Histoires (page 8)
CLXXXV. La seconde reine, nommée Nitocris, était plus prudente que la première. Parmi plusieurs ouvrages dignes de mémoire dont je vais parler, elle fit celui-ci. Ayant remarqué que les Mèdes, devenus puissants, ne pouvaient rester en repos, qu’ils s’étaient rendus maîtres de plusieurs villes, et entre autres de Ninive, elle se fortifia d’avance contre eux autant qu’elle le put. Premièrement elle fit creuser des canaux au-dessus de Babylone ; par ce moyen, l’Euphrate, qui traverse la ville par le milieu, de droit qu’il était auparavant devint oblique et tortueux, au point qu’il passe trois fois par Ardéricca, bourgade d’Assyrie ; et encore maintenant ceux qui se transportent de cette mer-ci à Babylone rencontrent, en descendant l’Euphrate, ce bourg trois fois en trois jours.
Elle fit faire ensuite de chaque côté une levée digne d’admiration, tant pour sa largeur que pour sa hauteur. Bien loin au-dessus de Babylone, et à une petite distance du fleuve, elle fit creuser un lac destiné à recevoir les eaux du fleuve quand il vient à se déborder. Il avait quatre cent vingt stades de tour : quant à la profondeur, on le creusa jusqu’à ce qu’on trouvât l’eau. La terre qu’on en tira servit à relever les bords de la rivière. Ce lac achevé, on en revêtit les bords de pierres. Ces deux ouvrages, savoir, l’Euphrate rendu tortueux et le lac, avaient pour but de ralentir le cours de ce fleuve en brisant son impétuosité par un grand nombre de sinuosités, et d’obliger ceux qui se rendraient par eau à Babylone d’y aller en faisant plusieurs détours, et de les forcer, au sortir de ces détours, à entrer dans un lac immense. Elle fit faire ces travaux dans la partie de ses États la plus exposée aux irruptions des Mèdes, et du côté où ils ont moins de chemin à faire pour entrer sur ses terres, afin que, n’ayant point de commerce avec les Assyriens, ils ne pussent prendre aucune connaissance de ses affaires.
CLXXXVI. Ce fut ainsi que cette princesse fortifia son pays. Quand ces ouvrages furent achevés, voici ceux qu’elle y ajouta : Babylone est divisée en deux parties, et l’Euphrate la traverse par le milieu. Sous les rois précédents, quand on voulait aller d’un côté de la ville à l’autre, il fallait nécessairement passer le fleuve en bateau, ce qui était, à mon avis, fort incommode. Nitocris y pourvut ; le lac qu’elle creusa pour obvier aux débordements du fleuve lui permit d’ajouter à ce travail un autre ouvrage qui a éternisé sa mémoire.
Elle fit tailler de grandes pierres ; et lorsqu’elles furent prêtes à être mises en œuvre, et que le lac eut été creusé, elle détourna les eaux de l’Euphrate dans ce lac. Pendant qu’il se remplissait, l’ancien lit du fleuve demeura à sec. Ce fut alors qu’on en revêtit les bords de briques cuites en dedans de la ville, ainsi que les descentes qui conduisent des petites portes à la rivière ; et l’on s’y prit comme l’on avait fait pour construire le mur : on bâtit aussi au milieu de la ville un pont avec les pierres qu’on avait tirées des carrières, et on les lia ensemble avec du fer et du plomb. Pendant le jour on y passait sur des pièces de bois carrées qu’on retirait le soir, de crainte que les habitants n’allassent de l’un et de l’autre côté du fleuve, pour se voler réciproquement. Lorsqu’on eut fait passer dans le lac les eaux du fleuve, on travailla au pont. Le pont achevé, on fit rentrer l’Euphrate dans son ancien lit ; et ce fut alors que les Babyloniens s’aperçurent de l’utilité du lac, et qu’ils reconnurent la commodité du pont.
