Histoires (page 76)
XXXVIII. Il y avait déjà huit jours qu’ils étaient campés les uns vis-à-vis des autres lorsqu’il donna ce conseil à Mardonius. Ce général, qui en connut la sagesse, envoya, dès que la nuit fut venue, la cavalerie aux passages du Cithéron qui conduisent à Platées ; les Béotiens les appellent les Trois-Têtes, et les Athéniens les Têtes-de-Chêne. Elle n’arriva point inutilement : elle enleva un convoi de cinq cents bêtes de charge, avec des voitures et leurs conducteurs, qui débouchait dans la plaine, et qui apportait des vivres du Péloponnèse au camp des Grecs. Lorsqu’ils les eurent en leur puissance, les Perses massacrèrent impitoyablement et les hommes et les bêtes, sans rien épargner ; et, lorsqu’ils se furent rassasiés de carnage, ils chassèrent devant eux le reste, et retournèrent au camp vers Mardonius.
XXXIX. Après cette action, ils furent deux autres jours sans commencer de part et d’autre le combat. Les Barbares s’avancèrent jusque sur les bords de l’Asope, pour tâter les ennemis ; mais ni l’une ni l’autre armée ne voulut passer la rivière. La cavalerie de Mardonius ne cessait d’inquiéter et de harceler les Grecs ; car les Thébains, extrêmement zélés pour les Perses, faisaient la guerre avec ardeur, et s’approchaient continuellement, sans cependant engager l’action. Ils étaient ensuite relevés par les Perses et les Mèdes, qui se distinguèrent beaucoup.
XL. Il ne se fit rien de plus pendant dix jours de suite ; mais le onzième depuis que les deux armées étaient campées à Platées en présence l’une de l’autre, comme les Grecs avaient reçu des renforts considérables, et que Mardonius s’ennuyait beaucoup de ce retardement, il conféra avec Artabaze, fils de Pharnaces, que Xerxès distinguait parmi le petit nombre de Perses qu’il honorait de son estime. Celui-ci fut d’avis de lever au plus tôt le camp, et de s’approcher des murs de Thèbes, où l’on avait fait porter des vivres pour les troupes et des fourrages pour les cheveaux ; que dans cette position on terminerait tranquillement la guerre en s’y prenant de la manière suivante : qu’on avait beaucoup d’or monnayé et non monnayé, avec une grande quantité d’argent et de vases à boire ; qu’il fallait, sans rien épargner, envoyer toutes ces richesses aux Grecs, et surtout à ceux qui avaient le plus d’autorité dans les villes ; qu’ils ne tarderaient pas à livrer leur liberté, et qu’on ne serait pas dans le cas de courir les risques d’une bataille. Les Thébains se rangèrent de cet avis, le croyant le plus prudent. Celui de Mardonius fut violent, insensé. Il ne voulut point céder. Son armée était, disait-il, de beaucoup supérieure à celle de Grecs : il fallait incessamment livrer bataille, sans attendre que les ennemis, dont le nombre augmentait tous les jours, eussent reçu de nouveaux renforts ; il fallait abandonner les auspices d’Hégésistrate, ne point violer les lois des Perses, et combattre selon leurs usages.
XLI. Tel fut l’avis de Mardonius. Il prévalut, personne ne s’y opposant parce que le roi lui avait donné le commandement de l’armée, et non point à Artabaze. Il convoqua donc les principaux officiers de son armée et des troupes grecques qu’il avait avec lui, et leur demanda s’ils avaient connaissance de quelque oracle qui prédît aux Perses qu’ils devaient périr dans la Grèce. Ceux qu’il avait mandés n’ouvrant point la bouche, les uns parce qu’ils n’avaient aucune connaissance des oracles, les autres par crainte, Mardonius prit la parole, et leur dit : « Puisque vous ne savez rien, ou que vous n’osez rien dire, je vais parler en homme qui est bien instruit. Suivant un oracle, il est prescrit par les destins que les Perses pilleront, à leur arrivée en Grèce, le temple de Delphes, et qu’après l’avoir pillé ils périront tous. Mais, puisque nous avons connaissance de cette prédiction, nous ne dirigerons point notre marche vers ce temple, nous n’entreprendrons point de le piller, et nous ne périrons point pour ce sujet. Que tous ceux d’entre vous qui ont de l’inclination pour les Perses se réjouissent donc dans à l’assurance que nous aurons l’avantage sur les Grecs. » Lorsqu’il eut cessé de parler, il ordonna de faire les préparatifs nécessaires, et de tenir tout en bon ordre, comme si la bataille eût dû se donner le lendemain au point du jour.
