Homiliae in Evangelia (page 4)
Sachons-le bien : si les disciples ont commencé par posséder l’Esprit-Saint pour vivre eux-mêmes dans l’innocence et se rendre utiles à un petit nombre par leur prédication, ils ont reçu ce même Esprit de manière visible après la Résurrection du Seigneur, pour pouvoir se rendre utiles non plus seulement à quelques personnes, mais à un grand nombre.
D’où la parole qui accompagne ce don de l’Esprit : «Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.» Il fait bon considérer à quel sommet de gloire Dieu fait parvenir ces disciples qu’il avait appelés à de si lourdes humiliations. Voici que non seulement il les rassure pour eux-mêmes, mais il leur accorde aussi le pouvoir de relâcher autrui de ses chaînes et d’exercer la primauté du jugement céleste, en sorte que tenant la place de Dieu, ils retiennent les péchés à certains et les pardonnent à d’autres. C’est bien ainsi que méritaient d’être élevés par Dieu ceux qui avaient consenti pour lui à un tel abaissement. Voyez : ceux qui craignent le sévère jugement de Dieu deviennent juges des âmes; et ceux qui redoutaient leur propre condamnation condamnent ou libèrent les autres.
5. Ce sont sans aucun doute les évêques qui tiennent aujourd’hui la place de ces disciples. Ceux qui se voient confier la juridiction [épiscopale] reçoivent le pouvoir de lier et de délier. L’honneur est grand, mais la responsabilité correspondant à cet honneur est lourde. Il est dur, pour ceux qui ne savent pas tenir les rênes de leur propre vie, de devenir juges de la vie des autres. Or il n’est pas rare d’en voir certains exercer une charge de juge alors qu’ils ne mènent pas une vie en harmonie avec une telle fonction. Il leur arrive fréquemment, ou bien de condamner ceux qui ne le méritent pas, ou bien d’absoudre autrui quoiqu’ils soient eux-mêmes liés. Souvent, pour lier ou délier leurs ouailles, ils ont égard aux inclinations de leur volonté propre, et non à la gravité des fautes jugées. Il s’ensuit qu’ils perdent ce pouvoir de lier et de délier, pour l’avoir exercé selon leur volonté propre, et non selon ce qu’exigeait la conduite de leurs pénitents.
Il advient souvent que les pasteurs se laissent guider par leur aversion ou leur sympathie envers un de leurs proches. Or ils ne peuvent juger dignement les causes de leurs ouailles, ceux qui suivent en cela leur aversion ou leur sympathie. C’est pourquoi le prophète dit fort justement : «Ils faisaient périr des âmes qui ne sont pas mortes, et ils faisaient vivre des âmes qui ne vivent pas.» (Ez 13, 19). Il fait périr quelqu’un qui n’est pas mourant, celui qui condamne un juste; et il s’efforce de faire vivre quelqu’un qui ne pourra vivre, celui qui tente d’épargner à un coupable le supplice qu’il mérite.
6. Il faut donc bien examiner chaque cas avant d’exercer le pouvoir de lier et de délier. Il faut voir la faute qui a précédé, et la pénitence qui a suivi cette faute, en sorte que ce soit bien ceux que le Dieu tout-puissant visite par la grâce de la componction1 qui soient absous par la sentence du pasteur. En effet, l’absolution du prélat n’est valide que si elle suit la décision du Juge intérieur.
La résurrection de Lazare, mort depuis quatre jours, exprime bien cette vérité; elle la manifeste en ce que le Seigneur commença par appeler le mort et lui rendit la vie, en disant : «Lazare, viens dehors!» (Jn 11, 43), et que celui-ci étant sorti vivant du sépulcre, il fut ensuite délié par les disciples, comme il est écrit : «Lorsque celui qui était lié par des bandelettes fut sorti, le Seigneur dit à ses disciples : ‹Déliez-le et laissez-le aller.›» (Jn 11, 44). Vous voyez que les disciples délient vivant celui qui, mort, avait été ressuscité par le Maître. Car s’ils avaient délié Lazare quand il était encore mort, ils auraient plutôt découvert sa puanteur que fait paraître leur pouvoir. Il nous faut tirer de cette remarque l’observation suivante : nous devons délier, par notre autorité pastorale, seulement ceux dont nous reconnaissons que notre Créateur leur a rendu la vie en les ressuscitant par sa grâce. Et leur retour à la vie commence à se manifester par la confession des péchés, avant même d’avoir pu se traduire en œuvres de justice. C’est pourquoi le Seigneur ne dit pas à Lazare, qui était mort : «Revis!» mais : «Viens dehors!» Tout pécheur qui dissimule sa faute dans sa conscience se cache et se terre en lui-même au fin fond de son âme. Mais le mort vient dehors lorsque le pécheur confesse spontanément son iniquité. Lazare s’entend donc dire : «Viens dehors!» comme n’importe quel homme mort en son péché pourrait s’entendre dire clairement : «Pourquoi caches-tu ta faute dans ta conscience? Avance au-dehors en confessant cette faute, toi qui te dissimules au-dedans en refusant de l’avouer.» Ainsi, que le mort vienne dehors, c’est-à-dire que le pécheur confesse sa faute. Et que les disciples délient celui qui vient dehors, c’est-à-dire que les pasteurs de l’Eglise lui retirent la peine qu’il avait méritée, puisqu’il n’a pas eu honte de confesser ce qu’il avait fait.
J’ai donné ces quelques indications sur l’ordre à observer pour absoudre, afin que les pasteurs de l’Eglise ne s’appliquent à lier ou à délier qu’avec un grand discernement. Mais que la sentence par laquelle le pasteur lie soit juste ou injuste, elle doit être respectée par les fidèles, de peur que celui qui la subit, bien qu’il ait peut-être été lié injustement, n’en vienne à mériter par une autre faute cette sentence qui le lie. Que le pasteur craigne donc d’absoudre ou de lier sans réfléchir. Mais que le sujet soumis à sa puissance craigne d’être lié, fût-ce injustement, et qu’il se garde de critiquer avec témérité le jugement de son pasteur, de peur que même s’il a été lié injustement, il ne se rende coupable, par l’orgueil de sa critique présomptueuse, d’une faute qu’il n’avait pas encore commise.
Vous ayant dit ces quelques mots en manière de digression, reprenons le fil de notre commentaire.
7. «Or Thomas, l’un des Douze, surnommé Didyme, n’était pas avec eux quand vint Jésus.» Ce disciple seul était absent; de retour, il entendit ce qui s’était passé, mais il refusa de croire ce qu’il entendait. Le Seigneur vint une seconde fois; il offrit au disciple incrédule de toucher son côté, il lui montra ses mains, et lui faisant voir la cicatrice de ses blessures, il guérit la blessure de son incrédulité.
Que remarquez-vous, frères très chers, que remarquez-vous donc en cela? Est-ce par hasard, selon vous, que ce disciple choisi est d’abord absent, qu’à son retour il entend [ce récit], que l’entendant il doute encore, que dans son doute il touche, et qu’en touchant il croit? Non, cela n’est pas dû au hasard, mais à une disposition divine. La bonté céleste, en effet, a tout conduit d’une manière admirable, pour que ce disciple, sous l’empire du doute, touche en son Maître les blessures de la chair, et guérisse ainsi en nous les blessures de l’incrédulité. Et l’incrédulité de Thomas a été plus utile pour notre foi que la foi des disciples qui croyaient : quand Thomas est ramené à la foi en touchant [les plaies de Jésus], notre esprit est délivré de tous ses doutes et se trouve conforté en sa foi.
Le Seigneur permit ainsi qu’un disciple doutât après sa Résurrection, sans pourtant l’abandonner dans ce doute, de même qu’il voulut qu’avant sa naissance, Marie [sa mère] eût un époux, qui néanmoins ne consomma pas le mariage. Et le disciple, en doutant puis en touchant, devint le témoin de la vérité de la Résurrection, comme l’époux de la Mère [de Jésus] avait été le gardien de l’inviolable virginité de celle-ci.
8. Thomas toucha et s’écria : «Mon Seigneur et mon Dieu!» «Jésus lui dit : ‹Parce que tu m’as vu, Thomas, tu as cru.›» Comme l’apôtre Paul nous dit que «la foi est la réalité des choses qu’on espère, la preuve de celles qu’on ne voit pas» (He 11, 1), il est fort clair que la foi est la preuve des choses qui ne peuvent être vues. Car celles qui sont visibles ne relèvent pas de la foi, mais de la connaissance. Mais puisque Thomas vit et toucha, pourquoi lui dit-on : «Parce que tu m’as vu, tu as cru.» C’est que Thomas vit une chose et en crut une autre. La divinité ne peut être vue par un homme mortel. Thomas vit donc l’homme, et il confessa Dieu, en s’écriant : «Mon Seigneur et mon Dieu!» Il crut en voyant, puisqu’en considérant celui qui était vraiment homme, il proclama qu’il était Dieu, ce qu’il ne pouvait voir.
9. La suite du texte nous procure une joie immense : «Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.» Cette phrase ne nous désigne-t-elle pas tout spécialement, nous qui nous attachons à notre Rédempteur selon l’esprit, sans l’avoir jamais vu de nos yeux de chair? C’est bien nous que cette phrase désigne, si cependant notre foi s’accompagne d’œuvres. Car celui-là croit vraiment qui met en pratique dans ses œuvres ce qu’il croit. A l’inverse, Paul dit au sujet de ceux qui ne sont fidèles que par le nom : «Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes.» (Tt 1, 16). Et Jacques affirme : «La foi sans les œuvres est morte.» (Jc 2, 26)
C’est dans le même sens que le Seigneur déclare au bienheureux Job à propos de l’antique ennemi du genre humain : «Il absorbera le fleuve et ne s’en étonnera pas, et il garde confiance que le Jourdain va se déverser dans sa bouche.» (Jb 40, 23). Que symbolise le fleuve, sinon le cours rapide du genre humain, qui s’écoule depuis ses origines jusqu’à sa fin, et comme un torrent formé des eaux de la chair, poursuit sa course jusqu’au terme qui lui est fixé? Et que représente le Jourdain, sinon les baptisés? Puisque c’est dans le fleuve du Jourdain que l’Auteur de notre Rédemption a daigné se faire baptiser, le Jourdain désigne à bon droit l’ensemble de ceux qui ont reçu le sacrement de baptême. L’antique ennemi du genre humain a donc absorbé le fleuve, parce que de l’origine du monde à la venue du Rédempteur, à l’exception d’un très petit nombre d’élus qui lui ont échappé, il a entraîné tout le genre humain dans le ventre de sa méchanceté. Il est dit fort justement à ce sujet : «Il absorbera le fleuve et ne s’en étonnera pas», car il ne fait pas grand cas de ravir des infidèles. Mais ce qui suit est très grave : «Et il garde confiance que le Jourdain va se déverser dans sa bouche», c’est-à-dire qu’après avoir ravi tous les infidèles depuis l’origine du monde, il pense pouvoir attraper aussi les fidèles. Et la gueule de sa malfaisante persuasion dévore en effet, jour après jour, ceux dont la mauvaise vie est en désaccord avec la foi qu’ils confessent.
10. Craignez donc un tel sort, frères très chers, craignez-le de toutes vos forces! Mettez pour y réfléchir toute l’attention de votre esprit. Voici que nous célébrons les solennités pascales; mais il nous faut vivre de telle manière que nous puissions parvenir aux fêtes éternelles. Elles passent, toutes les fêtes que nous célébrons en cette vie. Vous qui participez aux solennités présentes, prenez garde de ne pas être exclus de l’éternelle solennité. A quoi bon prendre part aux fêtes des hommes, si nous en venons à manquer la fête des anges? La solennité de cette vie n’est que l’ombre de la solennité à venir. Nous ne célébrons la première chaque année que pour nous acheminer vers celle qui ne sera plus annuelle, mais éternelle. En fêtant la première à date fixe, nous nous souvenons mieux qu’il faut désirer la seconde. Puisse notre esprit, par la participation à cette joie transitoire, s’échauffer et brûler d’amour pour les joies éternelles, afin que nous goûtions dans la Patrie à la pleine réalité de cette joie dont l’ombre fait l’objet de nos méditations dans le chemin.
Remodelez donc, mes frères, votre vie et vos mœurs. Considérez par avance avec quelle sévérité viendra vous juger celui qui ressuscita de la mort plein de douceur. Au jour de son redoutable jugement, il apparaîtra avec les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés et les Puissances, tandis que les cieux et la terre s’embraseront et que tous les éléments le serviront en tremblant de terreur. Gardez donc bien devant les yeux ce Juge si terrifiant, et craignez-le tandis qu’il s’apprête à venir, afin de n’être pas effrayés, mais pleins d’assurance, quand il viendra. En somme, il faut le craindre pour ne plus avoir à le craindre. Puisse la terreur qu’il nous inspire nous pousser aux bonnes œuvres, et la crainte préserver notre vie de toute inconduite. Croyez-moi, mes frères, nous serons alors d’autant plus rassurés en sa présence que maintenant, nous nous inquiétons davantage de nos fautes.
11. Si l’un de vous avait à se présenter demain à mon tribunal avec son adversaire pour y défendre sa cause, inquiet pour lui-même et l’esprit agité, il passerait peut-être toute une nuit d’insomnie à ressasser ce qu’on pourrait bien lui dire le lendemain, et ce qu’il répondrait aux accusations. Il aurait grand peur que je ne sois intraitable à son égard, et il redouterait de me paraître coupable. Or, qui suis-je moi-même? ou plutôt, que suis-je? Dans peu de temps, après avoir été homme, je ne serai plus que ver, et après avoir été ver, poussière. Si donc on tremble avec tant d’appréhension devant le jugement de ce qui n’est que poussière, avec quel sérieux ne faut-il pas penser au jugement [d’un Dieu] d’une telle majesté, et avec quel effroi ne faut-il pas le prévoir?
12. Mais puisqu’il en est qui hésitent au sujet de la résurrection de la chair, et que notre enseignement va mieux au fait s’il répond aux questions que vous vous posez secrètement en vos cœurs, il nous faut parler un peu de la foi en la résurrection. Car beaucoup doutent de la résurrection — comme cela a pu aussi parfois arriver à [certains d’entre] nous : constatant à la vue des sépulcres que la chair tombe en putréfaction et les os en poussière, ils n’arrivent pas à croire que la chair et les os puissent se reformer à partir de cette poussière; et ils concluent pour ainsi dire en se demandant à part eux : «Comment un homme pourrait-il être reformé à partir de la poussière? Comment ferait-on pour rendre une âme à la cendre?»
Nous leur répondrons brièvement que pour Dieu, restaurer ce qui existait est bien moindre que créer ce qui n’existait pas. Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’il refasse un homme à partir de la poussière, lui qui a tout créé à la fois à partir de rien? Il est en effet plus admirable d’avoir créé le ciel et la terre sans partir de rien de préexistant que de restaurer l’homme à partir de la terre. Mais on ne prête d’attention qu’à la cendre, et tandis qu’on désespère de la voir redevenir chair, on cherche en quelque sorte à embrasser par la raison la puissance de l’œuvre divine.
De telles réflexions leur viennent du fait que des miracles divins qui sont quotidiens perdent pour eux de la valeur à cause de leur fréquence. N’est-il pas vrai pourtant que la masse tout entière d’un arbre qui va naître se cache en une seule graine minuscule? Remettons-nous devant les yeux l’image magnifique d’un arbre immense, puis inquiétons-nous de savoir d’où est né cet arbre qui a atteint par sa croissance une telle masse. Assurément, nous trouverons qu’il tire son origine d’une toute petite graine. Examinons maintenant cette petite graine : où donc se cachent, en celle-ci, le bois plein de robustesse, l’écorce rugueuse, le goût et l’odeur intenses, les fruits généreux et les feuilles bien vertes? Au toucher, la graine n’est pas robuste; d’où procède donc la dureté du bois? Elle n’est pas non plus rugueuse; d’où jaillit la rugosité de l’écorce? Elle n’a pas de goût; d’où lui vient la saveur de ses fruits? Elle ne sent pas; d’où s’exhale l’odeur de ses fruits? En elle, rien de vert; d’où est sortie la verdeur de ses feuilles? Toutes ces choses se trouvent ensemble cachées dans la semence, bien qu’elles ne soient pas appelées à en sortir ensemble. La semence produit une racine, de la racine sort la pousse, de la pousse naît le fruit, et dans le fruit se reforme une semence. Ajoutons donc qu’une semence se cache également dans la semence. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que Dieu fasse revenir de l’état de poussière des os, des nerfs, de la chair et des cheveux, lui qui renouvelle chaque jour le prodige de faire sortir d’une petite semence le bois, les fruits, les feuilles qui forment la masse immense d’un arbre?
Ainsi, lorsqu’une âme, en proie au doute, cherche à s’expliquer quelle puissance peut produire la résurrection, il faut l’interroger sur des faits qui sont de la réalité courante et qu’on ne peut pourtant pas du tout comprendre par la raison, en sorte que cette âme, se voyant incapable de pénétrer une chose qu’elle voit, après l’avoir constatée de ses yeux, en vienne à croire à cette puissance dont elle entend la promesse.
Réfléchissez donc en vous-mêmes, frères très chers, à ce que Dieu nous promet; ces choses-là demeureront. Méprisez en revanche ce qui passe avec le temps, comme si c’était déjà perdu. Empressez-vous de tout votre désir vers cette gloire de la résurrection, dont la Vérité nous montre en elle la réalisation. Fuyez les désirs de la terre, qui nous séparent de notre Créateur, car la contemplation du Dieu tout-puissant à laquelle vous atteignez est d’autant plus haute que vous aimez plus exclusivement le Médiateur entre Dieu et les hommes, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
_________________________________
1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Allusion à la tour que les hommes voulurent construire à Babel, «dont le sommet soit dans le ciel». Et Yahveh dit : «Ils sont un seul peuple et ils ont pour eux tous une seule langue […]. Descendons et confondons leur langage, de sorte qu’ils n’entendent plus le langage les uns des autres.» (Gn 11, 6-7)
3 La station du jour est à Saint-Pierre, basilique construite sur le tombeau du premier pape. Grégoire y prêche assis, comme c’est la coutume pour les évêques.
Homélie 27
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pancrace, martyr,
le jour de sa fête
12 mai 591
Le grand commandement
Saint Pancrace est un adolescent d’origine phrygienne qui a été décapité à Rome pour sa foi en 304. Aussi lit-on pour sa fête le célèbre passage de saint Jean où Jésus déclare : «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.»
Dans son Homélie, saint Grégoire s’applique d’abord à commenter le grand commandement qui ouvre cet évangile: «Que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.» Il se demande pourquoi le Seigneur parle comme si ce commandement était le seul, alors que l’Ecriture est pleine de préceptes. Et il répond que ces derniers découlent tous de celui de l’amour, puisque toutes les vertus naissent de la charité, qui est leur racine commune. La réponse du saint contient déjà en germe les affirmations futures de saint Thomas d’Aquin : il ne peut y avoir de vraie vertu sans charité; la charité est la forme de toutes les vertus (IIa-IIæ, q. 23, a. 7 et 8). Les erreurs jansénistes qui ont prétendu s’appuyer sur ces données obligent à préciser que même une œuvre qui ne découle pas de l’amour surnaturel de Dieu peut être bonne, bien qu’elle ne le soit jamais assez pour nous mériter la vie éternelle. Seules les œuvres procédant de la charité sont méritoires.
Le pape nous met ensuite en garde contre les ruses du démon, qui veut nous exciter à la haine envers ceux qui cherchent à dérober nos biens. Défions-nous de ce voleur de nos âmes, et prenons modèle sur le Christ, qui a pardonné à ses bourreaux sur la croix.
Le Seigneur nous appelle ses amis : quel immense honneur! Quelle exigence aussi! Grégoire développe longuement les conditions à remplir pour mériter un tel titre. Etablis pour porter du fruit, et un fruit qui demeure (la vie éternelle), nous ne verrons cependant ce fruit qu’à notre mort, quand tout le reste disparaîtra. Nous obtenons tout ce que nous demandons au nom de Jésus, mais que faut-il entendre par là? Le pape l’indique en quelques mots, précisant à quelles intentions il est permis de prier. Il ajoute que la condition indispensable pour voir nos prières exaucées est de pardonner à nos ennemis, comme le Pater lui-même nous l’enseigne. Triompher de nos rancunes exige sans doute de nous de durs efforts, mais ne pouvant, comme saint Pancrace, donner notre corps pour le Christ, rendons-nous du moins victorieux de notre âme.