CLXXXVII. Voici la ruse qu’imagina aussi cette même reine : elle se fit ériger un tombeau sur la terrasse d’une des portes de la ville les plus fréquentées, avec l’inscription suivante, qu’on y grava par son ordre : « Si quelqu’un des rois qui me succéderont à Babylone vient à manquer d’argent, qu’il ouvre ce sépulcre, et qu’il en prenne autant qu’il voudra ; mais qu’il se garde bien de l’ouvrir par d’autres motifs, et s’il n’en a du moins un grand besoin : cette infraction lui serait funeste. »
Ce tombeau demeura fermé jusqu’au règne de Darius ; mais ce prince, s’indignant de ne pas faire usage de cette porte, parce qu’il n’aurait pu y passer sans avoir un corps mort sur sa tête, et de ne point se servir de l’argent qui y était en dépôt, et qui semblait l’inviter à le prendre, le fit ouvrir ; mais il n’y trouva que le corps de Nitocris, avec cette inscription : « Si tu n’avais pas été insatiable d’argent, et avide d’un gain honteux, tu n’aurais pas ouvert les tombeaux des morts. »
CLXXXVIII. Ce fut contre le fils de cette reine que Cyrus fit marcher ses troupes. Il était roi d’Assyrie, et s’appelait Labynète, de même que son père. Le grand roi ne se met point en campagne qu’il n’ait avec lui beaucoup de vivres et de bétail, qu’il tire de son pays. On porte aussi à sa suite de l’eau du Choaspes, fleuve qui passe à Suses. Le roi n’en boit pas d’autre. On la renferme dans des vases d’argent, après l’avoir fait bouillir, et on la transporte à la suite de ce prince sur des chariots à quatre roues traînés par des mulets.
CLXXXIX. Cyrus, marchant contre Babylone, arriva sur les bords du Gyndes. Ce fleuve a ses sources dans les monts Matianiens, et, après avoir traversé le pays des Darnéens, il se perd dans le Tigre, qui passe le long de la ville d’Opis, et se jette dans la mer Érythrée (le golfe Persique). Pendant que Cyrus essayait de traverser le Gyndes, quoiqu’on ne pût le faire qu’en bateau, un de ces chevaux blancs qu’on appelle sacrés, emporté par son ardeur, sauta dans l’eau ; et s’efforçant de gagner la rive opposée, la rapidité du courant l’enleva, le submergea, et le fit entièrement disparaître. Cyrus, indigné de l’insulte du fleuve, le menaça de le rendre si petit et si faible, que dans la suite les femmes mêmes pourraient le traverser sans se mouiller les genoux. Ces menaces faites, il suspend l’expédition contre Babylone, partage son armée en deux corps, trace au cordeau, de chaque côté de la rivière, cent quatre-vingts canaux qui venaient y aboutir en tout sens, et les fait ensuite creuser par ses troupes. On en vint à bout, parce qu’on y employa un grand nombre de travailleurs ; mais cette entreprise les occupa pendant tout l’été.
CXC. Cyrus, s’étant vengé du Gyndes en le coupant en trois cent soixante canaux, continua sa marche vers Babylone dès que le second printemps eut commencé à paraître. Les Babyloniens, ayant mis leurs troupes en campagne, l’attendirent de pied ferme. Il ne parut pas plutôt près de la ville, qu’ils lui livrèrent bataille ; mais, ayant été vaincus, ils se renfermèrent dans leurs murailles.
Comme ils savaient depuis longtemps que ce prince ne pouvait rester tranquille, et qu’il attaquait également toutes les nations, ils avaient fait un amas de provisions pour un grand nombre d’années. Aussi le siége ne les inquiétait-il en aucune manière. Cyrus se trouvait dans un grand embarras ; il assiégeait la place depuis longtemps, et n’était pas plus avancé que le premier jour.
CXCI. Enfin, soit que de lui-même il eût connu ce qu’il fallait faire, soit que quelqu’un, le voyant embarrassé, lui eût donné un bon conseil, voici le moyen qu’il employa. Il plaça son armée, partie à l’endroit où le fleuve entre dans Babylone, partie à l’endroit d’où il en sort, avec ordre de s’introduire dans la ville par le lit du fleuve dès qu’il serait guéable. Son armée ainsi postée, et cet ordre donné, il se rendit au lac avec ses plus mauvaises troupes. Lorsqu’il y fut arrivé, il détourna, à l’exemple de la reine de Babylone, par le canal de communication, le fleuve dans le lac, qui était un grand marais. Les eaux s’y écoulèrent, et l’ancien lit de l’Euphrate devint guéable. Cela fait, les Perses, qui avaient été placés exprès sur les bords du fleuve, entrèrent dans Babylone par le lit de la rivière, dont les eaux s’étaient tellement retirées, qu’ils n’en avaient guère que jusqu’au milieu des cuisses. Si les Babyloniens eussent été instruits d’avance du dessein de Cyrus, ou s’ils s’en fussent aperçus au moment de l’exécution, ils auraient fait périr l’armée entière, loin de la laisser entrer. Ils n’auraient eu qu’à fermer toutes les petites portes qui conduisaient au fleuve, et qu’à monter sur le mur dont il est bordé ; ils l’auraient prise comme dans un filet. Mais les Perses survinrent lorsqu’ils s’y attendaient le moins. Si l’on en croit les Babyloniens, les extrémités de la ville étaient déjà au pouvoir de l’ennemi, que ceux qui demeuraient au milieu n’en avaient aucune connaissance, tant elle était grande. Comme ses habitants célébraient par hasard en ce jour une fête, ils ne s’occupaient alors que de danses et de plaisirs, qu’ils continuèrent jusqu’au moment où ils apprirent le malheur qui venait d’arriver. C’est ainsi que Babylone fut prise pour la première fois.
