Histoires (page 71)
XC. Des Phéniciens, ayant perdu leurs vaisseaux dans ce tumulte, accusèrent auprès du roi les Ioniens de trahison, et d’être la cause de leur perte. Les généraux ioniens ne furent pas cependant punis de mort, et les Phéniciens qui les avaient accusés reçurent le salaire qu’ils méritaient. Ils parlaient encore, lorsqu’un vaisseau samothrace fondit sur un vaisseau athénien et le coula à fond. En même temps un vaisseau éginète tomba sur le vaisseau samothrace et le coula aussi à fond ; mais les Samothraces, excellents hommes de trait, chassèrent à coups de javelot les soldats du vaisseau qui avait coulé à fond le leur, et, s’étant jetés dessus, ils s’en rendirent maîtres. Cette action sauva les Ioniens. Témoin de cet exploit, Xerxès se tourna vers les Phéniciens ; et comme il était très-affligé de la perte de la bataille, et qu’il les accusait tous d’en être les auteurs, il leur fit couper la tête, afin que des lâches ne pussent plus calomnier des gens plus braves qu’eux. Assis au pied du mont Ægaléos, qui est vis-à-vis de Salamine, il considérait tout, et, quand il apercevait quelque action remarquable, il s’informait de celui qui l’avait faite, et ses secrétaires écrivaient son nom, celui de son père et de quelle ville il était. Ariaramnès, seigneur perse, qui était ami des Ioniens, et qui se trouvait présent au récit des Phéniciens, contribua beaucoup par ses accusations au malheur de ceux-ci.
XCI. Tandis que ces choses se passaient à l’égard des Phéniciens, les Barbares, mis en fuite, tâchaient de gagner le port de Phalère ; mais les Éginètes, placés dans le détroit, firent des actions mémorables. Dans le trouble et la confusion où se trouvaient les ennemis, les Athéniens détruisaient et les vaisseaux qui leur résistaient et ceux qui fuyaient ; d’un autre côté, les Éginètes ne maltraitaient pas moins ceux qui cherchaient à s’échapper : de sorte que quand un vaisseau s’était tiré des mains des Athéniens, il tombait dans celles des Éginètes.
XCII. Sur ces entrefaites, Thémistocles, qui était à la poursuite des Perses, rencontra Polycrite, fils de Crios d’Égine, qui attaquait un vaisseau sidonien. Celui-ci avait pris le vaisseau éginète envoyé à la découverte près de l’île de Sciathos, que montait Pythès, fils d’Ischénoüs, qui fut criblé de coups en se battant contre les Perses, et que ceux-ci avaient conservé par admiration pour son courage. Ce vaisseau sinodien ayant été pris par Polycrite avec les Perses qui le montaient, Pythès recouvra la liberté et s’en retourna à Égine. Polycrite[31] reconnut aussitôt le vaisseau amiral athénien à la figure dont il était orné, et, appelant à haute voix Thémistocles, il le railla d’une manière sanglante sur l’attachement qu’on reprochait aux Éginètes pour les Mèdes ; et, sans discontinuer de lancer ces traits contre Thémistocles, il attaquait le vaisseau sidonien. Quant aux Barbares qui conservèrent leurs vaisseaux par la fuite, ils se retirèrent au port de Phalère sous la protection de l’armée de terre.
XCIII. Les Éginètes se distinguèrent le plus à cette journée, et, après eux, les Athéniens ; et parmi les Éginètes, Polycrite ; et du côté des Athéniens, Eumènes d’Anagyronte et Aminias de Pallène, qui poursuivit Artémise. S’il eût su que cette princesse était sur ce vaisseau, il n’aurait pas cessé de lui donner chasse qu’il ne l’eût prise, ou bien il aurait été pris lui-même. Tel était l’ordre qu’avaient reçu les capitaines athéniens. On avait même promis une récompense de dix milles drachmes[32] à celui qui la ferait prisonnière, tant les Athéniens étaient indignés qu’une femme fût venue en armes contre eux ; mais elle trouva moyen d’échapper, comme on l’a dit plus haut. Il y eut encore d’autres vaisseaux barbares qui se retirèrent au port de Phalère sans être endommagés.