Jn 15, 12-16
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi; mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure, en sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera.»
Puisque les Saintes Ecritures sont toutes pleines des préceptes du Seigneur, pourquoi nous parle-t-il de l’amour comme d’un commandement unique : «Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres.» Pourquoi, sinon du fait que tout commandement concerne le seul amour, et que tous les préceptes n’en sont qu’un, puisque seule la charité leur donne de la fermeté? Car de même que les nombreux rameaux d’un arbre poussent d’une seule racine, toutes les vertus tirent leur origine de la seule charité. Et le rameau d’une bonne œuvre ne garde quelque verdeur que s’il demeure enraciné dans la charité. Les préceptes du Seigneur sont donc à la fois multiples et un : multiples par la diversité des œuvres accomplies, un par l’unique amour où celles-ci s’enracinent.
Le Seigneur nous laisse entendre comment demeurer dans cet amour, lorsqu’en bien des sentences de son Ecriture, il nous commande d’aimer nos amis en lui, et nos ennemis à cause de lui. En effet, celui-là possède vraiment la charité qui aime à la fois son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu.
Il en est qui aiment leurs proches, mais [seulement] par le sentiment qui vient de la parenté et de la chair. Sans doute cet amour ne les met-il pas en opposition avec les livres saints. Mais ce qu’on accorde spontanément à la nature est une chose, ce qui est dû aux commandements du Seigneur par une obéissance de charité en est une autre. Et si de tels hommes aiment assurément leur prochain, ils n’en obtiendront pas pour autant les sublimes récompenses de l’amour, parce que leur affection ne s’exerce pas selon l’esprit, mais selon la chair. C’est pourquoi, après avoir dit : «Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres», le Seigneur a aussitôt ajouté : «Comme je vous ai aimés.» C’est comme s’il disait clairement : «Aimez pour le motif qui m’a fait vous aimer.»
2. Ici, frères très chers, il nous faut analyser avec finesse ce que fait l’antique ennemi : lorsqu’il pousse notre cœur à se complaire dans la jouissance des choses transitoires, il excite contre nous un prochain moins favorisé, qui s’efforce de nous enlever ces biens mêmes que nous aimons. Non que l’antique ennemi se soucie par là de nous priver de ces biens de la terre, mais parce qu’il veut blesser la charité en nous. En effet, nous nous enflammons aussitôt de haine, et pleins du désir de l’emporter à l’extérieur, nous sommes gravement blessés à l’intérieur. En cherchant à conserver à l’extérieur des choses infimes, nous en perdons de grandes à l’intérieur, puisqu’en aimant une chose qui passe, nous perdons l’amour véritable. Quiconque nous prend ce qui nous appartient est un ennemi. Mais si nous nous laissons gagner par la haine de notre ennemi, c’est un bien intérieur que nous perdons. Ainsi, quand notre prochain nous fait souffrir quelque chose au-dehors, soyons en garde au-dedans de nous contre le voleur caché : on ne peut mieux le vaincre qu’en aimant le voleur du dehors. La première et suprême preuve de la charité, c’est d’aimer même celui qui s’oppose à nous. C’est pourquoi la Vérité en personne, tout en endurant le supplice de la croix, ne cesse pas de répandre la tendresse de son amour sur ses persécuteurs, en disant : «Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.» (Lc 23, 34)
Quoi d’étonnant alors que les disciples aiment leurs ennemis pendant leur vie, quand le Maître va jusqu’à aimer ses ennemis au moment où ils le mettent à mort? Notre Rédempteur exprime le degré suprême de l’amour lorsqu’il affirme : «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.» Le Seigneur était venu mourir pour ses ennemis eux-mêmes, et il déclarait cependant qu’il donnerait sa vie pour ses amis. N’était-ce pas pour nous montrer qu’on peut, en aimant, tirer profit de ses ennemis, en sorte que nos persécuteurs eux-mêmes deviennent pour nous des amis?
3. Mais personne, dira-t-on, ne nous persécute jusqu’à la mort. Comment donc pouvons-nous savoir si nous aimons nos ennemis? Eh bien, même quand la sainte Eglise jouit de la paix, il nous reste un devoir dont l’accomplissement nous permet de nous assurer qu’au temps de la persécution, nous serions capables de donner notre vie par amour. Jean ne dit-il pas : «Si quelqu’un possède les biens de ce monde, et que voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeure-t-il en lui?» (1 Jn 3, 17). Dans le même sens, Jean-Baptiste affirme : «Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas.» (Lc 3, 11). Si au temps de la tranquillité, on ne sait pas donner pour Dieu sa tunique, comment donnera-t-on sa vie lors de la persécution? Ainsi la vertu de charité doit-elle se nourrir de miséricorde dans la tranquillité pour ne pas être vaincue dans la tourmente : qu’elle apprenne à chacun à donner d’abord ses biens au Dieu tout-puissant, avant de se donner soi-même.
4. Le texte poursuit : «Vous êtes mes amis.» Oh! qu’elle est grande, la miséricorde de notre Créateur! Nous ne sommes même pas de bons serviteurs, et il nous appelle ses amis! Qu’elle est donc grande, la dignité des hommes, d’être les amis de Dieu! Mais puisque vous avez entendu quelle gloire nous confère cette dignité, écoutez maintenant quelles sont les peines du combat : «Si vous faites ce que je vous commande.» Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. C’est comme s’il disait clairement : «Vous vous réjouissez d’atteindre à un tel sommet : mesurez par quelles peines on y parvient.»
Quand les fils de Zébédée demandèrent, par l’entremise de leur mère, que l’un pût s’asseoir à la droite de Dieu et l’autre à sa gauche, ils s’entendirent répondre : «Pouvez-vous boire le calice que je vais boire?» (Mt 20, 22). D’emblée, c’est la place d’honneur qu’ils réclamaient, mais la Vérité les ramène au chemin qui conduit à un tel honneur. C’est comme si le Seigneur leur disait : «Vous voudriez jouir dès à présent de la place d’honneur, mais commencez par vous inquiéter du chemin pénible [qui y conduit]. C’est en goûtant au calice qu’on parvient à la grandeur. Si votre esprit désire ce qui caresse, buvez d’abord ce qui fait souffrir. On ne parvient à la joie du salut que par l’amère potion du remède.»
«Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître.» Tout ce qu’il a entendu de son Père et qu’il a voulu faire connaître à ses serviteurs pour en faire ses amis, qu’est-ce là donc, sinon les joies intérieures de la charité et les réjouissances de la patrie d’en haut, qu’il inspire chaque jour à nos cœurs par le souffle de son amour? Dès que nous en venons à aimer ce que nous avons entendu au sujet du Ciel, nous commençons à le connaître, car l’amour est lui-même connaissance1. Aussi le Seigneur avait-il tout fait connaître à ceux qui, dégagés des désirs terrestres, brûlaient des flammes d’un très grand amour.
Ce sont ces amis de Dieu que le prophète avait aperçus lorsqu’il disait : «Pour moi, ô Dieu, tes amis ont été honorés à l’excès.»
(Ps 139, 17). On appelle en effet ami celui qui est comme le dépositaire des volontés d’autrui2. Le psalmiste ayant remarqué que les élus de Dieu, détachés de l’amour de ce monde, gardaient la volonté de Dieu en pratiquant les commandements du Ciel, il a proclamé son admiration pour ces amis de Dieu : «Pour moi, ô Dieu, tes amis ont été honorés à l’excès.»
Et comme si nous lui demandions de nous expliquer les causes d’un tel honneur, il a aussitôt ajouté : «Leur empire s’est extrêmement fortifié.» Voyez comme les élus de Dieu dominent leur chair, affermissent leur esprit, commandent aux démons, brillent par leurs vertus, méprisent les choses présentes; ils annoncent la patrie éternelle par leurs paroles et leurs bonnes mœurs, cette patrie qu’ils aiment jusqu’à en mourir et où ils parviennent par les tourments. On peut les tuer, mais on ne réussit pas à les fléchir. Oui, vraiment, leur empire s’est extrêmement fortifié. Et au travers de ces souffrances mêmes qui les ont fait tomber dans la mort de la chair, voyez à quel sommet leur âme est parvenue. D’où leur vient une telle gloire, sinon du fait que leur empire s’est extrêmement fortifié? Mais des hommes d’une telle grandeur sont peut-être en petit nombre? Le psalmiste ajoute: «Je les compterai, et ils seront plus nombreux que les grains de sable.» (Ps 139, 18). Considérez, mes frères, le monde entier : il est rempli de martyrs. Il y a désormais presque plus de témoins de la vérité que de spectateurs parmi nous pour les voir. Si pour Dieu ils sont faciles à compter, pour nous ils sont plus nombreux que les grains de sable, puisque nous n’en pouvons embrasser le nombre.
5. Mais celui qui est parvenu à la dignité du titre d’ami de Dieu doit à la fois jeter ses regards en lui-même sur ce qu’il est, et au-dessus de lui sur les dons qu’il a reçus. Il ne doit rien attribuer à ses mérites, pour éviter de donner prise aux puissances maléfiques. C’est pourquoi le Seigneur ajoute : «Ce n’est pas vous qui m’avez choisi; mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit.» Je vous ai établis pour [recevoir] le don gratuit, je vous ai plantés pour que vous alliez — en ayant dessein d’agir — et que vous portiez du fruit — en passant à l’action. J’ai dit : «que vous alliez en ayant dessein d’agir», parce que vouloir faire quelque chose, c’est déjà y aller en esprit.
Le Seigneur ajoute quelle sorte de fruit doivent porter ses disciples : «Et que votre fruit demeure.» Tout le travail que nous faisons pour la vie présente subsiste tout au plus jusqu’à la mort. En effet, la mort survient et abolit le fruit de notre travail. En revanche, ce qu’on accomplit pour la vie éternelle, on le conserve même après la mort; le profit commence à en apparaître au moment même où le fruit de nos travaux charnels sort de notre champ de vision. Ainsi, la récompense du Ciel prend naissance là où finit celle de la terre. Que celui qui a commencé à connaître les choses de l’éternité n’ait donc en son âme que mépris pour les fruits éphémères.
Travaillons pour les fruits qui demeurent; travaillons pour ces fruits que la mort elle-même fait naître au moment où elle met fin à tout le reste. Car le prophète atteste que les fruits de Dieu trouvent leur origine dans la mort, quand il déclare : «Lorsqu’il donne à ses bien-aimés le sommeil, c’est alors l’héritage du Seigneur.» (Ps 127, 2-3). Tout homme qui s’endort dans la mort perd son héritage; mais lorsque Dieu donne à ses bien-aimés le sommeil, c’est alors l’héritage du Seigneur, puisque c’est une fois parvenus à la mort que les élus de Dieu trouveront leur héritage.
6. Le texte poursuit : «En sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera.» Voici qu’il affirme en ce passage : «Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera.» En un autre endroit, le même évangéliste lui fait déclarer : «Si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera. Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom.» (Jn 16, 23-24). Si le Père nous donne tout ce que nous demandons au nom de son Fils, comment expliquer que Paul ait renouvelé par trois fois une prière au Seigneur sans mériter d’être exaucé, mais pour s’entendre répondre : «Ma grâce te suffit, car la force donne toute sa mesure dans la faiblesse.» (2 Co 12, 9). Ce prédicateur si éminent n’a-t-il pas demandé au nom du Fils? Pourquoi donc n’a-t-il pas obtenu ce qu’il a demandé? Comment peut-il être vrai que tout ce que nous demanderons au Père au nom du Fils, le Père nous l’accordera, si l’Apôtre a pu demander au nom du Fils que l’ange de Satan soit éloigné de lui, sans obtenir ce qu’il a demandé? Eh bien, c’est que le nom du Fils est Jésus. Or Jésus signifie «Sauveur», ou même «celui qui procure le salut». Demander au nom du Sauveur, c’est donc demander ce qui se rapporte à notre salut véritable. Si l’on demande ce qui ne convient pas, ce n’est pas au nom de Jésus qu’on demande au Père. Aussi le Seigneur déclare-t-il à ses apôtres encore faibles : «Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom.» C’est comme s’il disait clairement : «Vous n’avez pas demandé au nom du Sauveur, puisque vous ne savez pas chercher le salut éternel.» C’est pourquoi Paul non plus n’a pas été exaucé :
être délivré de la tentation n’aurait pas été utile à son salut.
7. Nous voyons, frères très chers, combien vous êtes venus nombreux célébrer la fête du martyr [saint Pancrace]. Vous êtes à genoux, vous vous frappez la poitrine, vous priez et vous confessez Dieu à haute voix, des larmes coulent sur vos visages. Mais réfléchissez, je vous en prie, à vos demandes; examinez si vous demandez au nom de Jésus, c’est-à-dire si vous implorez les joies du salut éternel. Car ce n’est pas Jésus que vous cherchez dans la maison de Jésus, si vous venez prier mal à propos, en ce temple d’éternité, pour obtenir des biens éphémères. Voyez : l’un recherche dans sa prière une épouse, un autre demande une propriété, un autre réclame un vêtement, un autre supplie pour obtenir de quoi manger. Sans doute faut-il demander ces biens au Dieu tout-puissant quand ils nous manquent. Mais nous devons sans cesse nous rappeler le commandement reçu de notre Rédempteur : «Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.» (Mt 6, 33). Ainsi, on ne se trompe pas en demandant ces choses à Jésus, pourvu cependant qu’on ne les demande pas avec trop d’ardeur.
Mais un autre encore, ce qui est plus grave, réclame la mort de son ennemi et poursuit de sa prière celui qu’il ne peut poursuivre de son épée. Si celui qui est ainsi maudit reste en vie, celui qui le maudit est pourtant tenu dès lors pour coupable de sa mort. Dieu nous commande d’aimer nos ennemis, et nous voici en train de l’implorer pour qu’il les fasse mourir! Celui qui prie de la sorte combat contre son Créateur par ses prières elles-mêmes. N’est-il pas écrit à propos de Judas : «Que sa prière se tourne en péché.» (Ps 109, 7). La prière se tourne en péché si elle demande cela même qu’interdit celui à qui on le demande.
8. La Vérité dit à ce sujet : «Lorsque vous vous présentez pour prier, si vous avez quelque chose sur le cœur contre quelqu’un, pardonnez-lui.» (Mc 11, 25). Nous vous ferons sentir plus clairement l’efficacité du pardon en vous apportant un témoignage de l’Ancien Testament. Les hommes de Judée ayant offensé la
justice de leur Créateur par des fautes qui criaient vengeance, le Seigneur défendit à son prophète de prier [pour eux] : «Ne te charge pas de louanges et de prières en leur faveur.» (Jr 7, 16). «Même si Moïse et Samuel se tenaient devant moi, mon âme ne se tournerait pas vers ce peuple.» (Jr 15, 1). Comment expliquer que le Seigneur, laissant de côté tant d’autres Pères, ne cite à comparaître que Moïse et Samuel, dont il souligne l’étonnant pouvoir qu’ils ont d’obtenir [ce qu’ils demandent], tout en déclarant qu’ici, même eux ne peuvent intercéder? C’est comme s’il disait clairement : «Même ces deux hommes, dont je respecte la prière à cause des mérites qui l’accompagnent, je ne les écoute pas.» Et pourquoi donc Moïse et Samuel sont-ils préférés à tous les autres Pères lorsqu’il s’agit d’intercéder? C’est que dans tous les textes de l’Ancien Testament, ils se trouvent être les seuls à avoir prié pour leurs ennemis eux-mêmes. Le premier [Moïse] est accablé de pierres par le peuple3, et il prie cependant le Seigneur pour ceux qui le lapident; le second [Samuel] est écarté de la charge suprême, et quand on vient lui demander de prier [pour le peuple], il déclare pourtant : «Loin de moi de pécher contre le Seigneur en cessant de prier pour vous.» (1 S 12, 23)
«Même si Moïse et Samuel se tenaient devant moi, mon âme ne se tournerait pas vers ce peuple.» C’est comme si le Seigneur disait clairement : «Je me refuse à écouter même les prières que me font maintenant en faveur de leurs amis ces deux hommes, qui cependant, je le sais, se sont acquis tous les mérites d’une grande vertu en priant pour leurs ennemis eux-mêmes.»
C’est donc la perfection de la charité qui fait la force d’une vraie prière. Et ceux qui demandent convenablement sont exaucés lorsqu’ils ne laissent pas la haine d’un ennemi assombrir leur âme quand ils demandent. Nous arrivons généralement à vaincre les résistances de notre âme en priant pour nos ennemis eux-mêmes. Notre bouche fait entendre une prière pour nos adversaires, mais puisse notre cœur s’astreindre à aimer. Or, s’il nous arrive souvent de prier pour nos ennemis eux-mêmes, c’est en nous acquittant de cette prière plus par précepte que par charité. Car tout en demandant la vie de nos ennemis, nous craignons pourtant d’être exaucés. Mais puisque le Juge intérieur prête plus d’attention à l’esprit qu’aux paroles, c’est ne rien implorer pour ses ennemis que de prier pour eux sans charité.
9. Mais voici qu’un ennemi a commis contre nous une faute grave, qu’il nous a causé du dommage, qu’il nous a offensés alors que nous l’aidions, qu’il nous a persécutés alors que nous l’aimions. Toutes ces offenses devraient être retenues, si nous n’avions nous-mêmes des fautes à nous faire pardonner.
Notre Avocat nous a composé une prière pour plaider notre cause; s’il est notre Avocat, il est d’ailleurs également le Juge de cette cause. Or, dans la prière qu’il a composée, il a introduit une condition : «Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs.» (Mt 6, 12). Puisque celui qui s’est constitué notre Avocat est celui-là même qui vient nous juger, c’est encore lui qui va exaucer la prière qu’il a composée : «Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs.» Par conséquent, ou bien nous formulons ces paroles sans les mettre en pratique, et nous nous lions nous-mêmes encore plus en les prononçant; ou bien, récitant la prière, nous passons cette condition sous silence, et notre Avocat, qui ne reconnaît plus la prière qu’il a composée, se dit aussitôt à part soi : «Je sais bien ce que j’ai enseigné : cette prière n’est pas celle que j’ai faite.»
Comment devons-nous donc nous conduire, sinon en ayant pour nos frères des sentiments de vraie charité? Ne gardons rien de méchant en notre cœur. Et que le Dieu tout-puissant, considérant la charité dont nous faisons preuve envers notre prochain, puisse ainsi épancher sa bonté paternelle sur nos iniquités. Rappelez-vous l’avertissement : «Remettez, et l’on vous remettra.» (Lc 6, 37). Voici qu’on nous doit et que nous devons. Remettons donc à autrui ce qu’il nous doit, pour que nous soit remis ce que nous devons. Mais notre esprit se cabre devant de telles exigences : s’il veut accomplir ce qu’il entend, il se débat pourtant.
Nous nous tenons devant la tombe du martyr [Pancrace]. Et nous savons par quelle mort il est parvenu au Royaume céleste. Pour nous, si nous ne donnons pas notre corps pour le Christ, soyons du moins victorieux de notre âme. Ce sacrifice nous rend Dieu propice; la victoire de notre apaisement lui est agréable quand il nous juge en sa bonté paternelle. Car il voit la lutte que soutient notre cœur; et celui qui doit récompenser plus tard les vainqueurs aide dès maintenant ceux qui combattent, par Jésus-Christ, son Fils, Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
_______________________________
1 Dieu a fait connaître à chacun, par la lumière de son intelligence, comment on doit se comporter envers son prochain exemplo sui, en ce sens que les hommes trouvent en leur conscience la règle d’or qu’il y a gravée en les créant : «Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui.»
2 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
3 «Tout ce qui n’a pas de nageoires ni d’écailles dans les eaux, soit dans la mer, soit dans les rivières […] vous ne mangerez pas de leur chair.» (Lv 11, 10-11). «Nageoires» se dit en latin pennulæ, qui signifie d’abord «petites ailes». Le rapport entre les pennulæ et le fait de voler est donc beaucoup plus probant en latin.
Homélie 28
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Nérée et Achille,
Le jour de leur fête
12 mai 592
La guérison du fils de l’officier Royal
Saint Nérée et saint Achille sont morts à la fin du premier siècle. Ils pourraient avoir appartenu aux cohortes prétoriennes de Néron. Après leur martyre, ils ont été enterrés dans le cimetière des Flaviens chrétiens.
