, les unes à Athènes, les autres à Phalère, excepté les Pariens, qui attendaient à Cythnos les événements de la guerre, Xerxès lui-même se rendit sur la flotte pour conférer avec ses principaux officiers, et pour savoir quels étaient leurs sentiments. Il s’assit sur son trône à son arrivée, et les tyrans des différentes nations, et les capitaines des vaisseaux qu’il avait mandés, prirent place chacun suivant la dignité qu’ils tenaient de lui, le roi de Sidon le premier, celui de Tyr ensuite, et le reste après eux. Quand ils se furent tous assis à leurs rangs, Xerxès, voulant les sonder, leur fit demander par Mardonius s’il devait donner bataille sur mer. Mardonius les interrogea tous, à commencer par le roi de Sidon, et tous furent d’avis de livrer bataille, excepté Artémise, qui lui adressa ces paroles :
LXVIII. « Mardonius, dites au roi de ma part : Seigneur, après les preuves que j’ai données de ma valeur aux combats livrés sur mer près de l’Eubée, et les belles actions que j’y ai faites, il est juste que je vous dise mon sentiment, et ce que je crois le plus avantageux à vos intérêts. Je suis d’avis que vous épargniez vos vaisseaux, et que vous ne donniez pas ce combat naval, parce que les Grecs sont autant supérieurs sur mer à vos troupes que les hommes le sont aux femmes. Y a-t-il donc une nécessité absolue de risquer un combat sur mer ? N’êtes-vous pas maître d’Athènes, l’objet principal de cette expédition ? le reste de la Grèce n’est-il pas en votre puissance ? Personne ne vous résiste, et ceux qui l’ont fait ont eu le sort qu’ils méritaient. Je vais vous dire maintenant de quelle manière tourneront, à mon avis, les affaires de vos ennemis. Si, au lieu de vous presser de combattre sur mer, vous retenez ici vos vaisseaux à la rade, ou si vous avancez vers le Péloponnèse, vous viendrez facilement à bout, seigneur, de vos projets ; car les Grecs ne peuvent pas faire une longue résistance ; vous les dissiperez, et ils s’enfuiront dans leurs villes, car ils n’ont point de vivres dans cette île, comme j’en suis bien informée ; et il n’est pas vraisemblable que, si vous faites marcher vos troupes de terre vers le Péloponnèse, les Péloponnésiens qui sont venus à Salamine y restent tranquillement ; ils ne se soucieront pas de combattre pour les Athéniens. Mais, si vous précipitez la bataille, je crains que la défaite de votre armée de mer n’entraîne encore après elle celle de vos troupes de terre. Enfin, seigneur, faites attention que les bons maîtres ont ordinairement de mauvais esclaves, et que les méchants en ont de bons. Vous êtes le meilleur de tous les princes, mais vous avez de mauvais esclaves parmi ceux que l’on compte au nombre de vos alliés, tels que les Égyptiens, les Cypriens, les Ciliciens et les Pamphiliens, peuples lâches et méprisables. »
LXIX. Les amis d’Artémise craignaient que le discours qu’elle avait tenu à Mardonius ne lui attirât quelque disgrâce de la part du roi, parce qu’elle tâchait de le détourner de combattre sur mer. Ceux qui lui portaient envie, et qui étaient jaloux de ce que ce prince l’honorait plus que tous les autres alliés, furent charmés de sa réponse, ne doutant pas qu’elle n’occasionnât sa perte. Lorsqu’on eut fait à Xerxès le rapport des avis, celui d’Artémise lui fit beaucoup de plaisir. Il regardait auparavant cette princesse comme une femme de mérite ; mais, en cette occasion, il en fit encore un plus grand éloge. Cependant il voulut qu’on suivît l’avis du plus grand nombre ; et comme il pensait que ses troupes n’avaient pas fait leur devoir de propos délibéré dans le combat près de l’Eubée, parce qu’il ne s’y était pas trouvé, il se disposa à être spectateur de celui de Salamine.
LXX. L’ordre du départ donné, la flotte des Perses s’avança vers Salamine et se rangea à loisir en ordre de bataille. Le peu de jour qui restait alors leur fit différer l’attaque ; et, la nuit étant survenue, on s’y prépara pour le lendemain. Cependant la frayeur s’empara des Grecs, et surtout des Péloponnésiens. Ils craignaient, parce qu’ils étaient sur le point de combattre à Salamine pour les Athéniens, que, s’ils perdaient la bataille, on ne les assiégeât dans l’île tandis que leur pays serait sans défense.