CXCII. Entre autres preuves que je vais rapporter de la puissance des Babyloniens, j’insiste sur celle-ci. Indépendamment des tributs ordinaires, tous les États du grand roi entretiennent sa table et nourrissent son armée. Or, de douze mois dont l’année est composée, la Babylonie fait cette dépense pendant quatre mois, et celle des huit autres se répartit sur le reste de l’Asie. Ce pays égale donc en richesses et en puissance le tiers de l’Asie. Le gouvernement de cette province (les Perses donnent le nom de satrapies à ces gouvernements) est le meilleur de tous. Il rapportait par jour une artabe d’argent à Tritantæchmès, fils d’Artabaze, à qui le roi l’avait donné. L’artabe[76] est une mesure de Perse, plus grande de trois chénices attiques que la médimne attique. Cette province entretenait encore au roi, en particulier, sans compter les chevaux de guerre, un haras de huit cents étalons et de seize mille cavales ; de sorte qu’on comptait vingt juments pour chaque étalon. On y nourrissait aussi une grande quantité de chiens indiens. Quatre grands bourgs, situés dans la plaine, étaient chargés de les nourrir, et exempts de tout autre tribut.
CXCIII. Les pluies ne sont pas fréquentes en Assyrie ; l’eau du fleuve y nourrit la racine du grain, et fait croître les moissons, non point comme le Nil, en se répandant dans les campagnes, mais à force de bras, et par le moyen de machines propres à élever l’eau ; car la Babylonie est, comme l’Égypte, entièrement coupée de canaux, dont le plus grand porte des navires. Il regarde le lever d’hiver, et communique de l’Euphrate au Tigre, sur lequel était située Ninive. De tous les pays que nous connaissons, c’est, sans contredit, le meilleur et le plus fertile en grains de Cérès (le blé). La terre n’essaye pas du tout d’y porter de figuiers, de vignes, ni d’oliviers : mais en récompense elle y est si propre à toutes sortes de grains, qu’elle rapporte toujours deux cents fois autant qu’on a semé, et que, dans les années où elle se surpasse elle-même, elle rend trois cents fois autant qu’elle a reçu. Les feuilles du froment et de l’orge y ont bien quatre doigts de large. Quoique je n’ignore pas à quelle hauteur y viennent les tiges de millet et de sésame[77], je n’en ferai point mention, persuadé que ceux qui n’ont point été dans la Babylonie ne pourraient ajouter foi à ce que j’ai rapporté des grains de ce pays. Les Babyloniens ne se servent que de l’huile qu’ils expriment du sésame. La plaine est couverte de palmiers. La plupart portent du fruit ; on en mange une partie, et de l’autre on tire du vin et du miel. Ils les cultivent de la même manière que nous cultivons les figuiers. On lie et on attache le fruit des palmiers que les Grecs appellent palmiers mâles, aux palmiers qui portent des dattes, afin que le moucheron, s’introduisant dans la datte, la fasse mûrir et l’empêche de tomber ; car il se forme un moucheron dans le fruit des palmiers mâles, comme dans celui des figuiers sauvages.