XCIV. Les Athéniens disent qu’Adimante, général des Corinthiens, saisi de frayeur au premier choc des ennemis, déploya ses voiles et se sauva ; que les Corinthiens, voyant leur vaisseau amiral s’enfuir, se retirèrent aussi ; qu’arrivés près du temple de Minerve Sciras, sur la côte de Salamine, ils rencontrèrent une felouque envoyée par les dieux. On conjecture qu’il y avait là quelque chose de divin, sur ce que celui qui l’envoyait ne parut point, et que cette felouque s’étant approchée des Corinthiens, qui ignoraient ce qui se passait sur la flotte, et étant à la portée de leurs vaisseaux, ceux qui la montaient leur dirent : « Adimante, traître envers les Grecs, tu t’enfuis à la hâte, et cependant ils sont victorieux et remportent tous les avantages qu’ils ont désirés ; » qu’Adimante ne les croyant pas, ceux qui montaient la felouque ajoutèrent, selon les Athéniens, qu’on les retînt pour otages, et qu’on les fît mourir si les alliés n’étaient pas victorieux ; que là-dessus Adimante et les siens virèrent de bord et arrivèrent à la flotte grecque après l’action. Tel est le bruit généralement répandu à Athènes ; mais les Corinthiens, bien loin de convenir de la vérité de ce fait, prétendent s’être signalés des premiers dans le combat naval, et le reste de la Grèce leur rend aussi ce témoignage.
XCV. Aristide, fils de Lysimaque, Athénien, dont j’ai parlé un peu plus haut comme d’un homme de bien, se distingua aussi à cette journée parmi les cris et le tumulte des combattants. Prenant avec lui beaucoup de soldats athéniens pesamment armés qu’il trouva le long du rivage de Salamine, il les fit passer dans la petite île de Psyttalie[33], et tailla en pièces tous les Perses qu’il rencontra[34].
XCVI. Le combat fini, les Grecs remorquèrent à Salamine tous les vaisseaux brisés qu’ils trouvèrent encore subsistants aux environs de cette île, et se disposèrent à une autre action, comptant que le roi livrerait une seconde bataille avec ce qui lui restait de vaisseaux. Cependant le vent d’ouest poussa sur la côte de l’Attique appelée Colias beaucoup de débris de la flotte perse. Ainsi furent accomplis tous les oracles de Bacis et de Musée[35] touchant ce combat naval, de même qu’un autre publié plusieurs années avant ces événements par Lysistrate, devin athénien, concernant les débris de vaisseaux portés sur cette côte. Cet oracle, dont le sens avait jusqu’alors échappé à tous les Grecs, était conçu dans ces termes : « Les femmes de Colias feront griller l’orge avec des rames. » Cela devait arriver après le départ du roi.
XCVII. Aussitôt que Xerxès connut sa défaite[36], craignant que les Grecs ne songeassent d’eux-mêmes ou par le conseil de quelques Ioniens à faire voile vers l’Hellespont pour rompre les ponts, et que, surpris en Europe, il ne fût en danger d’y périr, il pensa à prendre la fuite. Mais, voulant donner le change aux Grecs et à ses troupes, il essaya de joindre Salamine au continent par une chaussée, fit lier ensemble les vaisseaux de charge phéniciens pour tenir lieu de pont et de muraille, et fit tous les préparatifs nécessaires, comme s’il eût eu dessein de donner une autre bataille navale. En le voyant agir de la sorte, on fut persuadé qu’il voulait rester et qu’il se préparait à continuer la guerre ; mais ses desseins ne purent échapper à la sagacité de Mardonius, qui connaissait parfaitement sa manière de penser.
