Homiliae in Evangelia (page 5)
(1 Co 11, 3). C’est bien en Dieu et non en eux-mêmes, simples humains, que les Juifs faisaient profession de croire. Mais le Seigneur dit au pharisien : «Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête», parce que le peuple juif a négligé de prêcher par de dignes louanges cette puissance même de la divinité en laquelle il s’était engagé à croire. «Elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds», puisque par leur foi au mystère de l’Incarnation du Seigneur, les païens ont prêché par de très hautes louanges même ce qu’il avait de plus bas1.
Notre Rédempteur conclut son énumération de bonnes actions lorsqu’il y ajoute cette sentence : «A cause de cela, je te le dis, ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» C’est comme s’il disait clairement : «Même si la chose qu’on doit brûler est très coriace, le feu de l’amour surabonde pourtant, en sorte qu’il consume même ce qui est coriace.»
7. On a plaisir à considérer en tout cela tant de bonté miséricordieuse. En quelle estime faut-il que la Vérité tienne les œuvres de cette femme pécheresse mais pénitente, pour les énumérer à son contradicteur avec un tel luxe de précisions! Le Seigneur était à la table du pharisien, mais se délectait des nourritures de l’âme auprès de la femme pénitente. Chez le pharisien, il prenait une nourriture extérieure, mais chez la femme pécheresse et néanmoins convertie, une nourriture intérieure. Voilà pourquoi la sainte Eglise, qui recherche son Seigneur sous la forme du petit faon des cerfs, lui demande dans le Cantique des Cantiques : «Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, où tu mènes paître, où tu reposes à midi.» (Ct 1, 7). Le Seigneur est appelé le petit faon des cerfs, lui qui, en vertu de la chair qu’il a assumée, est le fils des anciens Pères. A midi, l’ardeur de la canicule se fait plus brûlante, et le petit faon cherche un endroit ombragé, à l’abri des attaques embrasées de la chaleur. Le Seigneur se repose donc dans les cœurs qui ne sont ni brûlés par l’amour du siècle présent, ni consumés par les désirs de la chair, ni desséchés d’anxiété sous l’effet de la brûlure des convoitises de ce monde. C’est ainsi que Marie s’entendit déclarer : «L’Esprit-Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre.» (Lc 1, 35). Si le petit faon cherche un endroit ombragé pour paître à midi, c’est que le Seigneur choisit pour y paître des âmes tempérées par l’ombre de la grâce, qui ne sont plus brûlées par le feu des désirs corporels. La femme pénitente nourrissait donc le Seigneur au-dedans, d’une nourriture plus substantielle que celle fournie au-dehors par le pharisien : tel un petit faon, notre Rédempteur, s’éloignant de l’embrasement charnel, venait se réfugier en l’âme de cette pécheresse, qui, après avoir brûlé du feu des vices, avait retrouvé la fraîcheur dans l’ombre de la pénitence.
8. Mesurons l’immense bonté qui le pousse non seulement à admettre près de lui la femme pécheresse, mais aussi à lui offrir ses pieds à toucher. Considérons la grâce du Dieu de miséricorde, et condamnons la multitude de nos fautes. Voici que nous péchons : il le voit et le supporte. Voici que nous lui résistons : il le tolère et n’en continue pas moins dans sa bonté à nous appeler chaque jour par son Evangile. Il ne requiert que notre aveu fait d’un cœur pur, et il pardonne tout ce que nous avons fait de mal. Il adoucit pour nous la sévérité de la Loi par sa miséricorde de Rédempteur. N’était-il pas écrit dans cette Loi : si quelqu’un fait ceci ou cela, il mourra puni de mort; si quelqu’un fait telle ou telle chose, on le lapidera (cf. Lv 20)? Notre Créateur et Rédempteur étant apparu dans la chair, ce n’est plus le châtiment, mais la vie qu’il promet à l’aveu des péchés : il accueille la femme qui confessait ses blessures, et la renvoie guérie. Il infléchit donc la dureté de la Loi dans le sens de la miséricorde : ceux que la Loi condamne dans sa justice, lui-même les délivre dans sa miséricorde.
Aussi est-il écrit fort à propos dans la Loi : «Comme les mains de Moïse étaient alourdies, ayant pris une pierre, ils la placèrent sous lui. Il s’assit dessus, et en même temps Aaron et Hur soutenaient ses mains.» (Ex 17, 12). Moïse s’assit sur une pierre lorsque la Loi vint se reposer dans l’Eglise. Mais cette même Loi avait les mains alourdies, parce qu’elle ne supportait pas les pécheurs avec miséricorde, mais les frappait avec une grande sévérité. Or le nom d’Aaron veut dire «montagne de la force», et celui d’Hur, «feu». Que symbolise donc cette montagne de la force, sinon notre Rédempteur, dont il est dit par le prophète : «Il arrivera, à la fin des jours, que la montagne de la maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes.» (Is 2, 2). Et que figure le feu, sinon l’Esprit-Saint, dont le Rédempteur déclare : «Je suis venu jeter le feu sur la terre.» (Lc 12, 49). Ainsi, Aaron et Hur soutiennent les mains alourdies de Moïse et les rendent, de ce fait, plus légères, puisque le Médiateur entre Dieu et les hommes, venant avec le feu du Saint-Esprit, a montré que si les lourds commandements de la Loi ne pouvaient être portés tant qu’ils étaient observés selon la chair, ils nous devenaient tolérables quand nous les comprenions au sens spirituel. Car il rendit légères, pour ainsi dire, les mains de Moïse, en changeant le poids des commandements de la Loi en force de confession2. A nous qui faisons usage de cette force, il promet la miséricorde lorsqu’il affirme par le prophète : «Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.» (Ez 33, 11)
Il dit encore à ce sujet à chacune de nos âmes pécheresses, figurées par la Judée : «Si un homme a quitté son épouse et que celle-ci, une fois partie, est devenue la femme d’un autre, [le premier homme] reviendra-t-il encore vers elle? Cette femme n’aura-t-elle pas été profanée et souillée? Mais toi, tu t’es adonnée à la débauche avec beaucoup d’amants! Cependant, reviens à moi, dit le Seigneur.» (Jr 3, 1). Voyez cette parabole de la femme impudique que Dieu nous a donnée. Il nous fait voir que son mari ne peut plus la reprendre après ses désordres. Mais il dépasse par sa miséricorde la parabole même qu’il nous a proposée, puisque tout en disant que la femme qui s’est livrée à la débauche ne peut aucunement être reprise, il attend cependant pour la reprendre l’âme qui s’est livrée à la débauche. Considérez, mes frères, l’excès de cette bonté : il dit qu’on ne peut pas faire telle chose, et se montre pourtant prêt à l’accomplir, contre le cours normal des choses. Voyez comme il appelle ceux-là mêmes dont il dénonce les souillures, et recherche pour les embrasser ceux-là mêmes dont il se plaint d’avoir été abandonné.
Que personne ne perde le moment favorable à une telle miséricorde. Que nul ne rejette les remèdes offerts par la bonté divine. Voici que l’amour bienveillant de Dieu nous invite à revenir lorsque nous nous sommes détournés, et qu’il prépare le sein de sa bonté pour notre retour. Que chacun mesure de quelle dette il est redevable, quand Dieu l’attend sans s’exaspérer de se voir dédaigné. Celui qui a refusé de persévérer, qu’il revienne. Celui qui a négligé de rester debout, qu’il se relève du moins après sa chute. Notre Créateur nous fait saisir l’amour immense avec lequel il nous attend, lorsqu’il dit par la bouche du prophète : «J’ai fait attention et j’ai écouté : nul ne parle comme il faut; il n’y en a aucun qui amende ses pensées en son cœur et qui dise : ‹Qu’ai-je fait là?›» (Jr 8, 6). Nous n’aurions jamais dû avoir de pensées perverses; mais puisque nous n’avons pas voulu avoir des pensées droites, voici que Dieu patiente encore, pour nous permettre d’amender nos pensées. Voyez ce sein d’une bonté si pleine de tendresse, et considérez quel giron de miséricorde vous est ouvert : ceux qui avaient des pensées perverses étaient perdus pour Dieu, mais il les recherche quand leurs pensées se retournent vers le bien.
Ramenez donc les yeux de votre esprit sur vous, frères très chers, oui, sur vous, et proposez-vous d’imiter l’exemple de cette pécheresse pénitente. Pleurez toutes les fautes que vous vous souvenez d’avoir commises aussi bien dans votre adolescence que dans votre jeunesse; lavez par vos larmes les taches de vos mœurs et de vos œuvres. Aimons désormais les pieds de notre Rédempteur, que nous avons méprisés en péchant. Voici que, comme nous l’avons dit, le sein de la miséricorde céleste s’ouvre pour nous recevoir, sans mépris pour notre vie corrompue. En concevant de l’horreur pour nos souillures, nous nous accordons à la pureté intérieure. Le Seigneur nous embrasse avec tendresse quand nous revenons à lui, parce qu’il ne peut plus juger la vie des pécheurs indigne de lui, dès lors qu’elle est lavée par les larmes, dans le Christ Jésus Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
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1 Comme les vaches restent attachées aux petits veaux qu’elles ont laissés à l’étable.
2 C’est-à-dire l’argent nécessaire à la construction.
Homélie 34
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des bienheureux Jean et Paul
29 septembre 591
(le samedi des Quatre-Temps, qui tombait,
cette année-là, le jour de la Saint-Michel)
La brebis et la drachme
Saint Grégoire a été condamné tout l’été au silence par son état de santé. Aussi son discours s’allonge-t-il aujourd’hui. Il s’attache d’abord à commenter les paraboles de la brebis et de la drachme perdues puis retrouvées, lues en ce jour liturgique, avant de s’engager dans une longue digression sur les anges, que lui inspire probablement la fête de saint Michel. L’Homélie s’achève par une exhortation à la vigilance et à la pénitence.
I- (1-6) Les pharisiens s’indignent de la bonté du Christ pour les pécheurs. Pour soigner leur orgueil, Jésus leur raconte une parabole : le Créateur laisse ses quatre-vingt-dix-neuf brebis au désert (les anges au Ciel) pour chercher et ramener celle qui s’est perdue (l’homme tombé). Le pape explique pourquoi il y a plus de joie au Ciel pour le pécheur qui se repent que pour un juste qui n’est jamais tombé : le pénitent est excité au zèle par le souvenir de ses péchés à expier; le juste, lui, risque de s’attiédir dans une fausse sécurité. L’idéal serait donc d’être à la fois juste et pénitent. L’opinion exprimée ici par notre orateur est un lieu commun de la littérature monastique : Cassien, par exemple, affirme lui aussi qu’il est beaucoup plus facile d’amener un pécheur à la conversion que de faire sortir de sa tiédeur «le moine qui n’est pas entré résolument dans les voies de la perfection et a laissé s’éteindre en lui le feu de sa première ferveur» (Conférences 4, 19). De la brebis perdue et retrouvée, Grégoire passe à la drachme, dont la signification est la même. Neuf drachmes demeurent à la femme de la parabole, puisqu’il y a neuf chœurs d’anges : habile transition, qui permet au prédicateur d’aborder son deuxième sujet.
II- (7-14) Tout en feignant de perdre le fil de son discours, le saint pape nous livre en fait un véritable petit traité d’angélologie. Il montre comment l’Ecriture distingue neuf chœurs d’anges, ce que signifient les noms de ces chœurs, et quelle leçon morale en tirer. Il discute au passage une opinion d’un auteur qu’on dit être Denys l’Aréopagite.
III- (15-18) Revenant à l’homme et à ses faiblesses, l’orateur engage ses auditeurs à prendre garde à ne pas tomber s’ils sont debout, et à se relever bien vite par la pénitence s’ils sont tombés. Sur quoi, il entreprend de définir les composantes d’une véritable pénitence, occasion pour lui de reprendre son thème initial : l’éloge de la miséricorde de Dieu, cette miséricorde qui s’est manifestée de façon éclatante sur le moine Victorinus, dont Grégoire raconte ici l’histoire. Les sentences finales gravent dans les âmes des auditeurs la leçon à retenir de l’Homélie.
Lc 15, 1-10
En ce temps-là, les publicains et les pécheurs s’approchaient de Jésus pour l’entendre. Et les pharisiens et les scribes murmuraient, disant : «Cet homme accueille des pécheurs et mange avec eux.» Il leur dit alors cette parabole :
«Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui s’est perdue, jusqu’à ce qu’il la trouve? Et quand il l’a trouvée, il la met sur ses épaules, tout joyeux, et de retour chez lui, il assemble ses amis et ses voisins, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue!› C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir.