LXXI. L’armée de terre des Barbares partit cette même nuit pour le Péloponnèse, quoiqu’on eût mis tout en usage pour l’empêcher d’y pénétrer par le continent. Car les Péloponnésiens n’eurent pas plutôt appris la défaite et la mort de Léonidas et de ses troupes aux Thermopyles, qu’ils accoururent de toutes leurs villes à l’isthme, sous la conduite de Cléombrote, fils d’Anaxandrides et frère de Léonidas.
Lorsqu’ils furent à l’isthme, ils bouchèrent avec de la terre le chemin de Sciron, et, suivant la résolution prise dans le conseil, ils travaillèrent ensuite à fermer d’un mur l’isthme d’un bout à l’autre. L’ouvrage avançait beaucoup, et personne, parmi tant de milliers d’hommes, ne s’exemptait du travail. Les uns portaient des pierres, les autres des briques, du bois, des hottes pleines de sable ; l’ouvrage ne discontinuait ni jour ni nuit.
LXXII. Ceux d’entre les Grecs qui marchèrent avec toutes leurs forces à la défense de l’isthme furent les Lacédémoniens, tous les Arcadiens, les Éléens, les Corinthiens, les Sicyoniens, les Épidauriens, les Phliasiens, les Trézéniens et les Hermionéens. Tels sont les peuples qui, effrayés du péril dont la Grèce était menacée, vinrent à son secours. Quant au reste des Péloponnésiens, ils ne s’en inquiétèrent en aucune manière, et restèrent chez eux, quoique les jeux olympiques et les fêtes carniennes fussent déjà passés.
LXXIII. Il y a dans le Péloponnèse sept nations différentes. Deux, originaires du pays, occupent encore aujourd’hui le même canton qu’elles habitaient autrefois : ce sont les Arcadiens et les Cynuriens. Une troisième, celle des Achéens, n’est point sortie du Péloponnèse[25], mais du canton où elle demeurait, pour se fixer dans un autre. Les quatre autres nations, les Doriens, les Étoliens, les Dryopes et les Lemniens, sont étrangères. Les Doriens ont beaucoup de villes célèbres ; les Étoliens n’ont que celle d’Élis ; les Dryopes possèdent Hermione et Asine, vers Cardamyle de Laconie. Les Paroréates sont tous Lemniens[26]. Les Cynuriens, quoique autochthones, paraissent Ioniens à quelques-uns ; avec le temps, ils sont devenus Doriens sous la domination des Argiens, ainsi que les Ornéates et leurs voisins. Toutes les villes de ces sept nations, excepté celles dont j’ai parlé, se séparèrent de la cause commune ; et, s’il m’est permis de dire librement ma pensée, ils le firent par attachement pour les Mèdes.
LXXIV. Les Grecs qui étaient à l’isthme s’occupaient de ce travail avec autant d’ardeur que si c’eût été leur dernière ressource, et qu’ils eussent perdu l’espoir de se distinguer sur mer. Ceux qui étaient à Salamine, apprenant la marche des Barbares, étaient également saisis de crainte, quoique ce fût moins pour eux que pour le Péloponnèse. Étonnés de l’imprudence d’Eurybiades, ils se communiquèrent d’abord en secret ce qu’ils en pensaient ; mais enfin ils éclatèrent, et il fallut assembler le conseil. La même question fut beaucoup agitée : les uns furent d’avis de cingler vers le Péloponnèse, et de s’exposer plutôt pour sa défense que de rester à Salamine, et d’y combattre pour un pays déjà subjugué ; les Athéniens, les Éginètes et les Mégariens soutinrent, au contraire, qu’il fallait livrer bataille à l’endroit où l’on se trouvait.