XCVIII. Pendant ces préparatifs, Xerxès dépêcha un courrier en Perse pour y porter la nouvelle de son malheur actuel. Rien de si prompt parmi les mortels que ces courriers. Voici en quoi consiste cette invention[37]. Autant il y a de journées d’un lieu à un autre, autant, dit-on, il y a de postes avec un homme et des chevaux tout prêts, que ni la neige, ni la pluie, ni la chaleur, ni la nuit, n’empêchent de fournir leur carrière avec toute la célérité possible. Le premier courrier remet ses ordres au second, le second au troisième : les ordres passent ainsi de suite de l’un à l’autre, de même que chez les Grecs le flambeau passe de main en main dans les fêtes de Vulcain. Cette course à cheval s’appelle en langue perse angaréion[38].
XCIX. Quand on apprit à Suses, par le premier courrier, que Xerxès était maître d’Athènes, les Perses qui y étaient restés en eurent tant de joie, que toutes les rues furent jonchées de myrthe, qu’on brûla des parfums, et qu’on ne s’occupa que de festins et de plaisirs. La seconde nouvelle les consterna ; ils déchirèrent leurs habits, jetant sans cesse des cris lamentables, et imputant leur malheur à Mardonius. Ils étaient cependant moins affligés de la perte de leurs vaisseaux qu’alarmés pour le roi. Leurs inquiétudes continuèrent tant qu’il fut absent, et ne furent calmées qu’à son retour.
C. De son côté Mardonius, voyant Xerxès très-affligé de la perte de la bataille navale, soupçonna ce prince de songer à s’enfuir d’Athènes. S’occupant ensuite de lui-même, et pensant qu’il serait puni pour lui avoir conseillé de porter la guerre en Grèce, il crut qu’il devait s’exposer à de nouveaux dangers, et qu’il fallait ou qu’il subjuguât ce pays, ou qu’il pérît d’une mort honorable. Tout bouffi d’orgueil, le désir de soumettre la Grèce prévalut dans son esprit. Après y avoir donc réfléchi mûrement, il s’adressa à Xerxès : « Seigneur, lui dit-il, ne vous attristez pas de cette perte, et ne la regardez pas comme un grand malheur. Le succès de cette guerre ne dépend pas de vos vaisseaux, mais de votre cavalerie et de votre infanterie. Ces Grecs, qui s’imaginent que tout est terminé, ne sortiront point de leurs vaisseaux pour s’opposer à vos armes, et ceux du continent n’oseront pas s’essayer contre vous. Ceux qui l’ont fait en ont été punis. Attaquons donc sur-le-champ le Péloponnèse, si telle est votre volonté. Mais si vous voulez suspendre vos coups, suspendons-les ; mais cependant ne vous découragez pas. Les Grecs n’ont plus de ressources, et ne peuvent éviter ni l’esclavage, ni le compte que vous leur demanderez du présent et du passé. Voilà, seigneur, ce que vous avez surtout à faire. Mais, si vous avez résolu de vous en retourner avec votre armée, j’ai cet autre conseil à vous donner. Ne permettez pas, seigneur, que les Perses servent de jouet aux Grecs ; vos affaires n’ont encore rien souffert par la faute des Perses, et vous ne pouvez nous accuser de nous être comportés lâchement en quelque occasion. Si les Phéniciens, les Égyptiens, les Cypriens et les Ciliciens ont mal fait leur devoir, leur faute ne nous regarde pas, et l’on ne doit pas nous l’imputer. Maintenant donc, seigneur, puisque les Perses ne sont point coupables, daignez suivre mon conseil. Si vous avez résolu de ne pas rester ici plus longtemps, retournez dans vos États avec la plus grande partie de votre armée ; mais donnez-moi trois cent mille hommes à mon choix, et je m’engage à faire passer la Grèce sous votre joug. »
