Histoires (page 77)

Hérodote · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Larcher 1850 · 80 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXVII. Cela prouve l’influence des Perses sur les Barbares : et, en effet, si ceux-ci se sauvèrent, même avant que d’en être venus aux mains avec l’ennemi, ce fut parce que les Perses leur en donnèrent l’exemple. Ainsi toute l’armée prit la fuite, excepté la cavalerie, et particulièrement celle des Béotiens. Celle-ci favorisa les Perses dans leur fuite, s’approchant continuellement des ennemis, et protégeant leurs amis contre les Grecs, qui, après leur victoire, poursuivaient les Perses et en faisaient un grand carnage.

LXVIII. Tandis que les Barbares fuyaient de toutes parts, on vint dire aux Grecs campés autour du temple de Junon, et qui ne s’étaient point trouvés au combat, que la bataille s’était donnée, et que Pausanias était vainqueur. Là-dessus, les Corinthiens, les Mégariens et les Phliasiens, pêle-mêle et sans observer aucun ordre, prirent, les premiers par le bas de la montagne et le chemin des collines pour aller droit au temple de Cérès, et les autres par la plaine, c’est-à-dire par le chemin le plus uni. Lorsque les Mégariens et les Phliasiens furent près des ennemis, la cavalerie des Thébains, commandée par Asopodore, fils de Timandre, les ayant vus se hâter sans garder leurs rangs, tomba sur eux, en coucha six cents par terre, et poursuivit le reste jusqu’au Cithéron, où elle les poussa : ce fut ainsi qu’ils périrent sans gloire.

LXIX. Les Perses et toute la multitude des Barbares ne se furent pas plutôt réfugiés dans leurs retranchements, qu’ils se hâtèrent de monter sur les tours avant l’arrivée des Lacédémoniens, et de fortifier la muraille le mieux qu’ils purent. Les Lacédémoniens s’en étant approchés, l’attaque du mur fut très-vive ; la défense des Perses ne le fut pas moins : et même ceux-ci eurent de très-grands avantages avant l’arrivée des Athéniens, parce que les Lacédémoniens ignoraient l’art d’attaquer les places. Mais, les Athéniens s’étant joints aux assiégeants, l’attaque fut rude et longue. Enfin, leur valeur et leur constance les rendirent maîtres du mur ; et, en ayant abattu une partie, les Grecs se jetèrent en foule dans le camp. Les Tégéates, y étant entrés les premiers, pillèrent la tente de Mardonius, et entre autres choses la mangeoire de ses chevaux, toute de bronze, et remarquable par sa beauté. Ils la consacrèrent dans le temple de Minerve Aléa. Quant au reste du butin[25], ils le portèrent au même endroit que les Grecs.

Le mur renversé, les Barbares se débandèrent, et pas un ne se rappela son ancienne valeur. Dans cet état de stupeur où se trouve une multitude d’hommes effrayés de se voir renfermés dans un petit espace, ils se laissèrent tuer avec si peu de résistance, que, de trois cent mille hommes qu’ils étaient, il n’y en eut pas trois mille qui échappèrent, si l’on excepte les quarante mille avec lesquels Artabaze s’était sauvé. Les Lacédémoniens de Sparte ne perdirent en tout que quatre-vingt-onze des leurs, les Tégéates seize, et les Athéniens cinquante-deux.

LXX. L’infanterie perse, la cavalerie sace et Mardonius se signalèrent le plus parmi les Barbares. Du côté des Grecs, les Tégéates et les Athéniens se comportèrent en gens de cœur ; mais les Lacédémoniens les surpassèrent, et voici la preuve que je puis en rapporter. Les Tégéates et les Athéniens vainquirent ceux qu’ils avaient en tête ; mais les Lacédémoniens attaquèrent les meilleures troupes de l’ennemi et les battirent. Aristodémus se distingua, à mon avis, beaucoup plus que les autres. Il était le seul des trois cents Spartiates qui se fût attiré des reproches, et qui se fût déshonoré en se sauvant des Thermopyles. Posidonius, Philocyon et le Spartiate Amopharète firent après lui les plus belles actions. Cependant, lorsqu’on s’entretenait de ceux qui s’étaient le plus signalés à cette journée, les Spartiates qui s’y étaient trouvés répondaient qu’Aristodémus, voulant mourir à la vue de l’armée, afin de réparer sa faute, était sorti de son rang comme un furieux, et avait fait des prodiges de valeur ; que Posidonius fit de très-belles actions, sans avoir dessein de mourir, et que cela n’en était que plus glorieux pour lui : mais l’envie a peut-être beaucoup de part à ces discours. On rendit de grands honneurs à tous ceux que j’ai nommés, et qui avaient été tués à cette bataille, excepté à Aristodémus. Celui-ci n’en reçut point, parce qu’il avait voulu mourir pour effacer la honte dont il s’était couvert.