«Ou bien, quelle femme, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n’allume une lampe, ne met sa maison sens dessus dessous et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle la trouve? Et quand elle l’a trouvée, elle assemble ses amies et ses voisines, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue!› C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent.»
Le climat de l’été, qui est tout à fait contraire à mon corps, m’a empêché depuis déjà longtemps de vous parler pour vous expliquer l’évangile. Mais ce n’est pas parce que ma langue est restée muette que ma charité a cessé de brûler. Chacun de vous peut constater par lui-même ce que je dis là : il arrive souvent que l’embarras des occupations extérieures vienne empêcher l’effet de la charité, qui, tout en continuant à brûler sans diminution dans notre cœur, ne se laisse cependant plus voir dans nos œuvres, tout comme le soleil caché par les nuages, qu’on ne voit pas sur la terre et qui continue pourtant à briller dans le ciel. C’est ainsi que notre charité peut se trouver empêchée : elle continue à faire sentir au-dedans l’ardeur de son feu, mais ne montre plus au-dehors les flammes de ses œuvres.
Cependant, puisque voici revenu le temps de parler, je m’y sens tout enflammé par votre ferveur, et j’ai d’autant plus de plaisir à le faire que vos âmes l’attendent avec plus de désir.
2. Vous avez appris, mes frères, par la lecture de l’évangile, que les pécheurs et les publicains s’approchèrent de notre Rédempteur, et qu’il les admit non seulement à s’entretenir avec lui, mais encore à partager son repas. A cette vue, les pharisiens furent indignés. Vous pouvez en conclure que la vraie justice est pleine de compassion, la fausse pleine d’indignation. Ce qui ne veut pas dire que les justes ne puissent aussi s’indigner à bon droit contre des pécheurs. Mais une chose est d’agir par orgueil et arrogance, une autre d’être mû par le zèle pour la loi morale. Les justes s’indignent en effet, mais comme s’ils ne s’indignaient pas; ils désespèrent des pécheurs, mais comme s’ils n’en désespéraient pas; ils les prennent à partie, mais par amour; car même s’ils multiplient au-dehors les reproches par souci de la morale, ils conservent cependant au-dedans la douceur par souci de la charité. En leur for intérieur, ils s’estiment habituellement inférieurs à ceux qu’ils corrigent, et même ceux qu’ils jugent, ils les considèrent comme meilleurs qu’eux. Ce faisant, ils veillent à la fois sur leurs ouailles par la loi morale et sur eux-mêmes par l’humilité.
Mais ceux, au contraire, qu’une fausse opinion de leur justice fait enfler d’orgueil, méprisent tous les autres et ne marquent aucune miséricorde ou condescendance pour les faibles, et ils deviennent d’autant plus pécheurs qu’ils s’imaginent ne pas l’être. Les pharisiens étaient assurément de ce nombre, car en jugeant le Seigneur pour l’accueil qu’il réservait aux pécheurs, ils blâmaient la source même de la miséricorde avec un cœur tout desséché.
3. Mais parce qu’ils étaient malades au point de n’en rien savoir, le Médecin céleste, voulant les ramener à une juste connaissance d’eux-mêmes, entreprend de les soigner par de doux remèdes. Il leur propose une parabole pleine de bonhomie et comprime dans leur cœur la tumeur de l’abcès qui les blesse. Il leur dit en effet : «Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui s’est perdue?» Voyez comme la Vérité, dans sa bonté, sait bien pourvoir à tout en nous donnant une telle comparaison : l’homme peut en reconnaître en soi le bien-fondé, quoiqu’elle concerne plus spécialement le Créateur des hommes lui-même. Puisque cent est le nombre de la perfection, Dieu eut cent brebis quand il créa la nature des anges et des hommes. Mais une brebis vint à se perdre lorsque l’homme, en péchant, quitta le pâturage de la vie. Le Créateur laissa alors les quatre-vingt-dix-neuf brebis dans le désert, car il abandonna les très hauts chœurs des anges dans le Ciel.
Mais pourquoi le Ciel est-il appelé désert, sinon parce que désert veut dire «abandonné»? C’est quand l’homme pécha qu’il abandonna le Ciel. Quatre-vingt-dix-neuf brebis demeuraient au désert, pendant que le Seigneur en cherchait une seule sur la terre : les créatures raisonnables, anges et hommes, qui toutes avaient été créées pour contempler Dieu, voyaient en effet leur nombre diminué par la perte de l’homme, et le Seigneur, voulant rétablir au Ciel le nombre complet de ses brebis, cherchait sur la terre l’homme qui s’était perdu. Car là où notre évangéliste dit «au désert», un autre évangéliste dit «dans les montagnes» (Mt 18, 12), pour signifier «dans les hauteurs», puisque les brebis qui n’avaient pas péri se tenaient dans les hauteurs du Ciel.
«Et quand il l’a trouvée, il la met sur ses épaules, tout joyeux.» Il a mis la brebis sur ses épaules, parce qu’ayant assumé la nature humaine, il a porté lui-même nos péchés.
«Et de retour chez lui, il assemble ses amis et ses voisins, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue!›» La brebis une fois retrouvée, il retourne chez lui, puisque notre Pasteur, ayant sauvé l’homme, retourna au Royaume céleste. Là, il retrouve ses amis et voisins, c’est-à-dire les chœurs des anges, lesquels sont bien ses amis, du fait que désormais fixés [en Dieu], ils gardent continûment sa volonté, et aussi ses voisins, parce qu’ils jouissent assidûment de l’éclat de sa vision. Il faut aussi remarquer qu’il ne dit pas : «Réjouissez-vous avec la brebis que j’ai retrouvée», mais : «Réjouissez-vous avec moi», car notre vie est toute sa joie, et notre retour au Ciel porte à leur plénitude ses solennelles réjouissances.
4. «C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir.» Il nous faudrait ici examiner, mes frères, pourquoi le Seigneur déclare qu’il y a plus de joie dans le Ciel pour la conversion des pécheurs que pour la persévérance des justes; mais l’exemple quotidien de ce que nous avons sous les yeux nous l’enseigne : souvent, ceux qui ne se sentent pas coupables de grands péchés demeurent bien dans la voie de la justice, et ils ne commettent aucune action défendue, mais ils ne ressentent pas non plus beaucoup d’ardeur pour la patrie céleste, et ils se privent d’autant moins des choses permises qu’ils ne se souviennent pas d’en avoir commis de défendues. Ainsi demeurent-ils souvent paresseux dans la pratique des bonnes œuvres élémentaires, se sentant en pleine sécurité du fait qu’ils n’ont jamais péché de façon vraiment grave.
Au contraire, certains de ceux qui se souviennent d’avoir accompli des actions défendues, se trouvant transpercés de componction1 par leur douleur même, s’enflamment d’amour pour Dieu et s’exercent à de grandes vertus; ils entreprennent tous les difficiles combats de la sainteté, ils abandonnent tous les biens du monde, fuient les honneurs, se réjouissent des outrages reçus, brûlent de désir [pour la vie éternelle] et aspirent à la patrie céleste. Et considérant qu’ils s’étaient écartés de Dieu, ils rachètent leurs pertes du passé par les profits qu’ils font dans la suite de leur vie.
Il y a donc plus de joie dans le Ciel pour la conversion d’un pécheur que pour la persévérance d’un juste, de même qu’un chef préfère dans la bataille le soldat qui, revenu après s’être enfui, charge l’ennemi avec vigueur, à celui qui n’a jamais tourné les talons devant l’ennemi, mais ne l’a jamais non plus vraiment combattu avec courage. Ainsi, le paysan préfère la terre qui, après les épines, porte des fruits abondants, à celle qui n’a jamais eu d’épines, mais ne produit jamais non plus de riche moisson.
5. Cependant, il faut savoir qu’il y a bien des justes dont la vie est une telle joie [pour le Ciel] qu’elle ne le cède en rien à la vie pénitente des pécheurs. Car il en est beaucoup qui, tout en n’ayant conscience d’aucune mauvaise action, font pourtant paraître une douleur aussi grande que s’ils étaient chargés de tous les péchés. Ils refusent toutes choses, même celles que Dieu autorise; ils s’enveloppent d’un souverain mépris pour le monde, s’interdisent absolument tout, se privent même des biens licites, se détournent du visible et s’enflamment pour l’invisible; ils mettent leur joie dans les lamentations et s’humilient eux-mêmes en tout; d’autres pleurent les péchés de leurs actions, mais eux, ils pleurent les péchés de leur pensée. Aussi, que dire de ces hommes, sinon qu’ils sont à la fois justes et pénitents, puisqu’ils s’humilient dans la pénitence pour les péchés de leur pensée, sans jamais cesser de persévérer dans la droiture par leurs œuvres? Il nous faut donc reconnaître quelle immense joie un juste doit donner à Dieu par les larmes de son humilité, quand un pécheur en cause déjà une si grande dans le Ciel en se punissant, par la pénitence, de ce qu’il a fait de mal.
6. Le texte poursuit : «Ou bien, quelle femme, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n’allume une lampe, ne met sa maison sens dessus dessous et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle trouve la drachme perdue?» C’est une seule et même personne que symbolisent le pasteur et la femme, car c’est une seule et même personne qui est Dieu et Sagesse de Dieu. Et comme les drachmes sont frappées d’une image, la femme a perdu sa drachme lorsque l’homme, qui avait été créé à l’image de Dieu, s’est, en péchant, écarté de la ressemblance qu’il avait avec son Créateur. Mais la femme a allumé sa lampe, parce que la Sagesse de Dieu s’est manifestée dans une nature humaine. La lampe est en effet une lumière dans un vase de terre cuite; or qu’est-ce qu’une lumière dans un vase de terre cuite, sinon la divinité dans la chair? C’est de ce vase de terre cuite, c’est-à-dire de son corps, que la Sagesse en personne affirme : «Ma force s’est desséchée comme un vase de terre cuite.» (Ps 22, 16). Puisque la terre cuite se durcit dans le feu, sa force s’est desséchée comme un vase de terre cuite : la chair qu’il avait assumée a été endurcie par les tourments de sa Passion en vue de la gloire de sa Résurrection.
La femme, ayant allumé sa lampe, a mis sa maison sens dessus dessous : dès que la divinité de la Sagesse a brillé à travers sa chair, toute notre conscience en a été secouée. Car la maison est mise sens dessus dessous quand la conscience de l’homme se trouble à la vue de ses fautes. L’expression «mettre sens dessus dessous» ne diffère pas beaucoup du verbe «nettoyer» qu’on lit à sa place en d’autres manuscrits; en effet, un esprit dévoyé ne peut être nettoyé de ses vices invétérés que si l’on commence par le mettre sens dessus dessous par la crainte. C’est donc une fois qu’elle a mis la maison sens dessus dessous que la femme retrouve la drachme, puisque c’est par l’ébranlement profond de sa conscience que l’homme est rétabli à la ressemblance de son Créateur.
«Et quand elle l’a trouvée, elle assemble ses amies et ses voisines, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue!›» Qui sont amies et voisines, sinon les puissances du Ciel dont j’ai parlé plus haut? Elles sont d’autant plus près de la Sagesse céleste que la grâce d’une contemplation continuelle les en approche davantage. Ne manquons pas ici de nous demander pourquoi cette femme qui figure la Sagesse de Dieu nous est montrée en possession de dix drachmes, et pourquoi elle en perd une et la retrouve après l’avoir cherchée. Le Seigneur a créé la nature des anges et des hommes pour le connaître, et du fait qu’il les a voulus destinés à l’éternité, il les a assurément créés à sa ressemblance. Ainsi, cette femme avait dix drachmes, parce qu’il y a neuf chœurs des anges, mais qu’afin de compléter le nombre des élus, l’homme fut créé en guise de dixième, et qu’après sa faute, celui-ci n’a pas péri loin de son Créateur : la Sagesse éternelle, qui brillait en la chair par ses miracles, l’a sauvé au moyen de la lumière [de sa divinité] allumée en un vase de terre cuite.