CI. Xerxès, sentant à ce discours sa douleur se calmer et la joie renaître dans son âme, répondit à Mardonius qu’après en avoir délibéré avec son conseil, il lui ferait part de ses intentions. Tandis qu’il agitait cette question avec les Perses qu’il avait convoqués, il voulut avoir aussi l’avis d’Artémise, parce qu’il avait reconnu auparavant qu’elle était la seule qui lui eût donné de bons conseils. Il l’envoya donc chercher ; et, lorsqu’elle fut arrivée, il ordonna aux Perses de son conseil et à ses gardes de se retirer, et lui parla en ces termes :
« Mardonius m’exhorte à rester ici et à attaquer le Péloponnèse, en me représentant que les Perses et mon armée de terre ne sont point cause de notre défaite, et qu’ils offrent de m’en donner des preuves. Mais il me conseille d’un autre côté de retourner dans mes États avec mes troupes, et de lui laisser trois cent mille hommes à son choix, avec lesquels il me promet de subjuguer la Grèce. Vous donc, qui m’aviez si sagement détourné de combattre sur mer, dites-moi maintenant lequel de ces deux partis vous me conseillez de prendre. »
CII. « Seigneur, répondit Artémise, il est difficile de vous donner le meilleur conseil ; mais, dans les conjonctures présentes, je suis d’avis que vous retourniez en Perse, et que vous laissiez ici Mardonius avec les troupes qu’il vous demande, puisqu’il le désire, et qu’il s’engage à subjuguer la Grèce. S’il en fait la conquête, et qu’il réussisse dans ses desseins, vous en aurez tout l’honneur, puisque cette conquête sera l’ouvrage de vos esclaves. Si, au contraire, son entreprise n’a pas le succès dont il se flatte, ce ne sera pas un grand malheur, pourvu que vous viviez et que votre maison demeure florissante. En effet, seigneur, tant que vous vivrez et que votre maison subsistera, les Grecs auront de fréquents combats à livrer pour défendre leur liberté. Si Mardonius éprouve quelque revers, ce revers ne sera d’aucune conséquence ; et en faisant périr un de vos esclaves, les Grecs n’auront remporté qu’un faible avantage. Quant à vous, seigneur, vous vous en retournerez après avoir brûlé la ville d’Athènes, comme vous vous l’étiez proposé lorsque vous entreprîtes cette expédition. »
CIII. Cet avis fit d’autant plus de plaisir à Xerxès, qu’il s’accordait avec sa manière de penser. Mais, quand même tout le monde lui aurait conseillé de rester, je crois qu’il ne l’aurait pas fait, tant il était épouvanté ! Après avoir donné de grandes louanges à Artémise, il la renvoya avec quelques-uns de ses fils naturels qui l’avaient suivi dans cette expédition, et qu’elle eut ordre de conduire à Éphèse. Hermotime de Pédases, qui tenait le premier rang parmi les eunuques du roi, les accompagnait pour les garder.
CIV. (Les Pédasiens habitent au-dessus d’Halicarnasse. On dit que lorsqu’ils sont menacés de quelque malheur, eux et leurs voisins, il vient une longue barbe à la prêtresse de Minerve qui est à Pédases, et qu’on a déjà vu ce prodige arriver deux fois.)
CV. Je ne connais personne qui se soit plus cruellement vengé d’une injure que cet Hermotime. Ayant été pris par des ennemis, il fut vendu à Panionius, de l’île de Chios. Cet homme vivait d’un trafic infâme : il achetait de jeunes garçons bien faits, les faisait eunuques, et les menait ensuite à Sardes et à Éphèse, où il les vendait très-cher ; car la fidélité des eunuques les rend, chez les Barbares, plus précieux que les autres hommes. Panionius, qui vivait, dis-je, de ce trafic, fit eunuques un grand nombre de jeunes garçons, et entre autres Hermotime. Cet Hermotime ne fut pas malheureux en tout : conduit de Sardes au roi avec d’autres présents, il parvint avec le temps, auprès de Xerxès à un plus au point de faveur que tous les autres eunuques.
