Histoires (page 72)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CXIX. Cette autre manière de raconter la retraite de Xerxès ne me paraît nullement croyable par bien des raisons, et surtout à cause du malheur des Perses. En effet, si le pilote a dit véritablement au roi qu’il fallait alléger le vaisseau, je suis persuadé que de mille personnes il n’y en a pas une qui ne convînt que le roi aurait fait descendre à fond de cale ceux qui étaient sur les ponts, d’autant plus qu’ils étaient Perses et des premiers de sa cour, et qu’il aurait plutôt fait jeter dans la mer autant de rameurs phéniciens qu’il y avait de Perses. Mais, comme je l’ai dit plus haut, Xerxès retourna par terre en Asie avec le reste de son armée.

CXX. En voici une forte preuve. Il est certain qu’en s’en retournant il passa par Abdère, où il se lia d’amitié avec les Abdérites, et qu’il leur fit présent d’un cimeterre d’or et d’une tiare tissue en or. Ce fut en cette ville, au rapport des mêmes Abdérites, que Xerxès détacha sa ceinture pour la première fois depuis son départ d’Athènes, comme étant alors délivré de toute crainte. Mais cette circonstance ne me paraît point croyable. Or Abdère est plutôt vers l’Hellespont que vers le Strymon et la ville d’Éion, où l’on dit qu’il s’embarqua.

CXXI. Les Grecs, ne pouvant prendre Andros, tournèrent leurs armes contre Caryste, et, après avoir ravagé son territoire, ils revinrent à Salamine. On commença par mettre de côté les prémices du butin pour les dieux, et entre autres trois vaisseaux phéniciens. Ils en envoyèrent un à l’isthme pour y être consacré aux dieux, on l’y voyait encore de mon temps ; un autre à Sunium, et le troisième fut dédié à Ajax dans l’île de Salamine. On partagea ensuite le butin, et l’on en envoya les prémices à Delphes. On en fit une statue de douze coudées de haut, tenant à la main un éperon de vaisseau. On la plaça au même endroit où est la statue d’or d’Alexandre, roi de Macédoine.

CXXII. Ces prémices envoyées à Delphes, les Grecs demandèrent au dieu, au nom de tous les confédérés, s’il avait reçu des prémices complètes et qui lui fussent agréables. Le dieu répondit qu’il en avait reçu de tous les Grecs, excepté des Éginètes, dont il exigeait un présent, parce qu’ils s’étaient plus distingués que les autres au combat naval de Salamine. Sur cette réponse, les Éginètes lui consacrèrent trois étoiles d’or, qui sont sur un mât d’airain à l’angle, fort près du cratère de Crésus.

CXXIII. Le butin partagé, les Grecs firent voile vers l’isthme pour donner le prix de la valeur à celui d’entre eux qui s’était le plus distingué dans cette guerre. Lorsqu’ils y furent arrivés, les généraux se partagèrent les ballottes auprès de l’autel de Neptune, afin de donner leurs suffrages à ceux qu’ils croiraient dignes du premier et du second prix. Chacun pensant s’être plus distingué que les autres se donna la première voix ; mais, pour le second prix, la plupart l’adjugèrent d’un commun accord à Thémistocles. Les généraux n’eurent par ce moyen qu’un seul suffrage chacun, et Thémistocles eut la très-grande pluralité pour le second prix.

