Histoires (page 78)
XCVI. Cette résolution prise, ils levèrent l’ancre. Lorsqu’ils furent arrivés près du temple des Euménides, sur le territoire de Mycale, et de l’embouchure du Gæson et du Scolopoéis, où il y a un temple de Cérès Éleusinienne, bâti par Philistus, fils de Pasiclès, qui avait accompagné Nélée, fils de Codrus, quand celui-ci alla fonder Milet, ils tirèrent leurs vaisseaux à terre, les environnèrent d’un mur de pierres et de bois, coupant pour cet effet un grand nombre d’arbres fruitiers, enfoncèrent des pieux autour de ce rempart, et se disposèrent à soutenir un siége et à remporter la victoire : car, après y avoir bien réfléchi, ils se préparèrent à l’un et à l’autre.
XCVII. Les Grecs ayant appris que les Barbares s’étaient retirés sur le continent, en furent d’autant plus affligés, qu’ils les croyaient échappés de leurs mains. Embarrassés sur le parti qu’ils devaient prendre, ils ne savaient s’ils s’en retourneraient ou s’ils iraient vers l’Hellespont. Enfin ils résolurent de ne faire ni l’un ni l’autre, mais de cingler vers le continent. S’étant donc préparés à un combat naval, et ayant disposé les échelles et autres choses nécessaires pour une descente, ils naviguèrent vers Mycale. Comme ils étaient près du camp, et que, bien loin qu’il vînt des vaisseaux ennemis à leur rencontre, ils les voyaient tous sur le rivage environnés d’un mur, avec une nombreuse armée de terre rangée sur le bord de la mer, alors Léotychides devança les autres, s’approcha du rivage le plus près qu’il put ; et s’adressant aux Ioniens par un héraut, il leur dit : « Ioniens, que ceux d’entre vous qui m’entendent prêtent une oreille attentive à mes paroles ; car les Perses assurément n’y comprendront rien. Que chacun de vous se ressouvienne dans l’action premièrement de la liberté ; secondement, du mot du guet Hébé. Que celui qui m’entend fasse part de ce que je dis à ceux qui ne peuvent m’entendre. » Le but de Léotychides[36] était le même que celui de Thémistocles[37] à Artémisium, ce discours devant faire impression sur les Ioniens s’il échappait à la connaissance des Barbares, ou les rendre suspects aux Perses s’il leur était rapporté.
XCVIII. Ce conseil donné, les Grecs approchèrent leurs vaisseaux du rivage, descendirent à terre et se rangèrent en bataille. Les Perses les voyant se préparer au combat, et instruits des exhortations qu’ils avaient faites aux Ioniens, désarmèrent d’un côté les Samiens, qu’ils soupçonnaient d’intelligence avec les Grecs. Ces soupçons étaient d’autant mieux fondés, que les Samiens avaient racheté cinq cents Athéniens qui, ayant été laissés dans l’Attique, avaient été faits prisonniers par les Perses et amenés sur leurs vaisseaux ; et après les avoir rachetés, ils les avaient renvoyés à Athènes, et leur avaient fourni tout ce qui était nécessaire pour leur voyage, quoiqu’ils fussent ennemis de Xerxès. D’un autre côté, les Perses ordonnèrent aux Milésiens de garder les chemins qui conduisaient au sommet du mont Mycale, sous prétexte, sans doute, qu’ils connaissaient parfaitement le pays, mais en effet pour les éloigner du camp. Ce fut ainsi que les Perses se précautionnèrent contre ceux d’entre les Ioniens qu’ils croyaient dans le dessein de remuer, en cas qu’ils fussent assez forts pour l’entreprendre. Ils entassèrent ensuite leurs boucliers[38] les uns sur les autres pour s’en faire un rempart.
XCIX. Lorsque les Grecs se furent mis en ordre de bataille, ils allèrent aux ennemis. Tandis qu’ils s’avançaient, il parut un caducée sur le rivage, et il courut un bruit par toute l’armée que les Grecs avaient remporté en Béotie la victoire sur Mardonius. Ce qui arrive par la permission des dieux se reconnaît à bien des signes. En effet, le même jour que les Perses furent battus à Platées, et qu’ils devaient l’être à Mycale, le bruit de leur défaite s’étant répandu parmi les Grecs à Mycale, inspira à ceux-ci encore plus de confiance, et leur fit affronter les dangers avec plus d’ardeur.