7. Nous avons dit qu’il existe neuf ordres d’anges. Nous savons en effet, par le témoignage de la Sainte Ecriture, qu’il y a les Anges, les Archanges, les Vertus, les Puissances, les Principautés, les Dominations, les Trônes, les Chérubins et les Séraphins. Qu’il y ait des Anges et des Archanges, presque toutes les pages de la Sainte Ecriture l’attestent; quant aux Chérubins et aux Séraphins, chacun sait que les livres des prophètes en parlent souvent. L’apôtre Paul énumère pour les Ephésiens les noms de quatre autres ordres lorsqu’il dit : «Au-dessus de toute Principauté, Puissance, Vertu et Domination.» (Ep 1, 21). Il dit encore, en écrivant aux Colossiens : «Aussi bien les Trônes que les Puissances, les Principautés ou les Dominations.» (Col 1, 16). S’adressant aux Ephésiens, il avait déjà cité les Dominations, les Principautés et les Puissances; mais avant d’en parler aussi aux Colossiens, il met en tête les Trônes, dont il n’avait rien dit aux Ephésiens. Si donc on joint les Trônes aux quatre ordres que Paul cite aux Ephésiens — Principautés, Puissances, Vertus, Dominations — cinq ordres se trouvent ainsi mentionnés nommément; et si l’on y ajoute les Anges et les Archanges, les Chérubins et les Séraphins, on trouve sans nul doute qu’il existe neuf ordres d’anges.
C’est pourquoi le prophète affirme au premier ange qui fut créé : «Tu as été le sceau de la ressemblance, plein de sagesse et parfait de beauté dans les délices du paradis de Dieu.» (Ez 28, 12-13). Il faut noter ici qu’il ne le dit pas créé à la ressemblance de Dieu, mais sceau de sa ressemblance, afin de faire comprendre que sa nature est marquée d’une ressemblance plus exacte à l’image de Dieu, du fait qu’elle est d’une perfection plus achevée. Le même texte poursuit aussitôt : «Ton vêtement est tout couvert de pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, onyx et béryl, saphir, escarboucle et émeraude.» Ce sont neuf noms de pierres précieuses qui sont énumérés, puisque les ordres d’anges sont au nombre de neuf. Le premier ange nous apparaît orné et couvert de ces neuf ordres d’anges, parce qu’ayant la prééminence sur toutes les milices angéliques, il semble encore plus brillant de gloire si on le compare avec les autres.
8. Mais pourquoi avoir énuméré ces différents chœurs des anges, demeurés au Ciel, si nous n’expliquons pas également en détail leurs ministères? Le mot Ange signifie en grec «Annonciateur», et Archange, «Grand Annonciateur». Il faut encore savoir que le terme d’Ange désigne une fonction, et non une nature. Car si les esprits bienheureux de la patrie céleste sont toujours des esprits, ils ne peuvent pas toujours être appelés des Anges; ils ne sont Anges que lorsqu’ils annoncent quelque chose. C’est pourquoi le psalmiste affirme : «Des esprits, il fait ses Anges.» (Ps 104, 4). C’est comme s’il disait clairement : «Lui qui a toujours les esprits à sa disposition, il en fait ses Anges quand il le veut.» On appelle Anges ceux qui annoncent les choses de moindre importance, Archanges ceux qui annoncent les plus élevées. Voilà pourquoi ce ne fut pas un Ange, mais l’Archange Gabriel que Dieu envoya à la Vierge Marie (cf. Lc 1, 26). En un tel ministère, en effet, il convenait que le plus grand des Anges vînt lui-même annoncer la plus grande des nouvelles.
Certains de ces Anges reçoivent aussi des noms particuliers, pour exprimer par des mots l’étendue de leur action. Car ce n’est pas dans la cité sainte, où la vision du Dieu tout-puissant confère une science parfaite, qu’on leur attribue un nom propre : on n’y a pas besoin de nom pour connaître leurs personnes; mais c’est quand ils viennent s’acquitter envers nous de quelque service qu’ils tirent un nom particulier de ce ministère.
9. C’est ainsi que Michel signifie «Qui est comme Dieu?» Gabriel, «Force de Dieu»; Raphaël, «Médecine de Dieu». Chaque fois qu’il est besoin d’une puissance extraordinaire, l’Ecriture nous dit que c’est Michel qui est envoyé : son action et son nom font comprendre que nul ne peut se targuer d’accomplir ce qui est réservé au seul pouvoir de Dieu. L’antique ennemi, dévoré de l’orgueilleux désir de s’égaler à Dieu, déclarait : «Je monterai au ciel, j’élèverai mon trône au-dessus des étoiles du ciel, je m’assiérai sur la montagne de l’alliance aux côtés de l’Aquilon, je monterai sur le sommet des nues et je serai semblable au Très-Haut.» (Is 14, 13-14). Or l’Ecriture nous atteste qu’à la fin du monde, abandonné à sa propre force et condamné à périr dans le supplice final, il combattra contre l’Archange Michel : «Il se fit, dit Jean, un combat avec l’Archange Michel.» (Ap 12, 7). Dans son orgueil, le diable s’était exalté jusqu’à se faire l’égal de Dieu; mais il faut qu’ainsi défait par Michel, il apprenne que personne ne doit s’élever par l’orgueil à la ressemblance de Dieu.
A Marie, c’est Gabriel qui est envoyé, lui dont le nom signifie «Force de Dieu». Ne venait-il pas annoncer celui qui a daigné paraître dans l’humilité pour combattre les puissances de l’air? Le psalmiste dit à son sujet : «Princes, exhaussez vos portes; élevez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera. Quel est ce Roi de gloire? C’est le Seigneur fort et puissant, c’est le Seigneur puissant au combat.» Et encore : «Le Seigneur des armées, voilà le Roi de gloire.» (Ps 24, 7-10). Il fallait donc que ce fût par «Force de Dieu» que soit annoncé le Seigneur des armées, puissant au combat, qui venait faire la guerre aux puissances de l’air.
Enfin, comme nous l’avons dit, Raphaël signifie «Médecine de Dieu». En effet, cet Archange a dissipé les ténèbres qui rendaient Tobie aveugle, en touchant pour ainsi dire ses yeux par l’intermédiaire des soins qu’on lui a prodigués (cf. Tb 11, 7-8)2. Celui qui a été envoyé pour soigner fut donc bien digne d’être appelé «Médecine de Dieu».
Puisque nous avons donné quelques mots d’explication sur les noms des anges, il nous reste maintenant à commenter brièvement les termes utilisés pour désigner leurs fonctions.
10. Par les Vertus, on désigne les esprits par lesquels s’opèrent le plus souvent les signes et les miracles.
Par les Puissances, on désigne ceux qui ont reçu, dans leur ordre, plus de pouvoir que les autres pour soumettre les forces adverses à leur autorité, limiter leur puissance et empêcher ainsi qu’elles ne tentent les cœurs des hommes autant qu’elles le voudraient.
Par les Principautés, on désigne ceux qui commandent aux autres bons esprits angéliques eux-mêmes, qui distribuent à ceux qui leur sont soumis les ordres de tout ce qu’ils doivent faire, et qui les dirigent dans l’accomplissement des missions divines.
Par les Dominations, on désigne les esprits qui dépassent de loin la puissance des Principautés. Car avoir la principauté consiste à tenir le premier rang dans un groupe, tandis que dominer, c’est également avoir chacun des autres sous son autorité. On appelle donc Dominations les troupes des anges qui, par leur puissance admirable, ont le pas sur les autres, du fait que ceux-ci sont tenus de se soumettre à eux par l’obéissance.
Par les Trônes, on désigne les milices que préside toujours le Dieu tout-puissant pour exercer la justice [en étant assis devant elles]. Puisque [le mot grec] trône signifie «siège» en latin, on nomme Trônes de Dieu les esprits qui sont comblés par la grâce divine avec une telle abondance que le Seigneur siège en eux et se sert d’eux pour prononcer ses jugements. C’est pourquoi le psalmiste affirme : «Tu sièges sur un Trône, ô toi qui juges avec équité.» (Ps 9, 5)
Chérubin veut dire «plénitude de la science». Les troupes plus élevées sont appelées Chérubins, car ce sont des esprits d’autant plus parfaitement remplis de la science de Dieu qu’ils contemplent sa gloire de plus près; à leur mesure de créatures, ils ont une connaissance de toutes choses d’autant plus complète qu’ils s’approchent davantage de la vision de leur Créateur, en vertu de leur dignité.
On appelle enfin Séraphins les milices des saints esprits qui brûlent d’un amour incomparable du fait de la proximité singulière où ils se trouvent vis-à-vis de leur Créateur. Séraphin signifie en effet «ardent et brûlant». Ils sont à ce point unis à Dieu qu’aucun autre esprit ne se place entre eux et lui. Ils sont donc d’autant plus embrasés qu’ils le voient de plus près. La flamme dont ils brûlent est assurément celle de l’amour, car leur amour est d’autant plus ardent qu’ils contemplent la gloire de la divinité avec un regard plus pénétrant.
11. Mais à quoi bon avoir dit ces quelques mots au sujet des esprits angéliques, si nous ne prenons pas la peine de les faire tourner à notre progrès par une réflexion adaptée? La cité céleste se compose en effet des anges et des hommes, et nous croyons qu’y monteront autant de représentants du genre humain qu’il y est demeuré d’anges élus, ainsi qu’il est écrit : «Il a fixé les limites des peuples d’après le nombre des anges de Dieu.» (Dt 32, 8). Il nous faut donc tirer profit pour notre vie des distinctions qui existent entre les habitants de la cité d’en haut, afin de nous enflammer nous-mêmes d’une sainte ardeur à croître dans la vertu. Car s’il est vrai que le nombre des hommes destinés à monter au Ciel est égal à celui des anges qui y sont demeurés, ces mêmes hommes qui retournent à la patrie céleste se doivent d’imiter en quelque chose les milices qu’ils rejoignent là-haut. Les diverses manières de vivre des hommes correspondent bien, en effet, à chacun des ordres des milices célestes, et nous recevons une place dans leurs rangs d’après la similitude de notre manière de vivre avec la leur.
Il en est beaucoup qui ne comprennent que d’humbles vérités, mais ne cessent de les annoncer à leurs frères avec bonté : de tels hommes courent rejoindre la troupe des Anges.
D’autres, fortifiés par les dons de la largesse divine, sont capables de comprendre et d’annoncer les mystères célestes les plus élevés : où les placer, sinon au nombre des Archanges?
D’autres encore réalisent des choses admirables et opèrent des miracles d’une grande puissance : quel est le rang et la place qui leur conviennent, sinon ceux des Vertus d’en haut?
Certains obligent les esprits malins à fuir hors du corps des possédés, et les chassent par la vertu de leur prière et de la puissance qui leur a été donnée : avec qui obtiennent-ils de jouir du fruit de leurs mérites, sinon avec les Puissances célestes?
Il en est qui surpassent, par les vertus qu’ils ont reçues, les mérites des autres élus; meilleurs que les bons eux-mêmes, ils exercent une principauté jusque sur leurs frères élus : en quel groupe prennent-ils rang, sinon parmi les Principautés?
D’autres dominent si bien en eux tous les vices et tous les désirs, que leur pureté leur donne droit à être appelés des dieux parmi les hommes, comme le Seigneur l’a dit à Moïse : «Vois : je t’ai constitué le dieu de Pharaon» (Ex 7, 1) : à laquelle des milices courent-ils se joindre, sinon à celle des Dominations?
D’autres encore mettent un soin vigilant à se dominer eux-mêmes et une attention toujours en éveil à s’examiner : ne se départant jamais de la crainte de Dieu, ils obtiennent en récompense de leurs vertus le pouvoir de bien juger également les autres. Le Seigneur, tenant à la disposition de leur esprit la contemplation de sa divinité, préside en eux comme de son trône, et il examine par eux les actes d’autrui, réglant toutes choses avec un ordre admirable du haut de son siège. Que sont donc de tels hommes, sinon les Trônes de leur Créateur? Et où les inscrire, sinon au nombre des Sièges célestes? Et puisque c’est par eux que la sainte Eglise est régie, même les élus sont habituellement jugés par eux pour leurs actes de faiblesse.
Certains sont remplis d’un tel amour de Dieu et du prochain qu’on les nomme à bon droit Chérubins. Si en effet, comme nous l’avons déjà affirmé, Chérubin veut dire «plénitude de science», et si, comme nous le savons par le témoignage de Paul, «la charité est la plénitude de la Loi» (Rm 13, 10), tous les hommes qui aiment Dieu et leur prochain avec une plénitude dépassant celle des autres ont mérité d’être mis au nombre des Chérubins.