CXXIV. Quoique l’envie eût empêché les Grecs de porter un jugement, et que chacun, en retournant dans sa patrie, eût laissé la chose indécise, Thémistocles n’en fut pas moins célébré, et n’en passa pas moins dans toute la Grèce pour le plus prudent des Grecs. Comme ceux avec qui il avait combattu à Salamine ne lui avaient pas rendu les honneurs qu’il méritait par sa victoire, il se rendit à Lacédémone aussitôt après le départ des alliés pour y recevoir les marques de distinction qui lui étaient dues. Les Lacédémoniens le reçurent magnifiquement et de la manière la plus honorable. Ils donnèrent, il est vrai, à Eurybiades une couronne d’olivier pour prix de la valeur ; mais ils adjugèrent à Thémistocles celui de la prudence et de l’habileté, et le couronnèrent aussi d’olivier. Ils lui firent, outre cela, présent du plus beau char qu’il y eût à Sparte, et, après lui avoir donné de grandes louanges, trois cents Spartiates d’élite, qu’on appelle les chevaliers, l’escortèrent, à son retour, jusqu’aux frontières de Tégée[40]. De tous les hommes que nous connaissions, c’est le seul que les Spartiates aient reconduit.

CXXV. Lorsque Thémistocles fut de retour de Lacédémone à Athènes, Timodème d’Aphidnes, qui n’était guère connu que par la haine qu’il lui portait et la rage jalouse dont il était animé contre lui, lui reprochait son voyage de Sparte, en lui disant que les Lacédémoniens ne lui avaient point rendu des honneurs à cause de son propre mérite, mais par égard pour la ville d’Athènes. Comme il répétait sans cesse ce reproche : « Vous avez raison, lui dit-il ; si j’étais Belbinite, je n’aurais pas reçu tant d’honneurs des Spartiates, et jamais ils ne vous en feraient autant, quand même vous seriez Athénien. » Mais en voilà assez là-dessus.

CXXVI. Pendant ce temps-là, Artabaze, fils de Pharnace, qui depuis longtemps s’était fait une grande réputation parmi les Perses, et qui en acquit encore davantage à la bataille de Platées, accompagna le roi jusqu’au passage de l’Hellespont avec soixante mille hommes de l’armée que Mardonius avait choisie. Xerxès étant passé en Asie, et Artabaze se trouvant à son retour aux environs de la presqu’île de Pallène ; comme Mardonius, qui avait pris son quartier d’hiver dans la Thessalie et dans la Macédoine, ne le pressait pas de venir le rejoindre, il crut que le hasard l’ayant conduit près des Potidéates, il devait les remettre sous le joug des Perses, qu’ils avaient secoué. Ces peuples s’étaient ouvertement révoltés contre les Barbares aussitôt après le départ du roi et la fuite de l’armée navale des Perses, et leur exemple avait été suivi du reste des habitants de la presqu’île de Pallène.

CXXVII. Artabaze assiégea alors Potidée, et, soupçonnant les Olynthiens de vouloir se révolter contre le roi, il les assiégea aussi. Leur ville était en ce temps-là occupée par les Bottiéens, qui avaient été chassés du golfe de Therme par les Macédoniens. Artabaze ayant pris cette ville, en fit égorger les habitants dans un marais[41] où on les conduisit. Il y mit ensuite des habitants de la Chalcidique, et en confia le gouvernement à Critobule de Torone. Ce fut ainsi que les Chalcidiens devinrent les maîtres d’Olynthe.

CXXVIII. Après la prise de cette place, Artabaze s’occupa sérieusement du siége de Potidée. Tandis qu’il le pressait avec ardeur, Timoxène, stratége (premier magistrat) des Scionéens, convint avec lui de lui livrer cette ville. On ne sait pas quelle fut l’origine de leur correspondance et je n’en puis rien dire ; mais enfin voici ce qui arriva. Toutes les fois que Timoxène et Artabaze voulaient s’écrire, ils attachaient la lettre à une flèche, et l’entortillaient autour de son entaille, de façon qu’elle lui servît d’ailes ; on tirait ensuite cette flèche dans l’endroit convenu. La trahison de Timoxène fut ainsi reconnue : Artabaze voulant tirer dans l’endroit convenu, la flèche s’écarta du but, et frappa à l’épaule un homme de Potidée. Aussitôt accourut beaucoup de monde à l’entour du blessé, comme il arrive ordinairement dans ces sortes d’occasions. On prit sur-le-champ la flèche ; et quand on eut reconnu qu’il y avait une lettre, on la porta aux stratéges assemblés avec ceux des alliés du reste des Palléniens. La lecture de cette lettre ayant fait connaître l’auteur de la trahison, les stratéges furent d’avis de ne point accuser Timoxène de trahison, par égard pour la ville de Scioné, de crainte qu’à l’avenir les Scionéens ne fussent considérés comme des traîtres. Ainsi fut découverte la conspiration de Timoxène.

