Histoires (page 75)
XIII. Ce nouvelle fit perdre à Mardonius l’envie de demeurer plus longtemps dans l’Attique. Il y était resté avant que de l’avoir apprise, parce qu’il voulait savoir à quoi se détermineraient les Athéniens. Il n’avait pas encore ravagé leurs terres, et n’y avait fait aucun dégât, espérant toujours qu’ils s’accommoderaient avec lui. Mais n’ayant pu les y engager, instruit de tous leurs desseins, il se retira avant que Pausanias fût arrivé avec ses troupes à l’isthme. En sortant d’Athènes, il y mit le feu, et fit abattre tout ce qui subsistait encore, murs et édifices, tant sacrés que profanes. Il en partit parce que l’Attique n’est pas commode pour la cavalerie, et parce que, dans le cas où il aurait été vaincu, il n’aurait pu se retirer que par des défilés, où un petit nombre d’hommes auraient suffi pour l’arrêter. Il résolut donc de retourner à Thèbes, afin de combattre près d’une ville amie, et dans un pays commode pour la cavalerie.
XIV. Il était déjà en marche, lorsqu’un courrier vint à toutes jambes lui annoncer qu’un autre corps de mille Lacédémoniens allait du côté de Mégare. Aussitôt il délibéra sur les moyens de l’intercepter, comme il le désirait. Il rebroussa chemin avec son armée, et la conduisit vers Mégare, faisant prendre les devants à la cavalerie, qui parcourut toute la Mégaride. Cette armée ne pénétra pas plus avant en Europe du côté de l’occident.
XV. Un courrier étant ensuite venu lui apprendre que les Grecs étaient assemblés à l’isthme, il retourna sur ses pas, prenant sa route par Décélée. Les bœotarques[7] avaient mandé les voisins des Asopiens pour lui servir de guides. Ceux-ci le conduisirent à Sphendalées, et de là à Tanagre, où il passa la nuit. Le lendemain, ayant tourné vers Scolos, il arriva sur les terres des Thébains, et les ravagea, quoiqu’ils fussent dans les intérêts des Perses. Aussi ne fut-ce pas par haine contre eux, mais parce qu’il était dans la nécessité de fortifier son camp, afin d’y trouver un asile en cas qu’il livrait bataille, et que l’événement ne répondit pas à ses espérances. Le camp des Perses commençait à Érythres, passait près d’Hysies, et s’étendait jusqu’au territoire de Platées, le long de l’Asope. Le mur qu’il fit élever n’occupait pas toute cette étendue, mais environ dix stades en carré. Tandis que les Barbares étaient occupés à ce travail, Attaginus de Thèbes, fils de Phrynon, fit les apprêts d’un grand festin, auquel il invita Mardonius avec cinquante Perses des plus qualifiés, qui se rendirent à Thèbes, où le repas se donna.
XVI. Quant à ce qui s’y passa, je le tiens de Thersandre, l’un des principaux citoyens d’Orchomène. Il me raconta que lui-même avait été invité à ce repas par Attaginus ; que cinquante Thébains y avaient été aussi priés ; qu’à table on n’était point séparément, mais que sur chaque lit il y avait un Perse et un Thébain ; que le repas fini, comme on buvait à l’envi l’un de l’autre, le Perse qui était avec lui sur le même lit lui demanda en grec de quel pays il était, et que lui ayant répondu qu’il était d’Orchomène, le Perse lui dit alors : « Puisque nous sommes à la même table, et que nous avons part aux mêmes libations, je veux vous laisser un témoignage de mes sentiments qui me rappelle à votre souvenir, afin qu’instruit vous-même aussi de ce qui doit arriver, vous puissiez prendre le parti qui vous sera le plus avantageux. Voyez-vous ces Perses qui sont à table, et cette armée que nous avons laissée campée sur les bords du fleuve ? Eh bien ! de tous ces hommes, il n’en restera dans peu qu’un très-petit nombre. »
En disant cela, le Perse répandait beaucoup de larmes. Thersandre, étonné de ce discours, lui dit : « Ne faudrait-il point communiquer cela à Mardonius et aux Perses les plus distingués après lui ? Non, mon cher hôte, répondit le Perse ; ce que Dieu a résolu, l’homme ne peut le détourner : car personne n’ajoute foi aux meilleurs avis. Grand nombre de Perses sont instruits de ce que je vous apprends ; cependant, enchaînés par la nécessité, nous suivons Mardonius. Le plus cruel chagrin pour l’homme, c’est de voir que le sage n’a pas la moindre autorité. » Voilà ce que je tiens de Thersandre d’Orchomène, à qui j’ai oui dire aussi qu’il avait raconté la même chose à plusieurs autres personnes avant la bataille de Platées.