L’évangile du jour raconte la guérison du fils de l’officier, peut-être en rapport avec la qualité d’officiers des deux martyrs. Cet épisode, dit Grégoire, a plus besoin d’exhortation que d’explication, sauf sur un point : pourquoi le Christ reproche-t-il son manque de foi à un homme qui manifeste justement sa foi en demandant la guérison de son fils? L’orateur montre ce qui manque à la foi de cet officier.
Il note aussi que Jésus a refusé de se rendre auprès du fils de l’officier royal, bien qu’il ait fait le déplacement pour le serviteur du centurion. C’est pour nous apprendre à ne pas avoir égard à la richesse ni aux honneurs, mais à la seule nature des hommes, créés à l’image de Dieu. Nous devons considérer en chacun ce qu’il est («sa dignité de personne», dirait-on de nos jours), non ce qu’il a. C’est aussi un appel à nous humilier quand nous sommes riches.
Aujourd’hui, remarque enfin le prédicateur, c’est le monde lui-même, tout rempli de calamités, qui vient nous apprendre à ne pas l’aimer, et nous ramène ainsi à Dieu.
Jn 4, 46-53
En ce temps-là, il y avait un officier du roi dont le fils était malade à Capharnaüm. Comme il avait entendu dire que Jésus venait de Judée en Galilée, il alla vers lui et le pria de descendre pour guérir son fils, qui était à la mort. Jésus lui dit : «Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas.» L’officier du roi lui dit : «Seigneur, viens avant que mon fils ne meure.» Jésus lui dit : «Va, ton fils vit.»
L’homme crut ce que lui disait Jésus et partit. Comme il s’en retournait, ses serviteurs vinrent au-devant de lui et lui annoncèrent que son fils vivait. Il leur demanda l’heure à laquelle il s’était trouvé mieux, et ils lui dirent : «Hier, à la septième heure, la fièvre l’a quitté.» Le père reconnut alors que c’était l’heure à laquelle Jésus lui avait dit : «Ton fils vit.» Et il crut, lui et toute sa maison.
La lecture du Saint Evangile que vous venez d’entendre, mes frères, n’a pas besoin d’explication. Mais pour que je ne paraisse pas l’avoir laissée passer sans rien dire, je vous en parlerai quand même en quelques mots, plutôt pour vous exhorter que pour vous l’expliquer.
Je ne vois d’ailleurs qu’un point dont il nous faille chercher l’explication, c’est de savoir pourquoi cet homme venu demander la guérison de son fils s’est entendu dire : «Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas.» N’est-il pas évident qu’il croyait, cet homme qui implorait la guérison de son fils? Aurait-il imploré cette guérison de la part du Seigneur, s’il n’avait pas cru qu’il était le Sauveur? Pourquoi donc Jésus dit-il : «Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas», à celui qui a cru avant de voir un signe?
Souvenez-vous pourtant de ce que cet homme a demandé, et vous verrez clairement qu’il a douté dans sa foi. Car il a prié Jésus de descendre pour guérir son fils. Il désirait donc la présence corporelle du Seigneur, alors que celui-ci n’est absent d’aucun lieu par son esprit. L’officier royal ne croyait donc pas assez fermement en Jésus, puisqu’il ne le jugeait pas capable de rendre la santé sans être physiquement présent. Si la foi de cet homme avait été parfaite, il aurait été persuadé qu’il n’y a pas de lieu où Dieu ne soit présent. Il a ainsi considérablement manqué de foi, parce qu’il n’a pas rendu honneur à la Majesté [du Seigneur], mais à sa seule présence corporelle. Il a donc demandé la guérison de son fils, mais sa foi se mêlait de doute, puisque tout en croyant que celui à qui il s’adressait avait le pouvoir de guérir, il a toutefois pensé qu’il était absent d’auprès de son fils mourant. Mais le Seigneur, qu’il supplie de venir, lui montre qu’il est déjà là où il l’invite : d’un simple commandement, il rend la santé, lui dont la volonté a créé toutes choses.
2. Il nous faut ici considérer avec grande attention ce que le témoignage d’un autre évangéliste nous apprend du centurion qui vient au Seigneur et lui dit : «Seigneur, mon serviteur est couché dans ma maison, frappé de paralysie, et il souffre cruellement.» Jésus lui répond aussitôt : «J’irai le guérir.» (Mt 8, 6-7). Pourquoi donc notre Rédempteur refuse-t-il d’aller corporellement auprès du fils de l’officier royal, qui lui avait pourtant demandé de venir, alors qu’il promet d’aller corporellement auprès du serviteur du centurion, sans cependant qu’on l’en ait prié? Il ne consent pas à se rendre par lui-même auprès du fils de l’officier royal; il ne refuse pas d’aller auprès du serviteur du centurion. Pourquoi cette manière d’agir, sinon pour réprimer notre orgueil, qui ne nous inspire de l’estime que pour les honneurs et les richesses des hommes, et non pour leur nature faite à l’image de Dieu? Quand nous jaugeons les biens dont les gens s’entourent, il est clair que nous ne nous soucions pas de leur être intérieur; et lorsque nous considérons leur aspect physique, pourtant bien digne de mépris, nous ne nous intéressons pas à ce qu’ils sont. Mais notre Rédempteur ne voulut pas aller auprès du fils de l’officier royal, et se montra prêt à se rendre auprès du serviteur du centurion, pour bien faire voir que les saints doivent mépriser ce qui est élevé pour les hommes, et ne pas mépriser ce que les hommes jugent digne de mépris. Notre orgueil se trouve ainsi blâmé, lui qui ne sait pas estimer les hommes par ce qui les fait hommes, et qui ne regarde, comme nous l’avons dit, que les choses extérieures qui les environnent, sans considérer leur nature, ni reconnaître l’honneur de Dieu en eux. Voici que le Fils de Dieu ne veut pas se rendre auprès du fils de l’officier royal, et qu’il est prêt pourtant à aller guérir le serviteur.
Si le serviteur de tel ou tel nous demandait de nous rendre auprès de lui, aussitôt notre orgueil nous répondrait en secret dans notre pensée : «N’y va pas! Ce serait t’abaisser, te déshonorer, et avilir ta charge.» Celui qui vient du Ciel ne refuse pas d’aller sur terre auprès d’un serviteur, et nous qui venons de la terre, nous n’acceptons cependant pas d’être humiliés sur terre.
Quoi de plus vil, quoi de plus méprisable devant Dieu que de rechercher la considération des hommes et de ne pas craindre le regard du témoin intérieur!
Aussi le Seigneur dit-il aux pharisiens dans le Saint Evangile : «Vous êtes de ceux qui se font passer pour justes devant les hommes; mais Dieu connaît vos cœurs, et ce qui est élevé aux yeux des hommes est abominable aux yeux de Dieu.» (Lc 16, 15). Remarquez, mes frères, remarquez bien ces paroles. Car s’il est vrai que ce qui est élevé aux yeux des hommes est abominable aux yeux de Dieu, alors les pensées de notre cœur sont d’autant plus basses aux yeux de Dieu qu’elles sont plus hautes aux yeux des hommes, et l’humilité de notre cœur est d’autant plus haute aux yeux de Dieu qu’elle est plus basse aux yeux des hommes.
3. Tenons donc pour rien ce que nous faisons de bien. Ne nous laissons pas exalter par nos travaux, ni élever par l’abondance ou la gloire. Si la profusion de toutes sortes de biens nous gonfle d’orgueil, nous sommes dignes du mépris de Dieu. Au contraire, le psalmiste déclare à propos des humbles : «Le Seigneur garde les petits enfants.» (Ps 116, 6). Et parce que ceux qu’il appelle de petits enfants sont les humbles, sitôt après avoir exprimé cette sentence, il ajoute une réflexion comme pour répondre à notre désir de savoir ce que Dieu fera pour ces humbles : «Je me suis humilié, et il m’a délivré.»
Voilà ce à quoi il vous faut bien réfléchir, mes frères, voilà ce que vous devez méditer avec toute l’attention possible. N’estimez pas dans vos proches les biens de ce monde. N’ayant que Dieu en vue dans les hommes, ne rendez honneur qu’à leur nature faite à l’image de Dieu — je ne parle pourtant ici que des hommes qui ne sont pas vos supérieurs1. Vous observerez cela vis-à-vis de vos proches si vous commencez vous-mêmes par ne pas laisser vos cœurs se gonfler d’orgueil. Car celui que les choses éphémères exaltent encore ne sait pas respecter dans son prochain ce qui dure. Ne considérez donc pas en vous-mêmes ce que vous avez, mais ce que vous êtes.
Voyez comme il s’enfuit, ce monde qu’on aime! Ces saints auprès de la tombe desquels nous sommes assemblés ont foulé aux pieds avec mépris un monde florissant. On y jouissait d’une longue vie, d’une santé continuelle, de l’abondance matérielle, de la fécondité dans les familles, de la tranquillité dans une paix bien établie. Et ce monde qui était encore si florissant en lui-même était pourtant déjà flétri dans leur cœur. Alors que tout flétri qu’il soit maintenant en lui-même, il demeure toutefois florissant dans nos cœurs. Partout la mort, partout le deuil, partout la désolation; de tous côtés nous sommes frappés, de tous côtés nous sommes abreuvés d’amertumes; et cependant, dans l’aveuglement de notre esprit, nous aimons jusqu’aux amertumes goûtées dans la concupiscence de la chair, nous poursuivons ce qui s’enfuit, nous nous attachons à ce qui tombe. Et comme nous ne pouvons retenir ce qui tombe, nous tombons avec ce que nous tenons embrassé dans son écroulement.
Si le monde nous a autrefois captivés par l’attrait de ses plaisirs, c’est désormais lui qui nous renvoie à Dieu, maintenant qu’il est rempli de si grands fléaux. Songez bien que ce qui court dans le temps ne compte pas. Car la fin des biens transitoires nous montre assez que ce qui peut passer n’est rien. L’écroulement des choses passagères nous fait voir qu’elles n’étaient presque rien, même quand elles nous semblaient tenir ferme. Avec quelle attention, frères très chers, nous faut-il donc considérer tout cela! Fixez votre cœur dans l’amour de l’éternité; et sans plus chercher à atteindre les grandeurs de la terre, efforcez-vous de parvenir à cette gloire dont votre foi vous donne l’assurance, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
________________________________
1 Le «cœur charnel» est le cœur asservi au péché.
2 Defensor : magistrat chargé de défendre les populations contre l’arbitraire des gouverneurs. Cette charge a pris de l’importance au vie siècle.
Homélie 29
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre,
le jour de l’Ascension
24 mai 591
L’Ascension
L’Homélie du jour de l’Ascension tire son originalité du fait qu’elle constitue une petite anthologie biblique sur le mystère célébré : saint Grégoire y a rassemblé, en un discours pastoral très accessible, les textes que l’Ecriture et la liturgie proposent en ce jour à notre piété.
I- (1-8) Le pape commente d’abord l’évangile. Il remarque que le retard qu’ont mis les disciples à accepter la Résurrection donne plus d’assurance à notre foi. Jésus leur montre la vérité de son corps en mangeant avec eux, avant de monter au ciel. L’orateur explique en quel sens c’est «à toute créature» que les disciples sont envoyés prêcher l’Evangile. Il donne à cette occasion un bel aperçu de la notion antique de l’homme, considéré comme un microcosme de toute la création. Il expose ensuite de quelle façon il faut entendre que ceux qui croiront seront sauvés, pourquoi les miracles promis aux croyants étaient réservés aux débuts de l’Eglise, et comment ils continuent sur un plan spirituel, qui n’en a que plus de valeur. Grégoire résout enfin l’apparente contradiction entre le texte de saint Marc, qui présente Jésus assis au Ciel, et le témoignage de saint Etienne, qui le voit debout à la droite du Père.
II- (9-11) Méditant le mystère de l’Ascension, le pape y voit avant tout un mystère de joie : joie de l’élévation de notre nature humaine, de l’effacement du décret qui nous condamnait à la mort, et de notre délivrance de la captivité.
L’Homélie s’achève par un vibrant appel à jeter dans le Ciel l’ancre de notre espérance : Dieu ne décevra pas le désir que lui-même nous inspire.
Mc 16, 14-20
En ce temps-là, Jésus apparut aux Onze pendant qu’ils étaient à table; et il leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. Et il leur dit : «Allez dans le monde entier; prêchez l’Evangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira pas sera condamné. Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils prendront en main des serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera aucun mal. Ils imposeront les mains sur les malades, et ceux-ci seront guéris.»
Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus s’éleva au ciel; et il siège à la droite de Dieu. Pour eux, ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur travaillant avec eux et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient.
Le retard qu’ont mis les disciples à croire en la Résurrection du Seigneur n’a pas tant été de leur part une infirmité que pour nous, si j’ose dire, le gage de notre future fermeté. En effet, à cause de leur doute, cette Résurrection a été démontrée par des preuves nombreuses; et découvrant ces preuves à la lecture, c’est par les doutes mêmes des disciples que nous sommes affermis. Marie-Madeleine, qui a cru plus vite, m’a été moins utile que Thomas, qui a douté longtemps. Car lui, dans son doute, a touché les cicatrices des plaies, ôtant ainsi de notre cœur la plaie du doute.
Pour mieux nous persuader que le Seigneur est vraiment ressuscité, il nous faut noter ce que Luc rapporte : «Comme il était à table avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem.» (Ac 1, 4). Et un peu après : «Tandis qu’ils le regardaient, il fut élevé, et une nuée le déroba à leurs yeux.» (Ac 1, 9). Observez ces paroles, remarquez bien le mystère : «Comme il était à table avec eux… il fut élevé.» Il mange et il monte : il se nourrit pour faire connaître qu’il a une chair véritable.
Quant à Marc, il rappelle qu’avant de monter au ciel, le Seigneur a repris ses disciples pour leur dureté de cœur et leur incrédulité. Nous devons considérer ici que si le Seigneur a choisi, pour réprimander ses disciples, le moment où il les quittait corporellement, c’est afin de graver plus profondément dans le cœur de ses auditeurs les paroles qu’il prononçait en partant.
Ecoutons ce qu’il demande aux disciples après leur avoir reproché leur dureté : «Allez dans le monde entier; prêchez l’Evangile à toute créature.»
2. Fallait-il donc, mes frères, prêcher le Saint Evangile à des objets inanimés, ou à des animaux sans raison, pour que le Seigneur dise ainsi à ses disciples : «Prêchez à toute créature.»
Non, bien sûr! C’est l’homme qu’on désigne par l’expression «toute créature». Car si les pierres existent, elles ne vivent pourtant pas, et elles n’ont pas de sensations. Si les herbes et les arbres existent, s’ils vivent même, ils n’ont cependant pas de sensations; ils vivent, dis-je, non par un souffle animal, mais par une force végétale, puisque Paul affirme : «Insensé!
Ce que tu sèmes ne reprend pas vie s’il ne meurt auparavant.»
(1 Co 15, 36). Ce qui meurt pour reprendre vie, vit donc. Ainsi, les pierres existent, mais elles ne vivent pas. Les arbres existent, ils vivent, mais ils n’ont pas de sensations; les animaux sans raison existent, ils vivent, ils ont des sensations, mais ils ne peuvent juger. Les anges, eux, existent, ils vivent, ils ont des sensations et ils peuvent juger. Or l’homme possède en lui quelque chose de chacune de ces créatures : être lui est commun avec les pierres, vivre avec les arbres, avoir des sensations avec les animaux, comprendre avec les anges. Si donc l’homme a quelque chose de commun avec toute créature, il est en quelque manière toute créature. Par conséquent, prêcher l’Evangile au seul homme, c’est le prêcher à toute créature, puisque c’est l’enseigner à celui pour qui tout sur terre a été créé, et à qui rien de ce qui existe n’est étranger, du fait qu’il présente quelque similitude avec tout le reste.
L’expression «toute créature» peut aussi désigner toutes les nations païennes. En effet, si le Seigneur avait commencé par dire : «N’allez pas vers les païens» (Mt 10, 5), il ordonne maintenant: «Prêchez à toute créature.» La prédication des apôtres, que les Juifs avaient d’abord repoussée, nous est ainsi venue en aide, dès lors que ces orgueilleux, en la rejetant, ont témoigné de leur damnation. Et quand le Christ, qui est la Vérité, envoie les disciples prêcher, il ne fait rien d’autre que d’y répandre la semence dans le monde. Il n’envoie que quelques graines en semences, pour recueillir en retour les fruits de moissons abondantes issus de notre foi. Car une si grande moisson de fidèles n’aurait pu lever sur le monde entier, si la main du Seigneur n’avait fait venir, sur la terre des intelligences, ces graines de choix que sèment les prédicateurs.
3. Le texte poursuit : «Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira pas sera condamné.» Peut-être chacun se dit-il en lui-même : «Moi, maintenant, j’ai cru, et donc je serai sauvé.»
Il dit vrai, si sa foi inclut les œuvres. Car une foi véritable exige qu’on ne contredise pas dans sa conduite ce qu’on affirme par ses paroles. C’est pourquoi Paul déclare à propos de certains faux fidèles : «Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes.» (Tt 1, 16). Et Jean : «Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur.» (1 Jn 2, 4). Puisqu’il en est ainsi, c’est en examinant notre vie que nous devons vérifier la vérité de notre foi. En effet, nous ne sommes vraiment croyants que si nous accomplissons en nos œuvres ce que nous promettons en nos paroles. Le jour de notre baptême, nous avons promis de renoncer à toutes les œuvres et à toutes les séductions de l’antique ennemi. Que chacun d’entre vous se considère donc lui-même avec les yeux de l’esprit : si après le baptême, il garde ce qu’il avait promis avant le baptême, qu’il soit certain d’être un [vrai] croyant, et qu’il se réjouisse. Mais s’il est tombé en commettant de mauvaises actions ou en désirant les séductions de ce monde, il n’a pas gardé ce qu’il avait promis. Voyons s’il sait pleurer maintenant ses égarements. Car devant le Juge miséricordieux, celui qui revient à la vérité ne passe pas pour un menteur, même après avoir menti : le Dieu tout-puissant, en recevant volontiers notre pénitence, couvre lui-même nos égarements par sa sentence.
4. Le texte poursuit : «Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils prendront en main des serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera aucun mal. Ils imposeront les mains sur les malades, et ceux-ci seront guéris.» Cela, mes frères, vous ne le faites pas; est-ce à dire que vous ne croyez pas? Non, bien sûr! Ces signes ont été nécessaires au début de l’Eglise. La foi, pour croître, devait alors en être nourrie. Nous aussi, quand nous plantons des arbres, nous leur versons de l’eau jusqu’à ce que nous ayons constaté qu’ils ont repris; mais une fois leurs racines fixées en terre, nous cessons de les arroser. D’où le mot de Paul : «Les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les incroyants.» (1 Co 14, 22)
A propos de ces signes et de ces manifestations, il nous reste quelque chose à considérer de plus près : c’est que la sainte Eglise opère spirituellement chaque jour ce qu’elle opérait corporellement par les apôtres en leur temps. En effet, que font les prêtres de l’Eglise quand ils exorcisent les fidèles en leur imposant les mains, et qu’ils interdisent aux esprits malins d’habiter dans leur âme? Que font-ils, sinon chasser les démons? Et que font les fidèles lorsque délaissant les paroles mondaines de leur vie passée, ils proclament les saints mystères et chantent tant qu’ils peuvent les louanges et la puissance de leur Créateur? Que font-ils, sinon parler de nouvelles langues? Et ne prennent-ils pas en main des serpents quand ils enlèvent le mal du cœur des autres en les exhortant au bien? Et lorsqu’ils entendent des conseils empoisonnés sans se laisser pourtant entraîner à de mauvaises actions, n’est-ce pas là boire un breuvage mortel, mais sans qu’il leur fasse de mal? Et que font les hommes qui, dès qu’ils voient leur prochain faiblir dans l’accomplissement des bonnes actions, volent à son secours de toutes leurs forces, et raffermissent par l’exemple de leurs œuvres la vie de ceux dont le comportement devenait chancelant? Que font-ils, sinon imposer les mains sur les malades pour qu’ils soient guéris?