CVI. Tandis que le roi était à Sardes, et qu’il se disposait à marcher avec ses troupes contre Athènes, Hermotime étant allé pour quelque affaire dans l’Atarnée, canton de la Mysie, cultivé par les habitants de Chios, y rencontra Panionius. L’ayant reconnu, il lui témoigna beaucoup d’amitié ; et, commençant par un grand détail de tous les biens qu’il lui avait procurés, il passa ensuite à ceux qu’il promettait de lui faire par reconnaissance, s’il voulait venir avec toute sa famille demeurer chez lui. Panionius, charmé de ces offres, alla chez Hermotime avec sa femme et ses enfants. Quand celui-ci l’eut en sa puissance avec toute sa famille : « Ô de tous les hommes le plus scélérat, lui dit-il, qui gagnes ta vie au plus infâme métier ! quel mal t’avions-nous fait, moi et les miens, à toi ou à quelqu’un des tiens, pour m’avoir privé de mon sexe, et m’avoir réduit à n’être plus rien ? T’étais-tu donc imaginé que les dieux n’auraient aucune connaissance de ton action ? Scélérat ! par un juste jugement ils t’ont attiré par un appât trompeur entre mes mains, afin que tu ne puisses te plaindre de la peine que je vais t’infliger. » Après ces reproches, il se fit amener les quatre enfants de Panionius, et le força de les mutiler lui-même. Panionius, s’y voyant contraint, le fit ; et, cet ordre exécuté, Hermotime obligea les enfants à faire la même opération à leur propre père. C’est ainsi que fut puni Panionius, et qu’Hermotime se vengea.
CVII. Xerxès ayant remis ses enfants à Artémise, afin de les mener à Éphèse, manda Mardonius, et lui ordonna de choisir dans toute son armée les troupes qu’il voudrait garder, et de tâcher de faire répondre ses actions à ses paroles. Telles sont les choses qui se passèrent ce jour-là ; mais, pendant la nuit, les commandants de la flotte partirent de Phalère, par ordre du roi, avec leurs vaisseaux, pour regagner l’Hellespont avec toute la célérité possible, afin de garder les ponts sur lesquels le roi devait passer. Lorsque les Barbares furent près de Zoster[39], ils prirent pour des vaisseaux les petits promontoires qui s’avancent dans la mer. Ils en furent tellement effrayés, qu’ils s’enfuirent en désordre ; mais, ayant enfin reconnu leur erreur, ils se réunirent et continuèrent leur route.
CVIII. Quand le jour parut, les Grecs, voyant l’armée de terre des Perses au même endroit, crurent que leurs vaisseaux étaient aussi à Phalère, et, s’imaginant qu’ils leur livreraient un autre combat naval, ils se disposèrent à se défendre ; mais lorsqu’ils eurent appris le départ de la flotte, ils résolurent sur-le-champ de la poursuivre. Ils le firent jusqu’à Andros ; mais, ne pouvant l’apercevoir, ils abordèrent à cette île, où ils tinrent conseil. Thémistocles conseilla de poursuivre l’ennemi à travers la mer Égée, et d’aller droit à l’Hellespont pour rompre les ponts. Eurybiades fut d’un avis contraire. Il représenta qu’en rompant les ponts on attirerait sur la Grèce le plus grand de tous les malheurs ; que, si le roi était intercepté et forcé de rester en Europe, il ne se tiendrait pas en repos, parce que, s’il s’y tenait, il ne pourrait ni réussir dans ses projets, ni retourner en Asie, et qu’il faudrait que son armée pérît de faim ; que si au contraire il tentait quelque entreprise, et s’y attachait fortement, toutes les nations et toutes les villes de l’Europe se joindraient à lui de gré ou de force ; enfin que la récolte annuelle des Grecs lui fournirait toujours des vivres. Il ajouta qu’il croyait que le roi, après la perte d’une bataille navale, ne resterait point en Europe ; qu’il fallait donc le laisser fuir jusqu’à ce qu’il fût arrivé dans ses États, et qu’alors on pourrait l’y attaquer, et qu’il les y exhortait. Cet avis fut approuvé par le reste des généraux péloponnésiens.