XVII. Pendant que Mardonius campait en Béotie, tous les Grecs de ce pays attachés aux intérêts des Perses lui donnèrent des troupes, et firent une irruption avec lui dans l’Attique, excepté les Phocidiens, qui ne se trouvèrent point à cette expédition ; car s’ils avaient pris avec chaleur le parti des Mèdes, c’était moins volontairement que par nécessité. Ils vinrent, quelques jours après le retour de Mardonius à Thèbes, avec mille hommes pesamment armés, commandés par Harmocydes, un de leurs plus illustres citoyens. Lorsqu’ils furent aussi arrivés à Thèbes, Mardonius leur envoya dire par des cavaliers de camper en leur particulier dans la plaine. Ils le firent, et aussitôt parut toute la cavalerie perse. Le bruit courut ensuite, parmi les Grecs campés avec les Perses, que cette cavalerie allait les tuer à coups de javelot. Ce même bruit s’étant aussi répandu dans le camp des Phocidiens, Harmocydes, leur commandant, les anima par ce discours : « Phocidiens, leur dit-il, les Thessaliens nous ont calomniés, comme je le soupçonne, et notre perte est assurée. C’est maintenant qu’il faut que chacun de nous montre sa valeur : car il vaut mieux mourir en attaquant et en se défendant avec courage, que de se laisser tuer honteusement. Que les Perses apprennent qu’ils ne sont que des Barbares, et que ceux dont ils ont tramé la perte sont des Grecs. »
XVIII. Ce fut ainsi qu’Harmocydes anima les siens. Lorsque la cavalerie les eut investis, elle fondit sur eux, comme si elle eût voulu les exterminer. Déjà les traits étaient prêts à partir, et peut-être y en eut-il quelques-uns de lancés. Alors les Phocidiens serrèrent extrêmement leurs rangs, et firent face de tous côtés. À cette vue, les Barbares tournèrent bride et se retirèrent. Je ne puis assurer si cette cavalerie était venue dans le dessein de massacrer les Phocidiens à la prière des Thessaliens, ni si les Barbares, voyant ces mille hommes se mettre en défense, et craignant d’en recevoir quelque échec, se retirèrent, comme s’ils en avaient reçu l’ordre du général, ou si le général voulait éprouver leur courage. Quoi qu’il en soit, la cavalerie s’étant retirée, Mardonius leur fit dire par un héraut : « Soyez tranquilles, Phocidiens ; vous vous êtes montrés gens de cœur, et non point tels qu’on me l’avait dit. Conduisez-vous maintenant avec ardeur dans cette guerre ; vos services ne l’emporteront jamais sur la générosité du roi ni sur la mienne. » Voilà ce qui se passa à l’égard des Phocidiens.
XIX. Les Lacédémoniens ne furent pas plutôt arrivés à l’isthme[8] qu’ils y assirent leur camp. Sur cette nouvelle, les peuples du Péloponnèse les mieux intentionnés pour la patrie se mirent en marche, ainsi que ceux qui avaient été témoins du départ des Spartiates, les uns et les autres ne voulant pas que les Lacédémoniens eussent en cela quelque avantage sur eux. Les sacrifices étant favorables, ils sortirent tous de l’isthme, et arrivèrent à Éleusis. On renouvela en cet endroit les sacrifices ; et comme ils ne présageaient rien que d’heureux, ils continuèrent leur marche, accompagnés des Athéniens, qui, ayant passé de Salamine sur le continent, les avaient joints à Éleusis. Ayant appris, à leur arrivée à Érythres en Béotie, que les Barbares campaient sur les bords de l’Asope, ils tinrent conseil là-dessus, et allèrent se poster vis-à-vis d’eux, au pied du mont Cithéron.