XLII. Je sais que cet oracle, que Mardonius croyait regarder les Perses, ne les concernait pas, mais les Illyriens et l’armée des Enchéléens. Voici celui de Bacis sur cette bataille : « Les rives du Thermodon et les pâturages de l’Asope sont couverts de bataillons grecs, j’entends les cris des Barbares ; mais, quand le jour fatal sera venu, les Mèdes y périront en grand nombre, malgré les destins. » Cet oracle et plusieurs autres semblables de Musée ont été rendus au sujet des Perses. Quant au Thermodon, il coule entre Tanagre et Glisante.
XLIII. Après que Mardonius eut interrogé les officiers de son armée sur les oracles, et qu’il les eut exhortés à faire leur devoir, la nuit vint, et l’on posa des sentinelles. Elle était déjà bien avancée, un profond silence régnait dans les deux camps, et les troupes étaient plongées dans le sommeil, lorsque Alexandre, fils d’Amyntas, général et roi des Macédoniens, se rendit à cheval vers la garde avancée des Athéniens, et demanda à parler à leurs généraux. La plupart des sentinelles restèrent dans leur poste ; les autres coururent les avertir qu’il venait d’arriver du camp des Perses un homme à cheval, qui s’était contenté de leur dire, en nommant les généraux par leurs noms, qu’il voulait leur parler.
XLIV. Là-dessus, les généraux les suivirent sur-le-champ au lieu où était la garde avancée ; et, lorsqu’ils y furent arrivés, Alexandre leur parla en ces termes : « Athéniens, je vais déposer dans votre sein un secret que je vous prie de ne révéler qu’à Pausanias, de crainte que vous ne me perdiez. Je ne vous le confierais pas sans le vif intérêt que je prends à la Grèce entière. Je suis Grec ; mon origine tient aux temps les plus reculés, et je serais fâché de voir la Grèce devenir esclave. Je vous apprends donc que les victimes ne sont point favorables à Mardonius et à son armée ; sans cela, la bataille se serait donnée il y a longtemps. Mais, sans s’embarrasser des sacrifices, il a maintenant pris la résolution de vous attaquer demain à la pointe du jour : car il craint, comme je puis le conjecturer, que votre armée ne grossisse de plus en plus. Préparez-vous en conséquence. Si cependant Mardonius diffère le combat, restez ici avec constance ; car il n’a de vivres que pour peu de jours. Si cette guerre se termine selon vos souhaits, il est juste de songer aussi à remettre en liberté un homme qui, par zèle et par amour pour les Grecs, s’expose à un très-grand danger en venant vous avertir des desseins de Mardonius, de crainte que les Barbares ne tombent sur vous à l’improviste ; je suis Alexandre de Macédoine. » Ayant ainsi parlé, il s’en retourna au poste qu’il occupait dans le camp.