CIX. Thémistocles, ayant reconnu qu’il ne persuaderait pas, du moins à la plupart des alliés, de faire voile vers l’Hellespont, changea de sentiment, et s’adressant aux Athéniens, qui, étant surtout indignés de ce qu’on laissait échapper l’ennemi, voulaient, après en avoir délibéré en leur particulier, aller dans l’Hellespont quand même les alliés refuseraient de les suivre ; s’adressant, dis-je, aux Athéniens, il leur tint ce discours : « Je me suis déjà trouvé en de pareilles occasions, et j’ai plus souvent encore ouï dire que des troupes vaincues et réduites au désespoir avaient repris cœur, et que dans une nouvelle action elles avaient rétabli leurs affaires. Ainsi, Athéniens, puisque nous avons, nous et les Grecs, dissipé, contre notre attente, cette effroyable nuée de Barbares, ne poursuivons point un ennemi qui fuit. Ce n’est point à nos forces que nous devons cette victoire, mais aux dieux et aux héros ; ils ont été jaloux qu’un seul homme, qu’un impie, qu’un scélérat qui, sans mettre de distinction entre le sacré et le profane, a brûlé les temples des dieux et renversé leurs statues ; qui a fait aussi fustiger la mer, et lui a donné des fers ; ils ont, dis-je, été jaloux que cet homme eût lui seul l’empire de l’Asie et de l’Europe : mais, puisque nous sommes à présent dans une position heureuse, restons en Grèce, et occupons-nous de nous-mêmes et de nos familles. Le Barbare est entièrement chassé ; que chacun rétablisse sa maison et s’applique avec ardeur à ensemencer ses terres. Au retour du printemps, nous irons dans l’Hellespont et en Ionie. » Thémistocles parlait ainsi dans la vue de se ménager l’amitié du roi, et de se procurer un asile en cas que les Athéniens lui suscitassent dans la suite quelque fâcheuse affaire ; ce qui ne manqua pas d’arriver.
CX. Ce discours trompeur persuada les Athéniens. Ils étaient en effet d’autant plus disposés à croire Thémistocles, qu’il s’était fait auparavant la réputation d’un homme sage, et que, dans l’occasion présente, il avait donné par ses bons conseils des preuves de sa prudence. Les Athéniens n’eurent pas plutôt approuvé son avis, qu’il fit partir sur un esquif des gens de confiance et incapables de révéler ce qu’il leur avait ordonné de dire au roi, quand même on les aurait mis à la torture. L’esclave Sicinnus fut encore de ce nombre. Lorsqu’ils furent arrivés sur les côtes de l’Attique, Sicinnus laissa les autres dans l’esquif, et se rendit auprès de Xerxès. « Thémistocles, fils de Néoclès, lui dit-il, général des Athéniens, le plus brave et le plus sage de tous les alliés, m’a envoyé vous dire que, par zèle pour votre service, il a retenu les Grecs qui voulaient poursuivre votre flotte et rompre les ponts de l’Hellespont. Vous pouvez donc maintenant vous retirer tranquillement. » Cet ordre exécuté, ils s’en retournèrent.