XX. Comme ils ne descendaient pas dans la plaine, Mardonius envoya contre eux toute sa cavalerie, commandée par Masistius, homme de grande distinction parmi les Perses. Ce général, que les Grecs appellent Macisius, était monté sur un cheval niséen, dont la bride était d’or et le reste du harnais magnifique. La cavalerie s’étant approchée des Grecs en bon ordre, fondit sur eux et leur fit beaucoup de mal, leur reprochant en même temps qu’ils n’étaient que des femmes.
XXI. Les Mégariens se trouvaient par hasard placés dans l’endroit le plus aisé à attaquer, et d’un plus facile accès pour les chevaux. Pressés par la cavalerie, ils envoyèrent un héraut aux généraux grecs, qui leur parla ainsi :
« Les Mégariens vous disent : Alliés, nous ne pouvons pas soutenir seuls le choc de la cavalerie perse dans le poste où l’on nous a d’abord placés. Quoique fort pressés, nous avons jusqu’ici résisté avec fermeté et courage ; mais si vous n’envoyez des troupes pour nous relever, nous quitterons notre poste et nous nous retirerons. » Le héraut ayant fait ce rapport, Pausanias sonda les Grecs pour voir s’il ne s’en trouverait point qui s’offrissent volontairement pour défendre ce poste en la place des Mégariens. Tous le refusèrent, excepté les trois cents Athéniens d’élite commandés par Olympiodore, fils de Lampon, qui se chargèrent de ce soin.
XXII. Ce corps de troupes, qui prit sur lui la défense de ce poste, préférablement au reste des Grecs campés à Érythres, emmena aussi des gens de trait. Le combat ayant duré quelque temps, il se termina comme je vais le rapporter. La cavalerie perse fit son attaque en ordre et par escadrons ; mais Masistius l’ayant devancée, son cheval fut atteint d’un coup de flèche aux flancs : il se cabra de douleur, et jeta Masistius par terre. Les Athéniens fondirent incontinent sur lui, se saisirent du cheval, et tuèrent le cavalier malgré sa résistance. Ils ne le purent d’abord, à cause de la cuirasse d’or en écailles qu’il avait sous son habit de pourpre, et c’était en vain qu’ils lui portaient des coups. Mais quelqu’un, s’en étant aperçu, le frappa à l’œil, et il mourut. La cavalerie ne fut pas d’abord informée du malheur arrivé à son général. Comme tantôt elle revenait à la charge, et tantôt elle battait en retraite, elle ignorait ce qui s’était passé ; car on n’avait pas vu Masistius tomber de cheval, on ne l’avait pas vu périr. Mais les Barbares s’étant arrêtés, et voyant que personne ne leur donnait l’ordre, ils en furent sur-le-champ affligés ; et ayant appris que leur général n’était plus, ils s’exhortèrent mutuellement ; et poussèrent leurs chevaux à toutes jambes pour enlever le corps de Masistius.
XXIII. Les Athéniens les voyant accourir tous ensemble, et non plus par escadrons, appelèrent à eux le reste de l’armée. Pendant que l’infanterie venait à leur secours, il y eut un combat très-vif pour le corps de Masistius. Tant que les trois cents Athéniens furent seuls, ils eurent un très-grand désavantage, et ils abandonnèrent le corps. Mais lorsque le secours fut arrivé, la cavalerie ne put en soutenir le choc ; et, loin d’enlever le corps de son général, elle perdit beaucoup de monde. Les cavaliers, s’étant éloignés d’environ deux stades, délibérèrent sur ce qu’ils devaient faire ; et comme ils n’avaient plus personne pour les commander, il fut décidé qu’on retournerait vers Mardonius.