C. On reconnut encore que cela était arrivé par la permission des dieux, parce que les deux batailles se donnèrent près d’un temple de Cérès Éleusinienne : car on avait combattu dans le territoire de Platées, auprès du temple même de Cérès, comme je l’ai dit plus haut ; et il devait en être de même de la bataille de Mycale. Le bruit de la victoire remportée par les Grecs sous les ordres de Pausanias se répandit fort à propos dans l’armée ; car le combat de Platées se donna le matin, et celui de Mycale l’après-midi. Peu de temps après, on sut avec certitude que les deux actions s’étaient passées le même jour et le même mois. Avant que la nouvelle de la victoire de Platées se fût répandue, les Grecs qui étaient à Mycale, moins inquiets pour eux-mêmes que pour la Grèce, craignaient qu’elle n’échouât contre Mardonius. Mais, dès que cette nouvelle fut venue à leur connaissance, ils marchèrent au combat avec encore plus d’ardeur. Les Barbares n’en témoignèrent pas moins, les uns et les autres regardant les îles et l’Hellespont comme un prix destiné au vainqueur.
CI. Les Athéniens, qui faisaient, avec ceux dont ils étaient accompagnés[39], environ la moitié de l’armée, prirent le long du rivage et par un terrain uni, et les Lacédémoniens, par les ravins et par les montagnes, avec les troupes qui les suivaient. Mais pendant que ceux-ci les tournaient, les Barbares étaient déjà aux mains avec l’autre aile de l’armée grecque. Tant que subsista le rempart de boucliers, les Perses se défendirent, et ne montrèrent pas moins de courage que les Grecs ; mais lorsque les Athéniens, avec les troupes de leur suite, s’exhortant mutuellement à ne point laisser aux Lacédémoniens la gloire de cette journée, eurent redoublé d’efforts, le combat changea de face. Le rempart de boucliers renversé, ils se précipitèrent en foule sur les Perses ; ceux-ci soutinrent le choc et se défendirent longtemps ; mais enfin ils s’enfuirent dans leurs retranchements. Les Athéniens, les Corinthiens, les Sicyoniens et les Trézéniens, qui composaient cette aile, les suivirent et entrèrent en foule avec eux. La muraille emportée, les Barbares ne pensèrent plus à se défendre, et prirent tous la fuite, excepté les Perses. Quoiqu’en petit nombre, ils combattirent contre les Grecs, qui se jetaient perpétuellement dans leurs retranchements. Les deux commandants de la flotte, Artayntès et Ithamitrès, s’enfuirent ; mais Mardontès et Tigranes, qui commandaient l’armée de terre, périrent les armes à la main.
CII. Les Perses combattaient encore ; les Lacédémoniens, étant arrivés avec les Grecs qui les accompagnaient, les passèrent au fil de l’épée. Il périt aussi en cet endroit beaucoup de monde du côté des Grecs, et entre autres quelques Sicyoniens avec leur commandant Périlas. Les Samiens qui se trouvaient dans le camp des Perses, et qu’on avait désarmés, n’eurent pas plutôt vu la victoire pencher, dès le commencement, du côté des Grecs, qu’ils les secondèrent de toutes leurs forces. Le reste des Ioniens se révolta à l’exemple des Samiens, et attaqua les Barbares.
CIII. Les Perses avaient ordonné, pour leur propre sûreté, aux Milésiens de garder les chemins qui conduisaient aux sommets du mont Mycale, afin que s’il leur arrivait quelque malheur, tel que celui qu’ils éprouvèrent, ils pussent, avec ces guides, s’y retirer comme dans un lieu sûr. On les avait chargés de ce soin et par la raison que je viens de dire, et pour les éloigner de l’armée, de crainte qu’ils ne formassent quelque entreprise contre elle. Ils firent tout le contraire de ce qu’on leur avait ordonné ; car ils conduisirent les fuyards par des chemins qui menaient aux ennemis, et même enfin ils s’acharnèrent encore plus que les autres à les tuer. Ce fut ainsi que l’Ionie se révolta pour la seconde fois contre les Perses.
CIV. Du côté des Grecs, les Athéniens se distinguèrent le plus, et personne parmi eux ne se signala davantage qu’Hermolycus, fils d’Euthynus, qui avait acquis de la célébrité au pancrace. Mais depuis cette action, la guerre étant survenue entre les Athéniens et les Carystiens, il périt à une bataille qui se donna à Cyrne, sur le territoire de Caryste, et on l’enterra à Céræste. Les Corinthiens, les Trézéniens et les Sicyoniens se distinguèrent le plus après les Athéniens.