Il en est enfin qui sont enflammés par la contemplation des choses d’en haut et aspirent de tout leur désir à leur Créateur; ils ne souhaitent plus rien en ce monde, ils se nourrissent du seul amour de l’éternité, rejettent tous les biens terrestres, s’élèvent par l’esprit au-dessus de tout ce qui passe; ils aiment et ils brûlent, et ils prennent leur repos dans cette brûlure même; ils brûlent en aimant, ils embrasent les autres en leur parlant, et font aussitôt brûler de l’amour de Dieu ceux qu’ils touchent par leurs paroles. Que dire de tels hommes, sinon qu’ils sont des Séraphins? Leur cœur, changé en feu, éclaire et brûle, puisque tout en tournant les yeux des âmes vers les lumières d’en haut, ils les purifient de la rouille de leurs vices en les faisant pleurer de componction. Oui, ceux que l’amour de leur Créateur enflamme à ce point ont bien reçu vocation à prendre place parmi les Séraphins.
12. Mais tandis que je vous dis tout cela, frères très chers, faites retour sur vous-mêmes et jugez ce que valent vos mérites et vos pensées cachées. Examinez si vous pouvez déjà vous prévaloir au-dedans de vous de quelque bien que vous auriez accompli. Examinez encore si, comme vous y êtes appelés, vous trouvez votre place parmi les milices que nous avons évoquées rapidement. Malheur à l’âme qui ne reconnaît en elle aucun des biens que nous avons énumérés! Malheur pire encore si se voyant ainsi privée des dons [de la grâce], elle ne le déplore pas! Comme il faut déplorer, mes frères, l’état d’un tel homme, puisque lui-même ne le déplore pas!
Mesurons donc les récompenses qu’ont reçues les élus, et aspirons de toutes nos forces à grandir dans l’amour d’une si haute destinée. Si nous ne constatons pas le moindre don de la grâce en nous, déplorons-le. Et si nous nous reconnaissons gratifiés de dons de moindre valeur, n’envions pas pour autant les dons plus grands que d’autres ont reçus, car même les hiérarchies célestes des esprits bienheureux ont été créées de telle sorte que les unes ont prééminence sur les autres.
Denys l’Aréopagite, père ancien et vénérable, affirme, à ce qu’on rapporte3, que ce sont les anges appartenant aux milices inférieures qui sont envoyés au-dehors, de façon visible ou invisible, pour accomplir leur ministère; en effet, ce sont les Anges ou les Archanges qui viennent pour réconforter les hommes. Les milices supérieures, elles, ne s’éloignent jamais des régions les plus intérieures [du Ciel], parce que du fait de leur prééminence, elles sont dispensées de tout ministère extérieur. Une telle assertion semble être contredite par la parole d’Isaïe : «Et l’un des Séraphins vola vers moi, tenant à la main une pierre brûlante qu’il avait prise sur l’autel avec des pincettes, et il en toucha ma bouche.» (Is 6, 6-7). Mais on doit entendre cette parole du prophète en ce sens que les esprits envoyés en mission prennent le nom de ceux dont ils accomplissent la fonction. On appellera ainsi Séraphin — ce qui veut dire «flamme» — l’ange qui porte le charbon ardent pris à l’autel pour livrer aux flammes les péchés de la langue. Il n’est pas déraisonnable de voir une confirmation de cette opinion dans ce que dit Daniel : «Mille milliers le servaient, et dix mille centaines de milliers se tenaient debout devant lui.» (Dn 7, 10). Ce n’est pas la même chose de servir Dieu et de se tenir debout devant lui : ceux qui le servent, ce sont ceux qui sortent pour nous annoncer des messages, tandis que ceux qui se tiennent debout devant lui, ce sont ceux qui jouissent de la contemplation intérieure, de telle sorte qu’ils ne sont jamais envoyés en mission au-dehors.
13. Mais puisque nous avons appris, par différents textes de l’Ecriture Sainte, que certaines actions sont réalisées par des Chérubins et d’autres par des Séraphins, devons-nous comprendre qu’ils accomplissent ces choses par eux-mêmes, ou qu’ils les réalisent par l’intermédiaire des anges auxquels ils commandent, en sorte que ces derniers, venant de la part de leurs supérieurs, partagent, selon ce que dit Denys, les noms de ces supérieurs? Pour notre part, nous ne voulons pas affirmer ce que nous ne pouvons prouver par des textes clairs et indubitables. Nous savons cependant de façon certaine que pour accomplir un ministère venant d’en haut, certains esprits en envoient d’autres, comme l’atteste le prophète Zacharie : «Et voici que l’ange qui parlait en moi sortit, et voici qu’un autre ange sortit à sa rencontre et lui dit : ‹Cours et parle à ce jeune homme et dis-lui : C’est sans murailles que Jérusalem sera habitée.›» (Za 2, 7-8). Du moment qu’un ange peut dire à un autre ange : «Cours et parle», il n’y a aucun doute que l’un envoie l’autre. Ce sont les inférieurs qui sont envoyés, et les supérieurs qui envoient. Mais pour ce qui est des anges qui sont envoyés, nous tenons aussi pour certain que même lorsqu’ils viennent à nous, ils remplissent leur ministère extérieur sans cependant jamais quitter intérieurement la contemplation de Dieu. Ainsi, tout en étant envoyés, ils se tiennent debout devant Dieu, car même si un esprit angélique est limité, l’Esprit suprême qu’est Dieu n’est pas limité.
C’est pourquoi les anges peuvent être simultanément en mission et devant lui : où qu’ils soient envoyés, quand ils s’y rendent, c’est encore au sein de Dieu qu’ils courent.
14. Il faut savoir en outre que les ordres des esprits bienheureux reçoivent souvent en partage le nom d’un ordre voisin. Les Trônes, sièges de Dieu, sont, comme nous l’avons dit, un ordre spécial d’esprits bienheureux, et le psalmiste dit cependant : «Toi qui sièges sur les Chérubins, parais.» (Ps 80, 2). Les Chérubins se trouvant en effet tout voisins des Trônes dans la hiérarchie des milices, cette proximité fait dire au psalmiste que le Seigneur siège également sur les Chérubins. C’est ainsi que certains biens sont attribués dans la cité céleste à l’un ou à l’autre sans qu’ils cessent pourtant d’être communs à tous. Et ce dont chacun reçoit une participation se trouve possédé tout entier par les esprits d’un autre ordre.
Tous ne sont pas pour autant désignés d’un seul et même nom : l’ordre qui a été chargé plus spécialement de telle mission doit aussi recevoir le nom qui la désigne. Nous avons dit que Séraphin signifie «flamme», alors que tous brûlent de l’amour du Créateur; et Chérubin veut dire «plénitude de science», bien que nul ne puisse ignorer quoi que ce soit là où tous voient Dieu, source de toute science. Les Trônes sont ainsi nommés parce qu’ils sont les milices sur lesquelles préside le Créateur, mais qui peut être bienheureux si le Créateur ne préside pas sur son esprit? Les noms particuliers qu’on attribue aux divers esprits reflètent donc des qualités que tous possèdent en partie, mais dont quelques-uns ont reçu une participation plus plénière. Et même si là-haut certains esprits détiennent quelque chose dont les autres ne peuvent disposer — comme c’est le cas pour les Dominations et les Principautés, qu’on appelle d’un nom spécifique — en ce lieu toutes choses appartiennent à chacun, puisque par la charité de l’Esprit-Saint, tout ce qui est possédé par l’un l’est aussi par les autres.
15. Mais voici que notre recherche sur les secrets des citoyens du Ciel nous a entraînés dans une longue digression, qui nous a fait perdre le fil de notre commentaire. Aspirons donc à rejoindre ceux dont nous venons de parler, mais revenons à nous-mêmes. Nous devons en effet nous rappeler que nous sommes chair. Gardons pour l’instant le silence sur les secrets du Ciel, mais effaçons aux yeux de notre Créateur, au moyen de la pénitence, les taches dont notre poussière nous a souillés. Voici ce que la divine Providence nous a elle-même promis : «Il y aura de la joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent.» Le Seigneur n’en dit pas moins par la bouche du prophète : «Si le juste vient un jour à pécher, je ne me souviendrai plus en rien de toutes ses bonnes actions.» (Ez 18, 24). Mesurons, si nous le pouvons, comme la bonté de Dieu dispose tout avec sagesse. Il menace d’un châtiment ceux qui sont debout, au cas où ils viendraient à tomber; mais il promet miséricorde à ceux qui ont péché, pour qu’ils désirent se relever.
Il fait peur aux uns, pour qu’ils ne soient pas trop assurés dans leurs bonnes actions; il rend courage aux autres, pour qu’ils ne désespèrent pas à cause de leurs mauvaises actions. Es-tu juste? Crains la colère, de peur de tomber. Es-tu pécheur? Aie confiance en la miséricorde, afin de te relever. Hélas! voici que nous sommes tombés;
nous n’avons pu rester debout, et nous gisons dans nos désirs pervertis. Cependant, celui qui nous avait créés dans la droiture nous attend encore et nous incite à nous relever. Il nous ouvre son sein plein de bonté et cherche à nous faire revenir à lui par la pénitence.
Mais nous ne pouvons faire dignement pénitence si nous ne savons pas comment nous y prendre. Faire pénitence consiste à la fois à pleurer les mauvaises actions qu’on a commises et à n’en plus commettre qu’on devrait ensuite pleurer. Car celui qui, tout en pleurant ses péchés, en commet d’autres, ou bien n’a pas commencé à faire pénitence, ou bien ne sait pas s’y prendre. A quoi bon, en effet, déplorer ses fautes de luxure, si l’on reste dévoré par les feux de l’avarice? Ou à quoi bon se mettre à pleurer des fautes de colère, si l’on n’en continue pas moins à se consumer des ardeurs de l’envie?
Mais il y a encore bien plus à faire : il ne suffit pas à celui qui regrette ses péchés de s’abstenir entièrement de commettre ce qu’il déplore, ni à celui qui pleure ses vices de craindre d’y retomber.
16. Il faut considérer sérieusement que celui qui se souvient d’avoir commis des actions illicites doit faire l’effort de s’abstenir même de certaines qui sont licites, et acquitter ainsi sa dette envers son Créateur : ayant commis ce qui lui était défendu, il doit se refuser même ce qui lui est permis, et se reprocher ses plus petites fautes quand il se souvient d’être tombé en de plus grandes.
Ce que je viens de dire paraîtrait exagéré si je ne le confirmais par le témoignage de l’Ecriture Sainte. La Loi de l’Ancien Testament défend assurément de désirer la femme d’autrui (cf. Ex 20, 17), mais elle n’interdit pas au roi, comme une chose répréhensible, de commander des actions dangereuses à ses soldats, ni d’avoir envie qu’on lui apporte de l’eau. Or nous savons tous comment David fut poussé par l’aiguillon de la concupiscence au point de désirer la femme d’un autre et de la lui enlever (cf. 2 S 11, 2-4). De dignes châtiments suivirent sa faute, et il expia dans les lamentations de la pénitence le mal qu’il avait commis. Se trouvant, longtemps après, à proximité de formations ennemies, il désira très vivement boire de l’eau de la citerne de Bethléem (cf. 2 S 23, 15). Des soldats d’élite traversèrent les troupes ennemies et rapportèrent, sans être blessés, l’eau désirée par le roi. Mais celui-ci, que les épreuves avaient instruit, se reprocha aussitôt d’avoir mis en péril la vie de ses soldats en désirant cette eau, et il la répandit en libation pour le Seigneur, comme il est écrit : «Il en fit une libation au Seigneur.» (2 S 23, 16). L’eau répandue est ainsi devenue un sacrifice offert au Seigneur, puisque le roi a expié son péché de concupiscence en s’infligeant une peine pour sa correction. Celui qui, dans le passé, n’avait pas craint de désirer la femme d’autrui s’est ensuite effrayé d’avoir désiré un peu d’eau : le souvenir des actions défendues qu’il avait accomplies le rendait désormais sévère pour lui-même, et l’amenait à s’abstenir même des choses permises. C’est ainsi que nous ferons [une digne] pénitence si nous pleurons de tout notre cœur les fautes que nous avons commises.
Considérons les richesses célestes de notre Créateur. Il nous a vus pécher, et il l’a supporté.