CXCIV. Je vais parler d’une autre merveille qui, du moins après la ville, est la plus grande de toutes celles qu’on voit en ce pays. Les bateaux dont on se sert pour se rendre à Babylone sont faits avec des peaux, et de forme ronde. On les fabrique dans la partie de l’Arménie qui est au-dessus de l’Assyrie, avec des saules dont on forme la carène et les varangues, qu’on revêt par dehors de peaux, à qui on donne la figure d’un plancher. On les arrondit comme un bouclier, sans aucune distinction de poupe ni de proue, et on en remplit le fond de paille. On les abandonne au courant de la rivière, chargés de marchandises, et principalement de vin de palmier. Deux hommes debout les gouvernent chacun avec un pieu, que l’un tire en dedans et l’autre en dehors. Ces bateaux ne sont point égaux, il y en a de grands et de petits. Les plus grands portent jusqu’à cinq mille talents[78] pesant. On transporte un âne dans chaque bateau ; les plus grands en ont plusieurs. Lorsqu’on est arrivé à Babylone, et qu’on a vendu les marchandises, on met aussi en vente les varangues et la paille. Ils chargent ensuite les peaux sur leurs ânes, et retournent en Arménie en les chassant devant eux : car le fleuve est si rapide qu’il n’est pas possible de le remonter ; et c’est par cette raison qu’ils ne font pas leurs bateaux de bois, mais de peaux. Ils en construisent d’autres de même manière, lorsqu’ils sont de retour en Arménie avec leurs ânes. Voilà ce que j’avais à dire de leurs bateaux.
CXCV. Quant à leur habillement, ils portent d’abord une tunique de lin qui leur descend jusqu’aux pieds, et par-dessus une autre tunique de laine ; ils s’enveloppent ensuite d’un petit manteau blanc. La chaussure qui est à la mode de leur pays ressemble presque à celle des Béotiens. Ils laissent croître leurs cheveux, se couvrent la tête d’une mitre, et se frottent tout le corps de parfums. Ils ont chacun un cachet, et un bâton travaillé à la main, au haut duquel est ou une pomme, ou une rose, ou un lis, ou un aigle, ou toute autre figure ; car il ne leur est pas permis de porter de canne ou bâton sans un ornement caractéristique. C’est ainsi qu’ils se parent : passons maintenant à leurs lois.
CXCVI. La plus sage de toutes, à mon avis, est celle-ci ; j’apprends qu’on la retrouve aussi chez les Vénètes, peuple d’Illyrie. Dans chaque bourgade, ceux qui avaient des filles nubiles les amenaient tous les ans dans un endroit où s’assemblaient autour d’elles une grande quantité d’hommes. Un crieur public les faisait lever, et les vendait toutes l’une après l’autre. Il commençait d’abord par la plus belle, et, après en avoir trouvé une somme considérable, il criait celles qui en approchaient davantage ; mais il ne les vendait qu’à condition que les acheteurs les épouseraient. Tous les riches Babyloniens qui étaient en âge nubile, enchérissant les uns sur les autres, achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d’épouser de belles personnes que d’avoir une femme qui leur apportât une dot, ils prenaient les plus laides, avec l’argent qu’on leur donnait. En effet, le crieur n’avait pas plutôt fini la vente des belles, qu’il faisait lever la plus laide, ou celle qui était estropiée, s’il s’en trouvait, la criait au plus bas prix, demandant qui voulait l’épouser à cette condition, et l’adjugeait à celui qui en faisait la promesse. Ainsi, l’argent qui provenait de la vente des belles servait à marier les laides et les estropiées. Il n’était point permis à un père de choisir un époux à sa fille, et celui qui avait acheté une fille ne pouvait l’emmener chez lui qu’il n’eût donné caution de l’épouser. Lorsqu’il avait trouvé des répondants, il la conduisait à sa maison. Si l’on ne pouvait s’accorder, la loi portait qu’on rendrait l’argent. Il était aussi permis indistinctement à tous ceux d’un autre bourg de venir à cette vente, et d’y acheter des filles.
Cette loi, si sagement établie, ne subsiste plus ; ils ont depuis peu imaginé un autre moyen pour prévenir les mauvais traitements qu’on pourrait faire à leurs filles, et pour empêcher qu’on ne les menât dans une autre ville. Depuis que Babylone a été prise, et que, maltraités par leurs ennemis, les Babyloniens ont perdu leurs biens, il n’y a personne parmi le peuple qui, se voyant dans l’indigence, ne prostitue ses filles pour de l’argent.
CXCVII. Après la coutume concernant les mariages, la plus sage est celle qui regarde les malades. Comme ils n’ont point de médecins, ils transportent les malades à la place publique ; chacun s’en approche, et s’il a eu la même maladie, ou s’il a vu quelqu’un qui l’ait eue, il aide le malade de ses conseils, et l’exhorte à faire ce qu’il a fait lui-même, ou ce qu’il a vu pratiquer à d’autres pour se tirer d’une semblable maladie. Il n’est pas permis de passer auprès d’un malade sans lui demander quel est son mal.