CXI. Les Grecs, ayant résolu de ne pas poursuivre plus loin la flotte des Barbares, et de ne point rompre les ponts de l’Hellespont, assiégèrent Andros dans le dessein de la détruire. Ces insulaires refusèrent les premiers à Thémistocles l’argent qu’il exigeait d’eux. Comme ce général alléguait qu’ils ne pouvaient se dispenser d’accorder cet argent à deux grandes divinités, la Persuasion et la Nécessité, dont les Athéniens étaient accompagnés, ils lui répondirent qu’Athènes, protégée par deux divinités favorables, était avec raison grande, riche et florissante ; que le territoire d’Andros était très-mauvais ; que deux divinités pernicieuses, la Pauvreté et l’Impuissance, se plaisaient dans leur île, et ne la quittaient jamais ; qu’étant au pouvoir de ces deux divinités, ils ne pouvaient donner d’argent, et que jamais la puissance d’Athènes ne serait plus forte que leur impuissance. Sur cette réponse et leur refus, on les assiégea.
CXII. Avide d’argent, Thémistocles ne cessait d’en amasser. Il en envoya demander aux autres insulaires par les mêmes députés, qui leur tinrent le même langage qu’à ceux d’Andros, et les menacèrent, en cas de refus, de les assiéger avec l’armée grecque, et de les détruire entièrement. Il tira par cette voie de grandes sommes des Carystiens et des Pariens, qui les envoyèrent dans la crainte d’être traités comme Andros, dont ils avaient appris qu’on formait le siége à cause de son attachement aux Mèdes, et parce qu’ils savaient que Thémistocles jouissait auprès des généraux du plus grand crédit. J’ignore si quelques autres îles en donnèrent aussi. Je croirais volontiers qu’il y en eut d’autres, et que celles-là ne furent pas les seules. Le malheur des Carystiens ne fut pas pour cela différé. Quant aux Pariens, ils apaisèrent Thémistocles avec de l’argent, et l’armée n’alla pas chez eux. Ce fut ainsi que Thémistocles, à l’insu des autres généraux, tira beaucoup d’argent des insulaires, à commencer par ceux d’Andros.
CXIII. L’armée de terre, ayant séjourné quelques jours dans l’Attique après le combat naval, prit avec Xerxès la route de la Béotie et le même chemin qu’elle avait tenu en venant. Mardonius avait jugé à propos d’accompagner le roi, parce que la saison n’était plus propre aux opérations de la guerre, et qu’il croyait plus avantageux de passer l’hiver en Thessalie, et d’attaquer ensuite le Péloponnèse au commencement du printemps. Lorsqu’on fut arrivé en Thessalie, Mardonius choisit d’abord tous les Perses qu’on appelle Immortels, excepté Hydarnes, leur commandant, qui ne voulut point abandonner le roi. Il prit ensuite parmi les autres Perses les cuirassiers et le corps de mille chevaux, auxquels il joignit toutes les troupes mèdes, saces, bactriennes et indiennes, tant infanterie que cavalerie. Quant au reste des alliés, il ne fit choix que d’un petit nombre, et ne prit que les beaux hommes et ceux qui avaient fait de belles actions et dont la valeur lui était connue. Il choisit aussi la plus grande partie des Perses, ceux surtout qui portaient des colliers et des bracelets, et ensuite les Mèdes. Ceux-ci étaient égaux en nombre aux Perses, mais inférieurs du côté de la force. Toutes ces troupes réunies faisaient trois cent mille hommes, y compris la cavalerie.
CXIV. Pendant que Mardonius était occupé du choix de l’armée et que Xerxès était aux environs de la Thessalie, il vint aux Lacédémoniens un oracle de Delphes qui leur ordonnait de demander à Xerxès justice de la mort de Léonidas, et d’accepter comme un augure la réponse qu’il leur ferait. Aussitôt les Spartiates dépêchèrent un héraut, qui fit tant de diligence, qu’il rencontra encore toute l’armée en Thessalie avec Xerxès. Ce prince lui ayant donné audience : « Roi des Perses, lui dit-il, les Lacédémoniens et les Héraclides de Sparte vous demandent justice de la mort de leur roi, qui a été tué par vous en combattant pour la défense de la Grèce. » À ces mots, Xerxès se mit à rire ; et après avoir été longtemps sans répondre : « Voilà, dit-il en montrant Mardonius, qui était présent, voilà celui qui la leur fera comme il convient. » Le héraut accepta l’augure et se retira.