CXXIX. Il y avait déjà trois mois qu’Artabaze assiégeait Potidée lorsqu’il arriva un reflux considérable, et qui dura fort longtemps. Les Barbares, voyant que le lieu occupé auparavant par la mer n’était plus qu’une lagune, se mirent en route pour entrer dans la Pallène. Ils avaient déjà fait les deux cinquièmes du chemin, et il leur en restait encore trois pour y arriver, lorsqu’il survint un flux si considérable, qu’au rapport des habitants on n’en a jamais vu de pareil en ce pays, quoiqu’ils y soient fréquents. Ceux qui ne savaient pas nager périrent dans les eaux, et ceux qui savaient nager furent massacrés par les Potidéates, qui les poursuivirent dans des bateaux. Les Potidéates attribuent ce flux considérable et cette perte des Perses à Neptune, qui fit ainsi périr dans les eaux ceux d’entre les Perses qui avaient profané son temple et insulté sa statue qu’on voyait dans le faubourg. Ce sentiment des Potidéates me paraît très-juste. Artabaze alla rejoindre Mardonius en Thessalie avec les débris de cette armée. Tel fut le sort des troupes qui avaient accompagné le roi dans sa retraite.

CXXX. Le reste de l’armée navale de Xerxès étant arrivé en Asie après s’être sauvé de Salamine, et ayant transporté le roi et ses troupes de la Chersonèse à Abydos, alla passer l’hiver à Cyme. Cette flotte se rassembla ensuite, dès le commencement du printemps, à Samos, où quelques-uns de ses vaisseaux avaient aussi passé l’hiver. La plupart des troupes qu’elle avait à bord étaient perses et mèdes. Il leur était venu deux généraux, Mardontès, fils de Bagée, et Artayntès, fils d’Artachée, qui s’était associé son neveu Ithamitrès, et avait partagé avec lui le commandement. Comme les Perses avaient reçu un échec considérable à la bataille de Salamine, ils n’avancèrent pas plus loin vers l’occident, et personne ne les y contraignit. Ils avaient encore trois cents vaisseaux, y compris ceux des Ioniens, avec lesquels ils se tinrent à Samos pour garder l’Ionie, et l’empêcher de se révolter. Bien loin de s’attendre à voir les Grecs venir en Ionie, ils croyaient qu’ils se contenteraient de défendre leur propre pays ; et cette conjecture leur paraissait d’autant mieux fondée qu’au lieu de les poursuivre dans leur fuite, après la bataille de Salamine, les Grecs s’étaient trouvés très-heureux de se retirer. Les Perses étaient persuadés en eux-mêmes qu’ils avaient été complètement battus sur mer ; mais ils s’attendaient que sur terre Mardonius aurait avec ses troupes de très-grands avantages. Tandis qu’ils étaient à Samos, et qu’ils délibéraient entre eux sur les moyens de nuire à leurs ennemis, ils étaient attentifs aux démarches de Mardonius, afin de voir quel en serait l’événement.