CV. Les Grecs ayant tué la plupart des ennemis, ou dans le combat ou dans la fuite, et ayant porté sur le rivage tout le butin, parmi lequel il se trouva beaucoup d’argent, ils brûlèrent les vaisseaux et les retranchements des Barbares. Lorsqu’ils furent réduits en cendres, ils remirent à la voile. Arrivés à Samos, ils agitèrent dans un conseil s’il n’était pas à propos d’abandonner l’Ionie aux Barbares, d’en transporter les habitants dans un autre pays ; et l’on examina dans quelle partie de la Grèce, soumise à leur puissance, il fallait les établir. En effet, il leur paraissait impossible de protéger et de défendre continuellement les Ioniens ; et ils voyaient bien que s’ils cessaient de le faire, ces peuples ne pourraient se flatter d’avoir abandonné impunément le parti des Perses. Les personnes en place parmi les Péloponnésiens opinèrent qu’il fallait chasser les nations qui avaient embrassé le parti des Perses, et donner leur pays et leurs villes de commerce aux Ioniens, pour y fixer leur demeure. Les Athéniens ne furent nullement d’avis de transporter les Ioniens hors de leur pays, et soutinrent qu’il ne convenait pas aux Péloponnésiens de délibérer sur leurs colonies. Les Péloponnésiens, les voyant persister dans le sentiment opposé, leur cédèrent volontiers. Ainsi les Grecs reçurent dans leur alliance les Samiens, ceux de Chios, de Lesbos, et les autres insulaires qui les avaient aidés dans cette expédition, après qu’on leur eut fait promettre avec serment qu’ils demeureraient fermes dans cette alliance, et que jamais ils ne la violeraient. Quand on les eut liés par ce serment, les Grecs firent voile vers l’Hellespont pour rompre les ponts, croyant les trouver encore entiers.
CVI. Tandis qu’ils naviguaient vers l’Hellespont, le petit nombre de Barbares qui s’étaient sauvés de la déroute, et qui s’étaient retirés sur le sommet du mont Mycale, se rendirent à Sardes. Masistès, fils de Darius, qui s’était trouvé à la défaite des Perses, fit en route de vifs reproches au général Artayntès, et entre autres injures il lui dit qu’en s’acquittant comme il avait fait des fonctions de général, il s’était montré plus lâche qu’une femme, et qu’il méritait toutes sortes de châtiments à cause du tort qu’il avait fait à la maison royale. Or, chez les Perses, dire à un homme qu’il est plus lâche qu’une femme, c’est le plus grand outrage qu’on puisse lui faire. Indigné de tant de reproches, Artayntès tira son cimeterre pour le tuer. Mais Xénagoras, fils de Praxilas d’Halicarnasse, qui était derrière lui, s’étant aperçu qu’il fondait sur Masistès, le saisit par le milieu du corps, et, l’enlevant, il le froissa contre terre. Les gardes de Masistès arrivèrent sur ces entrefaites. Cette action valut à Xénagoras les bonnes grâces de Masistès et de Xerxès. Le roi lui donna le gouvernement de toute la Cilicie pour le récompenser d’avoir sauvé la vie à son frère. Ils arrivèrent à Sardes sans avoir éprouvé d’autre accident sur la route. Le roi y était depuis qu’il s’était sauvé d’Athènes, après la perte de la bataille navale.
CVII. Pendant le séjour de Xerxès à Sardes, ce prince devint amoureux de la femme de Masistès, qui était aussi en cette ville. Il la fit, mais en vain, solliciter de répondre à sa passion, sans user cependant de violence, par égard pour son frère. Ces mêmes égards retenaient aussi cette femme, qui n’ignorait pas qu’on ne lui ferait point de violence. Xerxès, n’ayant plus de ressources, résolut de marier Darius, son fils, à la fille de Masistès et de cette femme, croyant, par cette alliance, gagner plus aisément ses bonnes grâces. Les ayant mariés avec toutes les cérémonies accoutumées, il partit pour Suses. Lorsqu’il y fut arrivé, il fit venir dans son palais la femme de Darius ; il cessa alors d’aimer celle de Masistès, et, sa passion changeant d’objet, il devint épris d’Artaynte, femme de Darius et fille de son frère.