XXIV. La cavalerie étant arrivée au camp, toute l’armée témoigna la douleur qu’elle ressentait de la perte de Masistius, et Mardonius encore plus que tous les autres. Les Perses se coupèrent la barbe et les cheveux ; ils coupèrent les crins à leurs chevaux[9] et le poil à leurs bêtes de charge, et poussèrent des cris lugubres dont retentit toute la Béotie : ils venaient de perdre un homme qui, du moins après Mardonius, était le plus estimé et des Perses et du roi. Ce fut ainsi que les Barbares rendirent à leur manière les derniers honneurs à Masistius.
XXV. Les Grecs ayant soutenu le choc de la cavalerie et l’ayant repoussée, cet avantage leur inspira beaucoup plus de confiance. D’abord ils mirent sur un char le corps de Masistius, et le firent passer de rang en rang. Il méritait d’être vu et par sa grandeur et par sa beauté ; et ce fut par cette raison qu’on le porta de tous côtés, et que chacun quitta son rang et courut pour le voir. On fut ensuite d’avis d’aller à Platées, dont le territoire paraissait beaucoup plus commode pour camper que celui d’Érythres par plusieurs raisons, et entre autres à cause de l’abondance de ses eaux. Il fut donc résolu de s’y rendre, et d’y camper en ordre de bataille, près de la fontaine de Gargaphie. Les Grecs, ayant pris leurs armes, marchèrent par le pied du mont Cithéron, passèrent près d’Hysies, et se rendirent dans le territoire de Platées. Lorsqu’ils y furent arrivés, ils se rangèrent par nation près de la fontaine de Gargaphie et du temple consacré au héros Androcrates[10], les uns sur des collines peu élevées, les autres dans la plaine.
XXVI. Quand les troupes voulurent prendre en cet endroit le rang qu’elles devaient occuper, il s’éleva de grandes contestations entre les Tégéates et les Athéniens ; les uns et les autres soutenant qu’ils devaient avoir le commandement de l’une des deux ailes, et rapportant, pour appuyer leurs prétentions, les belles actions qu’ils avaient faites, tant dans les derniers temps que dans les siècles les plus reculés. « Tous les alliés, dirent les Tégéates, nous ont toujours jugés dignes de ce poste dans les expéditions que les Péloponnésiens ont faites ensemble au dehors, soit dans les premiers temps, soit dans les derniers. Lorsque, après la mort d’Eurysthée, les Héraclides tentèrent de rentrer dans le Péloponnèse, nous obtînmes cet honneur par les services que nous rendîmes en cette occasion. Nous marchâmes à l’isthme au secours de la patrie, avec les Achéens et les Ioniens qui habitaient alors dans le Péloponnèse[11], et nous campâmes vis-à-vis des Héraclides. On dit qu’alors Hyllus représenta qu’au lieu d’exposer les deux armées au danger d’une action, il fallait que les Péloponnésiens choisissent parmi eux celui qu’ils jugeraient le plus brave pour se battre seul avec lui à de certaines conditions. Les Péloponnésiens furent d’avis d’accepter cette proposition. On s’engagea par serment, et l’on convint que les Héraclides rentreraient dans l’héritage de leurs pères si Hyllus remportait la victoire sur le chef des Péloponnésiens ; et que s’il était vaincu, les Héraclides se retireraient, au contraire, avec leur armée, et que de cent ans ils ne chercheraient point à rentrer dans le Péloponnèse. Échémus[12], fils d’Aéropus et petit-fils de Céphée, notre général et notre roi, fut choisi volontairement par tous les alliés. Il se battit contre Hyllus et le tua. Cette action nous valut parmi les Péloponnésiens de ce temps-là, entre autres honneurs que nous conservons encore actuellement, celui de commander une des ailes de l’armée dans toutes les expéditions qu’ils font ensemble. Quant à vous, Lacédémoniens, nous ne vous disputons point le premier rang ; commandez celle des deux ailes que vous voudrez, nous vous en laissons le choix ; mais le commandement de l’autre nous appartient, de même que nous l’avons eu par le temps passé. Indépendamment de l’action que nous venons de raconter, nous méritons mieux ce poste que les Athéniens, et par le grand nombre de combats que nous avons livrés pour vous et pour d’autres peuples, et par les heureux succès dont ils ont été couronnés. Il est donc juste que nous ayons le commandement d’une des deux ailes préférablement aux Athéniens, qui n’ont fait, ni dans les derniers temps ni dans les anciens, d’aussi belles actions que nous. » Ainsi parlèrent les Tégéates.