CXXXI. Le retour du printemps et la présence de Mardonius, qui était alors en Thessalie, réveillèrent les Grecs. Leur armée de terre ne s’assemblait point encore ; mais leur flotte, consistant en cent dix vaisseaux, était déjà partie pour Égine ; Léotychides la commandait. Ce prince comptait parmi ses ancêtres, en remontant en ligne directe, Ménarès, Agésilas, Hippocratides, Léotychides, Anaxilas, Archidamus, Anaxandrides, Théopompe, Nicandre, Charillus, Eunomus, Polydectes, Prytanis, Euryphon, Proclès, Aristodémus, Aristomachus, Cléodæus, fils d’Hyllus et petit-fils d’Hercule. Il était de la seconde maison royale, et tous ses ancêtres, excepté les sept que j’ai nommés les premiers après Léotychides, avaient été rois de Sparte. Quant aux Athéniens, ils étaient commandés par Xanthippe, fils d’Ariphron.

CXXXII. Lorsque tous les vaisseaux furent arrivés à Égine, les ambassadeurs des Ioniens, parmi lesquels était Hérodote, fils de Basilides, vinrent y trouver les Grecs. C’étaient les mêmes qui, peu de temps auparavant, avaient été à Sparte prier les Lacédemoniens de rendre la liberté à l’Ionie. Ils étaient d’abord sept, et avaient conjuré entre eux la mort de Strattis, tyran de Chios. Mais ayant été découverts par un de leurs complices, les six autres s’étaient retirés secrètement de Chios à Sparte ; et, dans ce temps-là, ils s’étaient rendus à Égine pour engager les Grecs à faire voile en Ionie. Mais ils eurent bien de la peine à les mener jusqu’à Délos. Tout ce qui était au delà de cette île effrayait les Grecs, parce qu’ils avaient peu de connaissance de ces pays, et parce qu’ils s’étaient imaginé qu’ils étaient pleins de troupes. Samos même leur paraissait aussi éloignée que les colonnes d’Hercule. Ainsi les Barbares effrayés n’osèrent pas avancer vers l’occident au delà de Samos ; et les Grecs, de leur côté, malgré les prières de ceux de Chios, n’allèrent point vers l’orient plus loin que Délos. La crainte les empêchait de franchir de part et d’autre l’espace qui les séparait.

CXXXIII. Tandis que les Grecs allaient à Délos, Mardonius, qui avait passé l’hiver en Thessalie, se mit en marche. À son départ, il envoya aux oracles un Européen, nommé Mys, avec ordre d’aller partout autant qu’il lui serait possible pour consulter les dieux. Je ne puis dire ce que Mardonius voulait apprendre des oracles, et les ordres qu’il avait donnés à son député, personne n’en ayant connaissance ; mais je pense qu’il les envoya consulter seulement sur les affaires présentes.

CXXXIV. Il est certain que Mys vint à Lébadie ; qu’ayant gagné avec de l’argent un homme du pays, il descendit dans l’antre de Trophonius[42], qu’il alla à l’oracle d’Abes[43] en Phocide ; qu’il vint ensuite à Thèbes, et que dès qu’il y fut arrivé il consulta Apollon Isménien par la flamme des victimes, comme cela se pratique aussi à Olympie, et avec de l’argent il obtint d’un étranger, et non d’un Thébain, la permission d’aller dormir dans le temple d’Amphiaraüs, où il n’est permis à aucun citoyen de Thèbes de consulter l’oracle, par la raison suivante : Amphiaraüs ayant ordonné aux Thébains par des oracles de le choisir pour leur devin ou pour leur allié, ils préférèrent de l’avoir pour allié ; les citoyens de Thèbes ne peuvent, par cette raison, coucher dans le temple d’Amphiaraüs.

CXXXV. Les Thébains racontent une merveille très-grande à mon avis. Mys, ayant parcouru tous les oracles, visita aussi le temple d’Apollon surnommé Ptoüs[44]. Ce temple, qui s’appelle le Ptoon, appartient aux Thébains, et est situé au-dessus du lac Copaïs, au pied d’une montagne, près de la ville d’Acræphia. Mys étant arrivé à ce temple, trois citoyens choisis par la république l’y suivirent pour mettre par écrit la réponse de l’oracle. Aussitôt l’archiprêtresse lui répondit en langue barbare. Les Thébains dont il était accompagné furent étonnés de lui entendre parler une langue différente de la grecque. Comme ils étaient embarrassés sur ce qu’ils feraient dans les circonstances présentes, Mys leur arracha les tablettes qu’ils avaient entre les mains, et y ayant écrit la réponse que lui avait dictée le prophète, et qui était, à ce qu’on dit, en carien, il s’en retourna en Thessalie.