XLV. Les généraux athéniens passèrent à l’aile droite, et rapportèrent à Pausanias ce qu’ils avaient appris d’Alexandre. Sur cette nouvelle, Pausanias, qui redoutait les Perses, leur dit : « Puisque la bataille doit se donner demain au point du jour, il faut, Athéniens, vous placer vis-à-vis des Perses, et nous contre les Béotiens et les Grecs qui vous sont opposés. Voici mes raisons. Vous connaissez les Perses et leur façon de combattre, vous en avez fait l’épreuve à la journée de Marathon. Nous autres, nous ne nous sommes point essayés contre eux, et nous ne les connaissons pas, aucun Spartiate ne s’étant mesuré avec eux ; mais nous avons acquis de l’expérience au sujet des Béotiens et des Thessaliens. Prenez donc vos armes, et passez à l’aile droite, tandis que nous irons à la gauche. — Vous nous prévenez, répondirent les Athéniens ; cette pensée nous était aussi venue il y a longtemps, et dès que nous eûmes vu les Perses en face de vous. Nous n’osions vous en parler, de crainte de vous déplaire. Mais puisque vous nous en faites vous-même la proposition, nous l’acceptons avec plaisir, et nous sommes disposés à l’exécuter. »
XLVI. Cette proposition ayant été goûtée des deux côtés, les Spartiates et les Athéniens changèrent de poste, au lever de l’aurore. Les Béotiens, l’ayant remarqué, en donnèrent avis à Mardonius. Il n’en eut pas plutôt eu connaissance, qu’il essaya aussi de changer son ordre de bataille en faisant passer les Perses vis-à-vis des Lacédémoniens. Pausanias, instruit par ce mouvement que l’ennemi l’avait pénétré, ramena les Spartiates à l’aile droite, et Mardonius, à son exemple, les Perses à l’aile gauche.
XLVII. Lorsqu’ils eurent repris leurs anciens postes, Mardonius envoya un héraut aux Spartiates. « Lacédémoniens, leur dit-il, on vous regarde dans ce pays-ci comme des gens très-braves ; on admire que vous ne fuyiez jamais du combat, que vous n’abandonniez jamais vos rangs, et que, fermes dans votre poste, vous donniez la mort ou la receviez : rien cependant n’est plus éloigné de la vérité ; car, même avant de commencer la bataille et d’en venir aux mains, nous vous voyons quitter vos rangs pour prendre la fuite, et, laissant aux Athéniens le soin de se mesurer les premiers contre nous, vous allez vous placer vis-à-vis de nos esclaves. Cette action n’est point celle d’hommes généreux. Nous nous sommes bien trompés à votre sujet : nous nous attendions, d’après votre réputation, que vous nous enverriez défier au combat par un héraut, que vous seuls vous vous battriez contre les Perses ; et, quoique nous soyons dans cette disposition, bien loin de vous entendre tenir ce langage, nous vous trouvons tremblants. Mais, puisqu’au lieu de nous présenter les premiers le défi nous vous le présentons, que ne combattons-nous en nombre égal, vous pour les Grecs, puisque vous passez pour très-braves ; et nous pour les Barbares ? Si vous êtes d’avis que le reste des troupes combatte aussi, qu’elles combattent, mais après nous. Si, au lieu de goûter cette proposition, vous croyez qu’il suffise que nous combattions seuls, nous y consentons ; mais que le parti victorieux soit censé avoir vaincu toute l’armée ennemie. »
XLVIII. Le héraut, ayant ainsi parlé, attendit quelque temps ; et comme personne ne lui répondit, il s’en retourna et fit son rapport à Mardonius. Ce général s’en réjouit, et, fier d’une victoire imaginaire, il envoya contre les Grecs sa cavalerie, qui, étant très-habile à lancer le javelot et à tirer de l’arc, les incommoda d’autant plus, que, ne se laissant point approcher, il était impossible de la combattre de près. Elle s’avança jusqu’à la fontaine de Gargaphie, qui fournissait de l’eau à toute l’armée grecque ; la troubla et la boucha. Il n’y avait que les Lacédémoniens qui campassent près de cette fontaine ; les autres Grecs en étaient éloignés suivant la disposition de leurs quartiers. L’Asope se trouvait dans leur voisinage ; mais la cavalerie les repoussant à coups de traits, et les empêchant d’y puiser de l’eau, ils allaient en chercher à cette fontaine.
XLIX. Dans ces circonstances, comme les Grecs manquaient d’eau, et que la cavalerie ennemie les incommodait beaucoup, les généraux se rendirent à l’aile droite pour délibérer avec Pausanias sur ce sujet et sur d’autres ; car, malgré leur triste situation, il y avait encore d’autres choses qui les inquiétaient davantage. Ils manquaient de vivres, et leurs valets, qu’ils avaient envoyés chercher des provisions dans le Péloponnèse, ne pouvaient pas retourner au camp, parce que la cavalerie leur en fermait le passage.