LXXI. Tels sont ceux qui se distinguèrent à Platées. Callicrates, le plus bel homme qui fût à l’armée, non-seulement parmi les Lacédémoniens, mais encore parmi le reste des Grecs, ne périt point dans l’action. Assis à son rang, il fut blessé d’une flèche au côté tendis que Pausanias faisait des sacrifices ; et comme on l’emportait pendant le combat, il témoignait à Arimneste de Platées ses regrets : non qu’il se plaignit de perdre la vie pour la Grèce, mais parce qu’il ne s’était point servi de son bras, et qu’il avait fait aucune action digne de lui et du courage dont il était animé.

LXXII. On dit que Sophanès, fils d’Eutychides, du bourg de Décélée, se couvrit de gloire parmi les Athéniens. Les habitants de cette bourgade, comme le racontent les Athéniens eux-mêmes, tinrent autrefois une conduite qui leur a été utile dans tous les temps. Les Tyndarides (Castor et Pollux) étant entrés dans l’Attique avec une armée considérable, afin de recouvrer Hélène, dont ils ignoraient l’asile, chassaient les peuples de leurs anciennes demeures. On assure qu’alors ceux de Décélée, ou Décélus lui-même, indignés du rapt commis par Thésée, et craignant pour l’Attique entière, découvrirent tout aux Tyndarides, et les conduisirent à Aphidnes, que Titacus, originaire du pays, leur livra. Cette action mérita aux Décéléens[26] d’être exempts, à perpétuité dans Sparte, de toute contribution, et d’y avoir la première place dans les assemblées. Ils jouissent encore maintenant de ces privilèges ; en sorte que dans la guerre du Péloponnèse, qui s’est allumée bien des années après le temps dont je parle, l’armée des Lacédémoniens épargna Décélée[27] et ravagea le reste de l’Attique.

LXXIII. On rapporte de deux façons la manière dont Sophanès de Décélée se signala alors parmi les Athéniens : la première, qu’il portait une ancre de fer attachée avec une chaîne de cuivre à la ceinture de sa cuirasse ; que, toutes les fois qu’il s’approchait des ennemis, il la jetait à terre, afin qu’ils ne pussent pas l’ébranler en fondant sur lui, et que lorsqu’ils s’enfuyaient il la reprenait et les poursuivait. Telle est la première manière de raconter cette histoire, qui est contredite par la seconde : car on dit aussi qu’il portait, non une ancre réelle de fer à la ceinture de sa cuirasse, mais la figure d’une ancre à son bouclier, qu’il tournait continuellement et sans jamais se reposer.

LXXIV. Il y a aussi de Sophanès une autre action brillante. Tandis que les Athéniens faisaient le siége d’Égine, il défia à un combat singulier Eurybatès d’Argos[28], qui avait été vainqueur au pentathle, et le tua. Mais quelque temps après la bataille de Platées, comme il commandait les Athéniens avec Léagrus, fils de Glaucon, il fut tué lui-même à Datos par les Édoniens, en combattant courageusement pour les mines d’or.