17. Dieu, qui, avant la faute, nous a défendu de pécher, ne cesse pas cependant, après la faute, de nous attendre pour nous pardonner. Voyez comme celui-là même que nous avons méprisé nous appelle. Nous nous sommes détournés de lui, mais lui ne se détourne pas de nous. C’est bien ce qu’affirme Isaïe : «Et tes yeux verront celui qui t’enseigne; et tes oreilles entendront derrière toi la voix de celui qui t’avertit.» (Is 30, 20-21). L’homme fut pour ainsi dire averti par-devant lorsque créé dans l’état de justice, il reçut les préceptes de la vie droite. Mais quand il méprisa ces préceptes, il tourna en quelque sorte le dos de son âme au visage de son Créateur. Celui-ci, cependant, nous suit encore par-derrière pour nous avertir : une fois rebuté par nous, il ne cesse toutefois de nous appeler. Nous lui tournons pour ainsi dire le dos en méprisant ses paroles et en foulant aux pieds ses préceptes. Mais se plaçant derrière nous, il nous rappelle, nous qui nous sommes détournés de lui. Se voyant méprisé, il crie pourtant par ses commandements et nous attend avec patience.
Considérez donc, frères très chers, quelle serait votre réaction si le serviteur à qui vous parliez faisait tout d’un coup l’orgueilleux et vous tournait le dos. Est-ce qu’ainsi méprisés dans votre dignité de maître, vous ne châtieriez pas son orgueil et ne lui infligeriez pas les blessures d’un sévère châtiment? Mais nous, voici qu’en péchant, nous tournons le dos à notre Créateur, et pourtant il nous supporte. Il rappelle avec bonté ceux qui se sont détournés de lui avec orgueil, et lui qui aurait bien pu nous frapper quand nous nous détournions de lui, il nous promet des récompenses pour nous faire revenir. Qu’une si grande miséricorde de notre Créateur fasse donc fondre notre endurcissement dans le péché. Et que l’homme, à qui les coups auraient pu faire comprendre le mal qu’il avait commis, rougisse du moins en voyant que Dieu l’attend.
18. Je vais ici, mes frères, vous raconter en quelques mots une histoire que j’ai apprise par le récit du vénérable Maximien, qui était alors Père de mon monastère et prêtre, et qui est maintenant évêque de Syracuse. Si vous acceptez de me prêter une oreille attentive, je ne doute pas que votre charité s’en trouve raffermie pour longtemps.
Il y eut en des temps proches du nôtre un certain Victorinus, appelé aussi Æmilianus, qui, par rapport à la condition moyenne, avait une très honnête fortune. Mais le péché de la chair se trouvant fréquemment favorisé par la richesse, il en vint à tomber dans une faute qu’il aurait dû particulièrement redouter, tout en méditant sur l’horreur de la mort qui l’attendait. Transpercé de componction à la pensée de son crime, il réagit contre lui-même, abandonna tous les biens de ce monde et entra au monastère. Là, il donna les marques d’une telle humilité et d’une telle rigueur envers lui-même que tous les frères qui s’exerçaient à grandir dans l’amour de Dieu ne purent que mépriser leur propre vie à la vue de ses pénitences. Car il s’appliquait de toute la force de son âme à crucifier sa chair, à briser sa volonté propre, à faire des prières en cachette, à laver chaque jour ses fautes dans les larmes, à rechercher le mépris, et à craindre la vénération de ses frères.
Il avait pris l’habitude de se lever bien avant les vigiles nocturnes que célébraient les frères. Il tirait parti du lieu écarté qu’offrait une proéminence sur le côté du mont où est situé le monastère, et il s’y rendait tous les jours avant l’office nocturne pour s’y mortifier dans les larmes de la pénitence, d’autant plus libre en cela que l’endroit était plus secret. Il contemplait la sévérité de son Juge qui allait venir, et punissait par ses pleurs les souillures de son péché, afin d’être d’avance en plein accord avec ce Juge.
Une nuit, l’abbé du monastère, qui ne dormait pas, le vit sortir en cachette et le suivit à pied au-dehors sans se faire voir. Quand il l’eut vu se prosterner pour prier dans ce coin retiré de la montagne, il décida d’attendre qu’il se relevât pour connaître la durée de sa prière. Or une lumière venue du Ciel se répandit tout à coup sur le moine qui se tenait prosterné en prière, et la clarté s’en répandit en ce lieu avec une telle abondance que toute cette partie de la montagne resplendissait de la même lumière. A cette vue, l’abbé se mit à trembler et s’enfuit. Comme le frère s’en revenait au monastère après une bonne heure, son abbé, qui voulait savoir s’il avait eu conscience de la lumière si brillante qui s’était répandue sur lui, s’efforça de l’interroger en ces termes : «Frère, où étais-tu?» Le frère, pensant pouvoir garder le secret, répondit qu’il était au monastère. Constatant sa réticence, l’abbé fut obligé de dire ce qu’il avait vu. Se voyant alors découvert, le frère révéla à l’abbé ce qu’il ignorait encore : «Quand vous avez vu la lumière qui du Ciel descendait sur moi, une voix l’accompagnait, qui me disait : ‹Ton péché t’a été remis.›»
Il est bien certain que le Dieu tout-puissant aurait pu lui pardonner son péché sans parler; mais en faisant entendre sa voix et briller sa lumière, il a voulu qu’un tel exemple de sa miséricorde provoque nos cœurs à la pénitence. Nous admirons, frères très chers, que le Seigneur ait terrassé Saul, son persécuteur, depuis le Ciel, et qu’il lui ait parlé du haut du Ciel. Or voilà que récemment encore, Victorinus, pécheur et pénitent, a entendu une voix venue du Ciel. S’il avait été dit au premier : «Pourquoi me persécutes-tu?» (Ac 9, 4), le second, lui, a mérité d’entendre : «Ton péché t’a été remis.» Ce pécheur pénitent est bien inférieur à Paul quant aux mérites. Mais puisque le Saul dont nous parlons ici respirait encore la cruauté et le meurtre, on peut dire hardiment que Saul entendit pour son orgueil la voix qui lui faisait des reproches, et Victorinus pour son humilité la voix qui le consolait. La divine bonté a relevé ce dernier, parce que son humilité l’avait jeté à terre, tandis que la divine sévérité a humilié le premier, parce que son orgueil l’avait relevé.
Ayez donc grande confiance, mes frères, en la miséricorde de notre Créateur; pensez bien à ce que vous faites, repensez à ce que vous avez fait. Considérez les largesses de la bonté d’en haut, et venez tout en larmes à votre Juge miséricordieux pendant qu’il vous attend encore. Sachant qu’il est juste, ne traitez pas vos péchés avec négligence; sachant qu’il est bon, ne soyez pas désespérés. Le Dieu fait homme porte l’homme à faire confiance à Dieu. Quelle grande espérance pour nous qui faisons pénitence, puisque notre Juge s’est fait notre avocat, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.
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1 Nous avons traduit partout altilia par «grasses volailles», mais étymologiquement, ce mot signifie «bêtes bien nourries».
2 Cf. Ap 2, 6 : les Nicolaïtes sont les sectateurs du diacre Nicolas.
3 Le mot latin habitus peut signifier la façon dont on est vêtu, la manière d’être ou l’état de vie (monastique ou séculier). Nous le traduisons toujours par «habit», mais il faut garder à l’esprit cette richesse de sens. Pour saint Grégoire, l’habit fait le moine : il désigne l’état de vie qu’il signifie. Revêtir l’habit, c’est entrer dans la vie monastique (cf. Dialogues II, prol.).
4 Il s’agit de l’Homélie 19 (7). La première version de ce récit diffère beaucoup de celle qu’on lit ici. L’essentiel de cette histoire a ensuite été repris par saint Grégoire dans ses Dialogues (IV, 40, 2-5), où il nous apprend que le jeune converti dont il va être question s’appelle Théodore.
Homélie 35
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Menne, martyr,
le jour de sa fête
11 novembre 591
Les signes précurseurs de la fin des temps
Saint Menne est mort en Egypte pendant la persécution de Dioclétien. Son culte a pris très vite une immense ampleur. On usait des ampoules d’huile de son sanctuaire dans tout le bassin méditerranéen, et l’on y avait élevé partout des églises en son honneur. A Rome, on en bâtit une hors les murs, entre la porte d’Ostie et la basilique de saint Paul. C’est là que Grégoire a prêché l’Homélie de ce jour, qui porte sur le passage de Luc où Jésus annonce les malheurs qui marqueront la fin du monde.
Après avoir commenté le texte de l’évangile verset par verset, le pape traite assez longuement de la vertu de patience, bien qu’il ait annoncé d’emblée qu’il serait bref, vu la marche nécessaire pour revenir dans la Ville.
I- (1-3) La fin du monde sera marquée par de grands maux, que le Christ nous fait connaître par avance pour nous les rendre plus faciles à supporter. Ces maux nous viendront de tous les éléments, en châtiment des péchés auxquels nous les avons fait servir. Ils puniront le monde d’avoir persécuté les chrétiens. Ces derniers doivent se consoler par la certitude que Jésus mènera lui-même la lutte qu’ils auront à soutenir; leur récompense sera proportionnée à leurs peines, puisqu’ils ressusciteront. En attendant, c’est par la patience qu’ils posséderont leur âme. Le prédicateur va donc traiter plus longuement de cette vertu.
II- (4-9) La patience est pour nous le moyen de posséder notre âme, en souffrant les maux venant d’autrui sans broncher, ni garder de ressentiment, ni préparer de revanche, mais en continuant, malgré tout, à aimer celui qui nous tourmente. Elle exige une très haute victoire intérieure sur nous-mêmes. Elle fait de nous des martyrs en nous permettant de boire au calice du Christ, comme le prouve l’exemple de patience de l’abbé italien Etienne, dont l’orateur relate la mort admirable. Il achève son Homélie en énumérant les trois grands agents qui exercent notre patience : Dieu, le diable, le prochain. Supporter l’épreuve est peut-être au-dessus de nos possibilités, mais Dieu ne demande qu’à nous donner les forces qui nous manquent : il nous suffit de l’en prier.
Qu’on ne s’étonne pas d’entendre si souvent le saint pape prêcher la patience à ses auditeurs. Les épreuves innombrables qui accablent le peuple romain rendent cette insistance bien nécessaire. Grand malade, Grégoire a appris par ses souffrances combien il en coûte de porter sa croix en silence.
Lc 21, 9-19
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Quand vous entendrez parler de combats et de guerres civiles, ne vous effrayez pas, car il faut d’abord que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin.» Il leur dit alors : «Les nations se dresseront contre les nations, et les royaumes contre les royaumes; il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux, des phénomènes effrayants venant du ciel, et de grands prodiges.
«Mais avant tout cela, on mettra la main sur vous et l’on vous persécutera; on vous traînera dans les synagogues et dans les prisons, on vous traduira devant les rois et les gouverneurs à cause de mon nom. Toutes ces choses vous arriveront en témoignage. Mettez-vous bien ceci dans l’esprit : vous n’avez pas à préparer vos réponses, car c’est moi qui vous donnerai un langage, et une sagesse à laquelle aucun de vos adversaires ne pourra résister ni répondre. Vous serez livrés même par vos parents et vos frères, par vos proches et vos amis; ils condamneront à mort plusieurs d’entre vous. Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne périra. C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes.»
Comme nous nous sommes bien éloignés de la Ville, il faut nous contenter d’un bref commentaire de ce texte du Saint Evangile, de peur que l’heure trop tardive ne nous empêche de rentrer.
Le Seigneur, notre Rédempteur, nous annonce les maux qui précéderont la fin du monde, pour que nous soyons d’autant moins perturbés lorsqu’ils surviendront que nous les aurons connus d’avance. Car les traits blessent moins quand on peut les voir venir, et les malheurs du monde nous semblent moins intolérables si nous nous en protégeons par le bouclier de la prévoyance.