L. Les généraux furent d’avis d’aller dans l’île, si les Perses différaient encore ce jour-là le combat. Cette île est vis-à-vis de Platées, à dix stades de l’Asope et de la fontaine de Gargaphie, auprès de laquelle ils campaient alors. On pourrait la regarder comme une île dans le continent. La rivière descend du mont Cithéron dans la plaine, se partage en deux bras éloignés l’un de l’autre d’environ trois stades, et réunit ensuite ses eaux dans un même lit : cette île se nomme Œroé. Les habitants de ce pays disent qu’Œroé est fille d’Asope[20]. Ce fut dans cette île que les Grecs résolurent de passer, tant pour avoir de l’eau en abondance, que pour ne plus être incommodés par la cavalerie, comme ils l’étaient quand ils se trouvaient vis-à-vis d’elle. Ils prirent la résolution de décamper la nuit, à la seconde veille, de crainte que les Perses, venant à s’apercevoir de leur départ, ne les suivissent et ne les inquiétassent dans leur marche. Ils étaient aussi convenus qu’arrivés au lieu qu’Œroé, fille d’Asope, coulant du Cithéron, enferme de ses bras, ils enverraient, cette même nuit, la moitié de l’armée au Cithéron pour ouvrir les passages à leurs valets, qui avaient été chercher des vivres, et que l’ennemi tenait enfermés dans les gorges de la montagne.
LI. Cette résolution prise, on fut fort incommodé toute cette journée par les attaques de la cavalerie. Mais lorsqu’elle se fut retirée à la fin du jour, et quand la nuit fut venue, ainsi que l’heure à laquelle on était convenu de partir, la plupart levèrent le camp et se mirent en marche, sans avoir cependant intention d’aller à l’endroit où l’on avait décidé qu’on se rendrait. Dès qu’ils se furent mis en mouvement, ils se sauvèrent avec plaisir du côté de Platées, afin d’échapper à la cavalerie ennemie. L’ayant évitée, ils arrivèrent au temple de Junon, qui est devant cette ville, à vingt stades de la fontaine de Gargaphie, et y posèrent leur camp.
LII. Tandis qu’ils étaient campés aux environs de ce temple, Pausanias, qui les avait vus partir, et qui les croyait en marche pour se rendre au lieu convenu, ordonna aussi aux Lacédémoniens de prendre les armes et de les suivre. Les commandants étaient tous disposés à lui obéir, excepté Amopharète, fils de Poliades, capitaine de la compagnie des Pitanates[21], qui dit qu’il ne fuirait pas devant les étrangers, et que, de son plein gré, il ne ferait point à Sparte ce déshonneur. Comme il ne s’était pas trouvé au conseil précédent, il était étonné de la conduite des généraux. Pausanias et Euryanax, fâchés de ce qu’il refusait d’obéir à leurs ordres, l’auraient été encore bien plus d’abandonner les Pitanates, à cause du sentiment d’Amopharète, de crainte qu’en voulant exécuter la résolution prise en commun avec les autres Grecs, il ne pérît avec sa compagnie. Ces réflexions les engagèrent à rester tranquilles avec les troupes de Lacédémone, et pendant ce temps-là ils tâchèrent de l’engager à changer de conduite.
LIII. Amopharète était le seul parmi les Lacédémoniens et les Tégéates qui voulût rester. Pendant qu’on l’exhortait à obéir, les Athéniens, qui connaissaient le caractère des Lacédémoniens, et que ces peuples pensaient d’une façon et parlaient d’une autre, se tenaient tranquilles dans leurs quartiers. Mais, l’armée ayant commencé à s’ébranler, ils dépêchèrent un de leurs cavaliers pour voir si les Spartiates se mettaient en devoir de partir, ou s’ils n’y songeaient pas, et pour demander à Pausanias ses ordres.