CXXXVI. Mardonius, ayant lu les réponses des oracles, envoya en ambassade à Athènes Alexandre de Macédoine, fils d’Amyntas. Il choisit ce prince parce qu’il avait avec les Perses de l’affinité, sa sœur Gygée, fille d’Amyntas, ayant épousé un Perse nommé Bubarès, dont elle avait un fils qui s’appelait Amyntas, du nom de son aïeul maternel. Cet Amyntas était alors en Asie, et le roi lui avait donné Alabandes, ville considérable de Phrygie. Mardonius envoya aussi Alexandre, parce qu’il avait appris qu’il était uni avec les Athéniens par les droits de l’hospitalité, et qu’ils le regardaient comme leur bienfaiteur. Il s’imaginait que, par ce moyen, il se concilierait surtout les Athéniens, dont il entendait parler comme d’un peuple nombreux et vaillant, et qu’il savait avoir le plus contribué à la défaite des Perses sur mer. Il se flattait que s’ils se joignaient à lui, il se rendrait aisément maître de la mer ; ce qui serait certainement arrivé. Comme il se croyait beaucoup plus fort que les Grecs par terre, il comptait alors avoir sur eux une grande supériorité. Peut-être aussi les oracles qu’il avait consultés lui conseillaient-ils de faire alliance avec les Athéniens, et ce fut peut-être cette raison qui l’engagea à leur députer Alexandre.

CXXXVII. Alexandre descendait au septième degré de Perdiccas, qui s’empara de la couronne de Macédoine, ainsi que je vais le dire. Gavanes, Aéropus et Perdiccas, tous frères et descendants de Téménus[45], s’enfuirent d’Argos en Illyrie, et, passant de là dans la haute Macédoine, ils arrivèrent à la ville de Lébæa, où ils s’engagèrent au service du roi pour un certain prix[46]. L’un menait paître les chevaux, l’autre les bœufs, et Perdiccas, le plus jeune, gardait le menu bétail : car, autrefois, non-seulement les républiques, mais encore les monarchies n’étaient pas riches en argent. La reine elle-même leur préparait à manger. Toutes les fois que cuisait le pain du jeune Perdiccas son domestique, il devenait plus gros de moitié. La même chose arrivant toujours, elle en avertit son mari. Là-dessus il vint sur-le-champ à ce prince en la pensée que c’était un prodige, et qu’il présageait quelque chose de grand. Il manda les trois frères et leur commanda de sortir de ses terres. Ils répondirent au roi qu’il était juste qu’ils reçussent auparavant leur salaire. À ce mot de salaire, il leur dit, en homme à qui les dieux avaient troublé la raison : « Je vous donne ce soleil (le soleil entrait alors dans la maison par l’ouverture de la cheminée[47]) ; ce salaire est digne de vous. » À ces paroles, les deux aînés, Gavanes et Aéropus, demeurèrent interdits ; mais le plus jeune répondit au roi : « Seigneur, nous acceptons l’augure que vous nous donnez. » Prenant ensuite son couteau, il traça sur l’aire de la salle une ligne autour de l’espace qu’éclairait le soleil, et, après avoir reçu par trois fois ses rayons dans son sein, il s’en alla avec ses deux frères.