CXV. Xerxès, laissant Mardonius en Thessalie, se hâta de gagner l’Hellespont. Il arriva en quarante-cinq jours au passage du détroit, n’ayant, pour ainsi dire, avec lui qu’une très-petite partie de son armée. Cependant partout où passaient ces troupes, elles enlevaient les grains, et, à leur défaut, elles se nourrissaient de l’herbe des campagnes, de l’écorce et des feuilles des arbres sauvages et cultivés, et ne laissaient rien, tant la faim était pressante. La peste et la dyssenterie qui survinrent en firent périr beaucoup en route. Xerxès laissait les malades dans toutes les villes qu’il traversait, ordonnant aux magistrats de les nourrir et d’en prendre soin. Il y en eut quelques-uns qui restèrent en Thessalie, d’autres à Siris en Pæonie et en Macédoine. En allant en Grèce, Xerxès avait laissé dans la Macédoine le char sacré de Jupiter ; il ne le retrouva plus : les Pæoniens l’avaient donné aux Thraces ; et, quand il le redemanda, ils lui répondirent que les cavales de ce char avaient été enlevées dans les pâturages par les peuples de la Thrace supérieure, qui habitaient vers les sources du Strymon.
CXVI. Ce fut dans ce pays que le roi des Bisaltes et de la Crestonique, Thrace de nation, fit une action bien atroce. Après avoir déclaré qu’il ne se soumettrait jamais volontairement à Xerxès, il se retira sur le mont Rhodope, et défendit à ses fils de porter les armes contre la Grèce. Soit mépris de ses ordres, soit envie de voir la guerre, ils accompagnèrent l’armée ; mais, étant revenus tous six sains et saufs de cette expédition, leur père leur fit arracher les yeux, et les punit ainsi de leur désobéissance.
CXVII. Les Perses partirent de la Thrace, et, dès qu’ils furent arrivés au détroit, ils se pressèrent de traverser l’Hellespont sur leurs vaisseaux pour gagner Abydos ; parce que les ponts de bateaux ne subsistaient plus, la tempête les ayant rompus. Ils firent quelque séjour en ces lieux, et, y ayant trouvé des vivres en plus grande abondance que dans leur marche, ils mangèrent avec excès, ce qui, joint au changement d’eau, fit périr une grande partie de ce qui restait de cette armée. Les autres arrivèrent à Sardes avec Xerxès.
CXVIII. On raconte aussi de la manière suivante la retraite de ce prince. Étant arrivé à Éion, sur le Strymon, après son départ d’Athènes, il ne continua plus sa route par terre ; mais, laissant à Hydarnes le soin de conduire son armée sur les bords de l’Hellespont, il monta sur un vaisseau phénicien qui le transporta en Asie. Pendant qu’il voguait, il s’éleva du Strymon un vent impétueux qui, soulevant les flots, rendit la tempête d’autant plus dangereuse qu’il y avait jusque sur les ponts un très-grand nombre de Perses qui s’étaient embarqués avec Xerxès, et qui surchargeaient le vaisseau. Le roi, effrayé, cria au pilote s’il y avait quelque espérance de salut. « Aucune, seigneur, lui répondit-il, si l’on n’allège le vaisseau d’une grande partie de ses défenseurs. » On ajoute que sur cette réponse Xerxès s’adressa aux Perses : « C’est à vous maintenant à montrer l’intérêt que vous prenez à votre roi ; ma vie dépend de vous. » Il dit, et les Perses, s’étant prosternés, se jetèrent dans la mer. Le vaisseau allégé, le roi arriva sain et sauf en Asie. On dit que, aussitôt après qu’il eut débarqué, il donna une couronne d’or au pilote pour avoir sauvé la vie au roi, mais qu’il lui fit couper la tête pour avoir causé la perte d’un grand nombre de Perses.