LIV. Le héraut trouva à son arrivée les Lacédémoniens dans leurs postes, et leurs principaux officiers disputant contre Amopharète. Pausanias et Euryanax tâchaient, mais en vain, de l’engager à ne pas exposer au péril les Lacédémoniens, qui étaient restés seuls au camp ; enfin on en était venu à se quereller, lorsque le héraut des Athéniens arriva. Dans la chaleur de la dispute, Amopharète prit une pierre des deux mains, et la mettant aux pieds de Pausanias : Avec cette ballotte[22], dit-il, je suis d’avis de ne point fuir devant les étrangers : c’est ainsi qu’il appelait les Barbares. Pausanias traita Amopharète de fou, d’insensé. S’adressant ensuite au héraut des Athéniens, qui lui exposait ses ordres, il lui dit de rapporter aux Athéniens l’état actuel des choses, et qu’il les priait de venir les trouver, et de se conduire, au sujet du départ, comme eux.
LV. Le héraut s’en retourna vers les Athéniens, et le jour surprit les généraux lacédémoniens et Amopharète se disputant encore. Pausanias était demeuré jusqu’alors ; mais enfin, persuadé que si les Lacédémoniens partaient, Amopharète ne les abandonnerait pas, comme en effet la chose arriva, il donna le signal du départ, et mena le reste de ses troupes par les hauteurs. Les Tégéates le suivirent aussi : mais les Athéniens marchèrent en ordre de bataille par une route différente des Lacédémoniens ; car ceux-ci, de crainte de la cavalerie, prirent par la hauteur, et vers le pied du Cithéron, et les Athéniens par la plaine.
LVI. Amopharète, s’imaginant que Pausanias n’oserait jamais l’abandonner, ni lui ni les siens, faisait tous ses efforts pour contenir les troupes et les empêcher de quitter leur poste. Mais lorsqu’il les vit s’avancer avec Pausanias, jugeant alors qu’il en était ouvertement abandonné, il fit prendre les armes à sa compagnie, et la mena au petit pas vers le reste de l’armée. Quand Pausanias eut fait environ dix stades, il s’arrêta sur les bords du Moloéis, au lieu nommé Argiopius, où est un temple de Cérès Éleusinienne ; il y attendit Amopharète dans l’intention de retourner à son secours, en cas qu’il se fût obstiné à rester dans son poste avec sa compagnie. Enfin Amopharète arriva avec les siens. Toute la cavalerie ennemie pressa vivement les Grecs, selon sa coutume. Les Barbares, ayant remarqué que le camp que les Grecs avaient occupé les jours précédents était abandonné, poussèrent leurs chevaux toujours en avant, et ne les eurent pas plutôt atteints, qu’ils se mirent à les harceler.
LVII. Quand Mardonius eut appris que les Grecs s’étaient retirés pendant la nuit, et qu’il eut vu leur camp désert, il manda Thorax de Larisse, avec Eurypile et Thrasydéius, ses frères, et leur parla ainsi : « Fils d’Aleuas, que direz-vous encore en voyant ce camp abandonné ? Vous autres qui êtes voisins des Lacédémoniens, vous souteniez qu’ils ne fuyaient jamais du combat, et qu’ils étaient les plus braves de tous les hommes. Vous les avez vus néanmoins changer d’abord de poste, et maintenant nous voyons tous qu’ils ont pris la fuite la nuit dernière. Quand il leur a fallu combattre contre des hommes vraiment braves, ils ont fait voir que, n’étant dans le fond que des lâches, ils ne se distinguaient que parmi des Grecs, qui sont aussi lâches qu’eux.