CXXXVIII. Ils étaient à peine partis, qu’un des assesseurs du roi l’instruisit de ce que pourrait faire le plus jeune des trois frères, et des vues qu’il avait sans doute en acceptant ce qu’il lui avait donné. Ce prince irrité envoya après eux des cavaliers pour les tuer. Il y a dans ce pays un fleuve auquel les descendants de ces hommes d’Argos offrent des sacrifices comme à leur libérateur. Lorsque les Téménides l’eurent traversé, il grossit tellement, que les cavaliers ne purent le passer. Arrivés dans un autre canton de la Macédoine, les trois frères établirent leur demeure près des jardins qu’on dit avoir appartenu à Midas, fils de Gordius, où viennent d’elles-mêmes, et sans culture, des roses à soixante pétales, dont l’odeur est plus agréable que celles qui croissent ailleurs. Ce fut aussi dans ces jardins que le Silène fut pris, comme le rapportent les Macédoniens. Le mont Bermion, inaccessible en hiver, est au-dessus de ces jardins. Lorsque les Téménides se furent emparés de ce canton, ils en sortirent pour subjuguer le reste de la Macédoine.

CXXXIX. Alexandre descendait de ce Perdiccas de la manière suivante. Il était fils d’Amyntas, Amyntas d’Alcétas, Alcétas d’Aéropus, Aéropus de Philippe, Philippe d’Argæus, et celui-ci de Perdiccas, qui avait conquis ce royaume. Telle était la généalogie d’Alexandre, fils d’Amyntas.

CXL. Alexandre étant arrivé à Athènes, où Mardonius l’avait député, adressa ce discours au peuple : « Athéniens, Mardonius vous dit par ma bouche : Il m’est venu un message de la part du roi, conçu en ces termes :

» Je pardonne aux Athéniens toutes leurs fautes. Exécutez donc mes ordres, Mardonius, rendez-leur leur pays ; qu’ils en choisissent encore un autre à leur gré ; qu’ils vivent selon leurs lois ; et s’ils veulent faire alliance avec moi, relevez tous les temples que je leur ai brûlés.

» Ces ordres m’ayant été envoyés, je suis tenu de les exécuter, à moins que de votre côté vous n’y mettiez obstacle. Je vous adresse maintenant la parole en mon nom. Quelle est donc votre folie de vouloir faire la guerre au roi ? vous ne le vaincrez jamais, et vous ne pourrez pas toujours lui résister. Les grandes actions de Xerxès et la multitude de ses troupes vous sont connues ; vous avez entendu parler de mes forces ; quand même vous auriez l’avantage sur moi, quand même vous remporteriez la victoire, ce dont vous ne pouvez vous flatter, du moins si vous êtes sages, il nous viendra d’autres armées encore plus fortes. Ne vous exposez pas, en vous égalant au roi, à être privés de votre patrie, et à courir perpétuellement le risque de la vie même. Rentrez donc en grâce avec Xerxès ; profitez de l’occasion ; jamais il ne s’en présentera où vous puissiez le faire à des conditions plus honorables. Le roi vous en presse, soyez libres, et contractez avec nous une alliance sincère, sans fraude ni tromperie.

» Voilà, Athéniens, ce que Mardonius m’a commandé de vous dire : quant à moi, je ne vous parlerai pas de ma bienveillance pour vous ; je n’ai pas attendu jusqu’au moment présent à la faire connaître : suivez, je vous en conjure, les conseils de Mardonius. Vous n’êtes pas en état de soutenir la guerre jusqu’au bout contre Xerxès. Si je vous avais vus assez puissants pour lui résister, je ne serais pas venu ici avec les propositions que je vous apporte de sa part. La puissance du roi est immense et plus qu’humaine. Si vous n’acceptez pas sur-le-champ l’alliance que vous offrent les Perses à des conditions si avantageuses, je crains d’autant plus pour vous, que de tous les confédérés vous êtes les plus exposés, et que vous trouvant enclavés au milieu des ennemis, et votre pays entre deux armées, vous êtes toujours les seuls sur qui tombe la perte. Ces offres sont d’un prix inestimable. Ne les rejetez donc pas, et cela d’autant plus que vous êtes les seuls à qui le grand roi veuille pardonner, et les seuls dont il recherche l’alliance. » Ainsi parla Alexandre.