Ces miracles sont d’ailleurs d’autant plus grands qu’ils sont spirituels, d’autant plus grands que ce ne sont pas des corps, mais des âmes qu’ils régénèrent. Et ces signes-là, frères très chers, vous-mêmes, en vous plaçant sous la gouverne de Dieu, vous pouvez les accomplir si vous le voulez. Les signes extérieurs ne peuvent obtenir la vie à ceux qui les opèrent. Car si ces miracles corporels manifestent parfois la sainteté, ils ne la font pas exister. Au contraire, les miracles spirituels, qui se réalisent dans l’âme, ne manifestent pas au-dehors la vertu de notre vie, mais ils font exister cette vertu. Si même des gens mauvais sont capables des premiers, seuls les bons peuvent jouir du fruit des seconds. D’où ce mot de la Vérité à propos de certains hommes : «Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en votre nom que nous avons prophétisé, en votre nom que nous avons chassé les démons, et en votre nom que nous avons fait beaucoup de miracles? Alors je leur affirmerai avec assurance : Je ne vous connais pas; éloignez-vous de moi, artisans d’iniquité.» (Mt 7, 22-23). N’aimez donc pas, frères très chers, ces signes que les réprouvés peuvent eux aussi réaliser. Mais aimez ceux dont nous venons de parler, les miracles de charité et de piété, qui sont d’autant plus sûrs qu’ils sont cachés, et d’autant mieux récompensés du Seigneur qu’ils sont moins glorifiés des hommes.
5. Le texte poursuit : «Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus s’éleva au ciel; et il siège à la droite de Dieu.» Nous savons par l’Ancien Testament qu’Elie a été ravi au ciel (cf. 2 R 2, 11). Mais outre le ciel aérien, il y a le ciel éthéré1. Le ciel aérien est proche de la terre : ainsi, nous parlons des oiseaux du ciel, parce que nous les voyons voler dans les airs. Or c’est dans ce ciel aérien qu’Elie a été élevé pour être conduit soudainement dans une région secrète de la terre, où il vit dans un grand repos de la chair et de l’esprit jusqu’à ce qu’il revienne à la fin du monde et acquitte sa dette envers la mort. S’il a en effet remis sa mort à plus tard, il n’y a pas échappé. Notre Rédempteur, au contraire, n’ayant pas remis sa mort à plus tard, en a été vainqueur; il a détruit la mort en ressuscitant, et manifesté la gloire de sa Résurrection en montant au ciel. Il faut encore noter qu’Elie, d’après ce que nous lisons, est monté au ciel dans un char : cela montrait bien que n’étant qu’un homme2, il avait besoin d’une aide extérieure. Ces secours et les signes qui nous les révèlent sont le fait des anges : Elie, appesanti qu’il était par la faiblesse de sa nature, ne pouvait monter par lui-même au ciel, fût-ce le ciel aérien. Quant à notre Rédempteur, on ne lit pas qu’il fut élevé par un char ou par les anges : celui qui avait tout créé n’avait besoin que de sa propre puissance pour se voir porté au-dessus de tout. Il s’en retournait là où il était déjà; il s’en revenait de là où il demeurait, puisque lors même qu’il montait au ciel par son humanité, il contenait à la fois la terre et le ciel par sa divinité.
6. De même que Joseph, vendu par ses frères, a figuré la vente de notre Rédempteur, Enoch, transporté (cf. Gn 5, 24), et Elie, élevé au ciel aérien, ont symbolisé l’Ascension du Seigneur. Ainsi, le Seigneur eut des précurseurs et des témoins de son Ascension, l’un avant la Loi, l’autre sous la Loi, pour que vînt un jour celui qui serait capable de pénétrer vraiment dans les cieux. D’où l’ordre qui existe entre l’élévation du premier et celle du second, lesquelles se distinguent par une certaine gradation. Car on nous rapporte qu’Enoch fut transporté, et Elie élevé au ciel, pour que vînt ensuite celui qui, sans être ni transporté ni élevé, pénétrerait dans le ciel éthéré par sa propre puissance. Par le transfert de ces deux serviteurs qui symbolisaient son Ascension, puis en montant lui-même au ciel, le Seigneur a voulu aussi manifester qu’il allait nous accorder, à nous qui croyons en lui, la pureté de la chair, et faire croître par son aide la vertu de chasteté à mesure que les temps se développeraient. Enoch eut en effet une épouse et des fils. Par contre, on ne lit nulle part qu’Elie ait eu une épouse et des fils. Mesurez donc par quels degrés la sainte pureté s’est accrue, d’après ce que ces serviteurs transportés et le Seigneur en personne dans son Ascension nous font voir clairement : Enoch, qui fut engendré par une union charnelle, et qui engendra de la même manière, fut transporté; Elie, qui fut engendré par une union charnelle, mais qui n’engendra pas lui-même de cette façon, fut enlevé; quant au Seigneur, qui n’engendra pas ni ne fut engendré par une union charnelle, il s’éleva au ciel [par sa propre puissance].
7. Il nous faut aussi considérer pourquoi Marc affirme : «Il siège à la droite de Dieu», alors qu’Etienne dit : «Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu.» (Ac 7, 56). Pourquoi Etienne assure-t-il le voir debout, alors que Marc le voit assis? Mais vous le savez, mes frères : siéger convient à celui qui juge, se tenir debout, à celui qui combat ou qui vient au secours. Puisque notre Rédempteur, élevé au ciel, juge dès à présent toutes choses, et qu’à la fin des temps il viendra en Juge universel, Marc nous le représente siégeant après son élévation, puisqu’au terme, après avoir été glorifié en son Ascension, il apparaîtra en Juge. Etienne, lui, en proie aux souffrances du combat, vit debout celui qui le soutenait : pour qu’il pût triompher de l’incroyance de ses persécuteurs sur la terre, Dieu combattit pour lui du haut du Ciel en le secondant de sa grâce.
8. Le texte poursuit : «Pour eux, ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur travaillant avec eux et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient.» Que devons-nous considérer en cela, que devons-nous en confier à notre mémoire, sinon que l’ordre du Seigneur fut suivi d’obéissance, et l’obéissance de miracles?
Mais puisque Dieu nous a guidé pour parcourir avec vous ce passage d’Evangile en l’expliquant brièvement, il ne nous reste plus qu’à vous faire part de quelques considérations sur la grande solennité [d’aujourd’hui].
9. Il faut d’abord nous demander pourquoi nous ne lisons pas [dans l’Evangile] que les anges apparus après la naissance du Seigneur se fussent montrés vêtus de blanc, alors que nous le lisons de ceux envoyés lors de son Ascension, comme le dit l’Ecriture : «Tandis qu’ils le regardaient, il fut élevé, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils avaient leurs regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’éloignait, voici que deux hommes parurent auprès d’eux, vêtus de blanc.» (Ac 1, 9-10). Les vêtements blancs manifestent au-dehors la joie et la fête de l’esprit. Pourquoi donc les anges n’apparurent-ils pas vêtus de blanc après la naissance du Seigneur, mais vêtus de blanc lors de son Ascension, sinon parce que l’entrée au Ciel du Dieu fait homme a constitué pour les anges une grande fête? Si par la naissance du Seigneur, la divinité semblait abaissée, par son Ascension, l’humanité a été glorifiée. Or des vêtements blancs conviennent mieux à une glorification qu’à un abaissement. Les anges devaient donc se montrer vêtus de blanc au moment où le Seigneur montait [au ciel], puisque celui qui dans sa naissance était apparu comme un Dieu abaissé se manifestait dans son Ascension comme un homme glorieusement élevé.
10. Mais en cette solennité, frères très chers, il nous faut considérer avant tout que le décret qui nous condamnait a été aujourd’hui abrogé, et abolie la sentence qui nous vouait à la corruption. Car cette même nature à qui il avait été dit : «Tu es terre, et dans la terre tu iras» (Gn 3, 19), est aujourd’hui montée au ciel. C’est en vue de cette élévation de notre chair que le bienheureux Job, parlant du Seigneur d’une manière figurée, le nomme un oiseau. Considérant que le peuple juif ne comprendrait pas le mystère de l’Ascension, Job déclare à propos du manque de foi de ce peuple : «Il n’a pas reconnu la route de l’oiseau.» (Jb 28, 7). C’est à juste titre que le Seigneur a été appelé «oiseau», puisque son corps de chair s’est élancé vers l’éther. Celui qui n’a pas cru à l’Ascension du Seigneur au ciel n’a pas reconnu la route de cet oiseau.
C’est de la fête d’aujourd’hui que le psalmiste affirme : «Ta magnificence s’est élevée au-dessus des cieux.» (Ps 8, 2). Et encore : «Dieu est monté au milieu d’une grande joie, le Seigneur au son de la trompette.» (Ps 47, 6). Et enfin : «Montant sur les hauteurs, il a emmené en captivité notre nature captive; il a offert des dons aux hommes.» (Ps 68, 19). Oui, montant sur les hauteurs, il a emmené en captivité notre nature captive, puisqu’il a détruit notre corruption par la puissance de son incorruptibilité. Il a également offert des dons aux hommes : ayant envoyé du Ciel l’Esprit, il a accordé à l’un une parole de sagesse, à un autre une parole de science, à un autre le pouvoir d’opérer des miracles, à un autre le don des guérisons, à un autre la diversité des langues, à un autre l’interprétation de la parole (cf. 1 Co 12, 8-10). Il a donc bien offert des dons aux hommes.
C’est aussi de cette glorieuse Ascension que [le prophète] Habacuc a dit : «Le soleil s’est élevé, et la lune s’est maintenue à sa place.» (Ha 3, 11, d’après les Septante). En effet, que désigne le prophète par le terme de soleil, sinon le Seigneur, et par le terme de lune, sinon l’Eglise? Tant que le Seigneur ne s’était pas encore élevé dans les cieux, sa sainte Eglise était paralysée par la crainte des oppositions du monde, tandis qu’après avoir été fortifiée par son Ascension, elle s’est mise à prêcher ouvertement ce qu’elle avait cru en secret. Le soleil s’est donc élevé, et la lune s’est maintenue à sa place, puisque le Seigneur ayant atteint le Ciel, l’autorité de la prédication de sa sainte Eglise s’en est accrue d’autant.
Au sujet encore de l’Ascension, Salomon prête à cette Eglise la parole suivante : «Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes et franchissant les collines.» (Ct 2, 8). Considérant les points saillants des grandes œuvres du Seigneur, l’Eglise dit : «Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes.» Car le Seigneur, en venant pour nous racheter, a exécuté, si je puis dire, des bonds. Voulez-vous les connaître, ces bonds, frères très chers? Du Ciel il est venu dans le sein [de la Vierge], du sein [de la Vierge] dans la crèche, de la crèche sur la croix, de la croix au sépulcre, et du sépulcre il est retourné au Ciel. Voilà les bonds que la Vérité manifestée dans la chair a accomplis en notre faveur, pour nous faire courir à sa suite, car «le Seigneur s’est élancé joyeux comme un géant pour parcourir sa voie» (Ps 19, 6), afin que nous puissions lui dire de tout notre cœur : «Entraîne-nous après toi, et nous courrons à l’odeur de tes parfums.» (Ct 1, 4)
11. Il nous faut donc, frères très chers, suivre le Seigneur par le cœur là où nous croyons qu’il est monté par le corps. Fuyons les désirs terrestres, et que rien parmi les choses d’ici-bas ne puisse désormais nous séduire, nous qui avons un Père dans les cieux. Considérons bien que celui qui s’est élevé au ciel tout pacifique sera terrible lors de son retour, et que tout ce qu’il nous a commandé avec douceur, il l’exigera alors avec rigueur. Faisons donc tous grand cas du temps qui nous est accordé pour faire pénitence; prenons soin de notre âme tant que c’est possible. Car notre Rédempteur reviendra nous juger d’autant plus sévèrement qu’il se sera montré plus patient avant le jugement.
Souciez-vous donc de ces choses, mes frères, et ressassez-les en toute sincérité. Bien que votre âme soit encore ballottée par le remous des affaires, jetez pourtant dès maintenant l’ancre de votre espérance dans la patrie éternelle3; affermissez l’orientation de votre esprit dans la vraie lumière. Le Seigneur est monté au ciel, ainsi que nous venons de l’entendre; méditons donc sans cesse ce que nous croyons. Et si nous sommes encore retenus ici-bas par l’infirmité de notre corps, suivons cependant notre Dieu à pas d’amour. Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui nous a donné un tel désir, ne le laissera pas sans réponse, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
________________________________
1 C’est-à-dire sa nature humaine.
2 Virtus confessionis : il semble qu’il faille comprendre par là «une force qui nous pousse à confesser nos fautes». Jésus a retiré aux commandements de la Loi leur caractère écrasant (les hommes ne parvenaient pas à les mettre en pratique) : en même temps qu’ils nous font connaître nos péchés, ils incluent maintenant la possibilité d’être délivrés de nos fautes en les confessant. En ce sens, le Christ leur a donc communiqué une force qui nous pousse à confesser nos péchés.
Homélie 30
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre,
le jour de la Pentecôte
3 juin 591
La Pentecôte
Cette Homélie est construite selon le plan en deux parties qu’affectionne particulièrement saint Grégoire :
I- (1-3) Commentaire de l’évangile, permettant au prédicateur d’appliquer aux besoins de ses fidèles les paroles qu’ils viennent d’entendre. Quelle fête de loger Dieu en notre cœur! Encore faut-il, pour qu’il y demeure, que nous ayons soin d’éviter tout péché et que nous le laissions opérer en nous, supplier en nous, et nous enseigner intérieurement par son onction. Le pape nous montre comment on doit s’ouvrir à l’action de l’Esprit-Saint.
II- (4-10) Méditation du mystère de la fête :
En utilisant le passage des Actes (2, 1-11) qui relate l’événement de la Pentecôte (épître de la messe du jour), et en le mettant en parallèle avec l’autre descente du Saint-Esprit, lors du baptême du Christ dans le Jourdain, Grégoire se pose plusieurs questions au sujet des apparences sous lesquelles l’Esprit s’est manifesté en ces deux occasions :
— pourquoi du feu?
— pourquoi des langues de feu?
— pourquoi tantôt sous la forme d’une colombe, tantôt sous forme de feu?
— pourquoi sur Jésus sous la forme d’une colombe, et sur les apôtres sous forme de feu?
La réponse à ces quatre questions ébauche un petit traité de théologie spirituelle sur le Saint-Esprit, qu’on lit avec grand profit.
Le prédicateur utilise ensuite divers textes traitant de l’action de l’Esprit dans l’âme des apôtres : trouvés faibles et craintifs, les disciples ont été, après la Pentecôte, remplis d’ardeur pour prêcher et pour souffrir pour le nom du Christ.
Sans doute, remarque enfin l’orateur, notre intelligence ne peut-elle connaître directement l’Esprit de Dieu, qui est invisible, mais nous pouvons le contempler dans l’âme des saints qu’il remplit, comme on voit le soleil par le sommet des montagnes qu’il éclaire. Le pape conclut en prêchant l’amour du prochain, sans lequel notre amour de Dieu est mensonger, et en nous invitant à tendre de toutes nos forces vers le Ciel.
Jn 14, 23-31
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : «Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Et la parole que vous avez entendue n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.
«Je vous ai dit ces choses, tant que je demeure avec vous. Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui vous enseignera toutes choses, et il vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble pas; qu’il ne s’effraye pas. Vous avez entendu que je vous ai dit : Je m’en vais, et je viens à vous. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m’en vais au Père, car le Père est plus grand que moi. Et maintenant je vous ai dit ces choses, avant qu’elles n’arrivent, afin que lorsqu’elles seront arrivées, vous croyiez. Je ne m’entretiendrai plus beaucoup avec vous, car voici venir le prince de ce monde, et il n’a rien en moi [qui lui appartienne]. Mais c’est afin que le monde sache que j’aime le Père, et que j’agis selon le commandement que le Père m’a donné.»
Il nous plaît, frères très chers, de passer rapidement sur les paroles de l’évangile qu’on nous a lu, afin de pouvoir donner plus de temps ensuite à la considération d’une si grande solennité. C’est aujourd’hui, en effet, que le Saint-Esprit est venu tout à coup avec bruit sur les disciples, et qu’il a changé les esprits de ces êtres charnels, les rendant tout amour pour lui. Et tandis que des langues de feu paraissaient au-dehors, leurs cœurs au-dedans devenaient de flamme, car recevant Dieu sous la forme de ce feu apparent, ils se mirent à brûler d’un amour très doux (cf. Ac 2, 1-4). C’est que le Saint-Esprit lui-même est amour. Aussi Jean déclare-t-il : «Dieu est charité.» (1 Jn 4, 16). Celui qui désire Dieu de tout son esprit possède donc déjà, sans nul doute, celui qu’il aime; en effet, personne ne pourrait aimer Dieu s’il ne possédait en lui celui qu’il aime.
Mais voici que si l’on interroge chacun de vous pour savoir s’il aime Dieu, vous répondez, pleins de confiance et d’assurance : «Je l’aime.» Or, au début même de cette lecture, vous avez entendu ce qu’affirme la Vérité : «Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole.» L’amour se prouve donc par les œuvres qui le manifestent. D’où la parole de Jean dans son Epître : «Celui qui dit : J’aime Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur.» (cf. 1 Jn 2, 4). Car nous n’aimons vraiment Dieu que si nous nous efforçons de suivre ses commandements en nous restreignant dans nos plaisirs. Il est en effet bien évident que celui qui se perd encore en des désirs défendus n’aime pas Dieu, puisque sa volonté s’oppose à lui.
2. «Et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.» Mesurez, frères très chers, quelle fête c’est de loger Dieu en son cœur! Si un ami riche et puissant entrait dans votre maison, vous la nettoieriez tout entière en grande hâte, pour que rien ne puisse heurter le regard de l’ami qui entre. Ainsi, que celui qui prépare à Dieu une demeure en son âme efface les souillures de ses œuvres mauvaises.
Mais voyez ce que déclare la Vérité : «Nous viendrons, et nous ferons en lui notre demeure.» Il arrive en effet que Dieu vienne dans les cœurs de certains sans y faire sa demeure, lorsque ces personnes, touchées de componction1, sont visitées par la pensée de Dieu, mais oublient au temps de la tentation qu’elles avaient d’abord été touchées de componction, et retournent à leurs fautes anciennes comme si elles ne les avaient pas pleurées. Mais celui qui aime vraiment Dieu et qui garde ses commandements, le Seigneur vient dans son cœur et y fait aussi sa demeure, car l’amour de Dieu le pénètre tellement qu’il ne s’en éloigne pas au temps de la tentation. Celui-là aime donc vraiment, qui ne se laisse pas dominer par la délectation du péché au point d’y consentir. En effet, plus on se complaît dans ce qui est bas, et plus on s’éloigne de l’amour d’en haut. D’où la suite du texte : «Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles.»
Rentrez donc en vous-mêmes, frères très chers, et recherchez si vous aimez vraiment Dieu; que personne, cependant, n’accepte la réponse de son âme s’il ne peut y joindre le témoignage de ses œuvres. Pour vérifier qu’on aime son Créateur, c’est sa langue, sa pensée et sa vie qu’il faut interroger. L’amour de Dieu n’est jamais oisif. S’il existe, il opère de grandes choses; mais s’il ne veut rien faire, ce n’est pas de l’amour.
«Et la parole que vous avez entendue n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.» Vous savez, frères très chers, que celui qui parle, le Fils unique de Dieu, est lui-même Parole du Père, et que pour cette raison, les mots prononcés par le Fils ne sont pas du Fils, mais du Père, parce que le Fils est lui-même Parole du Père.
«Je vous ai dit ces choses, tant que je demeure avec vous.» Quand cesserait-il donc de demeurer avec eux, lui qui, sur le point de monter au Ciel, a fait cette promesse : «Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles.» (Mt 28, 20). Mais le Verbe incarné demeure et s’en va tout à la fois; il s’en va par son corps, il demeure par sa divinité. Il déclare donc être demeuré jusque-là avec les disciples, puisque s’il était toujours présent par sa puissance invisible, il allait désormais s’éloigner de leurs yeux de chair.
3. «Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui vous enseignera toutes choses, et il vous rappellera tout ce que je vous ai dit.» Vous êtes très nombreux à savoir, mes frères, que le mot grec «Paraclet» veut dire en latin «Défenseur» ou «Consolateur».
Si on l’appelle Défenseur, c’est du fait qu’il intercède auprès de la justice du Père pour les pécheurs égarés. On dit que cet Esprit consubstantiel au Père et au Fils prie pour les pécheurs, parce qu’il fait prier ceux qu’il a envahis. D’où le mot de Paul : «L’Esprit lui-même supplie pour nous en des gémissements ineffables.» (Rm 8, 26). Or celui qui supplie est inférieur à
celui qui est supplié; comment donc peut-on dire que l’Esprit supplie, alors qu’il n’est pas inférieur? Eh bien, l’Esprit supplie en ce sens que ceux qu’il a envahis, il les incite ardemment à supplier.