Voici en effet que le Seigneur nous dit : «Quand vous entendrez parler de combats et de guerres civiles, ne vous effrayez pas, car il faut d’abord que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin.» Il faut méditer ces paroles de notre Rédempteur : elles nous annoncent que nous aurons à souffrir au-dedans et au-dehors. Car les combats sont relatifs à des armées ennemies, les guerres civiles à des concitoyens. Et si le Seigneur nous déclare que nous aurons à souffrir ici des armées ennemies et là de nos frères, c’est pour nous faire voir que nous serons mis dans le trouble tant au-dedans qu’au-dehors. Mais ces maux préalables ne devant pas être aussitôt suivis de la fin, il ajoute : «Les
nations se dresseront contre les nations, et les royaumes contre les royaumes; il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux, des phénomènes effrayants venant du ciel, et de grands prodiges.» Ou, selon certaines variantes : «des phénomènes effrayants venant du ciel et des tempêtes», à quoi s’ajoute : «de grands prodiges». L’ultime tribulation est précédée de nombreuses autres, et ces maux fréquents qui arriveront les premiers ne feront que signaler les maux éternels qui les suivront. Ainsi, ce ne sera pas encore la fin après les combats et les guerres civiles, car il faut une longue suite de malheurs pour annoncer un malheur qui ne doit pas avoir de fin.
Mais là où sont énoncés tant de signes de dérangement, un rapide examen de chacun d’eux s’impose à nous, puisqu’il nous faut souffrir telles choses du ciel, telles de la terre, telles des éléments et telles des hommes. Quand le Seigneur déclare : «Les nations se dresseront contre les nations», il s’agit d’un désordre venant des hommes; lorsqu’il dit : «Il y aura en divers lieux de grands tremblements de terre», il fait allusion aux effets de la colère d’en haut; «il y aura des pestes» concerne le dérèglement des corps; «il y aura des famines» désigne la stérilité de la terre; «des phénomènes effrayants venant du ciel et des tempêtes» décrit le dérèglement de l’atmosphère.
Puisque toutes choses doivent être détruites, toutes sont ainsi ébranlées avant leur destruction. Et nous qui avons péché par toutes ces choses, nous sommes aussi frappés par toutes, afin de réaliser ce qui a été dit : «Le monde entier combattra pour lui contre les insensés.» (Sg 5, 20). Car tout ce que nous avons reçu pour vivre, nous le faisons tourner au péché; mais tout ce que nous avons infléchi en vue d’un usage criminel se retourne contre nous pour notre châtiment. La tranquillité provenant de la paix entre les hommes, nous en concevons une sécurité illusoire : nous avons préféré l’exil de la terre au séjour de la Patrie. Nous avons fait servir la santé de nos corps à l’entretien de nos vices. L’abondance née de la fécondité du sol, nous l’avons détournée pour alimenter nos plaisirs pervers, au lieu d’en user pour subvenir à nos besoins corporels; même le charme du ciel d’azur, nous l’avons asservi à notre amour des plaisirs terrestres. Par conséquent, il est bien normal que les éléments, que nous avions soumis tous ensemble à nos mauvais penchants pour satisfaire nos vices, viennent tous ensemble nous frapper, et que nous soyons obligés de souffrir autant de tourments nous venant du monde que nous y avons eu de joies quand tout allait bien.
Il faut noter qu’on nous parle de «phénomènes effrayants venant du ciel et de tempêtes». Les tempêtes qui éclatent en hiver appartiennent au cours habituel des saisons. Pourquoi donc sont-elles ici prédites comme un signe de malheur, sinon parce que les tempêtes dont le Seigneur nous annonce la venue ne respectent pas le rythme des saisons? Celles qui viennent en leur temps ne sont pas des signes, mais les tempêtes ont un caractère de signe lorsqu’elles ne suivent plus l’ordre naturel des saisons. N’est-ce pas là ce que nous venons d’éprouver récemment, quand tout un été s’est trouvé changé en hiver par l’abondance des pluies?
2. Puisque tous ces désordres viennent, non pas de l’injustice de celui qui châtie, mais de la faute du monde qui les souffre, le Seigneur nous décrit d’abord les exactions des hommes dépravés en ces termes : «Mais avant tout cela, on mettra la main sur vous et l’on vous persécutera; on vous traînera dans les synagogues, on vous traduira devant les rois et les gouverneurs à cause de mon nom.» C’est comme s’il disait clairement : «Ce sont d’abord les cœurs des hommes, puis les éléments qui seront bouleversés.» Ainsi voit-on clairement ce que cette confusion de l’ordre des choses vient punir. Car bien que cela tienne à la nature même du monde d’avoir une fin, le Seigneur, ayant en vue tous les hommes pervers, indique quels sont ceux qui méritent d’être écrasés sous les ruines du monde : «On vous traduira devant les rois et les gouverneurs à cause de mon nom. Toutes ces choses vous arriveront en témoignage.» En témoignage contre ceux qui vous mettent à mort quand ils vous persécutent, ou bien qui ne vous imitent pas lorsqu’ils vous voient. Si en effet la mort des justes est un secours pour les bons, elle vient en témoignage contre les mauvais, en sorte que cela même qui sert à porter les élus au bien pour qu’ils vivent, enlève toute excuse aux méchants quand ils périssent.
3. Mais les cœurs des disciples encore faibles auraient pu être troublés d’entendre tant de choses terrifiantes; aussi le Seigneur y joint-il une consolation, en ajoutant aussitôt : «Mettez-vous bien ceci dans l’esprit : vous n’avez pas à préparer vos réponses, car c’est moi qui vous donnerai un langage, et une sagesse à laquelle aucun de vos adversaires ne pourra résister ni répondre.» C’est comme s’il disait clairement à ses membres infirmes : «Ne craignez pas; ne vous effrayez pas. C’est vous qui allez au combat, mais c’est moi qui mène la lutte. C’est vous qui prononcez les mots, mais c’est moi qui parle.»
Le texte poursuit : «Vous serez livrés même par vos parents et vos frères, par vos proches et vos amis; ils condamneront à mort plusieurs d’entre vous.» Les maux causent moins de douleur s’ils nous sont portés par des étrangers. Mais ils nous font souffrir davantage si nous les subissons de la part de ceux en qui nous avions confiance, car à la souffrance du corps vient alors se joindre celle d’avoir perdu une amitié. Voilà pourquoi le Seigneur, par la bouche du psalmiste, dit au sujet de Judas qui l’a trahi : «Si mon ennemi m’avait maudit, je l’aurais supporté; et si celui qui me haïssait avait proféré sur moi des paroles orgueilleuses, je me serais simplement tenu caché loin de lui. Mais toi qui ne faisais qu’un avec moi, mon guide et mon ami, qui partageais avec moi les doux mets de ma table, nous marchions en plein accord dans la maison de Dieu.» (Ps 55, 13-15). Et ailleurs : «Même l’homme qui était mon ami, qui avait ma confiance et qui mangeait mon pain, a levé le talon contre moi.» (Ps 41, 10). C’est comme s’il disait clairement à propos de celui qui l’a trahi : «J’ai d’autant plus souffert de sa trahison que je l’ai ressentie comme venant de celui qui paraissait être tout à moi.»
Ainsi, tous les élus, du fait qu’ils sont les membres de la tête suprême, suivent aussi dans les souffrances celui qui est leur chef : il leur faut subir dans la mort l’inimitié de ceux dont la vie leur inspirait confiance, et ils voient la récompense de leurs œuvres s’accroître d’autant plus que la perte d’une amitié fait plus avancer en vertu.
4. Mais comme ces prédictions de persécution et de mort sont très dures, le Seigneur parle aussitôt après de la consolation et de la joie de la résurrection : «Pas un cheveu de votre tête ne périra.» Nous le savons, mes frères, la chair souffre lorsqu’on la coupe, mais pas les cheveux. Le Seigneur déclare donc à ses martyrs : «Pas un cheveu de votre tête ne périra», ce qui signifie en clair : «Pourquoi craindre de voir périr ce qui souffre quand on le coupe, puisque même ce qui en vous ne souffre pas quand on le coupe ne peut périr?»
Le texte poursuit : «C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes.» Si la possession de l’âme gît dans la vertu de patience, c’est que la patience est la racine et la protectrice de toutes les vertus. C’est par la patience que nous possédons nos âmes, car ce n’est qu’en apprenant à nous dominer nous-mêmes que nous commençons à nous posséder nous-mêmes. La patience consiste à souffrir avec sérénité les maux venant d’autrui et à n’être tourmenté d’aucun ressentiment contre celui qui nous les inflige. Supporter les mauvaises actions du prochain tout en souffrant en silence et en préparant l’heure de la revanche, ce n’est pas posséder la patience, mais en avoir seulement les dehors. Il est écrit en effet : «La charité est patiente; elle est bienveillante.» (1 Co 13, 4). Elle est patiente en ce qu’elle supporte les maux venant des autres; elle est bienveillante en ce qu’elle aime ceux-là mêmes qu’elle supporte. La Vérité en personne dit dans le même sens : «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient.» (Mt 5, 44). Si donc, aux yeux des hommes, c’est vertu de supporter ses ennemis, aux yeux de Dieu, la vertu est de les aimer. Car le seul sacrifice que Dieu tienne pour agréable est celui qu’il voit consumé par la flamme de la charité sur l’autel de nos bonnes œuvres.
5. Il faut d’ailleurs savoir que nous ne paraissons souvent patients que parce que nous ne pouvons pas rendre le mal pour le mal. Mais, comme nous l’avons déjà dit, ne pas rendre le mal parce qu’on n’en a pas le pouvoir, ce n’est évidemment pas être patient, puisque la patience est à chercher dans le cœur, et non dans ce qu’on fait voir au-dehors.
Le vice de l’impatience détruit même la bonne doctrine, la mère nourricière des vertus. Car il est écrit : «La bonne doctrine de l’homme se révèle par sa patience.» (Pr 19, 11). Ainsi, plus on laissera paraître son impatience, moins on passera pour docte. Impossible en effet de dispenser le bien par son enseignement, si dans sa vie on ne supporte pas avec patience le mal causé par autrui.
Salomon indique encore à quel sommet atteint la vertu de patience, en affirmant : «Celui qui est patient vaut mieux que l’homme fort; et celui qui est maître de son âme vaut mieux que le guerrier qui prend des villes.» (Pr 16, 32). Prendre des villes est une moindre victoire, puisqu’on ne l’emporte qu’au-dehors. L’emporter par la patience est plus grand, parce que c’est d’elle-même que l’âme triomphe alors, et c’est encore elle qu’elle soumet à elle-même quand sa patience la contraint à une humble résignation.
Il faut d’ailleurs savoir qu’il est habituel à ceux qui endurent des malheurs ou entendent des injures, de n’éprouver sur le moment aucun ressentiment, et de faire preuve d’assez de patience pour pouvoir garder l’innocence du cœur. Mais lorsque peu après, ils se rappellent tout ce qu’ils ont souffert, ils sont enflammés d’un très violent ressentiment : ils cherchent un moyen de se venger, et changeant d’attitude, ils se départent de la douceur qu’ils avaient mise à supporter le mal.
6. Le rusé adversaire, en effet, suscite la guerre aux deux partis : l’un qu’il enflamme de colère pour l’amener à proférer le premier des insultes, l’autre qu’il excite, une fois blessé, à répondre aux insultes. Mais parce qu’il s’est rendu victorieux de celui qu’il a poussé à proférer des insultes, il n’en est que plus amer contre celui qu’il n’a pu pousser à répondre aux injures. Il s’ensuit qu’il se dresse de toute sa force contre celui qu’il voit supporter vaillamment les insultes. N’ayant pu l’exciter au moment où il recevait les coups, il cesse de l’attaquer ouvertement, et dans le secret de ses pensées, il guette le moment favorable pour le tromper; ayant perdu la guerre déclarée, il s’ingénie à tendre des pièges en cachette. A l’heure de la tranquillité, il revient à l’âme qui l’avait vaincu, et lui rappelle soit les dommages causés à ses biens, soit les injures qu’elle a reçues. Il lui répète en l’exagérant tout ce qu’on lui a fait subir, et le lui présente comme intolérable. Celui qui s’était apaisé, il l’enflamme d’une telle fureur que cet homme patient, pris au piège malgré sa victoire, en vient souvent à rougir d’avoir supporté tout cela avec égalité d’âme, à regretter de n’avoir pas répondu aux insultes, et à s’efforcer de rendre le mal avec usure si l’occasion s’en présente.