CVIII. Ce mystère se découvrit avec le temps, ainsi que je vais le dire. Amestris, femme de Xerxès, donna à ce prince un habit magnifique de diverses couleurs qu’elle avait elle-même tissu. Xerxès le reçut avec joie, et s’en revêtit pour aller voir Artaynte. Touché des charmes de cette princesse, il la pressa de lui demander ce qu’elle souhaiterait pour prix de ses faveurs ; et l’assura qu’elle n’éprouverait de sa part aucun refus. Comme il devait arriver quelque grand malheur à toute la maison de Masistès, « Seigneur, lui dit Artaynte, m’accorderez-vous ma demande ? » Le roi le lui promit avec serment, s’imaginant qu’elle exigerait toute autre chose plutôt que son habit. Ce serment fait, Artaynte demanda hardiment ce vêtement. Xerxès employa tous les moyens possibles pour l’engager à se désister de sa demande. Son refus n’était fondé que sur la crainte qu’Amestris ne se convainquît d’un amour dont elle se doutait depuis longtemps. Il lui offrit en la place des villes, une immense quantité d’or, et une armée dont elle seule aurait le commandement. Une armée est chez les Perses le plus grand don qu’on puisse faire. Mais comme ces offres ne la persuadaient pas, il lui donna cet habillement. Artaynte, enchantée de ce présent, se fit un plaisir de s’en parer.
CIX. Amestris ayant appris qu’elle portait cet habit, découvrit ainsi la conduite du roi. Au lieu de se fâcher contre Artaynte, elle résolut la perte de la mère de cette princesse, la croyant coupable et la cause du désordre. Elle attendit le festin royal. Le festin se fait une fois par an, le jour de la naissance du roi. On l’appelle tycta en langue perse, et le parfait en grec. C’est le seul temps de l’année où le roi se fait frotter la tête[40] avec quelque chose de détersif, et où il fait des présents aux Perses. Amestris, ayant observé ce jour, demanda à Xerxès la femme de Masistès.
CX. Ce prince crut qu’il était d’autant plus horrible et d’autant plus criminel de livrer la femme de son frère, qu’elle n’était nullement coupable et qu’il n’ignorait pas le motif qui la lui faisait demander. Mais enfin, vaincu par ses pressantes sollicitations, et forcé par la loi, qui ne permet pas au roi de refuser les grâces qu’on lui demande le jour du festin royal, il la lui accorda malgré lui, et dit à la reine, en la lui remettant, d’en faire ce qu’elle voudrait. Il manda ensuite son frère : « Masistès, lui dit-il, vous êtes fils de Darius et mon frère, et d’ailleurs homme de bien. N’habitez plus, avec votre épouse, je vous donne ma fille en sa place ; acceptez-la pour femme, et renvoyez celle que vous avez actuellement : telle est ma volonté.
» Quel étrange discours me tenez-vous, seigneur ? répondit Masistès étonné. Vous voulez que je me sépare d’une femme que j’aime, et dont j’ai trois fils encore jeunes, et des filles parmi lesquelles vous avez choisi une femme à votre fils ; vous m’ordonnez de la renvoyer, et vous me donnez en sa place votre fille ! J’estime comme je le dois l’honneur que vous me faites de me donner votre fille, mais je ne puis ni l’accepter ni renvoyer ma femme. Ne me faites, je vous prie, aucune violence, puisque rien ne vous y oblige, et laissez-moi vivre avec ma femme ; vous trouverez pour votre fille un parti non moins avantageux. » Ainsi parla Masistès. Xerxès, irrité, répliqua en ces termes : « C’en est fait, Masistès, vous n’auriez point actuellement ma fille quand vous la voudriez ; et vous ne conserverez pas plus longtemps votre femme, afin de vous apprendre une autre fois à accepter mes offres. » Là-dessus Masistès se retira, et en sortant il se contenta de dire : « Seigneur, vous ne m’avez pas encore ôté la vie. »
CXI. Tandis que Xerxès parlait à son frère, Amestris manda les gardes du roi, et fit mutiler la femme de Masistès. On lui coupa, par son ordre, les mamelles, qu’on jeta aux chiens, et, après lui avoir fait aussi couper le nez, les oreilles, les lèvres et la langue, elle la renvoya chez elle ainsi mutilée.
