Histoires (page 9)
» J’opine donc que vos troupes passent le fleuve, que vous avanciez à mesure que l’ennemi s’éloignera, et qu’ensuite vous cherchiez tous les moyens de le vaincre. Je sais que les Massagètes ne connaissent pas les délices des Perses, et qu’ils manquent des commodités de la vie. Qu’on égorge donc une grande quantité de bétail, qu’on l’apprête, et qu’on le serve dans le camp ; on y joindra du vin pur en abondance dans des cratères, et toutes sortes de mets. Ces préparatifs achevés, nous laisserons au camp nos plus mauvaises troupes, et nous nous retirerons vers le fleuve avec le reste de l’armée. Les Massagètes, si je ne me trompe, voyant tant d’abondance, y courront, et c’est alors que nous trouverons l’occasion de nous signaler. »
CCVIII. De ces deux avis opposés, Cyrus rejeta le premier, et préféra celui de Crésus. Il fit dire en conséquence à Tomyris de se retirer, parce qu’il avait dessein de traverser la rivière. La reine se retira, suivant la convention. Cyrus déclara son fils Cambyse pour son successeur ; et, lui ayant remis Crésus entre les mains, il lui recommanda d’honorer ce prince et de le combler de bienfaits, quand même cette expédition ne réussirait pas. Ces ordres donnés, il les renvoya en Perse, et traversa le fleuve avec son armée.
CCIX. Cyrus ayant passé l’Araxe, et la nuit étant venue, il s’endormit dans le pays des Massagètes ; et, pendant son sommeil, il eut cette vision : il lui sembla voir en songe l’aîné des fils d’Hystaspes ayant deux ailes aux épaules, dont l’une couvrait l’Asie de son ombre, et l’autre couvrait l’Europe. Cet aîné des enfants d’Hystaspes, nommé Darius, avait alors environ vingt ans. Son père, fils d’Arsames, et de la race des Achéménides, l’avait laissé en Perse, parce qu’il n’était pas encore en âge de porter les armes.
Cyrus ayant, à son réveil, réfléchi sur cette vision, et la croyant d’une très-grande importance, il manda Hystaspes, le prit en particulier, et lui dit : « Hystaspes, votre fils est convaincu d’avoir conspiré contre moi et contre mon royaume. Je vais vous apprendre comment je le sais, à n’en pouvoir douter. Les dieux prennent soin de moi, et me découvrent ce qui doit m’arriver. La nuit dernière, pendant que je dormais, j’ai vu l’aîné de vos enfants avec des ailes aux épaules, dont l’une couvrait de son ombre l’Asie, et l’autre l’Europe. Je ne puis douter, après cela, qu’il n’ait formé quelque trame contre moi. Partez donc promptement pour la Perse, et ne manquez pas, à mon retour, après la conquête de ce pays-ci, de me représenter votre fils, afin que je l’examine. »
CCX. Ainsi parla Cyrus, persuadé que Darius conspirait contre lui ; mais le dieu lui présageait par ce songe qu’il devait mourir dans le pays des Massagètes, et que sa couronne passerait sur la tête de Darius. Hystaspes répondit : « Seigneur, aux dieux ne plaise qu’il se trouve parmi les Perses un homme qui veuille attenter à vos jours ! s’il s’en trouvait quelqu’un, qu’il périsse au plus tôt. D’esclaves qu’ils étaient, vous en avez fait des hommes libres ; et, au lieu de recevoir les ordres d’un maître, ils commandent à toutes les nations. Au reste, seigneur, si quelque vision vous a fait connaître que mon fils conspire contre votre personne, je vous le livre moi-même, pour le traiter comme il vous plaira. » Hystaspes traversa l’Araxe après cette réponse, et retourna en Perse pour s’assurer de Darius son fils, et le représenter à Cyrus.