» Comme vous n’aviez point encore éprouvé la valeur des Perses, et que vous connaissiez aux Lacédémoniens quelque courage, je vous pardonnais les éloges que vous leur donniez ; j’étais beaucoup plus surpris qu’Artabaze redoutât les Lacédémoniens, et qu’il fût lâchement d’avis de lever le camp, et de s’enfermer dans la ville de Thèbes pour y soutenir un siége. J’aurai soin dans la suite d’informer le roi de ce conseil ; mais nous en parlerons une autre fois. Maintenant il ne faut pas souffrir que les Grecs nous échappent ; poursuivons-les jusqu’à ce que nous les ayons atteints, et punissons-les ensuite de tout le mal qu’ils nous ont fait. »
LVIII. Ayant ainsi parlé, il fit passer l’Asope aux Perses, et les mena contre les Grecs, en courant sur leurs traces, comme si ceux-ci prenaient véritablement la fuite. Il n’était occupé que des Lacédémoniens et des Tégéates, parce que les hauteurs l’empêchaient d’apercevoir les Athéniens, qui avaient pris par la plaine. Dès que les autres généraux de l’armée des Barbares virent les Perses s’ébranler pour courir après les Grecs, ils arrachèrent aussitôt les étendards, et les suivirent à toutes jambes, confusément et sans garder leurs rangs, poussant de grands cris et faisant un bruit épouvantable, comme s’ils allaient les enlever.
LIX. Pausanias, se voyant pressé par la cavalerie ennemie, dépêcha un cavalier aux Athéniens. « Athéniens, leur dit-il, dans un combat[23] de cette importance, où il s’agit de la liberté ou de la servitude de la Grèce, nous avons été trahis, et vous aussi, par nos alliés ; la nuit dernière ils ont pris la fuite. Nous n’en avons pas moins résolu de nos défendre avec vigueur, et de nous secourir mutuellement. Si la cavalerie vous eût attaqués les premiers, il eût été de notre devoir de marcher à votre secours avec les Tégéates qui sont restés avec nous fidèles à la patrie ; mais, puisqu’elle fond tout entière sur nous, et que nous en sommes accablés, il est juste que vous veniez nous défendre. Mais s’il vous est impossible de nous secourir, du moins faites nous le plaisir de nous envoyer des gens de trait. L’ardeur que vous avez montrée dans cette guerre, et à laquelle nous nous empressons de rendre témoignage, nous fait espérer que vous écouterez favorablement notre demande. »
LX. Là-dessus les Athéniens se mirent en mouvement pour aller à leur secours, et les défendre avec vigueur. Ils étaient déjà en marche, lorsqu’ils furent attaqués par les Grecs de l’armée du roi, qui leur étaient opposés. Cette attaque, qui les affligeait beaucoup, les empêcha de secourir les Lacédémoniens. Ceux-ci, avec les Tégéates, leurs inséparables alliés, quoique dépourvus de ce renfort, allaient avec les troupes légères, les premiers à cinquante mille hommes, les autres à trois mille. Ils sacrifiaient, dans l’intention de livrer bataille à Mardonius et aux troupes qu’il avait avec lui, mais les sacrifices n’étaient pas favorables ; et pendant qu’on en était occupé il périssait beaucoup de Grecs, et il y en eut un plus grand nombre de blessés : car les Perses, s’étant fait un rempart de leurs boucliers, leur lançaient une quantité si prodigieuse de flèches, que les Spartiates en étaient accablés. Les sacrifices continuant à ne point être favorables, Pausanias tourna ses regards vers le temple de Junon, près de Platées, implora la déesse, et la supplia de ne pas permettre que les siens se vissent frustrés de leurs espérances.
LXI. Il l’invoquait encore, lorsque les Tégéates, se levant les premiers, marchèrent aux Barbares. Il eut à peine achevé sa prière, que, les sacrifices devenant enfin favorables, les Lacédémoniens marchèrent aussi aux Perses ; et ceux-ci, quittant leurs arcs, en soutinrent le choc. Le combat se donna d’abord près du rempart de boucliers. Lorsqu’il eut été renversé, l’action devint vive, et dura longtemps près du temple même de Cérès, jusqu’à ce qu’on fût venu à les en chasser ; car les Barbares saisissaient les lances des Grecs, et les brisaient entre leurs mains. À cette journée, les Perses ne cédèrent aux Grecs ni en force ni en audace ; mais étant armés à la légère, et n’ayant d’ailleurs ni l’habileté ni la prudence de leurs ennemis, ils se jetaient un à un, ou dix ensemble, ou même tantôt plus, tantôt moins, sur les Spartiates, qui les taillaient en pièces.