LXXV. Les Grecs ayant battu les Barbares à Platées, une femme transfuge vint les y trouver. C’était une concubine de Pharandates, fils de Téaspis, seigneur perse. Lorsqu’elle eut appris la défaite totale des Perses et la victoire des Grecs, elle arriva sur un harmamaxe (char), toute brillante d’or, ainsi que ses suivantes, et vêtue des habits les plus superbes, mit pied à terre, et se rendit au quartier des Lacédémoniens, qui étaient encore occupés au carnage. Elle reconnut Pausanias aux ordres qu’elle lui voyait donner ; et comme elle en avait souvent entendu parler, elle savait depuis longtemps et son nom et sa patrie. Elle s’approcha de lui, et tenant ses genoux embrassés, elle lui dit : « Roi de Sparte[29], délivrez de la servitude une humble suppliante à qui vous avez déjà rendu service en exterminant ces Barbares qui ne respectaient ni les dieux ni les génies. Je suis de l’île de Cos, et fille d’Hégétorides, fils d’Antagoras. Un Perse, m’ayant enlevée de ma patrie, m’a gardée avec lui. — Femme, répondit Pausanias, prenez confiance en moi, et comme suppliante et, si d’ailleurs vous dites la vérité, comme fille d’Hégétorides de Cos, le principal hôte que j’aie dans cette île. » Ayant ainsi parlé, il la remit entre les mains de ceux d’entre les éphores qui étaient présents ; et dans la suite il l’envoya à Égine, où elle avait dessein d’aller.

LXXVI. Les Mantinéens arrivèrent après l’action, et incontinent après le départ de cette femme. Affligés d’apprendre qu’ils étaient venus après la bataille, ils dirent qu’il était juste qu’ils s’en punissent eux-mêmes. Ayant su que les Mèdes commandés par Artabaze avaient pris la fuite, ils voulurent les poursuivre jusqu’en Thessalie ; mais les Lacédémoniens les en dissuadèrent ; et, lorsqu’ils furent de retour dans leur pays, ils bannirent leurs généraux. Après les Mantinéens arrivèrent les Éléens : ils s’en retournèrent aussi affligés que les Mantinéens ; et aussitôt après leur arrivée, ils bannirent aussi leurs capitaines. Mais en voilà assez sur les Mantinéens et les Éléens.

LXXVII. Lampon, fils de Pythéas, le citoyen le plus distingué d’Égine, alors au camp des Éginètes à Platées, vint en diligence trouver Pausanias, et lui donna un conseil impie. « Fils de Cléombrote, lui dit-il, vous avez fait une action admirable et par sa grandeur et par son éclat. En délivrant la Grèce, Dieu vous a accordé une gloire où jamais n’a pu atteindre aucun des Grecs que nous connaissions. Achevez cet ouvrage, afin que votre réputation aille en augmentant, et que désormais les Barbares craignent de se permettre contre les Grecs des actions atroces. Léonidas ayant été tué aux Thermopyles, Mardonius et Xerxès lui firent couper la tête, et attacher son corps à une croix. En traitant de même Mardonius, vous serez loué non-seulement de tous les Spartiates, mais encore du reste des Grecs ; car, en le faisant mettre en croix, vous vengerez Léonidas, votre oncle paternel. » Ainsi parla Lampon, croyant que Pausanias lui en saurait gré.

LXXVIII. « Mon hôte d’Égine, répondit ce prince, j’estime votre bienveillance et votre prudence ; mais votre avis pèche contre la droite raison : car, après m’avoir élevé fort haut, moi, mes actions, ma patrie, vous me rabaissez jusqu’à terre en me conseillant d’outrager un mort. Vous ajoutez qu’en suivant ce conseil ma réputation ira en augmentant. Mais une pareille conduite convient mieux à des Barbares qu’à des Grecs, et même nous la blâmons dans eux. Aux dieux ne plaise que je veuille, à ce prix, complaire aux Éginètes et à ceux qui approuveraient une telle action. Il me suffit de mériter l’estime des Spartiates, en ne faisant et en ne disant rien que d’honnête. Quant à Léonidas, que vous voulez que je venge, je pense qu’il l’est suffisamment, et qu’il tire un assez grand lustre de cette multitude innombrable de morts, lui et le reste de ceux qui ont péri aux Thermopyles. Au reste, ne vous adressez plus à moi[30] pour me tenir de pareils discours, ou pour me donner de semblables conseils, et sachez-moi gré de ce que je les laisse impunis. » Là-dessus Lampon se retira.