XXVII. « Nous savons, répondirent les Athéniens, que les alliés sont ici assemblés pour combattre le Barbare, et non pour discourir. Mais, puisque les Tégéates se sont proposé de parler des exploits, tant anciens que récents, des deux peuples, nous sommes forcés de vous montrer d’où nous vient ce droit, que nous ont transmis nos pères, d’occuper toujours le premier rang, plutôt que les Arcadiens, tant que nous nous conduirons en gens de cœur. Les Héraclides, dont les Tégéates se vantent d’avoir tué le chef près de l’isthme, chassés autrefois par tous les Grecs chez qui ils se réfugiaient pour éviter la servitude dont les menaçaient les Mycéniens, furent accueillis par nous seuls, et nous repoussâmes l’injure d’Eurysthée, en remportant avec eux une victoire complète sur les peuples qui occupaient alors le Péloponnèse. Les Argiens[13], qui avaient entrepris une expédition contre Thèbes avec Polynice, ayant été tués, et leurs corps restant dans sépulture, nous marchâmes contre les Cadméens, nous enlevâmes ces corps, et nous leur donnâmes la sépulture dans notre pays, à Éleusis. Nous avons fait aussi de belles actions contre les Amazones, ces redoutables guerrières qui, des bords du Thermodon, vinrent attaquer l’Attique[14]. À Troie, nous ne nous sommes pas moins distingués que les autres alliés. Mais qu’est-il besoin de rappeler ces exploits ? Les mêmes peuples qui pour lors étaient braves pourraient être aujourd’hui des lâches, et ceux qui alors étaient des lâches pourraient avoir maintenant du courage. C’en est donc assez sur les temps anciens. Nous pourrions citer beaucoup d’autres belles actions, et en aussi grand nombre qu’aucun autre peuple de la Grèce ; mais quand nous n’aurions pour nous que la journée de Marathon, elle seule nous rendrait dignes de cet honneur et de bien d’autres encore. Cette bataille, où, seuls d’entre les Grecs, nous combattîmes avec nos seules forces contre les Perses ; où, malgré les difficultés d’une telle entreprise, nous fûmes victorieux de quarante-six nations, ne fait-elle pas assez voir que nous méritons ce poste ?
» Mais, dans les circonstances actuelles, il ne convient pas de contester sur les rangs. Nous sommes prêts, Lacédémoniens, à vous obéir, quel que soit le poste que vous jugiez à propos de nous assigner, et quels que soient les ennemis que nous ayons en tête. Partout où vous nous placerez, nous tâcherons de nous comporter en gens de cœur. Conduisez-nous donc, et comptez sur notre obéissance. »
XXVIII. Telle fut la réponse des Athéniens. Toute l’armée des Lacédémoniens s’écria qu’ils méritaient mieux que les Arcadiens de commander une des ailes de l’armée. Les Athéniens eurent donc ce poste, et l’emportèrent sur les Tégéates. Toutes les troupes se rangèrent ensuite en cet ordre, tant celles qui étaient arrivées dès le commencement que celles qui depuis étaient survenues. À l’aile droite étaient dix mille Lacédémoniens, parmi lesquels il y avait cinq mille Spartiates, soutenus par trente-cinq mille Ilotes armés à la légère, chaque Spartiate ayant sept Ilotes autour de soi. Quinze cents Tégéates, pesamment armés, venaient immédiatement après eux ; les Spartiates les avaient choisis pour remplir ce poste, tant à cause de leur courage que pour leur faire honneur. Après les Tégéates étaient cinq mille Corinthiens, et après ceux-ci les trois cents Potidéates venus de la presqu’île de Pallène ; honneur que Pausanias leur avait accordé à la prière des Corinthiens. Venaient ensuite six cents Arcadiens d’Orchomène, suivis de trois mille Sicyoniens, et ceux-ci de huit cents Épidauriens, qui avaient après eux mille Trézéniens. Après les Trézéniens venaient deux cents Lépréates, et quatre cents hommes tant de Mycènes que de Tirynthe. On voyait ensuite mille Phliasiens, trois cents Hermionéens, six cents tant Érétriens que Styréens ; et immédiatement après ceux-ci, quatre cents Chalcidiens. Après eux se trouvaient cinq cents Ampraciates, huit cents Leucadiens et Anactoriens, deux cents Paléens de Céphallénie et cinq cents Éginétes. Ils étaient suivis de trois mille hommes de Mégare et de six cents de Platées. Les Athéniens, au nombre de huit mille hommes commandés par Aristide, fils de Lysimachus, occupaient l’aile gauche de l’armée, et se trouvaient les derniers et en même temps les premiers.