Cet Esprit est aussi appelé Consolateur, parce qu’en disposant à l’espérance du pardon ceux qui se désolent d’avoir péché, il soulage leur âme d’une tristesse accablante.
On nous promet de lui à juste titre : «Il vous enseignera toutes choses.» Car si cet Esprit n’est présent au cœur de l’auditeur, la parole du docteur ne sert à rien. Que nul n’attribue à l’homme qui l’enseigne ce que la bouche de cet enseignant lui fait comprendre : s’il n’y a quelqu’un pour nous enseigner au-dedans, c’est bien en vain que la langue du docteur travaille au-dehors. Voyez : vous entendez tous de la même manière une unique voix qui vous parle, et vous ne saisissez pourtant pas de la même manière le sens de cette voix que vous entendez. Puisque la voix est la même pour tous, comment expliquer que l’intelligence de cette voix ne soit pas la même dans le cœur de chacun d’entre vous, sinon du fait de l’existence de ce Maître intérieur qui enseigne certains d’une manière toute personnelle, afin de leur donner l’intelligence des paroles d’exhortation qui s’adressent à tous d’une manière générale? De cette onction de l’Esprit, Jean dit encore : «De même que son onction vous enseigne sur toutes choses.» (1 Jn 2, 27). C’est donc que la voix n’instruit pas si l’âme ne reçoit pas l’onction de l’Esprit. Mais pourquoi parler de l’enseignement des hommes, quand le Créateur lui-même ne peut instruire l’homme par des paroles sans lui parler aussi par l’onction de l’Esprit? Avant de commettre son fratricide, Caïn a entendu : «Tu as péché, arrête.» (Gn 4, 7, d’après les Septante). Mais parce qu’en raison de ses fautes, l’onction de l’Esprit n’accompagnait pas la voix qui l’avertissait, il put bien entendre les paroles de Dieu, mais il ne se soucia pas de les mettre en pratique.
Il faut encore nous demander pourquoi l’on nous dit de cet Esprit : «Il vous rappellera tout», alors que rappeler [suggerere : subgerere] est d’ordinaire propre à un inférieur. Mais du fait que nous employons parfois subministrare [apporter par en dessous ou en secret] pour suggérée, lorsqu’on dit que l’Esprit invisible nous rappelle [tout], on ne veut pas dire qu’il nous apporte la science d’en bas, mais la science de ce qui est caché.
«Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix.» Ici-bas, je la laisse; à ceux qui parviennent [là-haut], je la donne.
4. Voilà, frères très chers, que nous avons expliqué rapidement les paroles du texte sacré; passons maintenant à la contemplation d’une si grande fête. Et puisqu’avec la lecture de l’évangile, vous a aussi été faite celle des Actes des apôtres, tirons-en quelque chose pour nourrir notre contemplation.
Vous avez entendu, en effet, que l’Esprit-Saint apparut au-dessus des disciples sous forme de langues de feu et leur donna la connaissance de toutes les langues. Que signifiait donc ce miracle, sinon que la sainte Eglise, remplie de cet Esprit, allait parler la langue de tous les peuples? Ceux qui essayèrent de construire une tour pour s’opposer à Dieu perdirent la communauté et l’unité de langue2, tandis que [à la Pentecôte] c’est en faveur de ceux qu’animait une humble crainte de Dieu que se faisait l’unité de toutes les langues; ici, l’humilité a donc obtenu le prodige; là, l’orgueil a produit la confusion.
5. Il nous faut rechercher pourquoi le Saint-Esprit, coéternel au Père et au Fils, est apparu sous forme de feu (a); pourquoi à la fois sous forme de feu et de langues (b); pourquoi il s’est montré tantôt sous la forme d’une colombe (cf. Lc 3, 21-22), et tantôt sous forme de feu (c); pourquoi il est apparu sur le Fils unique sous l’aspect d’une colombe, et sur les disciples sous forme de feu, de telle sorte qu’il ne vint pas sur le Seigneur sous forme de feu, ni sur les disciples sous la forme d’une colombe (d). Revenons donc, pour y répondre, à ces quatre questions que nous venons de poser.
a) Si l’Esprit coéternel au Père et au Fils s’est montré sous forme de feu, c’est parce que Dieu est un feu incorporel, ineffable et invisible, comme l’atteste Paul : «Notre Dieu est un feu consumant.» (He 12, 29). Dieu est appelé feu, car par lui la rouille des péchés est consumée. C’est de ce feu que la Vérité déclare : «Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu’il s’allume?» (Lc 12, 49). Ce sont les cœurs terrestres qui sont désignés par la terre, parce qu’amoncelant toujours en eux des pensées très basses, ils sont piétinés par les esprits malins. Mais le Seigneur jette le feu sur la terre quand, par le souffle du Saint-Esprit, il enflamme le cœur des hommes charnels. Et la terre s’allume lorsqu’un cœur charnel, tout refroidi en ses mauvais plaisirs, abandonne les concupiscences de ce siècle et s’enflamme d’amour pour Dieu. C’est donc bien à propos que l’Esprit est apparu sous forme de feu, puisqu’il chasse le froid engourdissement de tous les cœurs qu’il envahit, et qu’il allume en eux le désir de son éternité.
b) C’est sous forme de langues de feu que l’Esprit s’est montré, parce que cet Esprit est coéternel au Fils, que rien n’est plus proche de la parole que la langue, et que le Fils est la Parole du Père. Ainsi, la substance de l’Esprit et de la Parole [le Verbe] étant une, cet Esprit a dû se rendre visible sous forme de langues. Ou encore, comme c’est par la langue que se forme la parole, l’Esprit est apparu sous forme de langues du fait que quiconque est touché par l’Esprit-Saint confesse celui qui est la Parole de Dieu, c’est-à-dire le Fils unique; et il ne peut nier la Parole de Dieu quand déjà il possède la langue du Saint-Esprit. Ou bien encore, l’Esprit est apparu sous forme de langues de feu parce qu’il fait à la fois brûler et parler tous ceux qu’il a envahis.
Les docteurs ont des langues de feu, car lorsqu’ils prêchent qu’il faut aimer Dieu, ils enflamment les cœurs de leurs auditeurs. Vaine, en effet, est la parole de celui qui enseigne, si elle ne peut provoquer l’embrasement de l’amour. Cet embrasement de doctrine, ils l’avaient vu s’écouler en eux de la bouche même de la Vérité, les disciples qui disaient : «Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, pendant qu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures?» (Lc 24, 32). L’âme s’enflamme de la parole qu’elle entend, sa froide torpeur la quitte; dans son désir du Ciel, l’esprit ne connaît plus de repos, et il se rend étranger aux concupiscences terrestres. L’amour véritable qui a rempli cette âme la tourmente jusqu’aux larmes; mais celle-ci, tourmentée d’une telle ardeur, se nourrit de ses propres tourments. Elle se plaît à écouter les enseignements du Ciel, et les commandements dont elle est instruite sont comme autant de torches qui l’enflamment. Elle, tout apathique autrefois en ses désirs, brûle maintenant des paroles [entendues]. D’où le mot de Moïse, bien à propos ici : «Dans sa droite est une loi de feu.» (Dt 33, 2). Si la gauche désigne les réprouvés, qui doivent un jour être placés à gauche, la droite de Dieu, elle, est l’appellation des élus. Dans la droite de Dieu est donc une loi de feu, puisque les élus n’entendent pas les commandements du Ciel d’un cœur froid, mais qu’ils s’enflamment pour eux aux torches de l’amour intérieur. La parole parvient à leur oreille, et leur esprit irrité contre lui-même se consume d’une douce flamme intérieure.
c) L’Esprit-Saint s’est montré tantôt sous la forme d’une colombe, tantôt sous forme de feu, parce qu’il rend simples et ardents tous ceux qu’il a envahis : simples par l’innocence, ardents par la ferveur. Car ni la simplicité sans le zèle, ni le zèle sans la simplicité ne peuvent plaire à Dieu. La Vérité en personne dit à ce sujet : «Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes.» (Mt 10, 16). Il faut noter ici que le Seigneur n’a pas voulu proposer en modèle à ses disciples la colombe sans le serpent, ni le serpent sans la colombe, voulant à la fois que la ruse du serpent éclaire la simplicité de la colombe, et que la simplicité de la colombe modère la ruse du serpent. Paul dit à ce propos : «Ne soyez pas des enfants sous le rapport du jugement…» Voici que nous venons d’entendre la prudence du serpent; laissons-nous maintenant exhorter à la simplicité de la colombe : «…mais pour la malice, soyez comme de petits enfants.» (1 Co 14, 20). Dans le même sens, il est écrit au sujet du bienheureux Job : «C’était un homme simple et droit.» (Jb 1, 1). Qu’est-ce que la droiture sans la simplicité, ou la simplicité sans la droiture? Puisque l’Esprit nous enseigne à la fois la droiture et la simplicité, il devait donc lui-même apparaître, et sous forme de feu, et sous la forme d’une colombe, de sorte que tout cœur touché par sa grâce fût en même temps pacifié par la douceur de sa bonté et embrasé par le zèle de sa justice.
6. d) Il faut en dernier lieu se demander pourquoi c’est sous la forme d’une colombe que l’Esprit est apparu sur notre Rédempteur, Médiateur entre Dieu et les hommes, et sous forme de feu sur les disciples.
Le Fils unique de Dieu est le Juge du genre humain. Mais qui pourrait supporter sa justice s’il voulait mettre toute la rigueur de son zèle à examiner nos fautes, avant de nous avoir ramenés à lui par sa douceur? Fait homme pour les hommes, il se montra donc doux avec les hommes. Il ne voulut pas frapper les pécheurs, mais les ramener à lui. Il voulut commencer par les corriger avec bonté, pour en avoir ensuite à sauver lors du jugement. C’est donc sous la forme d’une colombe que l’Esprit devait apparaître sur celui qui ne venait pas alors pour frapper les péchés avec rigueur, mais pour les supporter encore avec douceur. Sur les disciples, au contraire, l’Esprit-Saint devait se montrer sous forme de feu, afin que ceux qui étaient de simples hommes, et par conséquent des pécheurs, soient enflammés contre eux-mêmes de l’ardeur de l’Esprit et se punissent eux-mêmes par la pénitence des péchés que Dieu, dans sa bonté, leur pardonnait. Même ceux qui adhéraient à l’enseignement divin ne pouvaient être sans péché, comme l’atteste Jean en affirmant : «Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous.» (1 Jn 1, 8). Il vint donc sur les hommes sous forme de feu, tandis qu’il apparaissait sur le Seigneur sous la forme d’une colombe, parce que nos péchés, que dans sa douceur le Seigneur supporte avec bonté, nous devons, nous, les considérer attentivement avec un zèle rigoureux et les consumer sans cesse par l’ardeur de notre pénitence. Ainsi, l’Esprit s’est montré sur le Rédempteur sous la forme d’une colombe, mais sur les hommes sous forme de feu, puisque plus la sévérité de notre Juge s’adoucit à notre égard, et plus notre faiblesse doit pour sa part s’enflammer contre elle-même.
Voilà donc achevée l’explication des quatre propositions; passons à la contemplation des dons de cet Esprit.
7. Il est écrit à son sujet : «Son Esprit a orné les cieux.» (Jb 26, 13). En effet, les ornements des cieux sont les vertus des prédicateurs. Ce sont ces ornements qu’énumère Paul quand il dit : «A l’un a été accordée par l’Esprit une parole de sagesse, à un autre une parole de science en vertu du même Esprit, à un autre la foi dans le même Esprit, à un autre le don des guérisons dans un seul et même Esprit, à un autre le pouvoir d’opérer des miracles, à un autre la prophétie, à un autre le discernement des esprits, à un autre la diversité des langues, à un autre l’interprétation de la parole. Mais c’est un seul et même Esprit qui opère tout cela, distribuant ses dons à chacun comme il lui plaît.» (1 Co 12, 8-11). Tous ces dons des prédicateurs sont donc autant d’ornements des cieux.
Il est encore écrit à ce propos : «C’est par la Parole du Seigneur que les cieux sont affermis.» (Ps 33, 6). En effet, la Parole du Seigneur, c’est le Fils du Père. Mais pour bien montrer que ces mêmes cieux, c’est-à-dire les saints apôtres, sont l’œuvre de toute la Sainte Trinité ensemble, on ajoute immédiatement, au sujet de la divinité de l’Esprit-Saint : «Et toute leur vertu vient de l’Esprit de sa bouche.» Ainsi, la vertu des cieux vient de l’Esprit : jamais les apôtres n’auraient osé s’opposer aux puissances de ce monde, si la force de l’Esprit-Saint ne les avait affermis. Car ce qu’étaient les docteurs de la sainte Eglise avant la venue de l’Esprit, nous le savons bien; et la force d’âme en laquelle ils furent établis après sa venue, nous l’avons sous les yeux.
8. Ce Pasteur de l’Eglise, dont le corps très saint est tout proche du lieu où nous sommes assis3, il suffira d’interroger la servante qui était à la porte, pour qu’elle nous dise quelles furent sa faiblesse et sa terreur avant la venue de l’Esprit (cf. Jn 18, 17). Une seule parole de femme suffit en effet à l’ébranler : craignant la mort, il renia la Vie. Et Pierre renia sur la terre au moment même où le larron affirmait sa foi sur la croix. Mais cet homme qui s’était abandonné à une telle terreur, écoutons comment il se comporte après la venue de l’Esprit. Une assemblée de magistrats et d’anciens se réunit; elle enjoint aux apôtres, qu’elle a fait rouer de coups, de ne plus parler au nom de Jésus. Pierre répond avec une grande autorité : «Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.» (Ac 5, 29). Et encore : «Jugez s’il est juste devant Dieu de vous écouter, vous, plutôt que Dieu. Car pour nous, nous ne pouvons pas ne pas dire ce que nous avons vu et entendu.» (Ac 4, 19-20). «Quant à eux, ils se retirèrent de devant le Conseil, tout joyeux d’avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus.» (Ac 5, 41). Voici que Pierre se réjouit pour des coups, lui qui auparavant prenait peur pour des paroles. Et si la question d’une servante suffit d’abord à l’effrayer, il résiste, après la venue du Saint-Esprit, à toute la force des princes, même une fois battu.
Il nous plaît de jeter un regard de foi sur la puissance de cet Artisan, et de considérer çà et là les Pères de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Voici qu’ayant ouvert les yeux de la foi, je contemple David, Amos, Daniel, Pierre, Paul et Matthieu, et que je veux m’arrêter à examiner quel artisan est l’Esprit, mais je reste court en un tel examen. Car il envahit un jeune joueur de cithare, et il en fait un psalmiste (cf. 1 S 16, 18). Il remplit un bouvier occupé à tailler les sycomores, et il en fait un prophète (cf. Am 7, 14). Il remplit un sobre jeune homme, et il en fait le juge des vieillards (cf. Dn 13, 45-64). Il remplit un pêcheur, et il en fait le prédicateur des nations (cf. Mt 4, 19). Il remplit un persécuteur, et il en fait le Docteur des nations (cf. Ac 9, 1-15). Il remplit un publicain, et il en fait un évangéliste (cf. Lc 5, 27-28).
Oh! quel merveilleux artisan que cet Esprit! On apprend de lui, sans délai, tout ce qu’il a voulu. A peine a-t-il touché l’esprit qu’il l’enseigne; et pour lui, avoir seulement touché, c’est avoir enseigné. En effet, sitôt qu’il illumine l’esprit humain, il le change : il le fait renoncer en un moment à ce qu’il était, pour qu’en un moment il apparaisse ce qu’il n’était pas.
9. Considérons en quel état l’Esprit a trouvé aujourd’hui nos saints prédicateurs, et en quel état il les a transformés. Eux qui se tenaient dans une même salle par crainte des Juifs, ils connaissaient assurément tous leur langue maternelle, et pourtant, même en cette langue qu’ils connaissaient, ils n’osaient pas parler du Christ ouvertement. L’Esprit alors survint; il enseigna à leur bouche une multitude de langues, affermissant leur esprit par la garantie de son autorité. Ils se mirent alors à parler du Christ dans des langues étrangères, eux qui auparavant craignaient d’en parler même dans la leur. Car leurs cœurs tout embrasés méprisèrent les tortures qu’ils craignaient jusque-là. L’amour du Créateur y triompha de l’emprise de la crainte charnelle. Et ceux qui avaient d’abord succombé par crainte de leurs adversaires commandèrent désormais à ces derniers avec autorité. Que dire, par conséquent, de celui qui les a élevés à de tels sommets, sinon qu’il a transformé en cieux les esprits de ces hommes terrestres?
Mesurez, frères très chers, si après l’Incarnation du Fils unique de Dieu, il y a une solennité de l’importance de celle de ce jour où nous fêtons la venue du Saint-Esprit. Cette seconde fête est bien digne d’être honorée à l’égal de la première. Car si dans la première, Dieu, sans cesser d’être ce qu’il était, a assumé l’humanité, dans la seconde, les hommes ont reçu la divinité venant du Ciel. Dans la première, Dieu s’est fait homme selon la nature; dans la seconde, les hommes ont été faits dieux par adoption. Si donc nous ne voulons pas rester des êtres charnels soumis à la mort, aimons, frères très chers, cet Esprit qui donne la vie.
10. Mais puisque la chair n’entend rien à l’esprit, l’un ou l’autre, pensant selon la chair, risque peut-être de se dire en lui-même : «Comment puis-je aimer quelqu’un que je ne connais pas?» Nous sommes bien d’accord sur ce point : l’esprit occupé des choses visibles ne sait pas voir l’invisible. Il ne pense, en effet, qu’à ce qui peut se voir; même au repos, il en traîne en lui les images. Et tant qu’il gît ainsi parmi les images corporelles, il ne peut s’élever aux réalités incorporelles. De là vient que l’esprit connaît d’autant moins bien son Créateur qu’il entretient en sa pensée plus de familiarité avec les créatures corporelles.
Si nous ne pouvons pas voir Dieu, nous avons pourtant d’autres moyens pour porter jusqu’à lui l’œil de notre intelligence. S’il ne nous est aucunement possible de le voir en lui-même, nous pouvons dès maintenant le voir dans ses serviteurs. En constatant qu’ils accomplissent des merveilles, nous devenons certains que Dieu habite dans leur esprit. Il nous faut savoir tirer parti, dans ces réalités incorporelles, de l’expérience que nous donnent celles qui sont corporelles : nul d’entre nous ne peut regarder directement le soleil en portant le regard sur son disque au moment où il se lève dans tout son éclat, car les yeux fixés sur ses rayons en sont éblouis; mais nous regardons les montagnes que le soleil illumine, et nous voyons par là qu’il s’est levé. Ainsi, puisque nous ne pouvons voir en lui-même le Soleil de justice, regardons les montagnes que sa clarté illumine, c’est-à-dire les saints apôtres, qui brillent par leurs vertus, resplendissent par leurs miracles et sont inondés de la clarté répandue par ce Soleil levant, lequel, bien qu’invisible en lui-même, s’est rendu visible à nos yeux par leur intermédiaire comme par autant de montagnes illuminées. En effet, la puissance de la divinité en elle-même, c’est le soleil [vu] dans le ciel; la puissance de la divinité [répandue] sur les hommes, c’est le soleil [répandu] sur la terre. Regardons-le donc sur la terre, ce Soleil de justice que nous ne pouvons encore voir dans le ciel, en sorte que marchant grâce à lui sur la terre sans trébucher en nos œuvres, il nous soit donné un jour de lever les yeux pour le contempler dans le ciel.