LXXV. À peine Thémistocles se fut-il aperçu de la supériorité que prenait l’avis des Péloponnésiens, qu’il sortit secrètement du conseil, et qu’il dépêcha dans une barque à la flotte des Mèdes un exprès, avec des instructions sur ce qu’il devait leur dire. Cet envoyé s’appelait Sicinnus ; il était son domestique, et précepteur de ses enfants. Quelque temps après cette guerre, Thémistocles l’enrichit, et le fit recevoir parmi les citoyens de Thespies, lorsqu’ils accordèrent le droit de cité à différentes personnes. Arrivé avec sa barque à la flotte des Perses, Sicinnus adressa ce discours à leurs chefs : « Le général des Athéniens, qui est bien intentionné pour le roi, et qui préfère le succès de vos armes à celui des Grecs, m’a dépêché vers vous à leur insu, avec ordre de vous dire que les Grecs, effrayés, délibèrent s’ils ne prendront point la fuite. Il ne tient donc qu’à vous de faire la plus belle action du monde, à moins que par votre négligence vous ne les laissiez échapper. Ils ne sont point d’accord entre eux, et, au lieu de résister, vous verrez les deux partis aux prises l’un contre l’autre, et se détruire mutuellement. » Cet avis donné, Sicinnus se retira sur-le-champ.
LXXVI. Comme ce conseil leur parut sincère, ils firent d’abord passer un grand nombre de Perses dans la petite île de Psyttalie, située entre Salamine et le continent ; ensuite, quand on fut au milieu de la nuit, l’aile de leur armée navale qui regardait l’occident avança vers Salamine, afin d’envelopper les Grecs, et les vaisseaux qui étaient autour de Céos et de Cynosure levèrent l’ancre, et couvrirent tout le détroit jusqu’à Munychie. Ils avaient fait avancer leur flotte en cet ordre afin d’empêcher les Grecs de se sauver, et que, les tenant investis à Salamine, ils tirassent vengeance des batailles d’Artémisium. Quant au débarquement des Perses à Psyttalie, on l’avait fait parce que, cette île étant dans le détroit où devait se donner la bataille ; et les hommes et les vaisseaux endommagés devant naturellement s’y rendre après que l’action aurait été engagée, ils auraient pu sauver les leurs et tuer leurs ennemis. Ils firent ces dispositions secrètement pendant la nuit, et sans prendre aucun repos, afin d’en dérober la connaissance aux Grecs.
LXXVII. Quand je réfléchis sur ces événements, je ne puis contester la vérité des oracles, et je ne cherche point à les détruire, lorsqu’ils s’énoncent, d’une manière aussi claire que celui-ci :
« Quand ils auront couvert de leurs vaisseaux le rivage sacré de Diane et celui de Cynosure, et que, pleins d’un fol espoir, ils auront saccagé l’illustre ville d’Athènes, la vengeance des dieux réprimera le Dédain, fils de l’Insolence, qui, dans sa fureur, s’imagine faire retentir l’univers entier de son nom : l’airain se mêlera avec l’airain[27], et Mars ensanglantera la mer. Alors le fils de Saturne et la Victoire respectable amèneront aux Grecs le beau jour de la liberté. »
Bacis s’exprimant d’une manière si claire, je n’ose contredire les oracles ; et je n’approuve point que d’autres le fassent[28].
LXXVIII. Les altercations continuaient à Salamine entre les généraux de la flotte grecque. Cependant ils ignoraient qu’ils étaient enveloppés, et croyaient les Barbares au même endroit où ils les avaient vus pendant le jour.