A qui donc comparer de telles âmes, sinon aux guerriers qui l’emportent par leur courage sur le champ de bataille, mais qui ensuite, par leur négligence, se laissent capturer dans l’enceinte de la ville? Ou bien à ces hommes qu’une grave maladie n’a pas arrachés à la vie, mais qu’un léger regain de fièvre conduit à la mort. Ainsi, celui-là garde vraiment la patience qui, sur le moment, endure sans ressentiment les maux causés par le prochain, et quand par la suite il s’en souvient, se réjouit de les avoir supportés, afin de ne pas perdre au temps de la paix le bienfait de la patience conservée dans la tempête.
7. Puisque nous célébrons aujourd’hui la fête d’un martyr, mes frères, nous devons nous sentir concernés par la forme de patience qu’il a pratiquée. Car si nous nous efforçons avec l’aide du Seigneur de garder cette vertu, nous ne manquerons pas d’obtenir la palme du martyre, bien que nous vivions dans la paix de l’Eglise. C’est qu’il y a deux sortes de martyres : l’un consistant en une disposition de l’esprit, l’autre joignant à cette disposition de l’esprit les actes extérieurs. C’est pourquoi nous pouvons être martyrs même si nous ne mourons pas exécutés par le glaive du bourreau. Mourir de la main des persécuteurs, c’est le martyre en acte, dans sa forme visible; supporter les injures en aimant celui qui nous hait, c’est le martyre en esprit, dans sa forme cachée.
Qu’il y ait deux sortes de martyres, l’un caché, l’autre public, la Vérité l’atteste en demandant aux fils de Zébédée : «Pouvez-vous boire le calice que je vais boire?» Ceux-ci ayant répliqué : «Nous le pouvons», le Seigneur répond aussitôt : «Mon calice, vous le boirez en effet.» (Mt 20, 22-23). Que devons-nous comprendre par ce calice, sinon les souffrances de la Passion, dont il dit ailleurs : «Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi.» (Mt 26, 39). Les fils de Zébédée, à savoir Jacques et Jean, ne moururent pas tous les deux martyrs, et pourtant il leur fut dit à tous deux qu’ils boiraient le calice. En effet, bien que Jean ne soit pas mort martyr, il le fut cependant, puisque les souffrances qu’il n’avait pas subies dans son corps, il les éprouva dans son esprit. Il faut donc conclure de cet exemple que nous pouvons nous aussi être martyrs sans passer par le glaive, si nous conservons la patience dans notre âme. Je ne crois pas hors de propos, frères très chers, de rapporter ici pour votre édification un exemple de cette vertu de patience.
8. Il se trouva, en un temps proche du nôtre, un personnage répondant au nom d’Etienne, qui fut abbé du monastère situé près des remparts de la ville de Rieti. C’était un homme très saint, remarquable surtout par sa patience. Beaucoup de ceux qui l’ont connu sont encore vivants, et ils racontent sa vie et sa mort. Son langage n’était pas savant, mais sa vie était celle d’un sage. Il avait tout méprisé pour l’amour de la patrie céleste, et il refusait de rien posséder en ce monde; il évitait l’agitation des hommes et s’appliquait à des prières longues et répétées. La vertu de patience avait tellement grandi en lui qu’il tenait pour des amis ceux qui lui avaient causé du tort, et qu’il remerciait des outrages reçus. Malgré son dénuement, il prenait pour un grand avantage les dommages qu’on lui infligeait, et il ne voyait en tous ses adversaires que des soutiens. Quand arriva le jour de la mort pour l’obliger à sortir de son corps, nombreux furent ceux qui vinrent recommander leur âme à cette âme si sainte qui quittait le monde.
Tous ces gens s’étaient groupés autour du lit. Les uns virent de leurs propres yeux des anges qui entraient, sans toutefois pouvoir articuler un mot; les autres ne virent rien du tout. Et toute l’assistance fut saisie d’une crainte si violente que personne ne put rester là pendant que cette sainte âme sortait [de son corps]. Ceux qui avaient vu, comme ceux qui n’avaient rien vu du tout, tous s’enfuirent frappés et terrifiés de la même crainte, et aucun d’eux ne put assister à cette mort.
Considérez donc, mes frères, de quelle terreur le Dieu tout-puissant nous frappera lorsqu’il viendra en juge plein de menace, s’il a frappé d’une telle terreur ceux qui étaient là quand il est venu en juge bienveillant pour récompenser, et combien il y aura lieu de le craindre lorsqu’il se rendra visible à nos yeux, s’il a ainsi effrayé ceux qui étaient présents alors qu’ils ne pouvaient le voir.
Voilà, frères très chers, quelle fut la grandeur de la récompense dont Dieu a gratifié la patience que ce saint homme avait conservée dans la paix de l’Eglise. Quel grand bien le Créateur a-t-il dû donner à ce saint au-dedans de lui, puisqu’il nous l’a fait connaître au-dehors par une telle gloire au moment de sa mort! Ne devons-nous pas penser qu’il a été associé aux saints martyrs, celui qui a été accueilli par les esprits bienheureux, comme certains en ont eu l’assurance par leurs yeux corporels? Ce n’est pas d’un coup de glaive qu’il mourut, et il reçut cependant en sa mort la couronne de la patience qu’il avait gardée en esprit. Nous vérifions chaque jour la vérité de ce qui a été dit avant nous : «La sainte Eglise regorge des fleurs des élus : dans la paix, elle a des lys; dans la persécution, des roses.»1
9. Il faut encore savoir que la vertu de patience peut être pratiquée de trois façons, selon qu’il s’agit d’épreuves imposées par Dieu, par l’antique ennemi ou par le prochain. Du prochain, nous supportons persécutions, dommages et injures; de l’antique ennemi, les tentations; et de Dieu, les épreuves. L’âme doit donc veiller en elle-même avec grand soin sur ces trois terrains : elle ne doit ni se laisser entraîner à rendre au prochain le mal pour le mal, ni se laisser séduire par les tentations de l’ennemi jusqu’à la complaisance et jusqu’au consentement à la faute, ni se révolter contre les épreuves envoyées par le Créateur au point de murmurer2 contre lui. Car pour être parfaitement victorieuse de l’ennemi, notre âme doit à la fois refuser toute complaisance et tout consentement en face de la tentation, se garder de toute haine en face des outrages venant du prochain, et ne pas murmurer en face des épreuves envoyées par Dieu.
En agissant de la sorte, nous ne devons pas chercher notre récompense dans les biens de la vie présente. Car les biens qu’il nous faut espérer en récompense de nos efforts de patience se situent dans la vie à venir : nous commencerons à jouir du fruit de nos peines au moment où toute peine cessera. C’est en ce sens que le psalmiste dit : «A la fin, on n’oubliera pas le pauvre; la patience des pauvres ne périra pas à la fin.» (Ps 9, 19). Il semble pour ainsi dire que la patience des pauvres périt, puisque les humbles ne reçoivent en ce monde aucune récompense. Mais la patience des pauvres ne périra pas à la fin, car c’est au moment où toutes leurs peines trouveront un terme qu’ils en recevront la gloire.
Cette [vertu de] patience, mes frères, exercez-la donc en esprit, et mettez-la en acte quand le besoin s’en fait sentir. Qu’aucune parole injurieuse ne vous conduise à haïr votre prochain, que nulle perte subie en vos biens périssables ne vous trouble. Si vous gardez toujours à l’esprit la crainte de la perte éternelle, vous ne ferez plus aucun cas de la perte des choses qui passent. Si vous considérez la gloire de l’éternelle récompense, vous ne vous affligerez pas pour d’éphémères injustices. Supportez donc vos ennemis; mais aimez comme des frères ceux que vous supportez. Recherchez d’éternelles récompenses pour des pertes qui ne sont qu’éphémères. N’allez pourtant pas croire que vous pourrez parvenir à une telle vertu par vos propres forces, mais priez pour l’obtenir de celui qui vous ordonne de la pratiquer. Nous savons que Dieu a plaisir à s’entendre demander ce que lui-même nous commande. Car à ceux qui ne cessent de frapper à sa porte en priant, il accorde son aide sans retard dans la tentation, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.
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1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 L’exacteur est un officier de justice chargé de faire payer aux gens ce qu’ils doivent.
3 L’Isaurie et la Lycaonie sont d’anciennes contrées d’Asie Mineure.
4 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
Homélie 36
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des bienheureux apôtres Philippe et Jacques
9 décembre 591 (dimanche à la fin des récoltes)
Les invités qui se dérobent
Dieu invite à son souper, mais les invités se dérobent. Saint Grégoire s’étend d’abord sur les diverses invitations de Dieu, puis montre quels sont les renoncements nécessaires pour y répondre.
I- (1-9) Le prédicateur introduit son propos par une réflexion pleine de finesse sur la différence entre les biens sensibles, qui attirent d’emblée, mais déçoivent à la fin, et les biens spirituels, qui sont d’abord peu attrayants, mais qu’on désire toujours plus vivement à mesure qu’on les goûte. Tout le problème consiste donc à vaincre le dégoût premier où nous sommes des biens spirituels, et c’est ce que le Seigneur s’efforce de réaliser par la parabole du jour, qui nous invite à son souper éternel. Hélas! bien des hommes s’excusent, préférant mettre toute leur pensée, qui aux affaires de la terre, qui à la curiosité envers autrui, qui aux voluptés de la chair. Aussi le Seigneur envoie-t-il chercher, pour remplacer les premiers invités, les pauvres et les infirmes, puis les gens de la campagne. Le pape explique en détail toutes ces figures.
II- (10-13) Après avoir engagé ses auditeurs à ne pas mépriser l’appel de Dieu sous peine d’être laissés à la porte du Ciel, l’orateur leur montre comment un laïc, marié et doté de biens, peut user du monde comme n’en usant pas : d’abord à travers le commentaire d’un texte de saint Paul, puis par l’exemple récent du comte Théophane, dont la mort fut marquée de signes non équivoques de sainteté.
Cette Homélie est bien caractéristique de l’éloquence simple et incarnée de Grégoire, qui se préoccupe toujours de fournir un enseignement en continuité avec l’expérience des fidèles qu’il instruit, en recourant à des allusions à la vie quotidienne, à des exemples concrets et à des modèles que tous puissent imiter. Chacun se sent ainsi invité à appliquer l’idéal évangélique. Ces procédés font du saint pape un des créateurs de la rhétorique populaire, du sermo humilis, qui aura tant de succès durant tout le moyen âge.
Lc 14, 16-24
En ce temps-là, Jésus dit aux pharisiens cette parabole : «Un homme donna un grand souper et y convia beaucoup de monde. A l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités : ‹Venez : maintenant, tout est prêt.› Et tous, unanimement, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : ‹J’ai acheté une propriété, et il faut que j’aille la voir; je t’en prie, excuse-moi.› Un autre dit : ‹J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer; je t’en prie, excuse-moi.› Un autre dit : ‹Je viens de prendre femme, et c’est pourquoi je ne peux venir.›
«Le serviteur, à son retour, rapporta cela à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : ‹Va vite sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux.› Et le serviteur lui dit : ‹Maître, vos ordres sont exécutés, et il y a encore de la place.› Le maître dit alors à son serviteur : ‹Va sur les chemins et le long des haies, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie. Car je vous le dis, aucun de ceux qui avaient été d’abord invités ne goûtera de mon souper.›»
Entre les délices du corps et celles du cœur, frères très chers, il y a ordinairement cette différence : les délices corporelles allument en nous un grand désir avant d’être éprouvées, mais quand on s’en repaît, elles se changent bientôt en dégoût sous l’effet de la satiété; au contraire, les délices spirituelles sont en dégoût avant d’être éprouvées, mais lorsqu’on y goûte, on en vient à les désirer, et celui qui s’en nourrit en est d’autant plus affamé que dans sa faim il s’en nourrit davantage. Désirer les premières est plaisant, en user déplaisant; désirer les secondes est peu attrayant, mais en user très plaisant. Désirer les premières mène à s’en rassasier, et s’en rassasier à s’en dégoûter. Désirer les secondes pousse à s’en rassasier, et s’en rassasier à les désirer de plus belle. Les délices spirituelles augmentent en effet le désir dans l’âme à mesure qu’elles la rassasient. Car plus on goûte leur saveur, mieux on les connaît, et plus on les aime avec avidité. Et si elles ne peuvent être aimées avant d’être éprouvées, c’est que leur saveur est alors inconnue. Qui pourrait en effet aimer ce qu’il ignore? D’où l’invitation du psalmiste : «Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon.» (Ps 34, 9). C’est comme s’il disait clairement : «Vous ne connaissez pas sa bonté si vous ne la goûtez pas; mais touchez l’aliment de vie avec le palais de votre cœur, pour faire l’expérience de sa douceur et devenir capables de l’aimer.»