CCXI. Cyrus, s’étant avancé à une journée de l’Araxe, laissa dans son camp, suivant le conseil de Crésus, ses plus mauvaises troupes, et retourna vers le fleuve avec ses meilleures. Les Massagètes vinrent attaquer, avec la troisième partie de leurs forces, les troupes que Cyrus avait laissées à la garde du camp, et les passèrent au fil de l’épée après quelque résistance. Voyant ensuite tout prêt pour le repas, ils se mirent à table ; et, après avoir mangé et bu avec excès, ils s’endormirent. Mais les Perses survinrent, en tuèrent un grand nombre, et firent encore plus de prisonniers, parmi lesquels se trouva Spargapisès, leur général, fils de la reine Tomyris.
CCXII. Cette princesse, ayant appris le malheur arrivé à ses troupes et à son fils, envoya un héraut à Cyrus : « Prince altéré de sang, lui dit-elle par la bouche du héraut, que ce succès ne t’enfle point ; tu ne le dois qu’au jus de la vigne, qu’à cette liqueur qui vous rend insensés, et ne descend dans vos corps que pour faire remonter sur vos lèvres des paroles insolentes. Tu as remporté la victoire sur mon fils, non dans une bataille et par tes propres forces, mais par l’appât de ce poison séducteur. Écoute, et suis un bon conseil : rends-moi mon fils, et, après avoir défait le tiers de mon armée, je veux bien encore que tu te retires impunément de mes États ; sinon, j’en jure par le Soleil, le souverain maître des Massagètes, oui, je t’assouvirai de sang, quelque altéré que tu en sois. »
CCXIII. Cyrus ne tint aucun compte de ce discours. Quant à Spargapisès, étant revenu de son ivresse, et apprenant le fâcheux état où il se trouvait, il pria Cyrus de lui faire ôter ses chaînes. Il ne se vit pas plutôt en liberté, qu’il se tua. Telle fut la triste fin de ce jeune prince.
CCXIV. Tomyris, voyant que Cyrus n’était pas disposé à suivre son conseil, rassembla toutes ses forces, et lui livra bataille. Ce combat fut, je crois, le plus furieux qui se soit jamais donné entre des peuples barbares. Voici, autant que je l’ai pu savoir, comment les choses se passèrent. Les deux armées étant à quelque distance l’une de l’autre, on se tira d’abord une multitude de flèches. Les flèches épuisées, on fondit les uns sur les autres à coups de lances, et l’on se mêla l’épée à la main. On combattit longtemps de pied ferme, avec un avantage égal et sans reculer. Enfin la victoire se déclara pour les Massagètes : la plus grande partie de l’armée des Perses périt en cet endroit, et Cyrus lui-même fut tué dans le combat, après un règne de vingt-neuf ans accomplis. Tomyris, ayant fait chercher ce prince parmi les morts, maltraita son cadavre, et lui fit plonger la tête dans une outre pleine de sang humain. « Quoique vivante et victorieuse, dit-elle, tu m’as perdue en faisant périr mon fils, qui s’est laissé prendre à tes piéges ; mais je t’assouvirai de sang, comme je t’en ai menacé. » On raconte diversement la mort de Cyrus[79] ; pour moi ; je me suis borné à ce qui m’a paru le plus vraisemblable.
CCXV. Les Massagètes s’habillent comme les Scythes, et leur manière de vivre est la même. Ils combattent à pied et à cheval, et y réussissent également. Ils sont gens de trait et bons piquiers, et portent des sagares[80], suivant l’usage du pays. Ils emploient à toutes sortes d’usages l’or et le cuivre. Ils se servent de cuivre pour les piques, les pointes des flèches et les sagares, et réservent l’or pour orner les casques, les baudriers et les larges ceintures qu’ils portent sous les aisselles. Les plastrons dont est garni le poitrail de leurs chevaux sont aussi de cuivre : quant aux brides, aux mors et aux bossettes, ils les embellissent avec de l’or. Le fer et l’argent ne sont point en usage parmi eux, et on n’en trouve point dans leur pays ; mais l’or et le cuivre y sont abondants.