XXIX. Ces troupes rassemblées contre les Barbares, si l’on excepte les sept Ilotes par Spartiate, étaient pesamment armées, et montaient en tout à trente-huit mille sept cents hommes. Quant aux troupes légères, celles qui étaient auprès des Spartiates allaient à trente-cinq mille hommes, chaque Spartiate ayant sept hommes autour de soi, tous bien armés. Celles qui accompagnaient le reste des Lacédémoniens et des Grecs étaient de trente-quatre mille cinq cents : c’était un soldat légèrement armé par chaque hoplite. Ainsi le nombre des soldats armés à la légère allait en tout à soixante-neuf mille cinq cents.
Les troupes grecques assemblées à Platées, tant celles qui étaient pesamment armées que celles qui l’étaient à la légère, montaient en tout à cent huit mille deux cents hommes. Mais, en ajoutant le reste des Thespiens qui se trouvait à l’armée, et qui allait à dix-huit cents hommes, on avait le nombre complet de cent dix mille. Les Thespiens n’étaient pas armés pesamment. Ces troupes campaient sur les bords de l’Asope.
XXX. Mardonius et les Barbares, ayant cessé de pleurer Masistius, se rendirent aussi sur l’Asope, qui traverse le territoire de Platées, où ils avaient appris que les Grecs étaient campés. Lorsqu’ils y furent arrivés, Mardonius les rangea de cette manière en face des ennemis. Il plaça les Perses vis-à-vis des Lacédémoniens, et, comme ils étaient en beaucoup plus grand nombre que ceux-ci, il les disposa en plusieurs rangs, et les étendit jusqu’aux Tégéates. Ainsi il opposa, suivant le conseil des Thébains, toutes ses meilleures troupes aux Lacédémoniens, et ses plus faibles aux Tégéates.
Il rangea les Mèdes immédiatement après les Perses, en face des Corinthiens, des Potidéates, des Orchoméniens et des Sicyoniens. Attenant les Mèdes étaient les Bactriens, vis-à-vis des Épidauriens, des Trézéniens, des Lépréates, des Tirynthiens, des Mycéniens et des Phliasiens. Venaient ensuite les Indiens contre les Hermionéens, les Érétriens, les Styréens et les Chalcidiens. Les Saces furent placés auprès des Indiens, vis-à-vis des Ampraciates, des Anactoriens, des Leucadiens, des Paléens et des Éginètes. Immédiatement après les Saces, il opposa aux Athéniens, aux Platéens et aux Mégariens les Béotiens, les Locriens, les Méliens, les Thessaliens et les mille Phocidiens : car les Phocidiens ne s’étaient pas tous déclarés pour les Perses ; quelques-uns fortifiaient le parti des Grecs. Enfermés sur le Parnasse, ils en sortaient pour piller et pour harceler l’armée de Mardonius et ceux d’entre les Grecs qui s’étaient joints à lui. Ce général plaça aussi les Macédoniens et les Thessaliens vis-à-vis des Athéniens.