LXII. Les Perses pressaient vivement les Grecs du côté où Mardonius, monté sur un cheval blanc, combattait en personne à la tête des mille Perses d’élite. Tant qu’il vécut, ils soutinrent l’attaque des Lacédémoniens, et en se défendant vaillamment ils en tuèrent un grand nombre. Mais après sa mort, lorsque ce corps, le plus fort de l’armée, au milieu duquel il combattait, eut été renversé, le reste tourna le dos, et abandonna la victoire aux Lacédémoniens. Les Perses avaient deux désavantages : leur habit long et embarrassant[24], et leurs armes légères. Celui-ci était d’autant plus grand, qu’ils avaient à combattre des hommes pesamment armés.
LXIII. À cette journée, les Spartiates vengèrent sur Mardonius la mort de Léonidas, comme l’avait prédit l’oracle ; et Pausanias, fils de Cléombrote et petit-fils d’Anaxandrides, y remporta la plus belle victoire dont nous ayons connaissance. Nous avons parlé des ancêtres de ce prince en faisant mention de ceux de Léonidas, ce sont les mêmes pour l’un et pour l’autre. Mardonius fut tué par Aïmnestus, citoyen distingué de Sparte, qui, quelque temps après la guerre contre les Perses, périt avec trois cents hommes qu’il commandait, en se battant à Stényclare contre tous les Messéniens.
LXIV. Battus et mis en fuite à Platées par les Lacédémoniens, les Perses se sauvèrent en désordre dans leur camp, et en dedans du mur de bois qu’ils avaient construit sur le territoire de Thèbes. Le combat s’étant donné près du bocage consacré à Cérès, je suis étonné qu’on n’ai vu aucun Perse s’y réfugier, ou mourir autour du temple de la déesse, et que la plupart périrent dans un lieu profane. S’il est permis de dire son sentiment sur les choses divines, je pense que la déesse leur en interdit l’entrée, parce qu’ils avaient brûlé son temple à Éleusis. Telle fut l’issue de cette bataille.
LXV. Artabaze, fils de Pharnaces, qui, dès les commencements, n’avait point été d’avis que le roi laissât Mardonius en Grèce, voyant que, malgré toutes les raisons qu’il alléguait pour dissuader ce général de donner bataille, il n’avançait en rien, prit les mesures suivantes, parce que ses opérations ne lui plaisaient pas. Il commandait un corps considérable de troupes, qui montait à quarante mille hommes. Pendant qu’on se battait, comme il savait parfaitement bien quelle devait être l’issue du combat, il marcha en avant, leur ordonnant de le suivre tous en un seul et même corps partout où il les conduirait quand ils le verraient doubler le pas. Ces ordres donnés, il les mena d’abord comme s’il eût voulu aller à l’ennemi, mais lorsqu’il se fut avancé quelque peu, s’étant aperçu que les Perses étaient en déroute, il n’observa plus le même ordre dans sa marche, et s’enfuit de toutes ses forces ; non vers le mur de bois, ou vers la ville de Thèbes, mais du côté des Phocidiens, dans l’intention d’arriver le plus tôt possible à l’Hellespont. Ces troupes tournèrent donc de ce côté.
LXVI. Les Béotiens combattirent longtemps contre les Athéniens ; mais tous les autres Grecs du parti du roi se conduisirent lâchement de dessein prémédité. Ceux des Thébains qui tenaient le parti des Mèdes, loin de fuir, se battirent avec tant d’ardeur, que trois cents des principaux et des plus braves d’entre eux tombèrent sous les coups des Athéniens. Mais, ayant aussi tourné le dos, ils s’enfuirent à Thèbes, et non du même côté que les Perses, et que cette multitude d’alliés qui, loin d’avoir fait aucune action éclatante, avait pris la fuite, sans même avoir combattu.