CCXVI. Passons à leurs usages. Ils épousent chacun une femme ; mais elles sont communes entre eux. C’est chez les Massagètes que s’observe cette coutume, et non chez les Scythes, comme le prétendent les Grecs. Lorsqu’un Massagète devient amoureux d’une femme, il suspend son carquois à son chariot, et en jouit sans honte et sans crainte.
Ils ne prescrivent point de bornes à la vie ; mais lorsqu’un homme est cassé de vieillesse, ses parents s’assemblent et l’immolent avec du bétail. Ils en font cuire la chair, et s’en régalent. Ce genre de mort passe chez ces peuples pour le plus heureux. Ils ne mangent point celui qui est mort de maladie ; mais ils l’enterrent, et regardent comme un malheur de ce qu’il n’a pas été immolé.
Ils n’ensemencent point la terre et vivent de leurs troupeaux, et des poissons que l’Araxe leur fournit en abondance. Le lait est leur boisson ordinaire. De tous les dieux, ils n’adorent que le Soleil. Ils lui sacrifient des chevaux, parce qu’ils croient juste d’immoler au plus vite des dieux le plus vite des animaux.
↑ Quoique, du temps d’Hérodote, on regardât cette histoire comme l’ouvrage des Muses, cependant il paraît qu’on n’a mis les noms des neuf Muses à la tête des neuf livres que dans les derniers siècles. On ne les trouve, en effet, jamais cités de la sorte. (L.)
↑ Quand Hérodote parle pour la première fois d’un peuple, il remonte presque toujours à son origine. Il nous apprend ici que les Phéniciens habitaient les côtes de la mer Rouge avant leur établissement dans le pays appelé de leur nom Phénicie. Et, en effet, on voit près d’Hippos, port du golfe d’Ailath, une ville qui avait nom Phœnicum oppidum, ville des Phéniciens. De cette ville aux côtes de Phénicie il y a deux ou trois cents lieues. (L.)
↑ Les vaisseaux longs étaient des vaisseaux de guerre, et les ronds des vaisseaux marchands. Le navire des Argonautes fut le premier vaisseau long, et ce n’était pas cependant un vaisseau de guerre. La distinction ne s’établit que plus tard. (L.)
↑ Les Perses s’attribuaient l’empire sur toute l’Asie, comme on le voit très-clairement, livre ix, § cxv. Ils regardaient par conséquent comme faite à eux-mêmes toute insulte faite à un peuple asiatique quelconque. (L.)
↑ Les Grecs entendaient par tyran tout homme qui, changeant la constitution d’un État, s’en est rendu maître absolu, soit qu’il gouverne selon les règles de la justice, ou qu’il ne suive que ses caprices.
↑ La femme de Candaule, dont Hérodote tait le nom, s’appelait Nyssia. On prétend qu’elle avait une double prunelle, et que, par le moyen d’une pierre de dragon, sa vue était très-perçante, en sorte qu’elle aperçut Gygès dans le temps qu’il sortait. Quelques-uns disent qu’elle s’appelait Tudous, quelques autres Clytia, et Abas la nomme Abro. Ils racontent qu’Hérodote cacha son nom, parce que Plésirrhoüs, qu’il aimait, était amoureux d’une personne d’Halicarnasse de ce nom. Ce jeune homme, désespéré de n’avoir pu toucher sa maîtresse, se pendit. Hérodote regarda le nom de Nyssia comme un nom odieux, et s’abstint par cette raison de le prononcer. (L.)