LXXIX. Pausanias fit publier une défense de toucher au butin, et ordonna aux Ilotes de l’apporter dans un même lieu. Ils se répandirent dans le camp, trouvèrent des tentes tissues d’or et d’argent, des lits dorés, des lits argentés, des cratères, des coupes, et autres vases à boire qui étaient d’or ; et, sur des voitures, des chaudières d’or et d’argent dans des sacs. Ils enlevèrent aux morts leurs bracelets, leurs colliers et leurs cimeterres qui étaient d’or, sans s’embarrasser de leurs habits de diverses couleurs. Les Ilotes volèrent beaucoup d’effets qu’ils vendirent aux Éginètes, et ne montrèrent que ce qu’ils ne purent cacher. Telle fut la source des grandes richesses des Éginètes, qui achetaient des Ilotes l’or, sans doute comme si c’eût été du cuivre.

LXXX. Lorsqu’on eut porté toutes ces richesses dans un même lieu, on en préleva la dixième partie pour les dieux. On en fit faire au dieu de Delphes le trépied d’or, soutenu par un serpent d’airain à trois têtes[31], qu’on voit près de l’autel ; au dieu d’Olympie, un Jupiter de bronze de dix coudées de haut[32], et au dieu de l’Isthme, un Neptune de bronze de sept coudées de haut. Le dixième du butin mis à part, on distribua le reste a chacun selon son mérite, les concubines des Perses, les bêtes de somme, l’or, l’argent et autres effets précieux. Personne ne dit ce qui fut donné, par manière de distinction, à ceux qui se signalèrent à la journée de Platées. Je crois cependant qu’on leur accorda quelque récompense particulière : on mit à part, pour Pausanias, le dixième de tout, femmes, chevaux, talents, chameaux, et semblablement de toutes les autres richesses, et on lui en fit présent.

LXXXI. On dit aussi que Xerxès, en s’enfuyant de Grèce, avait laissé à Mardonius son ameublement ; qui consistait en vaisselle d’or et d’argent, et en tapis de diverses couleurs ; que Pausanias, voyant toutes ces richesses, ordonna aux boulangers et aux cuisiniers de Mardonius de lui préparer un repas comme si c’eût été pour leur maître. Cet ordre exécuté, Pausanias vit des lits d’or et d’argent richement couverts, des tables d’or et d’argent, et l’appareil d’un festin splendide. Surpris d’une si grande magnificence, il ordonna, pour se divertir, à ses serviteurs, de lui apprêter à manger à la manière de Lacédémone. Comme la différence entre ces deux repas était prodigieuse, Pausanias ne put s’empêcher de rire. Il envoya chercher les généraux grecs ; et, lorsqu’ils furent arrivés, il leur dit, en leur montrant l’appareil des deux repas : « Grecs, je vous ai mandés pour vous rendre témoins de la folie du général des Perses, qui, ayant une si bonne table, est venu pour nous enlever celle-ci, qui est si misérable. » Tel fut, à ce qu’on dit, le langage de Pausanias aux généraux des Grecs.

LXXXII. On trouva encore, longtemps après cette action, des coffres pleins d’or et d’argent, et d’autres richesses ; et, lorsque les cadavres eurent été dépouillés de leur chair, on reconnut un crâne d’homme sans suture et d’un seul os parmi les ossements que les Platéens transportèrent dans un même endroit. On vit aussi les deux mâchoires, l’inférieure et la supérieure, dont les dents, quoique distinguées, étaient toutes d’un seul os, tant les molaires que les autres, et les ossements d’un homme de cinq coudées[33].

LXXXIII. Le lendemain de la bataille, le corps de Mardonius fut enlevé secrètement ; mais par qui le fut-il ? C’est ce que je ne puis assurer. J’ai ouï dire que plusieurs personnes, et même de différentes nations, lui avaient donné la sépulture, et je sais qu’il y en eut beaucoup qui furent magnifiquement récompensés de cette action par Artontès, fils de Mardonius. Mais je n’ai pu savoir avec certitude quel est celui d’entre eux qui l’enleva furtivement et lui rendit les derniers devoirs. Il court cependant un bruit que ce fut Dionysiophanès d’Éphèse.