LXXIX. On était encore au conseil, lorsque arriva d’Égine, Aristide, fils de Lysimaque. Il était Athénien : le peuple l’avait banni par ostracisme[29], quoique, suivant ce que j’ai appris de ses mœurs, ce fût un homme de bien et très-juste. Aristide se présente à l’entrée du conseil, appelle Thémistocles, qui, bien loin de l’aimer, le haïssait au contraire beaucoup. Mais la grandeur des maux présents lui faisant oublier tout ressentiment, il l’appelle pour conférer avec lui. Il avait déjà entendu parler de l’empressement des Péloponnésiens pour se retirer vers l’isthme. Thémistocles étant sorti : « Remettons à un autre temps, lui dit Aristide, nos querelles, et disputons, dans les circonstances présentes, à qui rendra de plus grands services à la patrie. Que les Péloponnésiens parlent peu ou beaucoup sur le départ de la flotte, cela est égal. L’ennemi nous tient investis, j’en suis témoin oculaire ; les Corinthiens et Eurybiades lui-même ne pourraient se retirer, quand même ils le voudraient. Rentrez au conseil, et faites-lui part de cette nouvelle. »
LXXX. « Votre avis, repartit Thémistocles, est très-avantageux, ainsi que la nouvelle que vous venez m’apprendre, et dont vous êtes témoin oculaire ; c’est ce que je désire le plus. Sachez que les Perses n’agissent que par mon impulsion. Les Grecs n’étant point portés d’eux-mêmes à livrer bataille, il fallait les y forcer. Mais, puisque vous venez avec de si bonnes nouvelles, communiquez-les vous-même au conseil ; car, si je le faisais, on me soupçonnerait de les avoir inventées, et je ne persuaderais pas plus que si les Barbares n’avaient point fait cette manœuvre. Entrez donc, et faites part aux Grecs de l’état des affaires. Si l’on vous croit, tant mieux ; si l’on ne vous croit pas, cela sera égal : car si, comme vous le dites, nous sommes enfermés de toutes parts, ils ne pourront prendre la fuite. »
LXXXI. Aristide, étant entré au conseil, dit qu’il venait d’Égine, et qu’il avait eu bien de la peine à passer sans être aperçu de la flotte des Perses, qui enveloppait la leur de toutes parts ; qu’ainsi il leur conseillait de se mettre en défense. Cet avis donné, il se retira. Il y eut encore après cette nouvelle beaucoup d’altercations entre les généraux, la plupart ne voulant pas le croire.
LXXXII. Ils en doutaient encore, lorsqu’on vit arriver une trirème de Téniens transfuges, commandée par Panétius, fils de Sosimènes, qui leur apporta des nouvelles certaines. En mémoire de cette action, on grava sur le trépied consacré à Delphes le nom des Téniens parmi ceux qui avaient eu part à la défaite de Xerxès. Ce vaisseau ténien, qui passa du côté des Grecs à Salamine, compléta, avec celui de Lemnos qui les était venu joindre auparavant à Artémisium, le nombre de la flotte grecque, qui, étant de trois cent soixante et dix-huit vaisseaux, fut alors de trois cent quatre-vingts.
LXXXIII. Les Grecs, ayant ajouté foi au rapport des Téniens, se préparèrent au combat. Dès que l’aurore commença à paraître, on assembla les troupes. Thémistocles anima les siennes par sa harangue. Il fit dans son discours un parallèle des grandes actions et des lâches ; et parmi toutes celles qui dépendent de la nature de l’homme ou de sa position, il les exhorta a choisir celles qui pouvaient leur être glorieuses. Sa harangue finie, il leur ordonna de monter sur leurs vaisseaux. Ils s’étaient à peine embarqués, qu’arriva d’Égine le vaisseau qu’on avait envoyé vers les Æacides. Aussitôt après les Grecs levèrent l’ancre.
LXXXIV. Dès qu’ils commencèrent à s’ébranler, les Perses fondirent sur eux. Les Grecs reculèrent vers le rivage, sans virer de bord, pour tomber ensuite sur l’ennemi, lorsque Aminias, Athénien et du bourg de Pallène, s’avança devant les autres, et alla attaquer un vaisseau. Les deux vaisseaux s’étant accrochés de manière qu’ils ne pouvaient plus se séparer, le reste des Grecs accourut au secours d’Aminias, et le combat s’engagea. Ce fut ainsi qu’il commença, suivant les Athéniens. Mais les Éginètes prétendent que le vaisseau envoyé vers les Æacides donna le premier. On dit aussi qu’un fantôme apparut aux Grecs sous la forme d’une femme, et que, d’une voix assez forte pour être entendue de toute la flotte, il les anima après leur avoir fait des reproches : « Malheureux, quand cesserez-vous donc de reculer ? »
LXXXV. Les Phéniciens étaient rangés vis-à-vis des Athéniens, à l’aile qui regardait Éleusis et l’occident ; et les Ioniens en face des Lacédémoniens, à l’aile opposée à l’orient et au Pirée. Quelques Ioniens en petit nombre se conduisirent lâchement de dessein prémédité, suivant les exhortations de Thémistocles, mais il n’en fut pas ainsi du gros de leur flotte. Je pourrais dire ici les noms d’un grand nombre de leurs capitaines qui enlevèrent des vaisseaux aux Grecs ; mais je me bornerai à ceux de Théomestor, fils d’Androdamas, et de Phylacus, fils d’Histiée, tous deux de Samos. Ils sont les seuls dont je fasse mention, parce que cette action valut à Théomestor la souveraineté de Samos, que les Perses lui donnèrent, et parce que Phylacus ayant été inscrit parmi ceux qui avaient bien mérité du roi, il eut pour récompense une grande étendue de terres. Ceux qui rendent au roi des services importants s’appellent en langue perse orosanges.