Mais nous ne faisons route sur la terre sans trébucher que si nous aimons Dieu et le prochain de tout notre esprit. Car on ne peut aimer vraiment Dieu sans aimer le prochain, ni aimer vraiment son prochain sans aimer Dieu. Et c’est pour cela, comme nous l’avons déjà dit dans un autre sermon, que l’Esprit a été donné aux disciples à deux reprises : d’abord par le Seigneur quand il vivait sur la terre, puis par le Seigneur quand il régnait au Ciel. Il nous est donné sur la terre pour aimer le prochain, du Ciel pour aimer Dieu. Mais pourquoi d’abord sur la terre et ensuite du Ciel, sinon pour nous donner clairement à entendre cette parole de Jean : «Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas?» (1 Jn 4, 20)
Ainsi, mes frères, chérissons bien notre prochain; aimons celui qui est proche de nous, pour qu’il nous devienne possible d’aimer celui qui est au-dessus de nous. Que notre esprit s’exerce à rendre au prochain ce qu’il doit à son Dieu, afin de mériter de jouir en Dieu d’une joie parfaite avec ce même prochain. C’est alors que nous parviendrons à cette joie des habitants du Ciel, dont nous avons déjà reçu le gage par le don du Saint-Esprit. Tendons de tout notre amour vers cette fin où nous nous réjouirons sans fin. Là se trouve la sainte société des citoyens du Ciel; là, une fête certaine; là, un repos assuré; là, une paix véritable, qui désormais ne nous sera plus seulement laissée, mais donnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
_____________________________
1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Raphaël n’a pas touché lui-même les yeux de Tobie, qui a été guéri par le fiel d’un poisson, que son fils a étalé sur ses yeux. Mais comme c’est l’Archange qui a procuré le remède, il a en quelque sorte touché les yeux par cet intermédiaire.
3 «A ce qu’on rapporte» (fertur) peut s’entendre soit du texte de Denys (saint Grégoire peut ne pas en avoir vu l’original grec, et donner sa pensée de seconde main), soit de l’identité de Denys (Grégoire n’est peut-être pas très sûr que le texte qu’il a en main soit vraiment du disciple de l’Apôtre des nations). Cette deuxième hypothèse nous semble mieux fondée, car Grégoire résume ici fort bien l’opinion de Denys (Hiérarchie céleste III, 3, Sources Chrétiennes n° 58, p. 91-92; IV, 3, p. 98; VII, 1. 9-13, p. 105-107), mais sans s’y rallier entièrement, puisqu’il montre ensuite de façon discrète que l’affirmation du Pseudo-Denys manque de base scripturaire solide : «Pour notre part, nous ne voulons pas affirmer ce que nous ne pouvons prouver par des textes clairs et indubitables.»
Homélie 31
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Laurent, martyr
9 juin 591 (samedi des Quatre-Temps d’été)
Le figuier stérile et la femme courbée
L’Homélie de ce jour porte sur la parabole du figuier stérile et sur l’épisode de la femme courbée, guérie par Jésus. Ces deux faits, note d’abord saint Grégoire, soulignent une même bonté de Dieu penchée sur nos misères. Après cette remarque préalable, il commente en détail les deux parties de l’évangile.
I- (1-5) A propos du figuier stérile, le pape explique pourquoi le maître vient trois ans de suite chercher du fruit sur son arbre. Puis il expose les deux effets du péché : il rend l’âme à la fois stérile en elle-même et stérilisante pour son entourage. L’unique remède consiste en ce fumier qu’on verse à son pied : entendons par là qu’on lui rappelle ses péchés pour l’exciter au repentir.
II- (6-8) A travers la femme courbée, le prédicateur nous fait voir l’âme vicieuse, liée par ses fautes répétées, dont la courbure vers la terre signifie qu’elle ne pense qu’aux choses d’en bas, livrant ainsi passage aux démons. Grégoire s’étend sur cette courbure, et au moyen d’images extrêmement variées et originales, il s’efforce d’en donner honte à ses auditeurs, leur montrant la voie du salut dans la contrition. L’ancien moine insère ici des indications fort précieuses sur la nature de la contemplation : réservée aux chrétiens qui sont munis des ailes de la vertu et soulevés par le désir du Ciel, elle ne peut durer ici-bas, du fait de la pesanteur de notre nature.
De structure très simple, cette Homélie nous ramène dans chacune de ses deux parties à une même résolution : laver nos fautes dans le bain des larmes. Cependant, si l’orateur nous laisse entendre que le figuier ne profite pas du bon fumier de la contrition et finit par être coupé, la femme courbée, elle, se redresse. Ces deux issues très différentes mettent bien en évidence la place de la liberté humaine : qui ne voudra pas pleurer sera condamné, qui y consentira verra ses larmes essuyées par le Christ. Car ces pleurs de courte durée, souligne le pape pour conclure, nous conduiront à une joie éternelle. Et c’est sur cette perspective consolante qu’il laisse ses ouailles.
Lc 13, 6-13
En ce temps-là, Jésus dit à la foule cette parabole : «Un homme avait un figuier planté dans sa vigne; il vint en chercher les fruits, et n’en trouva pas. Il dit alors à celui qui cultivait sa vigne : ‹Voilà trois ans que je viens chercher les fruits de ce figuier, et je n’en trouve pas; coupe-le donc : pourquoi occupe-t-il le terrain?› Mais le vigneron lui répondit : ‹Seigneur, laisse-le encore cette année, jusqu’à ce que j’aie creusé tout autour et que je lui aie mis une hotte de fumier. Peut-être portera-t-il du fruit; sinon, tu le couperas alors.›»
Jésus enseignait dans une synagogue un jour de sabbat. Il y avait là une femme possédée depuis dix-huit ans d’un esprit qui la rendait infirme : elle était courbée, et ne pouvait absolument pas regarder vers le haut. Lorsque Jésus la vit, il l’appela et lui dit : «Femme, tu es délivrée de ton infirmité.» Et il lui imposa les mains; aussitôt, elle se redressa, et elle glorifiait Dieu.
Dans son Evangile, le Seigneur, notre Rédempteur, s’adresse à nous quelquefois par des paroles, et quelquefois par des actions; et c’est tantôt des choses différentes qu’il nous dit par ses paroles et par ses actions, tantôt la même chose. Vous avez, mes frères, entendu rapporter deux faits dans cet évangile : le figuier stérile et la femme courbée. Or ces deux faits mettaient en jeu la bonté miséricordieuse [de Dieu]. Le premier l’exprimait par une comparaison, le second la rendait sensible par une action. Mais le figuier stérile signifie la même chose que la femme courbée, le figuier épargné la même chose que la femme redressée. Le maître de la vigne vint trois fois voir le figuier et n’y trouva aucun fruit; la femme redressée, elle, était courbée depuis dix-huit ans. Ces dix-huit ans représentent la même chose que les trois fois où l’on nous dit que le maître de la vigne est venu voir le figuier stérile.
Après avoir ainsi donné rapidement l’idée générale de ce texte, expliquons-en maintenant chaque point dans l’ordre de la lecture.
2. «Un homme avait un figuier planté dans sa vigne; il vint en chercher les fruits, et n’en trouva pas.» Que signifie le figuier, sinon la nature humaine? Et que symbolise la femme courbée, sinon cette même nature? Celle-ci fut bien plantée comme le figuier, bien créée comme la femme, mais tombée dans le péché par sa propre volonté, elle n’a su conserver ni le fruit du travail [de son Maître], ni l’état de rectitude [de sa nature], puisqu’en se jetant de son propre mouvement dans le péché, elle a perdu l’état de rectitude, pour n’avoir pas voulu porter le fruit de l’obéissance. Créée à la ressemblance de Dieu, mais ne persistant pas dans sa dignité, elle n’a rien fait pour se conserver telle qu’elle avait été plantée ou créée.
C’est trois fois que le maître de la vigne vint au figuier, car il a sollicité le genre humain avant la Loi, sous la Loi et sous la grâce : en l’attendant, en l’avertissant et en le visitant.
3. «Il dit alors à celui qui cultivait sa vigne : ‹Voilà trois ans que je viens chercher les fruits de ce figuier, et je n’en trouve pas.›» Dieu est venu avant la Loi, parce qu’il a fait savoir à chacun, par la lumière de sa raison naturelle, qu’il doit traiter autrui comme un autre soi-même1. Il est venu sous la Loi, du fait qu’il nous a enseignés par ses commandements. Il est venu après la Loi par sa grâce, puisqu’il nous a montré sa bonté en se rendant lui-même présent. Cependant, il se plaint de n’avoir pas trouvé de fruits en ces trois années, car il y a des hommes dépravés dont l’âme ne peut être corrigée par la loi insufflée en notre nature, ni instruite par les commandements, ni convertie par les miracles de son Incarnation.
Que figure le vigneron, sinon l’ordre des prélats, qui sont préposés à la conduite de l’Eglise pour prendre soin de cette vigne du Seigneur, dont l’apôtre Pierre a été le premier ouvrier? Nous sommes nous-mêmes ses bien indignes successeurs dans la mesure où nous travaillons à vous instruire en vous enseignant, en vous suppliant et en vous reprenant.
4. Il nous faut à présent écouter avec une grande crainte ce que le maître dit au vigneron à propos de cet arbre stérile : «Coupe-le donc : pourquoi occupe-t-il le terrain?» Chacun à sa manière, du fait de la place qu’il tient dans la vie présente, occupe le terrain comme un arbre stérile s’il ne porte pas le fruit des bonnes œuvres, puisqu’il empêche les autres de travailler dans la place que lui-même occupe. Mais un homme puissant en ce monde, s’il ne porte pas le fruit des bonnes œuvres, est également un obstacle pour les autres, car tous ceux qui lui sont soumis sont assombris par l’exemple de sa mauvaise conduite comme par une ombre de corruption. Tandis qu’au-dessus se dresse l’arbre sans fruit, la terre au-dessous gît stérile. Au-dessus, l’ombre de l’arbre sans fruit est épaisse, et elle ne permet pas aux rayons du soleil d’atteindre la terre; ainsi, en voyant les exemples pervers de leur supérieur pervers, les inférieurs demeurent eux aussi sans fruit, privés qu’ils sont de la lumière de vérité. Etouffés par l’ombre, ils ne reçoivent pas la chaleur du soleil : placés en ce monde sous la protection d’un mauvais maître, ils restent glacés loin de Dieu.
Mais Dieu ne s’enquiert déjà presque plus de cet homme pervers et puissant. Car une fois que celui-ci s’est perdu, il n’y a plus qu’à se demander pour quelle raison il étouffe les autres. Aussi le maître de la vigne dit-il bien à propos : «Pourquoi occupe-t-il le terrain?» Occuper le terrain, c’est peser sur les âmes des autres; occuper le terrain, c’est ne pas faire valoir par de bonnes œuvres la charge qu’on détient.
5. Pourtant, il est de notre devoir de prier pour de tels supérieurs. Ecoutons en effet ce que demande le vigneron : «Seigneur, laisse-le encore cette année, jusqu’à ce que j’aie creusé tout autour.» Qu’est-ce que creuser autour du figuier, sinon faire des reproches aux âmes qui ne portent pas de fruit? Dans un trou qu’on creuse, le sol est abaissé. Et il est évident qu’une réprimande humilie, puisqu’elle révèle à l’âme ce qu’elle est. Chaque fois que nous reprenons quelqu’un de sa faute, c’est donc comme si nous creusions autour d’un arbre sans fruit pour le cultiver selon les règles.
Ecoutons ce qu’ajoute le vigneron après avoir creusé : «Et que je lui aie mis une hotte de fumier.» Qu’est-ce que la hotte de fumier, sinon le souvenir des péchés? Car on désigne par le fumier les péchés de la chair. D’où la parole du prophète : «Les bêtes de somme ont pourri dans leur fumier.» (Jl 1, 17). Que les bêtes de somme pourrissent dans leur fumier, cela signifie que les hommes charnels achèvent leur vie dans la puanteur de la luxure. Aussi, chaque fois que nous reprochons ses péchés à une âme charnelle, chaque fois que nous lui rappelons ses vices passés, c’est comme si nous versions une hotte de fumier à un arbre sans fruit, pour qu’elle se souvienne des mauvaises actions qu’elle a commises, et qu’elle retrouve, pour parvenir à la grâce de la componction2, une fertilité extraite, pour ainsi dire, de la puanteur. On met donc bien une hotte de fumier à la racine de l’arbre quand on met en contact la mémoire et la méditation [du pécheur] avec le souvenir de sa dépravation. Et lorsque par la pénitence, l’esprit s’excite aux larmes et se réforme pour bien agir, c’est en quelque sorte le contact des racines du cœur avec le fumier qui le rend fécond pour opérer de bonnes œuvres et lui fait déplorer ce qu’il se rappelle avoir commis : il s’afflige au souvenir de ce qu’il a été, il dirige contre lui ses efforts et s’enflamme du désir de devenir meilleur. L’arbre reprend donc vie en passant de la puanteur aux fruits, puisque c’est par la considération de ses péchés que l’âme se ranime pour les bonnes œuvres.
Il s’en trouve pourtant beaucoup qui entendent les reproches, mais négligent de revenir à la pénitence : ils restent verdoyants en ce monde, mais ils sont sans fruit pour Dieu.
Ecoutons ce qu’ajoute l’homme qui cultivait le figuier : «Peut-être portera-t-il du fruit; sinon, tu le couperas alors.» Car si l’on ne veut pas tirer parti des reproches en ce monde pour se remettre à porter du fruit, on se condamne à tomber dans l’autre monde en un lieu d’où l’on ne pourra plus se relever par la pénitence; et dans l’avenir, on sera coupé, même si, sans porter de fruit, on paraît rester verdoyant ici-bas.
6. «Jésus enseignait dans une synagogue un jour de sabbat. Il y avait là une femme possédée depuis dix-huit ans d’un esprit qui la rendait infirme.» Nous avons dit tout à l’heure que la triple venue du maître avait la même signification pour son figuier sans fruit que le nombre des dix-huit ans pour la femme courbée. C’est en effet le sixième jour que l’homme a été créé (cf. Gn 1, 27-31), et en ce sixième jour, toute l’œuvre du Seigneur a été achevée. Or le nombre six multiplié par trois donne dix-huit. Ainsi, puisque l’homme, créé le sixième jour, n’a pas voulu rendre ses œuvres parfaites, mais qu’il est demeuré infirme avant la Loi, sous la Loi et au début du règne de la grâce, c’est pendant dix-huit ans que la femme fut courbée.
«Elle était courbée, et ne pouvait absolument pas regarder vers le haut.» Le pécheur, préoccupé des choses de la terre et ne recherchant pas celles du Ciel, est incapable de regarder vers le haut : comme il suit des désirs qui le portent vers le bas, son âme, perdant sa rectitude, s’incurve, et il ne voit plus que ce à quoi il pense sans cesse.
Faites retour sur vos cœurs, frères très chers, et examinez continuellement les pensées que vous ne cessez de rouler en votre esprit. L’un pense aux honneurs, un autre à l’argent, un autre encore à augmenter ses propriétés. Toutes ces choses sont basses, et quand l’esprit s’y investit, il s’infléchit, perdant sa rectitude. Et parce qu’il ne se relève pas pour désirer les biens célestes, il est comme la femme courbée, qui ne peut absolument pas regarder vers le haut.
7. Le texte poursuit : «Lorsque Jésus la vit, il l’appela et lui dit : ‹Femme, tu es délivrée de ton infirmité.› Et il lui imposa les mains; aussitôt, elle se redressa.» S’il l’a appelée et redressée, c’est qu’il l’a éclairée et aidée. Il appelle sans pour autant redresser, lorsque sa grâce nous illumine sans toutefois pouvoir nous aider, du fait de nos fautes. Souvent, en effet, nous voyons ce que nous devrions faire, mais nous ne l’accomplissons pas. Nous faisons des efforts, puis nous faiblissons. Le jugement de l’esprit voit bien la voie droite, mais la force manque pour le faire suivre d’œuvres. Cela fait partie de la peine due au péché : le don [de la grâce] nous rend capables de voir le bien, mais en rétribution de nos actes, nous nous trouvons détournés de ce que nous avons vu. Une faute répétée lie si bien l’âme qu’elle ne peut reprendre sa position droite. Elle fait des efforts, puis elle rechute : la faute où elle a persisté longtemps par sa volonté, elle y retombe par contrainte même quand elle ne le veut plus.
Le psalmiste a fort bien décrit notre courbure quand il a dit de lui-même comme figurant tout le genre humain : «J’ai été courbé et humilié à l’excès.» (Ps 38, 7). Il considérait que l’homme, bien que créé pour contempler la lumière d’en haut, a été jeté hors [du paradis] à cause de ses péchés, et que par suite, les ténèbres règnent en son âme, lui faisant perdre l’appétit des choses d’en haut et porter toute son attention vers celles d’en bas, en sorte qu’il ne désire nullement les biens du Ciel, et ne s’entretient en son esprit que de ceux de la terre. Et le psalmiste, souffrant de voir le genre humain, auquel il appartient, réduit à un tel état, s’est écrié en parlant de lui-même : «J’ai été courbé et humilié à l’excès.» Si l’homme, perdant de vue les choses du Ciel, ne pensait qu’aux nécessités de la chair, il serait sans doute courbé et humilié, mais non pourtant à l’excès. Or, comme non seulement la nécessité fait déchoir ses pensées de la considération des choses d’en haut, mais qu’en outre le plaisir défendu le terrasse, il n’est pas seulement courbé, mais courbé à l’excès.
A ce sujet, un autre prophète affirme à propos des esprits impurs : «Ils ont dit à ton âme : Courbe-toi, que nous passions.» (Is 51, 23). Quand l’âme désire les biens d’en haut, elle se maintient droite, sans se courber aucunement vers le bas. Et les esprits malins, la voyant demeurer en sa droiture, ne peuvent passer par elle. En effet, passer consiste pour eux à semer en elle des désirs impurs. Ils lui disent donc : «Courbe-toi, que nous passions», car si elle ne s’abaisse pas elle-même à désirer les choses d’en bas, leur perversité n’a aucune force contre elle, et ils ne peuvent passer par elle : l’inflexibilité qu’elle montre à leur égard, en s’appliquant aux choses d’en haut, la leur rend redoutable.
8. C’est nous, frères très chers, c’est nous qui livrons passage en nous aux esprits malins lorsque nous convoitons les choses de la terre, et que nous nous courbons pour rechercher les biens qui passent. Rougissons donc de convoiter ainsi les choses de la terre. Rougissons d’offrir le dos de notre esprit aux adversaires qui veulent y monter.
Celui qui est courbé regarde toujours la terre; et celui qui recherche les choses d’en bas oublie en vue de quelle récompense il a été racheté. D’où la prescription de Moïse interdisant absolument aux bossus d’être promus au sacerdoce (cf. Lv 21, 17-21). Or, nous tous qui avons été rachetés par le sang du Christ, nous sommes devenus les membres de ce Grand-Prêtre. C’est pourquoi Pierre nous déclare : «Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal.» (1 P 2, 9). Mais celui qui est bossu ne regarde que vers les choses d’en bas; il se voit donc écarté du sacerdoce, puisque celui qui n’a souci que des choses de la terre témoigne lui-même qu’il n’est pas membre du Grand-Prêtre.
A ce sujet encore, le peuple fidèle se voit interdire de manger les poissons qui n’ont pas de nageoires [de petites ailes]3. Car les poissons munis de nageoires et d’écailles ont coutume de sauter hors de l’eau. Que représentent donc ces poissons ailés, sinon les âmes des élus? Il n’y a assurément que les âmes soutenues à présent par les nageoires de leurs vertus qui passent dans le corps de l’Eglise du Ciel : elles connaissent l’art de sauter [hors de l’eau] par le désir du Ciel, en se portant avidement vers les choses d’en haut par la contemplation, même si elles retombent ensuite de nouveau sur elles-mêmes par le poids de leur nature mortelle.
Ainsi, frères très chers, si nous avons maintenant reconnu les biens de la patrie céleste, prenons en horreur notre courbure. Gardons devant les yeux la femme courbée et l’arbre sans fruit. Rappelons-nous le mal que nous avons commis, et mettons une hotte de fumier à la racine de notre cœur, afin que cela même qui nous répugnait ici-bas dans la pénitence nous fasse porter un jour, par son action fertilisante, le fruit de la récompense. Et si nous ne pouvons pratiquer la perfection des vertus, Dieu lui-même se réjouit de nous voir le déplorer. Nous lui serons agréables par le commencement même de notre justice, nous qui nous punissons des actions injustes que nous avons commises. Et nos pleurs seront de courte durée, puisque des joies éternelles auront bientôt fait d’essuyer nos larmes passagères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
_______________________________
1 Cette pensée est tirée d’une épître de saint Cyprien (10, 5, 2). C’est la seule citation non scripturaire des Homélies.
2 «Murmurer» est un terme biblique très fort, qui exprime un mouvement de violente révolte contre Dieu ou ses représentants.