CXCVIII. Ils mettent les morts dans du miel ; mais leur deuil et leurs cérémonies funèbres ressemblent beaucoup à ceux des Égyptiens. Toutes les fois qu’un Babylonien a eu commerce avec sa femme, il brûle des parfums, et s’assied auprès pour se purifier. Sa femme fait la même chose d’un autre côté. Ils se lavent ensuite l’un et l’autre à la pointe du jour ; car il ne leur est pas permis de toucher à aucun vase qu’ils ne se soient lavés : les Arabes observent le même usage.
CXCIX. Les Babyloniens ont une loi bien honteuse. Toute femme née dans le pays est obligée, une fois en sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s’y livrer à un étranger. Plusieurs d’entre elles, dédaignant de se voir confondues avec les autres, à cause de l’orgueil que leur inspirent leurs richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là, elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de domestiques qui les ont accompagnées ; mais la plupart des autres s’asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus, avec une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les autres se retirent. On voit en tout sens des allées séparées par des cordages tendus : les étrangers se promènent dans ces allées, et choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque étranger ne lui ait jeté de l’argent sur les genoux, et n’ait eu commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l’étranger, en lui jetant de l’argent, lui dise : J’invoque la déesse Mylitta. Or les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit la somme, il n’éprouvera point de refus, la loi le défend ; car cet argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l’argent, et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle s’est acquittée de ce qu’elle devait à la déesse, en s’abandonnant à un étranger, elle retourne chez elle. Après cela, quelque somme qu’on lui donne, il n’est pas possible de la séduire. Celles qui ont en partage une taille élégante et de la beauté ne font pas un long séjour dans le temple ; mais les laides y restent davantage, parce qu’elles ne peuvent satisfaire à la loi : il y en a même qui y demeurent trois ou quatre ans. Une coutume à peu près semblable s’observe en quelques endroits de l’île de Cypre.
CC. Telles sont les lois et les coutumes des Babyloniens. Il y a parmi eux trois tribus qui ne vivent que de poissons. Quand ils les ont pêchés, ils les font sécher au soleil, les broient dans un mortier, et les passent ensuite à travers un linge. Ceux qui en veulent manger en font des gâteaux, ou les font cuire comme du pain.
CCI. Lorsque Cyrus eut subjugué cette nation, il lui prit envie de réduire les Massagètes sous sa puissance. On dit que ces peuples forment une nation considérable, et qu’ils sont braves et courageux. Leur pays est à l’est, au delà de l’Araxe, vis-à-vis des Issédons. Il en est qui prétendent qu’ils sont aussi Scythes de nation.
CCII. L’Araxe (le Wolga), selon quelques-uns, est plus grand que l’Ister (le Danube) ; selon d’autres, il est plus petit. On dit qu’il y a dans ce fleuve beaucoup d’îles dont la grandeur approche de celle de Lesbos ; que les peuples qui les habitent se nourrissent l’été de diverses sortes de racines, et qu’ils réservent pour l’hiver les fruits mûrs qu’ils trouvent aux arbres. On dit aussi qu’ils ont découvert un arbre dont ils jettent le fruit dans un feu autour duquel ils s’assemblent par troupes ; qu’ils en aspirent la vapeur par le nez, et que cette vapeur les enivre, comme le vin enivre les Grecs ; que plus ils jettent de ce fruit dans le feu, plus ils s’enivrent, jusqu’à ce qu’enfin ils se lèvent, et se mettent tous à chanter et à danser. Quant à l’Araxe, il vient du pays des Matianiens, d’où coule aussi le Gyndes, que Cyrus coupa en trois cent soixante canaux. Il a quarante embouchures, qui, si l’on en excepte une, se jettent toutes dans des lieux marécageux et pleins de fange, où l’on prétend qu’habitent des hommes qui vivent de poissons crus, et sont dans l’usage de s’habiller de peaux de veaux marins. Cette bouche unique, dont je viens de parler, se rend dans la mer Caspienne par un canal propre et net.
Cette mer est une mer par elle-même, et n’a aucune communication avec l’autre ; car toute la mer où naviguent les Grecs, celle qui est au delà des colonnes d’Hercule, qu’on appelle mer Atlantide, et la mer Érythrée ne font ensemble qu’une même mer.