CXII. Masistès ignorait ce qui venait de se passer ; mais, comme il s’attendait à quelque chose de funeste, il accourt chez lui en diligence, et voyant sa femme traitée avec tant d’indignité, il délibère sur-le-champ avec ses enfants, et part aussitôt avec eux et quelques autres personnes pour la Bactriane, dans l’intention de faire soulever cette province, et de faire au roi tout le mal qu’il pourrait. Je suis persuadé qu’il y aurait réussi, s’il n’eût pas été prévenu avant son arrivée dans la Bactriane et chez les Saces ; car les Bactriens, dont il était gouverneur, l’aimaient beaucoup. Mais Xerxès, ayant eu avis de ses desseins, envoya contre lui un corps d’armée qui le massacra en chemin avec ses enfants et les troupes qui l’accompagnaient. En voilà assez sur les amours de Xerxès et la mort de Masistès.
CXIII. Les Grecs partirent de Mycale pour l’Hellespont ; mais les vents contraires les obligèrent de s’arrêter d’abord aux environs du promontoire Lectum. De là ils allèrent à Abydos, et trouvèrent rompus les ponts qu’ils croyaient encore entiers, et qui étaient le principal objet de leur voyage. Léotychides et les Péloponnésiens furent d’avis de retourner en Grèce. Mais les Athéniens résolurent, avec leur général Xanthippe, de rester en cet endroit et d’attaquer la Chersonèse. Les Péloponnésiens partirent. Quant aux Athéniens, ils passèrent d’Abydos dans la Chersonèse, et firent le siége de Sestos.
CXIV. Comme Sestos était la plus forte place de tout le pays, on s’y rendit des villes voisines aussitôt qu’on eut appris l’arrivée des Grecs dans l’Hellespont ; et il y vint aussi de Cardia un Perse nommé Œobasus qui y avait fait porter les agrès des vaisseaux qui avaient servi aux ponts. Cette ville était occupée par des Éoliens nés dans le pays ; il s’y trouvait aussi des Perses et un grand nombre d’alliés.
CXV. Artayctès, Perse de nation, homme cruel et impie, gouvernait cette province sous les ordres de Xerxès. Sur un faux exposé qu’il avait fait à Xerxès, tandis que ce prince marchait à Athènes avec ses troupes, il avait enlevé d’Éléonte les trésors de Protésilas[41], fils d’Iphiclus. On voit en cette ville, qui est de la Chersonèse, le tombeau de ce héros avec sa chapelle et la portion de terre qui lui est consacrée.
On y gardait de grandes richesses, des vases d’or et d’argent, du cuivre, des habits et d’autres offrandes, dont Artayctès s’était emparé avec la permission du roi, qui, trompé par ses discours artificieux, lui en avait fait présent. « Seigneur, lui avait-il dit, il y a ici la maison d’un Grec qui, étant entré sur vos terres avec des troupes[42], a reçu par sa mort la juste punition de son entreprise ; je vous prie de me donner sa maison, afin qu’on apprenne à ne pas porter la guerre dans vos États. » Xerxès, n’ayant aucun soupçon de ses desseins, se laissa aisément persuader par ce discours de lui donner cette maison. Artayctès disait que Protésilas était entré à main armée sur les terres du roi, parce que les Perses s’imaginent que l’Asie entière leur appartient, ainsi qu’au roi et à tous ses successeurs. Telle était sa pensée. Xerxès ayant donné ces trésors à Artayctès, celui-ci les transporta d’Éléonte à Sestos, fit labourer et ensemencer le champ consacré à Protésilas, et, toutes les fois qu’il allait à Éléonte, il avait commerce avec des femmes dans le sanctuaire. Comme il ne s’attendait pas à voir venir les Grecs, il ne s’était point préparé à soutenir un siége ; et lorsque les Athéniens l’assiégèrent dans Sestos, ils tombèrent en quelque sorte à l’improviste sur lui.
CXVI. L’automne vint pendant qu’on était occupé du siége. Les Athéniens, affligés de se voir éloignés de leur patrie, et de ne pouvoir prendre cette place, prièrent leurs généraux de les ramener à Athènes. Ceux-ci leur répondirent qu’ils ne le feraient pas que la ville ne fût en leur pouvoir, ou que le peuple ne les rappelât, tant ils étaient ardents à pousser leur entreprise.
CXVII. Les assiégés furent réduits à un tel excès de misère, qu’ils firent bouillir les courroies qui soutenaient leurs lits pour les manger. Ces courroies étant venues à leur manquer, Artayctès, Œobasus et les Perses descendirent vers le commencement de la nuit, derrière la ville, à un endroit que les ennemis n’occupaient pas, et se sauvèrent. Dès que le jour parut, les Chersonésites apprirent, par les signaux qu’ils firent du haut des tours aux assiégeants, la fuite des Perses, et leur ouvrirent les portes. La plupart des Athéniens les poursuivirent ; les autres s’emparèrent de la ville.