LXXXIV. Lorsqu’on eut partagé le butin fait à Platées, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts, chaque nation aux siens à part. Les Lacédémoniens firent trois fosses : dans l’une, ils enterrèrent les irènes[34], au nombre desquels étaient Posidonius, Amopharète, Philocyon et Callicrates ; dans la seconde, ils mirent le reste des Spartiates, et dans la troisième, les Ilotes. Les Tégéates furent enterrés à part, mais tous pêle-mêle. Les Athéniens mirent leurs morts ensemble. Les Mégariens et les Phlasiens en agirent de même à l’égard de ceux d’entre eux qui avaient été tués par la cavalerie. Il y avait des corps dans les tombeaux de toutes ces nations ; mais les autres peuples, dont on montre la sépulture à Platées, honteux, comme je l’ai appris, de ne s’être pas trouvés au combat, érigèrent chacun des cénotaphes de terre amoncelée, afin de se faire honneur dans la postérité. L’élévation de terre qu’on appelle la sépulture des Éginètes fut faite, comme je l’ai ouï dire, dix ans après cette bataille, à la prière de ceux d’Égine, par Cléadas de la ville de Platées, fils d’Autodicus, leur hôte.

LXXXV. Dès que les Grecs eurent rendu, à Platées, les derniers devoirs aux morts, ils résolurent après une mûre délibération, de marcher contre Thèbes, et d’en sommer les habitants de leur livrer ceux d’entre eux qui avaient pris les intérêts des Perses, spécialement Timégénidas et Attaginus, chefs de ce parti, et de leur signifier que, si on ne les leur remettait pas, on ne lèverait point le siége qu’on eût détruit la place. Cette résolution prise, ils arrivèrent devant la ville le onzième jour après la bataille, et en formèrent le siége. Ils firent aussitôt sommer les Thébains de leur livrer ceux dont on vient de parler ; et, sur leur refus, on fit le dégât sur leurs terres, et on se mit à battre les murailles.

LXXXVI. Comme les ravages ne cessaient point, le vingtième jour Timégénidas dit aux Thébains : « Thébains, puisque les Grecs ont résolu de ne point lever le siége de cette place qu’ils ne l’aient détruite, ou que vous ne nous ayez remis entre leurs mains, que la Béotie ne soit pas, pour l’amour de nous, plus longtemps accablée de maux. Si la demande de nos personnes est un prétexte pour exiger de l’argent, il faut leur en donner du trésor public, puisque nous ne sommes pas les seuls qui nous soyons déclarés pour les Perses, et que nous l’avons fait conjointement avec la république. Mais, s’ils n’assiégent Thèbes que pour nous avoir en leur puissance, nous nous présenterons devant eux pour y plaider notre cause. » Ce discours ayant paru juste et fort à propos, les Thébains envoyèrent sur-le-champ dire à Pausanias, par un héraut, qu’ils étaient dans l’intention de lui livrer ceux qu’il demandait.

LXXXVII. Cette convention faite, Attaginus prit la faute ; mais ses enfants ayant été amenés à Pausanias, ce prince les renvoya absous, disant qu’à cet âge ils ne pouvaient avoir eu aucune part au crime de ceux qui avaient épousé les intérêts des Perses. Quant aux autres que les Thébains remirent au général lacédémonien, ils croyaient qu’il leur serait permis de plaider leur cause ; et d’ailleurs ils se persuadaient qu’avec de l’argent ils viendraient à bout de se justifier. Pausanias, s’en étant douté, congédia toute l’armée des alliés, aussitôt qu’il eut ces traîtres en sa puissance, et les emmena à Corinthe, où il les fit punir du dernier supplice. Voilà ce qui se passa tant à Platées qu’à Thèbes.

LXXXVIII. Artabaze, fils de Pharnaces, qui s’était enfui de Platées, était déjà bien loin. Quand il fut en Thessalie, les Thessaliens lui rendirent tous les devoirs de l’hospitalité ; et comme ils ignoraient ce qui était arrivé à Platées, ils lui demandèrent des nouvelles du reste de l’armée. Artabaze savait qu’en disant la vérité, il courrait risque de périr avec toutes ses troupes ; car il était persuadé que tous ceux qui apprendraient ce qui s’était passé ne manqueraient pas de l’attaquer. Ces réflexions l’avaient détourné de communiquer aux Phocidiens ce qu’il savait ; mais il dit aux Thessaliens : « Je me hâte, comme vous voyez, d’arriver au plus tôt en Thrace, où l’on m’a envoyé du camp avec ces troupes pour une affaire importante. Mardonius lui-même nous suit de près avec son armée, et ne se fera pas longtemps attendre. Ayez soin de le bien recevoir, et de lui rendre de bons offices. Vous n’aurez pas sujet dans la suite de vous en repentir. » Ayant ainsi parlé, il traversa en diligence la Thessalie et la Macédoine avec ses troupes, alla droit en Thrace, comme un homme véritablement pressé, et, coupant ensuite par le milieu des terres, il arriva à Byzance, après avoir perdu dans sa marche un grand nombre de soldats, qui furent taillés en pièces par les Thraces, ou qui moururent de faim et de fatigue. De Byzance il traversa l’Hellespont, et retourna ainsi en Asie.