CXLI. Les Lacédémoniens ayant appris que ce prince venait à Athènes pour engager les Athéniens à traiter avec le roi, se rappelèrent que les oracles avaient prédit qu’ils seraient nécessairement chassés du Péloponnèse avec le reste des Doriens par les Mèdes unis aux Athéniens. Craignant donc qu’ils n’acceptassent cette alliance, ils résolurent de leur envoyer sur-le-champ une députation. Les ambassadeurs de Lacédémone se trouvèrent à l’assemblée du peuple. Les Athéniens l’avaient différée, parce qu’ils étaient persuadés que les Lacédémoniens apprendraient qu’on était venu négocier avec eux de la part du Barbare, et que sur cette nouvelle ils se hâteraient de faire partir des députés. Ils avaient donc différé l’assemblée du peuple de dessein prémédité, afin de faire connaître leurs dispositions aux Lacédémoniens.

CXLII. Dès qu’Alexandre eut cessé de parler, les ambassadeurs de Sparte prirent la parole. « Les Lacédémoniens, dirent-ils, nous ont députés pour vous prier de ne rien entreprendre au préjudice de la Grèce, et de ne point prêter l’oreille aux propositions du roi. Une pareille alliance serait injuste et plus flétrissante encore pour vous que pour le reste des Grecs, et cela pour plusieurs raisons. Vous avez allumé contre notre gré la guerre présente ; et quoique dans l’origine elle ne regardât que vous, elle gagne maintenant la Grèce entière. Ne serait-il pas odieux qu’étant originairement les auteurs de tous ces troubles, vous contribuiez à rendre la Grèce esclave, vous surtout qui, dès les temps les plus reculés, vous êtes montrés les défenseurs de la liberté des peuples ?

» Pour nous, Athéniens, nous compatissons à votre triste situation, et nous voyons avec douleur vos maisons renversées depuis longtemps, et que deux années de suite vous avez été privés du produit de vos terres. Sensibles à vos malheurs, les Lacédémoniens et les alliés s’engagent à nourrir, tant que durera la guerre, vos femmes et tout ce qu’il y a dans vos familles de personnes inutiles à la guerre. Ne vous laissez pas séduire, nous vous en conjurons, par les paroles douces qu’Alexandre vous dit de la part de Mardonius. Il fait ce qu’il doit faire. C’est un tyran qui épouse les intérêts d’un tyran. Mais, si vous êtes sages, vous ne suivrez pas ses conseils, puisque vous n’ignorez pas qu’on ne peut se fier aux Barbares, et qu’il n’y a rien de vrai dans leurs paroles. »

CXLIII. Tel fut le discours des députés de Sparte. Quant aux Athéniens, ils répondirent à Alexandre en ces termes : « Il était fort inutile de grossir avec emphase les forces des Perses ; nous savions aussi bien que vous que les nôtres sont inférieures aux leurs. Cependant, brûlant du beau feu de la liberté, nous nous défendrons de tout notre pouvoir. Ne cherchez donc pas à nous persuader de faire alliance avec le Barbare, jamais vous n’y parviendrez. Allez, rapportez à Mardonius la réponse des Athéniens : tant que le soleil fournira sa carrière accoutumée, nous ne ferons jamais d’alliance avec Xerxès ; mais, pleins de confiance en la protection des dieux et des héros, dont, sans aucun respect, il a brûlé les temples et les statues, nous irons à sa rencontre, et le repousserons courageusement.

» Quant à vous, ne tenez jamais aux Athéniens de semblables discours, et ne venez pas désormais nous exhorter à faire des choses horribles, sous prétexte de vouloir nous rendre des services importants ; car, étant unis avec nous par les liens de l’hospitalité et de l’amitié, nous serions fâchés de vous traiter d’une manière qui ne vous serait pas agréable[48]. »

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