CXVIII. Œobasus se sauva en Thrace, où il fut pris par des Thraces Apsinthiens, qui l’immolèrent, suivant leurs rites, à leur dieu Plistore[43]. Quant à ceux qui l’accompagnaient, ils les firent mourir d’une autre manière. Artayctès et les siens, qui s’étaient sauvés les derniers, ayant été atteints un peu au delà d’Ægos Potamos, les uns furent tués après s’être longtemps défendus, les autres faits prisonniers. On chargea ceux-ci de chaînes, de même qu’Artayctès et son fils, et les Grecs les menèrent a Sestos.
CXIX. Il arriva à un de ceux qui gardaient les prisonniers un prodige que je vais rapporter d’après les Chersonésites. Ce garde faisait cuire des poissons salés. Dès que ces poissons furent sur le feu, ils sautèrent et palpitèrent comme des poissons récemment pris. Les spectateurs furent étonnés de ce prodige ; mais Artayctès ne l’eut pas plutôt vu, qu’appelant celui qui faisait cuire ces poissons : « Athénien, lui dit-il, ne t’alarme point de ce prodige, il ne te regarde pas. Protésilas, qui est à Éléonte, m’apprend que, quoique mort et salé, les dieux lui ont accordé le pouvoir de punir celui qui l’a offensé. Je veux donc lui payer le prix de ma rançon, et, pour le dédommager des richesses que j’ai enlevées de sa chapelle, je lui donnerai cent talents[44], et deux cents[45] aux Athéniens s’ils veulent m’accorder la vie à moi et à mon fils. » Ces offres ne touchèrent point Xanthippe. Ceux d’Éléonte demandaient la mort d’Artayctès pour venger Protésilas[46], et c’était aussi l’intention du général athénien. On le mit en croix sur le rivage où Xerxès avait fait construire le pont ; d’autres disent que ce fut sur la colline au-dessus de la ville de Madytos. Son fils fut lapidé sous ses yeux.
CXX. Les Athéniens retournèrent, après cette expédition en Grèce avec un riche butin, et consacrèrent dans les temples les agrès des vaisseaux qui avaient servi aux ponts. Il ne se passa rien de plus cette année.
CXXI. Cet Artayctès qu’on mit en croix était petit-fils d’Artembarès, qui tint aux Perses un discours qu’ils rendirent à Cyrus, et que voici : « Puisque Jupiter a donné l’empire aux Perses, et qu’après avoir renversé Astyages de dessus le trône, il vous y a élevé par préférence à tout autre, quittons notre pays petit et montueux, et occupons-en un meilleur. Il y en a plusieurs dans notre voisinage ; il y en a de plus éloignés. Choisissons-en un pour nous y établir, et la plupart des peuples nous trouveront plus dignes de leur admiration. Cela convient à une nation qui a en main la puissance souveraine. Or, quand se présentera-t-il une plus belle occasion que celle où nous dominons sur un grand nombre de peuples et sur l’Asie entière ? » Cyrus ne goûta point ce discours. Il consentit cependant à leur demande ; mais en même temps il avertit les Perses de se préparer à devenir les esclaves des peuples auxquels ils commandaient ; car, ajouta-t-il, les pays les plus délicieux ne produisent ordinairement que des hommes mous et efféminés, et la même terre qui porte les plus beaux fruits n’engendre point des hommes belliqueux. Les Perses, convaincus que le sentiment de Cyrus était le meilleur, s’en allèrent en condamnant le leur, et préférèrent un pays incommode avec l’empire à un excellent avec l’esclavage.
↑ Des hommes placés de distance en distance avertissaient de tout ce qui se passait. Le premier qui s’apercevait de quelque chose en donnait avis par des torches allumées qu’il en avait vu. Le troisième, et ainsi de suite, en faisait autant. De cette manière un avis quelconque parvenait en très-peu de temps à ceux à qui il importait de le connaître. (L.)
↑ C’est à cette histoire que fait allusion Lycurgue, lorsque s’adressant aux juges : « Le décret fait au sujet de celui qui périt à Salamine mérite votre attention. Il avait seulement tâché, par ses propos, de trahir la république ; et cependant le sénat lui ôta sa couronne et le fit mourir : décret noble et digne de nos ancêtres. Ils avaient l’âme grande et élevée, et s’empressaient de punir les coupables. » (L.)