LXXXVI. La flotte des Perses fut en grande partie mise en pièces et détruite par les Athéniens et les Éginètes. Les Barbares, combattant avec confusion, sans règle, sans jugement, contre des troupes qui se battaient avec ordre et en gardant leurs rangs, devaient éprouver un pareil sort. Ils se comportèrent cependant beaucoup mieux en cette journée qu’ils ne l’avaient fait près de l’Eubée, et se surpassèrent eux-mêmes, chacun faisant tous ses efforts par la crainte que lui inspirait Xerxès, dont il croyait être aperçu.
LXXXVII. Parmi tant de combattants, je ne puis assurer de quelle manière se conduisirent en particulier les Barbares ou les Grecs. Mais voici une action d’Artémise[30] qui augmenta l’estime que le roi avait déjà pour elle. Les affaires de ce prince étaient dans un grand désordre, lorsque cette princesse, ne pouvant échapper à la poursuite d’un vaisseau athénien, parce qu’elle avait devant elle plusieurs vaisseaux amis, et que le sien était le plus proche de ceux des ennemis, elle prit sur-le-champ son parti, et se conduisit d’une manière qui lui réussit. Poursuivie par le vaisseau athénien, elle fondit sur un vaisseau ami, monté par des Calyndiens et Damasithyme leur roi. Je ne puis dire si elle avait eu un différend avec ce prince, tandis que les Perses étaient encore dans l’Hellespont, ni si elle en agit ainsi de dessein prémédité, ou si le vaisseau des Calyndiens se trouva par hasard devant le sien. Quoi qu’il en soit, Artémise l’attaque, le coule à fond sur-le-champ, et se procure par cet heureux événement un double avantage ; car le commandant de la trirème athénienne voyant qu’elle attaquait un vaisseau barbare, et s’imaginant que ce vaisseau était grec, ou qu’ayant passé du côté des alliés il combattait pour eux, il se détourna pour en combattre d’autres.
LXXXVIII. D’un autre côté, Artémise évita par ce moyen de périr ; et d’un autre, en faisant du mal au roi, elle s’attira encore plus son estime. Car on dit que ce prince, attentif à regarder le combat, aperçut le vaisseau de la princesse qui en attaquait un autre, et que quelqu’un de ceux qui étaient près de sa personne lui dit : « Seigneur, voyez-vous avec quel courage Artémise combat, et comme elle a coulé à fond ce vaisseau ennemi ? » Alors Xerxès s’informa si cette action était véritablement d’Artémise : ils l’en assurèrent, sur ce qu’ils connaissaient parfaitement son vaisseau à la figure qui était à la proue, et parce qu’ils ne doutaient pas que le vaisseau coulé à fond n’appartînt aux ennemis. Indépendamment des avantages que nous venons de rapporter, elle eut encore le bonheur qu’il ne se sauva personne du vaisseau calyndien qui pût l’accuser. On assure que Xerxès répondit : « Les hommes se sont conduits en femmes, et les femmes en hommes ».
LXXXIX. Ariabignès, fils de Darius et frère de Xerxès, général de l’armée navale, périt à cette bataille, ainsi qu’un grand nombre de personnes de distinction, tant Perses que Mèdes, et autres alliés. La perte des Grecs ne fut pas considérable. Comme ils savaient nager, ceux qui ne périssaient pas de la main des ennemis, quand leur vaisseau était détruit, gagnaient Salamine à la nage. Mais la plupart des Barbares se noyaient dans la mer, faute de savoir nager. Les vaisseaux qui étaient au premier rang ayant été mis en fuite, les autres furent alors détruits pour la plupart. Car ceux qui étaient derrière le premier rang, s’efforçant de gagner le devant afin de donner aussi au roi des preuves de leur valeur, se brisaient contre les vaisseaux de leur parti qui fuyaient.