LXXXIX. Le même jour que les Barbares furent battus à Platées, ils le furent aussi à Mycale en Ionie. Tandis que la flotte grecque était à Délos[35], sous les ordres de Léotychides de Lacédémone, les Samiens y députèrent Lampon, fils de Thrasyclès, Athénagoras, fils d’Archestratidès, et Hégésistrate fils d’Aristagoras, à l’insu de Théomestor, fils d’Androdamas, leur tyran, et des Perses, qui lui avaient donné la tyrannie de Samos. S’étant adressé aux généraux, Hégésistrate, entre beaucoup de raisons qu’il allégua, leur dit qu’ils n’auraient qu’à se montrer pour faire révolter l’Ionie ; que les Barbares ne les attendraient pas, ou que, s’ils le faisaient, ils ne pourraient jamais trouver une plus riche proie. Invoquant ensuite les dieux, qui leur étaient communs, il les exhorta à les délivrer de la servitude, eux qui étaient Grecs aussi, et à les venger des Barbares. Il leur représenta la facilité de cette entreprise ; que les vaisseaux des Perses voguaient mal, et qu’ils n’étaient pas si propres pour les combats que les leurs ; que, s’ils les soupçonnaient de vouloir les jeter frauduleusement dans quelque péril, ils consentaient à monter sur leurs vaisseaux pour leur servir d’otages.

XC. Comme le Samien faisait beaucoup d’instances, Léotychides lui demanda son nom, soit qu’il voulût en tirer un présage, soit par un coup de la fortune que Dieu dirigeait. Mon hôte de Samos, quel est votre nom ? Hégésistrate, répondit-il. J’accepte ce présage, reprit Léotychides, sans lui laisser achever son discours, en cas qu’il eût encore quelque chose à dire. Mettez à la voile sur-le-champ, après nous avoir promis avec serment, vous et ceux qui vous accompagnent, que les Samiens feront alliance avec nous, et qu’ils nous secourront avec zèle.

XCI. Il parlait encore, et le traité était déjà bien avancé. Sur-le-champ les Samiens engagent leur foi, promettent l’alliance avec serment, et remettent ensuite à la voile. Hégésistrate, dont le nom avait été regardé comme un présage, reçut ordre de monter sur la flotte.

XCII. Les Grecs ne démarrèrent point ce jour-là. Le lendemain, les sacrifices se trouvèrent favorables. Ils avaient pour devin Déiphonus d’Apollonie, sur le golfe Ionien, fils d’Événius, à qui arriva l’aventure que je vais rapporter. Il y a dans cette ville d’Apollonie des troupeaux consacrés au soleil. Le jour ils paissent sur les bords d’un fleuve qui, coulant du mont Lacmon, traverse le territoire d’Apollonie, et se jette dans la mer, près du port d’Oricum. Mais la nuit ils sont gardés par un homme choisi tous les ans parmi les citoyens de cette ville les plus distingués par leur bien et par leur naissance : car les Apolloniates font, suivant l’avertissement d’un certain oracle, beaucoup de cas de ces troupeaux. Ils passent la nuit dans un antre éloigné de la ville. Événius, choisi à son tour pour veiller sur ce troupeau, employa à dormir le temps qu’il aurait du consacrer à le garder. Pendant son sommeil, des loups entrèrent dans l’antre, et en tuèrent environ soixante bêtes. Événius, s’étant aperçu de ce dégât, tint la chose secrète, et n’en dit rien à personne, dans le dessein d’acheter d’autres bêtes pour remplacer celles qui avaient été tuées. Cette aventure n’échappa point aux Apolloniates. Ils ne l’eurent pas plutôt apprise, qu’ayant traîné Événius en justice, ils le condamnèrent à perdre la vue, pour le punir d’avoir dormi pendant le temps de sa garde. Aussitôt après qu’on lui eut crevé les yeux, les troupeaux cessèrent d’engendrer, et la terre également de produire des fruits. Ce fléau leur avait été prédit à Dodone et à Delphes. Les prophètes, interrogés dans la suite sur la cause de ce malheur, répondirent que c’était une punition de l’injustice qu’ils avaient commise, en privant de la vue Événius, garde des troupeaux sacrés ; qu’ils avaient eux-mêmes envoyé les loups, et qu’ils ne cesseraient pas de le venger, jusqu’à ce que les Apolloniates lui eussent donné la satisfaction qu’il trouverait juste d’exiger, et que, lorsqu’on la lui aurait faite, ils lui accorderaient eux-mêmes un don qui le ferait regarder de beaucoup de personnes comme un homme heureux. Telle fut la réponse des oracles.