Homélie 32
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Processus et Martinien,
le jour de leur fête
2 juillet 591
Le renoncement et la croix
Jésus donne dans l’évangile du jour deux commandements nouveaux : se renoncer et porter sa croix.
I- (1-2) «C’est peu, remarque saint Grégoire, de renoncer à ce qu’on a, mais c’est considérable de renoncer à ce qu’on est.» Prenant soin de distinguer en l’homme la nature créée par Dieu et l’état où le péché l’a mise, le pape précise que l’homme doit renoncer au mal qu’il a fait, mais non à l’être que Dieu lui a donné.
II- (3-6) La suite de l’Homélie apprend aux auditeurs les deux manières dont ils peuvent porter leur croix : en leur chair par l’abstinence, en leur âme par la compassion. Un écueil, cependant, menace chacune des deux vertus, et le prédicateur l’expose : la vaine gloire chez l’ascète abstinent, l’indulgence pour le péché chez l’homme compatissant. Poursuivant son commentaire de l’évangile, Grégoire explique comment on peut, hors des temps de persécution, perdre sa vie pour la gagner. L’ancien moine revient ici à l’idée du martyre non sanglant, si chère aux Pères du monachisme. Rester fidèle aux exigences du christianisme, quoi qu’il puisse en coûter, est une bonne manière de ne pas rougir du Christ devant les hommes.
III- (7-9) La dernière phrase de l’évangile, où Jésus promet à ses disciples qu’ils ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu, est bien énigmatique, et elle exige quelques explications de notre orateur. Le Seigneur, sachant combien il nous serait difficile de croire en la vie future, est venu au secours de notre espérance. Il nous montre, par celles de ses promesses qu’il réalise dès ici-bas, que celles de l’au-delà seront également honorées. Nous sommes aidés dans le même sens par l’exemple des saints martyrs fêtés en ce jour : certains de l’existence d’une vie éternelle, ils n’ont pas craint de tout lui sacrifier. Et leurs âmes ont si bien trouvé la vie désirée que même leurs os morts rendent aujourd’hui la santé et la vie. Le pape raconte ici une histoire capable de stimuler la ferveur des fidèles. On y entend les martyrs du lieu promettre à une pieuse femme, venue les prier, de se faire ses défenseurs au jour du jugement dernier. Selon son habitude, le prédicateur achève ainsi son Homélie sur la perspective des comptes à rendre au dernier jour : la plus apte à faire sentir combien est sérieux l’enjeu de la vie, et à quel point il faut désirer la miséricorde divine.
Lc 9, 23-27
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra; et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd lui-même et se fait tort à lui-même?
«Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme rougira de lui lorsqu’il viendra dans sa majesté et dans celle du Père et des saints anges. Je vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici qui ne goûteront pas la mort qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu.»
Le Seigneur, notre Rédempteur, étant venu en ce monde comme un homme nouveau, il a donné au monde des préceptes nouveaux. A notre vie ancienne, toute nourrie dans le vice, il a opposé sa nouveauté. Que savait faire le vieil homme, l’homme charnel, sinon garder pour lui ses biens, s’emparer, s’il le pouvait, de ceux des autres, ou, s’il ne le pouvait, les convoiter? Mais le Médecin céleste applique à chacun de nos vices le remède contraire. De même que l’art médical soigne le chaud par le froid et le froid par le chaud, Notre-Seigneur applique à nos péchés les remèdes qui leur sont opposés. Il prescrit, par exemple, la continence aux débauchés, la libéralité aux avares, la douceur aux coléreux, l’humilité aux orgueilleux.
Tandis qu’il proposait ainsi de nouveaux commandements à ceux qui le suivaient, il leur déclara : «Quiconque ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple.» (Lc 14, 33). C’est comme s’il disait clairement : «Vous que votre ancienne vie entraîne à convoiter les biens d’autrui, soyez portés par votre vie nouvelle à donner même vos propres biens.» Mais écoutons ce que dit le Sauveur dans l’évangile qu’on vient de nous lire : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même.» Dans le premier texte, il nous demande de renoncer à nos biens; dans le second, de nous renoncer nous-mêmes. Peut-être n’est-il pas difficile à un homme de quitter ses biens, mais il lui est extrêmement difficile de se quitter lui-même. C’est peu de renoncer à ce qu’on a, mais c’est considérable de renoncer à ce qu’on est.
2. Si nous venons à lui, le Seigneur nous commande de nous détacher de nos biens, car en entrant dans le combat de la foi, nous entreprenons de lutter contre les esprits malins, qui ne possèdent absolument rien en ce monde. C’est donc dévêtus que nous devons lutter avec ceux qui le sont. En effet, si quelqu’un lutte sans enlever ses vêtements contre un adversaire dévêtu, il est bien vite jeté à terre par ce dernier, parce qu’il lui donne prise. Tous les biens de la terre ne sont-ils pas comme des vêtements pour le corps? Que celui qui engage le combat contre le diable s’en dépouille donc pour ne pas succomber. Qu’il ne possède rien en ce monde avec attache du cœur, qu’il ne recherche aucun des plaisirs que procurent les choses qui passent, de peur que les vêtements dans lesquels il aime à se draper ne donnent prise pour le faire tomber.
Quitter nos biens ne suffit pourtant pas si nous ne nous quittons aussi nous-mêmes. Nous quitter aussi nous-mêmes, qu’est-ce à dire? Si nous quittons notre propre moi, où irons-nous en dehors de nous? Et comment aller [quelque part] si l’on s’est abandonné soi-même? Mais une chose est ce que nous sommes par notre chute dans le péché, une autre ce que nous avons reçu de la nature par notre création; une chose est ce que nous avons fait, une autre ce que nous avons été faits. Quittons-nous nous-mêmes, tels que nous nous sommes faits en péchant, et demeurons nous-mêmes, tels que nous avons été faits par le don de Dieu. Voilà quelqu’un qui était orgueilleux : s’il devient humble en se convertissant au Christ, il s’est quitté lui-même. Si un débauché est passé à une vie de continence, il a bien renoncé à ce qu’il était. Si un avare, ayant cessé de convoiter, a appris à faire largesse de ses biens après avoir volé les biens d’autrui, peut-on douter qu’il s’est quitté lui-même? Il reste assurément lui-même quant à la nature, mais il n’est plus lui-même quant à la malice. Aussi est-il écrit : «Retourne les impies, et ils cesseront d’exister.» (Pr 12, 7). Les impies, une fois convertis, cesseront en effet d’exister, non parce qu’ils cesseront tout à fait d’exister dans leur essence, mais parce qu’ils cesseront d’exister dans leur état de péché et d’impiété.
Nous quitter nous-mêmes, nous renoncer nous-mêmes, c’est donc éviter ce qui en nous ressortissait au vieil homme, et tendre à nous transformer en cet homme nouveau que nous sommes appelés à devenir. Mesurons combien Paul s’était renoncé lui-même, lui qui affirmait : «Et si je vis, ce n’est plus moi qui vis.» (Ga 2, 20). En lui, le cruel persécuteur avait été anéanti, et le prédicateur plein de bonté avait commencé à vivre. S’il avait continué à être lui-même, il n’aurait assurément pas été plein de bonté. Mais cet homme qui déclare ne plus vivre, qu’il nous dise d’où il tire le pouvoir de proclamer la doctrine de vérité par de saintes paroles. Le texte ajoute aussitôt : «C’est le Christ qui vit en moi.» C’est comme si Paul disait clairement : «Assurément, je suis mort à moi-même, puisque je ne vis plus selon la chair; mais mon essence n’en est pas anéantie pour autant, car je vis dans le Christ selon l’esprit.»
Laissons donc la Vérité nous dire et nous redire : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même.» A moins de se séparer de soi-même, on n’approche pas de celui qui est au-dessus de nous, et l’on ne peut atteindre ce qui nous dépasse si l’on ne sait pas sacrifier ce qu’on est. C’est ainsi qu’on transplante les légumes pour les faire profiter, et qu’on les arrache, si j’ose dire, pour les faire grandir. C’est ainsi que les semences des êtres meurent, une fois mises en terre, pour se relever et multiplier ensuite leur espèce avec d’autant plus de fécondité. Et là où elles paraissent avoir perdu ce qu’elles étaient, elles trouvent en fait de quoi devenir ce qu’elles n’étaient pas.
3. Mais celui qui renonce désormais à ses vices doit encore chercher à acquérir les vertus dans lesquelles il lui faut croître. Car le Seigneur, ayant dit : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même», ajoute aussitôt : «Qu’il porte sa croix chaque jour et qu’il me suive.» On peut porter sa croix de deux façons : soit qu’on mortifie son corps par l’abstinence, soit qu’on afflige son âme par la compassion envers le prochain. Considérons comment Paul avait porté sa croix de l’une et l’autre façon, lui qui affirmait : «Je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé.» (1 Co 9, 27). C’est là nous faire entendre ce que fut la croix de sa chair dans la mortification de son
corps; écoutons maintenant ce que fut la croix de son esprit dans la compassion envers son prochain: «Qui est faible, demande-t-il, sans que moi aussi je le sois avec lui? Qui vient à tomber sans qu’un feu me dévore?» (2 Co 11, 29). Ce parfait prédicateur, voulant nous donner l’exemple de l’abstinence, portait la croix en son corps; et comme il assumait la peine des faiblesses d’autrui, il portait la croix en son cœur.
4. Mais puisque certains vices sont proches des vertus elles-mêmes, il nous faut dire quels sont ceux qui font le siège de l’abstinence de la chair et de la compassion de l’esprit.
L’abstinence de la chair est parfois assiégée étroitement par la vaine gloire, puisqu’on loue la vertu que révèlent la maigreur du corps et la pâleur du visage. Cette vertu va se perdre d’autant plus vite au-dehors qu’elle s’extériorise davantage aux yeux des hommes par la pâleur qu’on manifeste. Il advient alors souvent qu’on croie une action accomplie pour Dieu, alors qu’elle ne l’est que pour gagner la faveur des hommes. Une telle attitude est bien symbolisée par ce Simon qui, rencontré sur le chemin, est réquisitionné pour porter la croix du Seigneur (cf. Mt 27, 32). Car c’est être réquisitionné pour porter le fardeau d’un autre, que de faire quelque chose par vanité. Que représente donc Simon, si ce n’est ceux qui pratiquent l’abstinence et s’en flattent? Ils affligent sans doute leur chair par l’abstinence, mais sans en rechercher le fruit intérieur. Simon est réquisitionné pour porter la croix du Seigneur, puisque n’étant pas animé par une volonté bonne en cette œuvre bonne, il effectue en pécheur un travail de juste, et n’en recueille pas les fruits. C’est pourquoi Simon porte la croix, mais ne meurt pas : ainsi, ceux qui pratiquent l’abstinence et s’en flattent affligent assurément leur corps par l’abstinence, mais continuent de vivre pour le monde en désirant la gloire.
Quant à la compassion de l’âme, une fausse bonté en fait souvent un siège insidieux, en l’entraînant parfois à la condescendance pour les vices, alors que le péché ne mérite pas la compassion, mais le zèle [de la correction]. La compassion est due aux hommes, mais la rigueur aux vices, en sorte qu’en un seul et même homme, nous sachions à la fois aimer le bien de son être fait par Dieu et pourchasser le mal que lui-même a fait, de peur qu’en lui remettant ses fautes imprudemment, nous ne fassions pas paraître une charité compatissante, mais une négligence complice.
5. Le texte poursuit : «Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra; et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera.» Le fidèle s’entend dire : «Celui qui voudra sauver sa vie la perdra; et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera», un peu comme on dirait à un cultivateur : «Si tu gardes ton blé, tu le perds; si tu le sèmes, tu le renouvelles.» Qui ne sait, en effet, que le blé, une fois semé, disparaît à la vue et se perd dans la terre? Mais là même où il est tombé en poussière, il reverdit en pousses nouvelles.
Puisque la sainte Eglise connaît tantôt un temps de persécution, tantôt un temps de paix, notre Rédempteur diversifie ses préceptes en fonction des temps susdits. Au temps de la persécution, on doit donner sa vie; au temps de la paix, on doit briser les désirs de la terre qui risquent le plus de nous assujettir. Aussi le Seigneur nous dit-il maintenant : «Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd lui-même et se fait tort à lui-même?» Nous devons, lorsque nos ennemis cessent de nous persécuter, mettre beaucoup plus de vigilance à garder notre cœur. Car au temps de la paix, comme il nous est permis de vivre, nous prenons aussi plaisir à désirer. Cette avidité, il nous est assurément possible de la maîtriser, en considérant attentivement l’état de celui qui désire. Pourquoi, en effet, s’appliquer instamment à amasser, quand celui-là même qui amasse ne peut subsister?
Que chacun considère donc ce qu’il aura à courir, et il reconnaîtra que le peu qu’il possède lui suffit. Mais peut-être craint-on de manquer de ressources sur la route de cette vie? La brièveté même du chemin nous blâme de porter nos désirs au loin. Il est inutile de se charger de gros bagages lorsque le but à atteindre est tout proche.
Nous parvenons ordinairement à vaincre notre avidité, mais un obstacle demeure : tout en marchant dans la voie droite, nous ne veillons pas suffisamment à la perfection. Souvent, en effet, nous méprisons tout ce qui passe, mais nous restons pourtant entravés par notre respect humain : nous gardons la droiture dans notre esprit, sans avoir encore la force de l’exprimer par la parole. Et s’agissant de défendre la justice, nous tenons d’autant moins compte du regard de Dieu que nous craignons davantage celui des hommes qui s’opposent à la justice. Mais le Seigneur ajoute également ce qui convient pour soigner une telle blessure, quand il déclare : «Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme rougira de lui lorsqu’il viendra dans sa majesté et dans celle du Père et des saints anges.»
6. Mais voici maintenant que les hommes se disent en eux-mêmes : «Nous ne rougissons plus du Seigneur et de ses paroles, puisque nous le confessons ouvertement.» Je leur réponds qu’il en est plus d’un, en ce peuple chrétien, qui ne confessent le Christ que parce qu’ils voient que tous sont chrétiens : si le nom du Christ n’était pas aujourd’hui en tel honneur, la sainte Eglise ne compterait pas tant de membres pour confesser le Christ. Confesser sa foi par des paroles ne suffit donc pas pour en fournir la preuve, car l’ensemble des hommes en faisant autant, on n’a pas lieu d’en avoir honte. Il y a cependant pour chacun des occasions de s’interroger, pour savoir s’il confesse véritablement le Christ : ne rougit-il plus de son nom? A-t-il triomphé du respect humain par une pleine vigueur spirituelle?
En temps de persécution, les fidèles pouvaient être couverts de confusion, dépouillés de leurs biens, démis de leurs charges et roués de coups.
Mais puisque ces persécutions font défaut en temps de paix, il y a pour nous d’autres occasions de faire nos preuves. Nous craignons souvent le mépris de nos proches, nous refusons de supporter des mots d’injures; et s’il nous arrive à l’occasion de nous disputer avec notre prochain, nous avons honte de faire réparation les premiers. Car le cœur charnel1, recherchant la gloire de cette vie, n’a que faire de l’humilité. Et si l’homme qui s’est mis en colère souhaite ordinairement se réconcilier avec celui dont l’a séparé la discorde, il a pourtant honte de faire le premier pas. Considérons ce qu’a accompli la Vérité, pour voir par où pèchent les actions de notre nature dépravée. Si en effet nous sommes les membres de ce chef suprême, il nous faut imiter celui avec qui nous formons un même corps. Paul, l’illustre prédicateur, ne nous enseigne-t-il pas en ces termes : «C’est pour le Christ que nous faisons les fonctions d’ambassadeurs, comme si Dieu [vous] exhortait par nous; nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu.» (2 Co 5, 20). Voici qu’en péchant, nous avons mis la discorde entre Dieu et nous, et c’est cependant Dieu qui, le premier, nous a envoyé ses ambassadeurs, afin qu’ainsi appelés, nous venions, nous qui avons péché, faire la paix avec Dieu. Qu’il rougisse donc, l’orgueil humain; qu’il soit confondu, celui qui ne fait pas le premier réparation à son prochain, puisqu’après notre faute, Dieu, qui est lui-même l’offensé, nous supplie par le moyen de ses ambassadeurs de nous laisser réconcilier avec lui.
7. Le texte poursuit : «Je vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici qui ne goûteront pas la mort qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu.» Il arrive parfois, frères très chers, que dans la Sainte Ecriture, le Royaume de Dieu ne désigne pas le Royaume à venir, mais l’Eglise présente. Aussi est-il écrit : «Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils rassembleront tous les scandales pour les enlever de son Royaume.» (Mt 13, 41). Or il n’y aura pas de scandales dans le Royaume à venir, où les réprouvés ne sont évidemment pas admis. Un tel exemple nous permet de conclure qu’en notre texte, le Royaume de Dieu désigne l’Eglise présente. Et puisque certains des disciples devaient vivre en ce corps assez longtemps pour voir l’Eglise de Dieu bien établie, et la considérer dressée face à la gloire de ce monde, le Rédempteur fait maintenant cette promesse consolante : «Je vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici qui ne goûteront pas la mort qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu.»
Mais pourquoi était-il nécessaire que le Seigneur, après nous avoir demandé par tant de préceptes d’accepter la mort, en vienne tout à coup à cette promesse? Si nous examinons finement cette manière d’agir, nous reconnaissons avec quelle sagesse il dispense sa bonté paternelle. A des disciples non confirmés, il fallait en effet promettre des choses touchant même la vie présente, pour qu’ils soient plus solidement fortifiés dans [leur espérance de] la vie future. C’est ainsi que Dieu promit la «terre de la promesse» (He 11, 9) au peuple juif qui allait être libéré de la terre d’Egypte, et que ce peuple, appelé aux dons célestes, fut attiré par des promesses terrestres. Pourquoi cela? Pour que recevant quelque chose dans l’immédiat, il crût plus fidèlement ce qu’on lui laissait entendre dans le lointain. Car ce peuple charnel n’aurait pas cru aux grandes choses s’il n’en avait reçu de petites. Le Dieu tout-puissant lui accorda donc les choses de la terre pour l’attirer à celles du Ciel, en sorte que recevant ce qu’il voyait, il apprît à espérer ce qu’il ne voyait pas, et qu’il devînt d’autant plus assuré des choses invisibles que les choses visibles qui lui avaient été promises soutenaient la certitude de son espérance. C’est pourquoi le psalmiste dit à bon droit : «Il leur a donné les terres des païens, et ils possédèrent le fruit du travail des peuples, afin qu’ils gardent ses commandements et observent sa Loi.» (Ps 105, 44-45). La Vérité, parlant en notre évangile à des disciples non confirmés, leur promet donc de voir le Royaume de Dieu sur la terre, pour qu’affermis dans leur foi, ils espèrent voir ce Royaume dans le Ciel. Et c’est à partir du Royaume dont, déjà en ce monde, il nous est donné de constater la très haute élévation, que nous sommes conduits à espérer le Royaume dont nous croyons bénéficier au Ciel.
Il en est à qui l’on donne le nom de chrétiens sans qu’ils aient pourtant la foi chrétienne. Ils considèrent que seules les choses visibles existent; ils n’ont aucun désir des choses invisibles, puisqu’ils pensent qu’elles n’existent même pas. Nous nous tenons ici, mes frères, près du corps des saints martyrs. Ceux-ci auraient-ils accepté de livrer leur chair à la mort sans être tout à fait certains que la vie en vue de laquelle ils devaient mourir existait bien? Or voyez comme ceux qui ont eu une telle foi brillent par leurs miracles! Des hommes bien vivants se présentent auprès de leurs corps éteints : les uns viennent malades et sont guéris, d’autres viennent parjures et sont malmenés par le démon, d’autres enfin viennent possédés et sont libérés. Comme ces martyrs doivent donc vivre, là où ils vivent, puisqu’ici où ils sont morts, ils vivent par tant de miracles!