XXXI. Les peuples que je viens de nommer, et que Mardonius rangea en bataille, étaient les plus considérables et en même temps les plus célèbres, et ceux dont on faisait le plus de cas. Des hommes de nations différentes étaient aussi mêlés et confondus avec ces troupes : il y avait des Phrygiens, des Thraces, des Mysiens, des Pæoniens et autres ; on y voyait pareillement des Éthiopiens et de ces Égyptiens guerriers qu’on appelle Hermotybies et Calasiries, et qui sont les seuls qui fassent profession des armes. Ces Égyptiens étaient sur la flotte des Perses, et Mardonius les en avait tirés tandis qu’il était encore à Phalère ; car ils ne faisaient pas partie des troupes de terre que Xerxès mena avec lui à Athènes. L’armée des Barbares était, comme je l’ai déjà dit plus haut, de trois cent mille hommes ; mais personne ne sait le nombre des Grecs alliés de Mardonius, car on ne les avait pas comptés. Mais, si l’on peut former là-dessus des conjectures, je pense qu’ils allaient à cinquante mille. Tel était l’ordre de bataille de l’infanterie ; la cavalerie occupait des postes séparés.
XXXII. Les Grecs et les Barbares, s’étant ainsi rangés par nations et par bataillons, offrirent le lendemain les uns et les autres des sacrifices. Tisamène, fils d’Antiochus, qui avait suivi l’armée des Grecs en qualité de devin, sacrifiait pour eux. Quoique Éléen et de la famille des Clytiades[15], qui sont une branche des Jamides[16], les Lacédémoniens l’avaient admis au nombre de leurs citoyens à l’occasion que je vais rapporter. Tisamène ayant consulté l’oracle de Delphes sur sa postérité, la Pythie lui répondit qu’il remporterait la victoire dans cinq grands combats. N’ayant pas saisi d’abord le sens de l’oracle, il s’appliqua aux exercices gymniques, comme s’il eût dû être victorieux dans ces sortes de combats. S’étant exercé au pentathle, il remporta tous les prix, excepté celui de la lutte, qu’il disputa à Hiéronyme d’Andros. Les Lacédémoniens, ayant reconnu que la réponse de l’oracle ne regardait pas les combats gymniques, mais ceux de Mars, tachèrent de l’engager par l’attrait des récompenses à accompagner les rois des Héraclides dans leurs guerres en qualité de conducteur[17]. S’étant aperçu que les Spartiates recherchaient avec empressement son amitié, il la mit à un haut prix, et leur déclara que, s’ils voulaient lui accorder la qualité de citoyen et lui faire part de tous les priviléges, il consentirait à leur demande ; mais qu’il ne le ferait pas, quelque autre récompense d’ailleurs qu’on dût lui offrir. Les Spartiates, indignés, ne pensèrent plus du tout à se servir de lui. Mais enfin, la terreur de l’armée des Perses étant suspendue sur leurs têtes, ils l’envoyèrent chercher, et lui accordèrent sa demande. Tisamène, les voyant changés, leur dit qu’il ne s’en contentait plus, qu’il fallait encore que son frère Hégias fût fait citoyen de Sparte aux mêmes conditions que lui.
XXXIII. Mais, s’il est permis de comparer la dignité royale au droit de citoyen, en faisant une pareille demande, Tisamène prit Mélampus pour modèle[18]. Les femmes d’Argos étant devenues furieuses, les Argiens offrirent à celui-ci une récompense pour l’attirer de Pylos et l’engager à les guérir. Mélampus exigea la moitié du royaume. Les Argiens rejetèrent sa demande, et s’en retournèrent chez eux ; mais comme le mal croissait, et que le nombre des femmes qui en étaient atteintes augmentait de jour en jour, ils subirent la loi qui leur avait été imposée, et retournèrent à Pylos dans l’intention de lui accorder les conditions qu’il exigeait. Mélampus les voyant changés, ses désirs augmentèrent, et il leur dit que s’ils ne donnaient point aussi à son frère Bias le tiers du royaume, il ne ferait point ce qu’ils souhaitaient de lui. Les Argiens, réduits à la dernière extrémité, consentirent encore à cette demande.