CCIII. La mer Caspienne est une mer par elle-même, et bien différente de l’autre. Elle a autant de longueur qu’un vaisseau qui va à la rame peut faire de chemin en quinze jours, et, dans sa plus grande largeur, autant qu’il en peut faire en huit. Le Caucase borne cette mer à l’occident. C’est la plus grande de toutes les montagnes, tant par son étendue que par sa hauteur. Elle est habitée par plusieurs nations différentes, dont la plupart ne vivent que de fruits sauvages. On assure que ces peuples ont chez eux une sorte d’arbre dont les feuilles, broyées et mêlées avec de l’eau, leur fournissent une couleur avec laquelle ils peignent sur leurs habits des figures d’animaux. L’eau n’efface point ces figures, et, comme si elles avaient été tissues, elles ne s’usent qu’avec l’étoffe. On assure aussi que ces peuples voient publiquement leurs femmes, comme les bêtes.
CCIV. La mer Caspienne est donc bornée à l’ouest par le Caucase, et à l’est par une plaine immense et à perte de vue. Les Massagètes, à qui Cyrus voulait faire la guerre, occupent la plus grande partie de cette plaine spacieuse. Plusieurs considérations importantes engageaient ce prince dans cette guerre, et l’y animaient. La première était sa naissance, qui lui paraissait avoir quelque chose de plus qu’humain ; la seconde, le bonheur qui l’avait toujours accompagné dans ses guerres. Toutes les nations, en effet, contre qui Cyrus tourna ses armes, furent subjuguées ; aucune ne put l’éviter.
CCV. Tomyris, veuve du dernier roi, régnait alors sur les Massagètes. Cyrus lui envoya des ambassadeurs, sous prétexte de la rechercher en mariage. Mais cette princesse, comprenant qu’il était plus épris de la couronne des Massagètes que de sa personne, lui interdit l’entrée de ses États. Cyrus, voyant que ses artifices n’avaient point réussi, marcha ouvertement contre les Massagètes, et s’avança jusqu’à l’Araxe. Il jeta un pont sur ce fleuve pour en faciliter le passage, et fit élever des tours sur des bateaux destinés à passer ses troupes.
CCVI. Pendant qu’il était occupé de ces travaux, Tomyris lui envoya un ambassadeur, qu’elle chargea de lui parler ainsi : « Roi des Mèdes, cesse de hâter une entreprise dont tu ignores si l’événement tournera à ton avantage, et, content de régner sur tes propres sujets, regarde-nous tranquillement régner sur les nôtres. Si tu ne veux pas suivre mes conseils, si tu préfères tout autre parti au repos, enfin si tu as tant d’envie d’éprouver tes forces contre celles des Massagètes, discontinue le pont que tu as commencé. Nous nous retirerons à trois journées de ce fleuve, pour te donner le temps de passer dans notre pays ; ou, si tu aimes mieux nous recevoir dans le tien, fais comme nous. »
Cyrus convoqua là-dessus les principaux d’entre les Perses, et, ayant mis l’affaire en délibération, il voulut avoir leur avis. Ils s’accordèrent tous à recevoir Tomyris et son armée sur leurs terres.
CCVII. Crésus, qui était présent aux délibérations, désapprouva cet avis, et en proposa un tout opposé. « Seigneur, dit-il à Cyrus, je vous ai toujours assuré que, Jupiter m’ayant livré en votre puissance, je ne cesserais de faire tous mes efforts pour tâcher de détourner de dessus votre tête les malheurs qui vous menacent. Mes adversités me tiennent lieu d’instructions. Si vous vous croyez immortel, si vous pensez commander une armée d’immortels, peu vous importe ma manière de penser. Mais si vous reconnaissez que vous êtes aussi un homme, et que vous ne commandez qu’à des hommes comme vous, considérez d’abord les vicissitudes humaines : figurez-vous une roue qui tourne sans cesse, et ne nous permet pas d’être toujours heureux. Pour moi, sur l’affaire qui vient d’être proposée, je suis d’un avis totalement contraire à celui de votre conseil. Si nous recevons l’ennemi dans notre pays, et qu’il nous batte, n’est-il pas à craindre que vous perdiez votre empire ? car si les Massagètes ont l’avantage, il est certain qu’au lieu de retourner en arrière ils attaqueront vos provinces. Je veux que vous remportiez la victoire : sera-t-elle jamais aussi complète que si, après avoir défait vos ennemis sur leur propre territoire, vous n’aviez plus qu’à les poursuivre ? J’opposerai toujours à ceux qui ne sont pas de votre avis que, si vous obtenez la victoire, rien ne pourra plus vous empêcher de pénétrer sur-le-champ jusqu’au centre des États de Tomyris. Indépendamment de ces motifs, ne serait-ce pas une chose aussi insupportable que honteuse pour Cyrus, fils de Cambyse, de reculer devant une femme ?