XCIII. Les Apolloniates, ayant tenu cette réponse secrète, ordonnèrent à quelques-uns de leurs citoyens de transiger avec Événius. Voici comment ils s’y prirent. Ils allèrent le trouver, il était assis sur un siége ; s’étant assis auprès de lui, ils s’entretinrent de choses indifférentes, et peu à peu ils firent tomber la conversation sur son malheur, auquel ils prirent beaucoup de part. L’ayant trompé par cette feinte douleur, ils lui demandèrent quelle satisfaction il souhaiterait, si les Apolloniates étaient dans l’intention de lui en promettre une. Événius, qui n’avait point entendu parler de la réponse de l’oracle, dit que si on voulait lui donner des terres, il choisirait celles de deux citoyens d’Apollonie qu’il nomma, et qu’il savait être les meilleures de tout le pays, et qu’il voulait, outre cela, une maison qu’il regardait comme la plus belle de la ville ; qu’à ces conditions il serait content, et cesserait d’être irrité contre ses concitoyens. « Événius, lui répondirent les députés assis auprès de lui, les Apolloniates vous accordent, suivant les ordres de l’oracle, la réparation que vous exigez pour la perte de vos yeux. » Événius, ayant tout appris par ce discours, fut bien fâché d’avoir été trompé. Les Apolloniates achetèrent des propriétaires les biens qu’il avait choisis ; et lui en firent présent. Aussitôt après, les dieux lui accordèrent le don de la divination, et par ce moyen il acquit beaucoup de célébrité.

XCIV. Déiphonus était fils de cet Événius : les Corinthiens l’avaient mené avec eux ; il faisait dans l’armée les fonctions de devin. J’ai pourtant ouï dire aussi que Déiphonus s’était emparé du nom d’Événius, et que, parcourant la Grèce, il rendait des oracles à prix d’argent, quoiqu’il ne fût pas son fils.

XCV. Les sacrifices que fit Déiphonus pour les Grecs étant favorables, la flotte partit de Délos, et cingla vers Samos. Quand ils furent arrivés aux Calames dans cette île, ils jetèrent l’ancre près de l’Héræum ou temple de Junon, et se disposèrent à un combat naval. Les Perses, ayant appris que la flotte des Grecs venait à eux, mirent aussi à la voile pour s’approcher du rivage, et permirent aux Phéniciens de se retirer : car il avait été résolu dans un conseil de ne point livrer bataille sur mer, parce qu’ils ne se croyaient pas égaux en force aux Grecs. Ils naviguèrent donc vers le continent, afin de se mettre sous la protection des troupes de terre qui campaient à Mycale, et qui, faisant partie de l’armée, avaient été laissées en cet endroit par ordre de Xerxès pour garder l’Ionie. Elles montaient à soixante mille hommes, et étaient commandées par Tigranes, le plus bel homme et de la plus haute taille qu’il y eut parmi les Perses. Les généraux de la flotte barbare avaient résolu de tirer leurs vaisseaux sur le rivage pour les mettre sous la protection de l’armée de terre, et de faire autour un rempart, tant pour les défendre que pour s’en faire à eux-mêmes un lieu de retraite.

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