XXXIV. Il en fut de même des Spartiates. Ils accordèrent à Tisamène tout ce qu’il avait exigé, à cause de l’extrême besoin qu’ils avaient de lui. Il n’y a jamais eu que lui et son frère Hégias que les Spartiates aient admis au nombre de leurs citoyens. Tisamène, étant par cette concession devenu Spartiate d’Éléen qu’il était, les aida, en qualité de devin, à remporter la victoire dans cinq grands combats. Le premier se donna à Platées ; le second à Tégée, contre les Tégéates et les Argiens ; le troisième à Dipæa, contre tous les Arcadiens, excepté les Mantinéens ; le quatrième à Ithome, contre les Messéniens ; et le cinquième et dernier à Tanagre, contre les Athéniens et les Argiens[19].
XXXV. Ce Tisamène, que les Spartiates avaient mené avec eux à Platées, servait alors de devin aux Grecs. Les victimes leur annonçaient des succès s’ils se tenaient sur la défensive, et une défaite s’ils traversaient l’Asope et commençaient le combat.
XXXVI. Mardonius désirait ardemment commencer la bataille ; mais les sacrifices n’étaient pas favorables, et ne lui promettaient des succès que dans le cas où il se tiendrait sur la défensive ; car il se servait pour sacrifier à la manière des Grecs du devin Hégésistrate d’Élée, le plus célèbre des Telliades. Cet Hégésistrate avait fait autrefois beaucoup de mal aux Spartiates, et ceux-ci l’avaient arrêté et mis dans les fers pour le punir de mort. Comme, dans cette situation fâcheuse, il s’agissait non-seulement de sa vie, mais encore de souffrir avant la mort des tourments très-cruels, il fit une chose au-dessus de toute expression. Il avait les pieds dans des entraves de bois garnies de fer. Un fer tranchant ayant été porté par hasard dans sa prison, il s’en saisit, et aussitôt il imagina l’action la plus courageuse dont nous ayons jamais ouï parler ; car il se coupa la partie du pied qui est avant les doigts, après avoir examiné s’il pourrait tirer des entraves le reste du pied. Cela fait, comme la prison était gardée, il fit un trou à la muraille, et se sauva à Tégée, ne marchant que la nuit, et se cachant pendant le jour dans les bois. Il arriva en cette ville la troisième nuit, malgré les recherches des Lacédémoniens en corps, qui furent extrêmement étonnés de son audace en voyant la moitié de son pied dans les entraves sans pouvoir le trouver. Ce fut ainsi qu’Hégésistrate, après s’être alors échappé des Lacédémoniens, se sauva à Tégée, qui n’était pas en ce temps-là en bonne intelligence avec Sparte. Lorsqu’il fut guéri, il se fit faire un pied de bois, et devint ennemi déclaré des Lacédémoniens. Mais la haine qu’il avait conçue contre eux ne tourna pas, du moins à la fin, à son avantage ; car, ayant été pris à Zacynthe, où il exerçait la divination, ils le firent mourir. Mais sa mort est postérieure à la bataille de Platées.
XXXVII. Ce devin, à qui Mardonius donnait des sommes considérables, sacrifiait alors sur les bords de l’Asope avec beaucoup de zèle, tant par la haine qu’il portait aux Lacédémoniens que par l’appât du gain. Mais les entrailles des victimes ne permettant pas de donner bataille, ni aux Perses ni aux Grecs qui étaient avec eux, et qui avaient en leur particulier un devin nommé Hippomachus de Leucade, et l’armée grecque grossissant cependant tous les jours, Timégénidas de Thèbes, fils d’Herpys, conseilla à Mardonius de faire garder les passages du Cithéron, lui représentant que les Grecs accouraient en foule à l’armée ennemie, et qu’il en enlèverait un grand nombre.