↑ Cette aventure célèbre a été racontée de plusieurs manières. Platon fait de Gygès, un berger du roi de Lydie, qui se mit en possession d’un anneau qu’il trouva au doigt d’un homme mort, et enfermé dans les flancs d’un cheval de bronze. Ce berger s’étant aperçu de la propriété qu’avait cet anneau de rendre invisible lorsque le chaton se trouvait dans le dedans de la main, il se fit députer par les bergers, séduisit la reine, et assassinat Candaule. Xénophon dit qu’il était esclave. Cela ne détruit point le sentiment de Platon, les anciens ne se servant que d’esclaves. Plutarque prétend que Gygès prit les armes contre Candaule, et qu’avec un secours de Milésiens conduits par Arsélis il défit ce prince, qui demeura sur le champ de bataille. Le sentiment d’Hérodote paraît préférable aux autres. Né dans une ville voisine de la Lydie, il était plus à portée que personne de s’instruire des faits qui concernaient ce royaume. (L.)
↑ Ce poëte célèbre florissait, suivant Cicéron, dans le temps que Romulus régnait à Rome. Ses poésies parurent aux Lacédémoniens si dangereuses pour les mœurs, qu’ils les proscrivirent de leur ville, et les vers qu’il composa sur la perte de son bouclier le firent chasser de Sparte. (Voyez Bibliothèque grecque de Fabricius, t. i, p. 547.)
↑ La valeur d’un talent d’argent étant de 5 400 liv., selon l’évaluation qu’en a faite le savant abbé Barthélemy, les 300 talents valent 2 106 000 liv. de notre monnaie. Gygès et Crésus tiraient leurs richesses de certaines mines de Lydie, qui étaient entre l’Atarnée et Pergame. Les richesses de Gygès avaient passé en proverbe. (L.)
↑ Il y avait dans le temple de Delphes des espèces de chapelles ou salles qui appartenaient à différentes villes, à des rois, ou même à de riches particuliers. Les offrandes qu’ils faisaient au dieu se déposaient dans ces chapelles. On voit alors ce que c’est que ce trésor des Corinthiens et de Cypsélus. Ce que dit Plutarque de la maison que ce prince fit bâtir à Delphes doit s’entendre de cette chapelle. (L.)
↑ Il y avait deux sortes de flûtes, dont l’une, percée d’un petit nombre de trous, rendait un son grave ; l’autre, percée d’un plus grand nombre de trous, rendait un son plus clair et plus aigu. Hérodote nomme la première flûte masculine ; la seconde, flûte féminine. (L.)
↑ Assésos était une petite ville de la dépendance de Milet. Minerve y avait un temple, et de là elle avait pris le nom de Minerve Assésienne. (L.)
↑ C’était un mode vif, et propre à exciter aux combats. Sans doute il avait choisi ce mode pour s’exciter lui-même à la résolution désespérée qu’il était obligé de prendre. (Miot.)
↑ « Bias surpassait tous les hommes de son siècle par la force de ses discours. Il faisait de son éloquence un usage différent de celui des autres orateurs, ne l’employant qu’à défendre les indigents opprimés. » (Diodor. Sicul., in Excerpt. Vales., p. 237.) (Bellanger.)
↑ Pittacus de Mitylène était philosophe et bon politique : l’île de Lesbos n’en a point produit de semblable. Ce fut un sage législateur. Il délivra sa patrie de trois grands maux, la tyrannie, les séditions et la guerre. Ce sage n’était pas encore mort lorsque Crésus monta sur le trône, et il est vraisemblable que ce prince avait déjà fait une partie de ses conquêtes du vivant de son père ; autrement Hérodote n’aurait pas attribué ce conseil à Pittacus, puisque Pittacus n’était plus lorsque Crésus parvint à la couronne. Hérodote croyait donc que Pittacus était encore vivant. (L.)
↑ Il y avait à Argos, dans le temple d’Apollon Lycius, une statue de Biton, qui portait un taureau sur ses épaules. On voyait aussi dans le même temple Cléobis et Biton en marbre, traînant eux-mêmes leur mère sur un char, et la conduisant au temple de Junon. (L)
↑ Le scoliaste d’Homère dit, sur le vers 480 du dernier livre de l’Iliade, que la coutume parmi les anciens était que celui qui avait commis un meurtre involontaire s’enfuyait de sa patrie et se retirait dans la maison d’un homme riche ; que là, couvert et assis, il le priait de le purifier.