8. Je vais, mes frères, vous raconter une histoire qui tient en peu de mots, mais n’en est pas moins digne d’intérêt. J’en ai eu connaissance par le récit que m’en ont fait de pieux vieillards. Il y avait, au temps des Goths, une femme de grande piété, qui venait avec assiduité en l’église de ces saints martyrs. Un jour, comme elle était venue prier selon son habitude, elle remarqua, en sortant, deux moines qui se tenaient là, en habit de voyage. Elle les prit pour des voyageurs et commanda qu’on leur donnât quelque chose en guise d’aumône. Mais avant que son intendant n’ait eu le temps de s’en approcher pour leur donner l’aumône, ils se trouvèrent tout près d’elle et lui dirent : «C’est toi qui, maintenant, nous visites; eh bien, au jour du jugement, c’est nous qui nous enquerrons de toi et qui ferons pour toi tout ce que nous pourrons.» Sur ces mots, ils disparurent. Epouvantée, cette sainte femme retourna prier et répandit des larmes abondantes. Elle devint, depuis ce jour, d’autant plus assidue à la prière qu’elle était plus certaine de ce qui lui avait été promis. Si, selon le mot de Paul, «la foi est la réalité des choses qu’on espère, la preuve de celles qu’on ne voit pas» (He 11, 1), comment pourrions-nous continuer à vous dire de croire en la vie à venir, quand ceux-là mêmes qui y vivent se manifestent de façon visible aux yeux des hommes? Car il vaut mieux dire de ce qu’on peut voir qu’on le connaît; c’est plus exact que de dire qu’on le croit. Le Seigneur a donc préféré nous faire connaître la vie à venir plutôt que de nous y faire croire, puisqu’il nous a montré d’une façon visible comme vivant près de lui ceux qu’il a reçus [au Ciel] de façon invisible.
9. Ces martyrs, frères très chers, faites-en donc vos protecteurs dans la cause que vous aurez à soutenir devant le Juge rigoureux. Prenez-les comme défenseurs2 en ce jour si terrible. Si demain votre cause devait être présentée devant quelque grand juge, n’est-il pas vrai que vous passeriez tout le jour à y réfléchir? Et puis, mes frères, vous vous chercheriez un protecteur, vous vous dépenseriez en instances pour qu’un défenseur se présente en votre faveur auprès d’un si grand juge. Voici que Jésus, le Juge rigoureux, va venir. Quel effroi suscite l’assemblée de ses anges et de ses archanges! C’est dans ces assises que notre cause va être plaidée, et cependant nous ne cherchons pas à présent des protecteurs qui puissent nous servir alors de défenseurs. Nous les avons à nos côtés, nos défenseurs : ce sont les saints martyrs.
Ils veulent être priés, et ils cherchent, si j’ose dire, à ce qu’on les recherche. Recherchez donc leur assistance dans vos prières; trouvez en eux des protecteurs pour prendre la défense des coupables que vous êtes. Le Juge lui-même veut que nous le suppliions, pour ne pas être obligé de nous punir de nos péchés.
C’est pourquoi il nous menace si longtemps de sa colère, bien qu’il nous attende dans sa miséricorde. Laissons cette miséricorde ranimer nos forces, mais sans nous rendre en rien négligents. Permettons au souvenir de nos péchés de nous troubler, mais sans précipiter notre âme dans le désespoir : malgré notre certitude quant à l’avenir, nous gardons la crainte, et malgré cette crainte, nous avons l’espérance d’acquérir bientôt le Royaume éternel, par celui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
________________________________
1 Debita carnis : le dû conjugal. Cf. 1 Co 7, 3 : «Que le mari rende à la femme ce qu’il lui doit, et que la femme agisse de même envers son mari.»
Homélie 33
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Clément
fin septembre 592 (au cours des Quatre-Temps d’automne)
La pécheresse chez le pharisien
Saint Grégoire a les larmes aux yeux pour commenter l’évangile où Luc nous montre la pécheresse aux pieds de Jésus. Il ne fait pour lui aucun doute que cette femme est Marie-Madeleine, elle-même identifiée à la sœur de Lazare. Les Pères de l’Eglise s’étaient montrés très divisés sur cette question, et c’est, semble-t-il, sous l’influence de saint Augustin que notre auteur a adopté sa position. Si l’Eglise ne s’est jamais prononcée officiellement sur ce point, l’opinion du saint pape s’est cependant imposée à presque tous les auteurs du moyen âge latin.
L’orateur commence par exposer le sens littéral de la scène (l’histoire), puis il en donne le sens symbolique, avant d’en tirer un hymne vibrant à la miséricorde divine.
I- (1-4) Le récit montre que la pénitence de Marie a été complète : elle a offert en sacrifice tout ce qui lui avait servi à pécher. L’histoire fait voir également que le pharisien était peut-être aussi malade que la pécheresse, mais qu’en plus il l’ignorait. Combien d’évêques, hélas, ressemblent à ce pharisien et regardent avec mépris les pécheurs qui se confessent à eux! Qu’ils commencent donc par pleurer leurs propres péchés, et tirent de là un peu plus de compassion pour leurs pénitents.
II- (5-6) L’allégorie considère le pharisien comme le type du peuple juif, et la femme comme celui des païens convertis. Grégoire nous dit ce que représentent les pieds du Sauveur, nos cheveux, les baisers dont nous couvrons ses pieds, et le parfum que nous y versons. Sous ces images, il nous donne avec son talent habituel une belle leçon de théologie morale sur les vertus de foi et de charité.
III- (7-8) Le prédicateur devient lyrique à la fin, comme chaque fois qu’il est amené à chanter la bonté miséricordieuse du Seigneur envers les pécheurs. S’inspirant du Cantique des Cantiques, il nous montre notre Dieu très aimant venant à nous comme le petit faon qui cherche un peu de fraîcheur à l’heure brûlante de la canicule. Usant ensuite d’images bibliques très parlantes, l’orateur explique que les commandements nous sont devenus supportables, depuis que Dieu nous invite par eux à confesser nos manquements. Il est prêt à nous accueillir après tous nos adultères : ne gâchons pas une telle chance, et jetons-nous dans le sein de sa miséricorde.
Voici une Homélie à faire lire à nos contemporains, qui ont tant besoin de miséricorde.
Lc 7, 36-50
En ce temps-là, un pharisien invita Jésus à manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien et se mit à table. Or voici qu’une femme qui était une pécheresse dans la ville, ayant appris qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tenant derrière lui, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes et à les essuyer avec les cheveux de sa tête; et elles les baisait et y répandait du parfum.
Voyant cela, le pharisien qui l’avait invité se dit en lui-même : «Si cet homme était prophète, il saurait bien qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, et que c’est une pécheresse.» Mais prenant la parole, Jésus lui dit : «Simon, j’ai quelque chose à te dire.» «Parle, Maître», dit ce dernier. «Un créancier avait deux débiteurs. L’un devait cinq cents deniers, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi payer leur dette, il en fit grâce à tous deux. Lequel donc l’aimera davantage?» Simon répondit : «Celui, je pense, auquel il a fait grâce de plus.» Et Jésus lui dit : «Tu as bien jugé.»
Et se tournant vers la femme : «Tu vois cette femme? dit-il à Simon. Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds; elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de me baiser les pieds. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds. A cause de cela, je te le dis, ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui l’on remet moins aime moins.» Puis il dit à la femme : «Tes péchés te sont remis.» Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : «Quel est donc celui-ci, qui remet même les péchés?» Mais il dit à la femme : «Ta foi t’a sauvée! Va en paix.»
Quand je pense au repentir de Marie, j’ai plus envie de pleurer que de dire quelque chose. En effet, quel cœur, fût-il de pierre, ne se laisserait attendrir par l’exemple de pénitence que nous donnent les larmes de cette pécheresse? Elle a considéré ce qu’elle avait fait, et n’a pas voulu mettre de limite à ce qu’elle allait faire. La voici qui s’introduit parmi les convives : elle vient sans y être invitée, et en plein festin, elle offre ses larmes [en spectacle]. Apprenez ici de quelle douleur brûle cette femme, elle qui ne rougit pas de pleurer même en plein festin.
Celle que Luc appelle une pécheresse, et que Jean nomme Marie (cf. Jn 11, 2), nous croyons qu’elle est cette Marie de laquelle, selon Marc, le Seigneur a chassé sept démons (cf. Mc 16, 9). Et que désignent ces sept démons, sinon l’universalité de tous les vices? Puisque sept jours suffisent à embrasser l’ensemble du temps, le chiffre sept figure à bon droit l’universalité. Marie a donc eu en elle sept démons, car elle était remplie de tous les vices. Mais voici qu’ayant aperçu les taches qui la déshonoraient, elle courut se laver à la source de la miséricorde, sans rougir en présence des convives. Si grande était sa honte au-dedans qu’elle ne voyait plus rien au-dehors dont elle dût rougir.
Que faut-il donc admirer le plus, mes frères : Marie qui vient, ou le Seigneur qui l’accueille? Dois-je dire qu’il l’accueille, ou bien qu’il l’attire? Je dirai mieux encore : il l’attire et l’accueille, car c’est bien le même qui l’attire de l’intérieur par sa miséricorde et l’accueille au-dehors par sa douceur.
Mais voyons maintenant, à travers le texte du Saint Evangile, l’ordre même qu’elle observe pour venir à sa guérison.
2. «Elle apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tenant derrière Jésus, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes et à les essuyer avec les cheveux de sa tête; et elles les baisait et y répandait du parfum.» Il est bien évident, mes frères, que cette femme, autrefois adonnée à des actions défendues, s’était servi de parfum pour donner à sa chair une odeur [agréable]. Ce qu’elle s’était accordé à elle-même d’une façon honteuse, elle l’offrait désormais à Dieu d’une manière digne de louange. Elle avait désiré les choses de la terre par ses yeux, mais les mortifiant à présent par la pénitence, elle pleurait. Elle avait fait valoir la beauté de ses cheveux pour orner son visage, mais elle s’en servait maintenant pour essuyer ses larmes. Sa bouche avait prononcé des paroles d’orgueil, mais voici que baisant les pieds du Seigneur, elle fixait cette bouche dans la trace des pas de son Rédempteur. Ainsi, tout ce qu’elle avait en elle d’attraits pour charmer, elle y trouvait matière à sacrifice. Elle transforma ses crimes en autant de vertus, en sorte que tout ce qui en elle avait méprisé Dieu dans le péché fût mis au service de Dieu dans la pénitence.
3. Cependant, à la vue de telles actions, le pharisien conçoit du mépris, et il ne blâme pas seulement la femme pécheresse qui vient, mais aussi le Seigneur qui l’accueille, se disant en lui-même : «Si cet homme était prophète, il saurait bien qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, et que c’est une pécheresse.» Voyez ce pharisien, avec en lui cet orgueil véritable et cette fausse justice : il blâme la malade de sa maladie et le Médecin de ses soins, alors qu’il est lui-même malade, sans le savoir, de la blessure de l’élèvement. Le Médecin se trouvait là entre deux malades. Mais l’un de ces malades, en proie à la fièvre, gardait pleine conscience, alors que l’autre, lui aussi en proie à la fièvre en sa chair, avait en plus perdu conscience en son esprit. La femme pleurait ce qu’elle avait fait; le pharisien, lui, gonflé de sa fausse justice, rendait son mal encore plus virulent. En sa maladie, il avait donc aussi perdu conscience, lui qui ne savait même pas qu’il était loin de la santé.
Mais un gémissement vient ici nous contraindre à jeter les yeux sur certains évêques : arrive-t-il par hasard qu’ils aient, dans l’exercice de leurs fonctions sacerdotales, accompli quelque action extérieurement bonne, fût-elle insignifiante, et les voilà qui se mettent à regarder leurs ouailles avec mépris, à dédaigner tous les pécheurs qui se rencontrent dans le peuple, à refuser de compatir avec ceux qui leur avouent leurs fautes, et enfin, tout comme le pharisien, à ne pas se laisser toucher par la femme pécheresse. Car si cette femme était venue aux pieds du pharisien, il l’aurait certainement repoussée de sa chaussure pour qu’elle s’en aille. Il aurait cru [sinon] se souiller du péché d’autrui. Mais parce qu’il n’était pas rempli de la justice véritable, il était malade du fait de la blessure d’autrui. C’est pourquoi, lorsque nous voyons des pécheurs, leur malheur doit toujours nous inciter à pleurer d’abord sur nous-mêmes, puisque nous sommes peut-être tombés dans des fautes semblables, ou que, si nous n’y sommes déjà tombés, nous pourrions y tomber.
Et si la sévérité du supérieur doit toujours poursuivre les vices au nom de la discipline, il nous faut cependant bien observer que nous devons être sévères pour les vices, mais compatissants pour la nature. S’il est en effet nécessaire de punir le pécheur, nous devons veiller à la formation du prochain. Or, du moment que notre prochain se punit lui-même de ses actes passés par la pénitence, il n’est déjà plus un pécheur : uni à la justice de Dieu, il se dresse contre lui-même et corrige en lui ce que cette même justice y trouve de répréhensible.
4. Ecoutons maintenant le jugement qui va confondre ce pharisien plein d’orgueil et d’arrogance. Le Seigneur lui rétorque la parabole des deux débiteurs, dont l’un doit moins et l’autre plus; il lui demande lequel des deux débiteurs va aimer davantage celui qui leur aura remis leur dette à tous deux. A quoi le pharisien répond aussitôt : «Celui-là aime davantage auquel on remet le plus.» Il faut noter ici que lorsque le pharisien fournit par son propre jugement ce qui va le confondre, il agit comme le fou qui apporte la corde pour le lier. Le Seigneur lui énumère alors les bonnes actions de la pécheresse et ses mauvaises actions de faux juste : «Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds; elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de me baiser les pieds. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds.» A cette énumération, le Seigneur ajoute une sentence : «A cause de cela, je te le dis, ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» Que pensons-nous que soit l’amour, mes frères, sinon un feu? Et la faute, sinon de la rouille? C’est pour cela que le Seigneur déclare : «Ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» C’est comme s’il disait clairement : «Elle a complètement consumé en elle la rouille du péché, parce qu’elle est tout embrasée du feu de l’amour.» Car la rouille du péché est d’autant mieux consumée que le cœur du pécheur brûle du grand feu de la charité.
Voilà guérie celle qui était venue souffrante à son Médecin; mais voilà aussi que d’autres souffrent du fait de sa guérison. Les convives qui mangeaient avec le Seigneur se sont en effet indignés, et se sont dit au-dedans d’eux-mêmes : «Quel est donc celui-ci, qui remet même les péchés?» Mais le céleste Médecin ne méprise pas les malades, alors même qu’il voit leur état empirer à l’occasion de ses soins.
Quant à celle qu’il a guérie, il l’affermit par ce jugement plein de bonté : «Ta foi t’a sauvée! Va en paix.» La foi l’a en effet sauvée, puisqu’elle n’a pas douté de pouvoir obtenir ce qu’elle demandait. Mais elle tenait la certitude même de son espérance de celui à qui l’espérance lui faisait demander le salut. Elle reçoit l’ordre d’aller en paix, afin de ne plus dévier hors de la route de la vérité dans un chemin de scandale. C’est en ce sens que Zacharie dit : «Pour diriger nos pas sur la voie de la paix.» (Lc 1, 79). Car nous dirigeons nos pas sur la voie de la paix quand le chemin suivi par nos actes ne nous éloigne pas de la grâce de notre Créateur.
5. Nous avons, frères très chers, parcouru cet évangile en suivant le déroulement historique des faits; nous allons maintenant, si vous le voulez bien, l’examiner dans son sens symbolique. Que figure le pharisien qui présume de sa fausse justice, sinon le peuple juif ? Et que désigne la femme pécheresse qui se jette aux pieds du Seigneur en pleurant, sinon les païens convertis? Elle est venue avec son vase d’albâtre, elle a répandu le parfum, elle s’est tenue derrière le Seigneur, à ses pieds, les a arrosés de ses larmes et essuyés de ses cheveux, et ces mêmes pieds qu’elle arrosait et essuyait, elle n’a cessé de les baiser. C’est donc bien nous que cette femme représente, pour autant que nous revenions de tout notre cœur au Seigneur après avoir péché et que nous imitions les pleurs de sa pénitence. Quant au parfum, qu’exprime-t-il, sinon l’odeur d’une bonne réputation? D’où la parole de Paul : «Nous sommes en tout lieu pour Dieu la bonne odeur du Christ.» (2 Co 2, 15). Si donc nous accomplissons de bonnes œuvres, qui imprègnent l’Eglise d’une bonne odeur en en faisant dire du bien, que faisons-nous d’autre que verser du parfum sur le corps du Seigneur?
La femme se tient près des pieds de Jésus. Nous nous dressions contre les pieds du Seigneur quand nous nous opposions à ses voies par les péchés où nous demeurions. Mais si, après ces péchés, nous opérons une vraie conversion, nous nous tenons dès lors en arrière près de ses pieds, puisque nous suivons les traces de celui que nous avions combattu.
La femme arrose de ses larmes les pieds de Jésus : c’est ce que nous accomplissons nous aussi en vérité si un sentiment de compassion nous incline vers tous les membres du Seigneur, quels qu’ils soient, si nous compatissons aux tribulations endurées par ses saints et si nous faisons nôtre leur tristesse.
La femme essuie de ses cheveux les pieds qu’elle a arrosés. Or les cheveux sont pour le corps une surabondance inutile. Et quelle meilleure image trouver d’une excessive possession des choses de la terre que les cheveux, qui surabondent bien au-delà du nécessaire et qu’on coupe sans même qu’on le sente?
Nous essuyons donc de nos cheveux les pieds du Seigneur lorsqu’à ses saints, envers qui la charité nous fait compatir, nous manifestons aussi de la pitié au moyen de notre superflu, en sorte que si notre esprit souffre pour eux de compassion, notre main aussi montre par sa générosité la souffrance que nous éprouvons. Car il arrose de ses larmes les pieds du Rédempteur, mais ne les essuie pas de ses cheveux, celui qui, tout en compatissant à la douleur de ses proches, ne leur manifeste cependant pas sa pitié au moyen de son superflu. Il pleure, mais n’essuie pas [les pieds du Seigneur], celui qui accorde [à son prochain] des paroles de compassion pour sa souffrance, mais sans diminuer en rien l’intensité de cette souffrance en subvenant à ce qui [lui] manque.
La femme baise les pieds qu’elle essuie : c’est ce que nous accomplissons pleinement nous aussi si nous montrons de l’empressement à aimer ceux que nous soutenons de nos largesses, de crainte, sinon, que la nécessité où se trouve le prochain ne nous paraisse pesante, que l’indigence à laquelle nous subvenons ne devienne pour nous un fardeau, et qu’au moment où notre main fournit le nécessaire, notre âme ne commence à s’engourdir à l’écart de l’amour.
6. Les pieds peuvent aussi symboliser le mystère de l’Incarnation, par lequel Dieu a touché la terre en assumant notre chair : «Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.» (Jn 1, 14). Nous baisons donc les pieds du Rédempteur quand nous aimons de tout notre cœur le mystère de son Incarnation. Nous répandons du parfum sur ses pieds lorsque nous prêchons la puissance de son humanité par tout le bien qu’en dit la Sainte Ecriture.
Le pharisien voit la femme agir ainsi et l’en jalouse, parce que du fait de la malice qui l’habite, le peuple juif est rongé d’envie, en constatant que les païens prêchent [le vrai] Dieu. Mais notre Rédempteur énumère les actes de cette femme, comme il pourrait le faire des bonnes actions des païens, pour que le peuple juif reconnaisse le mal où il gît. A travers le pharisien réprimandé, c’est, comme nous l’avons dit, le peuple juif incrédule qui est représenté.
«Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds; elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes.» Si l’eau est pour nous quelque chose d’extérieur, les larmes, elles, sont au-dedans de nous; ainsi, même ses biens extérieurs, le peuple juif infidèle ne les a jamais accordés au Seigneur, alors que les païens convertis ne se sont pas contentés de lui sacrifier leurs biens, mais ont été jusqu’à répandre leur sang pour lui.
«Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de me baiser les pieds.» Le baiser est un signe de l’amour. Et le peuple juif infidèle n’a pas donné à Dieu de baiser, puisqu’il n’a pas voulu aimer par charité celui qu’il servait par crainte. Au contraire, les païens, appelés [au salut], ne cessent de baiser les pieds de leur Rédempteur, car ils soupirent d’amour pour lui continuellement. Ce qui fait dire à l’épouse du Cantique des Cantiques au sujet de son Rédempteur : «Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche.» (Ct 1, 2). C’est à bon droit que l’épouse désire le baiser de son Rédempteur quand elle se prépare à lui obéir par amour.
«Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête.» Si nous considérons que les pieds du Seigneur représentent le mystère de son Incarnation, sa tête est un symbole approprié de sa divinité. D’où la parole de Paul : «La tête du Christ, c’est Dieu.»