Or l’homme a perdu ces délices quand il a péché au paradis terrestre. Il s’est banni lui-même lorsqu’il a fermé sa bouche à l’aliment des douceurs éternelles. Voilà pourquoi nous qui sommes nés dans les peines de cet exil, nous en sommes venus ici-bas à un tel dégoût que nous ne savons plus ce que nous devons désirer. Et ce dégoût maladif s’accroît d’autant plus que notre âme s’éloigne davantage de cet aliment plein de douceur. Si elle ne désire plus ces délices intérieures, c’est qu’elle a perdu depuis trop longtemps l’habitude de les savourer. C’est donc notre dégoût qui nous fait dépérir, et le lent épuisement consécutif à la privation de nourriture [spirituelle] qui nous exténue. Et parce que nous ne voulons pas goûter la douceur qui nous est offerte au-dedans — hélas! malheureux que nous sommes — nous aimons la faim qui nous consume au-dehors.
Mais même si nous l’abandonnons, la Bonté d’en haut ne nous abandonne pas.
2. En effet, elle remet devant les yeux de notre mémoire ces délices que nous avons méprisées, et elle nous les propose à nouveau. Elle nous arrache à la torpeur par ses promesses et nous incite à rejeter notre dégoût, en disant : «Un homme donna un grand souper et y convia beaucoup de monde.» Quel est donc cet homme, sinon celui dont le prophète a dit : «Et c’est un homme, et qui l’a reconnu?» (Jr 17, 9, d’après les Septante). Il a donné un grand souper, puisqu’il nous a préparé de la douceur intérieure à satiété. Il a convié beaucoup de monde, mais peu de gens viennent, parce que même ceux qui lui sont soumis par la foi se mettent souvent, par leur mauvaise vie, dans l’impossibilité de participer à son banquet éternel.
Le texte poursuit : «A l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités : ‹Venez.›» Que désigne l’heure du souper, sinon la fin du monde? Nous y sommes assurément parvenus, comme déjà Paul en témoignait naguère en déclarant : «Nous sommes arrivés à la fin des temps.» (1 Co 10, 11). S’il est donc déjà l’heure de souper quand nous recevons l’invitation, il nous faut d’autant moins chercher à nous dérober à ce banquet divin que nous voyons combien s’est rapprochée la fin des temps. En effet, plus nous mesurons l’insignifiance de ce qui nous reste à vivre, plus nous devons craindre de voir expirer le temps de grâce qui nous est accordé. Ce banquet divin n’est pas appelé un déjeuner, mais un souper, car si après le déjeuner, il y a encore le souper, après le souper, il n’y a plus de banquet. Et il est bien à propos d’appeler le banquet éternel de Dieu un souper, et non un déjeuner, puisqu’il nous sera préparé tout à la fin.
Que représente le serviteur envoyé par le maître de maison pour porter ses invitations, sinon l’ordre des prédicateurs? C’est à cet ordre que nous appartenons malgré notre indignité présente, et malgré le poids accablant de nos péchés. Nous sommes pourtant bien dans les derniers jours, et lorsque je prononce quelques paroles pour votre édification, je me comporte comme le serviteur de notre évangile : je suis en effet le serviteur du souverain Maître de maison. Quand je vous exhorte à mépriser le monde, je viens vous inviter au souper de Dieu. Que nul n’aille me mépriser en cette affaire à cause de ma pauvre personne. Si je ne parais pas digne de vous inviter ainsi, ce sont cependant de grandes joies que je vous promets. Ce que je dis là, mes frères, n’est-il pas monnaie courante? Il arrive souvent qu’un personnage puissant ait un serviteur méprisable; si ce maître fait parvenir une réponse à des parents ou à des étrangers par l’intermédiaire de ce serviteur, on ne méprise pas la personne du serviteur qui parle, du fait de la révérence qu’on garde en son cœur pour le maître qui l’envoie. Et ceux qui l’écoutent ne font pas attention à celui qui parle, mais à ce qu’il dit et à celui qui l’envoie. C’est donc ainsi, mes frères, oui, c’est ainsi qu’il vous faut agir, et quand bien même vous nous mépriseriez à bon droit, gardez pourtant en votre âme la révérence due au Seigneur qui vous appelle. Pour devenir les convives du souverain Maître de maison, obéissez volontiers. Examinez votre cœur, et chassez-en le dégoût mortel. Car tout est prêt désormais pour repousser ce dégoût. Mais si vous êtes encore charnels, peut-être cherchez-vous des nourritures charnelles? Or voici que Dieu a changé pour vous les nourritures charnelles en aliment spirituel, puisque c’est pour effacer le dégoût de votre âme que l’Agneau unique entre tous a été tué pour vous au souper du Seigneur.
3. Mais que faire? N’en voyons-nous pas encore beaucoup se comporter comme ceux dont le texte dit : «Et tous, unanimement, se mirent à s’excuser.» Dieu offre ce qu’on aurait dû lui demander, et sans qu’on le lui demande, il consent à donner ce qu’on pourrait à peine espérer lui voir accorder si on l’en avait prié. Or cela même, on le méprise. Il annonce que les délices d’un éternel banquet sont prêtes, et voici cependant que tous, unanimement, se mettent à s’excuser.
Mettons d’humbles réalités sous les yeux de notre esprit, pour pouvoir en considérer convenablement de plus hautes. Si un grand personnage envoyait inviter un pauvre, que pensez-vous que ferait ce pauvre — frères, je vous le demande — sinon se réjouir qu’une telle invitation lui soit adressée, y répondre humblement, changer de vêtement et s’y rendre en toute hâte, de peur qu’un autre ne se présente avant lui au banquet de ce grand personnage? Ainsi, un homme riche invite, et le pauvre se hâte d’accourir; nous sommes invités au banquet du Seigneur, et nous nous excusons. Mais ici, je me doute bien de l’objection que vous vous faites en vos cœurs. Car peut-être vous dites-vous dans le secret de vos pensées : «Nous ne voulons pas nous excuser. Nous ne pouvons, en effet, que nous féliciter d’être appelés à ce plantureux festin du Ciel et d’y prendre part.»
4. Quand elles parlent ainsi, vos âmes ne se trompent pas, s’il est vrai que vous ne préférez pas les biens de la terre à ceux du Ciel, et si vous n’êtes pas plus occupés des choses du corps que de celles de l’esprit. Car l’évangile nous mentionne en ce lieu la raison qu’avancent ceux qui s’excusent : «Le premier dit : ‹J’ai acheté une propriété, et il faut que j’aille la voir; je t’en prie, excuse-moi.›» Que désigne cette propriété, sinon notre subsistance terrestre? Il va voir sa propriété, celui dont toute la pensée est occupée des réalités du dehors en vue de sa subsistance.
«Un autre dit : ‹J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer; je t’en prie, excuse-moi.›» Que devons-nous entendre par ces cinq paires de bœufs, sinon les cinq sens corporels? On parle très justement de paires à leur sujet, puisqu’ils existent dans l’un et l’autre sexe. Impuissants à saisir l’intérieur des choses, mais s’arrêtant à la connaissance de l’extérieur, les sens corporels laissent de côté l’intime des réalités pour n’en atteindre que le dehors : ils désignent donc bien la curiosité; celle-ci cherche à percer à jour la vie d’autrui, et ne s’applique par là même qu’aux choses du dehors, en demeurant toujours dans l’ignorance de ce qui se trouve en son intime à elle. Que la curiosité est donc un défaut gênant, puisqu’en amenant l’esprit à concentrer son attention sur l’extérieur de la vie du prochain, elle lui cache toujours le plus intime de lui-même! Ainsi, l’esprit, s’il connaît les autres, ne se connaît pas lui-même, et l’âme du curieux se trouve d’autant plus ignorante de ses propres mérites et démérites qu’elle est plus instruite de ceux du prochain. C’est pour cela que l’invité dit de ces cinq paires de bœufs : «Je pars les essayer; je t’en prie, excuse-moi.» Quand cet homme dit en s’excusant : «Je pars les essayer», de telles paroles sont en plein accord avec son vice, car habituellement, le fait de vouloir essayer relève de la curiosité.
Mais il faut noter que les invités qui s’excusent de ne pas venir au souper, l’un à cause de sa propriété et l’autre à cause de ses paires de bœufs à essayer, insèrent tous les deux une parole d’humilité parmi leurs excuses : «Je t’en prie, excuse-moi.» En effet, dire : «Je t’en prie», et ne pas se soucier pour autant de venir, c’est faire paraître de l’humilité dans ses paroles et de l’orgueil dans ses actes. Remarquez que tous les hommes pervers condamnent de telles choses quand ils les entendent; mais ils ne cessent pas pour autant d’accomplir ce qu’ils condamnent. Si nous disons à quelqu’un qui fait le mal : «Convertis-toi, mets-toi à la suite de Dieu, abandonne le monde», ne l’invitons-nous pas au souper du Seigneur? Mais lorsqu’il répond : «Prie pour moi, car je suis un pécheur; ce que tu me demandes, je ne peux pas le faire», n’est-ce pas là répondre à la fois «Je t’en prie» et «Excuse-moi»? En déclarant : «Je suis un pécheur», notre interlocuteur manifeste bien quelque humilité, mais en ajoutant : «Je ne peux pas me convertir», c’est son orgueil qu’il exprime. Ainsi répond-il «Je t’en prie, excuse-moi», celui qui met un vernis d’humilité dans sa parole et un fond d’orgueil dans son action.
5. «Un autre dit : ‹Je viens de prendre femme, et c’est pourquoi je ne peux venir.›» Qu’entendons-nous par cette femme, sinon la volupté de la chair? En effet, bien que le mariage soit une bonne chose, puisqu’il fut institué par la Providence divine pour la propagation de l’espèce, certains cependant n’y recherchent pas une nombreuse descendance, mais plutôt la satisfaction des désirs voluptueux; c’est pourquoi l’on peut désigner sans trop d’inconvenance par une chose juste une autre qui ne l’est pas.
Le souverain Maître de maison vous invite donc au souper du banquet éternel, mais du fait que les uns se trouvent pris par l’avarice, d’autres par la curiosité, d’autres encore par la volupté de la chair, tous, sans nul doute réprouvés, se mettent à s’excuser unanimement. Comme le souci des biens terrestres occupe les uns, que la soif de savoir ce que fait le prochain en ravage d’autres, et que les plaisirs de la chair souillent l’âme des derniers, tous se montrent dédaigneux du festin de la vie éternelle, sans mettre aucun empressement à s’y rendre.
6. Le texte poursuit : «Le serviteur, à son retour, rapporta cela à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : ‹Va vite sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux.›» Voyez : celui qui s’intéresse plus qu’il ne convient aux biens terrestres refuse de venir au souper du Seigneur; celui que tiraille la curiosité n’a pas de goût pour l’aliment de vie qui lui est préparé; celui qui est esclave de ses désirs charnels méprise les nourritures du banquet spirituel. Puisque les orgueilleux refusent ainsi de venir, les pauvres sont invités. Pourquoi cela? Parce que, selon le mot de Paul, «Dieu a choisi dans le monde ce qui est faible pour confondre ce qui est fort» (1 Co 1, 27).
Il faut noter comment sont décrits ceux qui sont invités au souper et y viennent : «pauvres et infirmes». Ils sont dits pauvres et infirmes, ceux qui d’eux-mêmes se reconnaissent faibles. Ne sont-ils pas pauvres, mais pour ainsi dire forts, ceux qui s’enorgueillissent malgré leur pauvreté? Les aveugles, ce sont ceux qui n’ont aucune lueur d’intelligence, et les boiteux, ceux qui n’ont pas une démarche droite dans leurs actions. Mais puisque les infirmités des organes figurent ici les vices des mœurs, il est fort clair que si les invités qui ne voulurent pas venir étaient des pécheurs, les invités qui viennent le sont tout autant. Cependant, là où les pécheurs orgueilleux sont exclus, les pécheurs humbles sont élus.
7. Si Dieu choisit ceux que le monde méprise, c’est qu’un tel mépris fait souvent rentrer l’homme en lui-même. Celui qui avait quitté son père et dépensé avec prodigalité la part de fortune qu’il avait reçue, revint en effet en lui-même après avoir commencé à souffrir de la faim, et il se dit : «Combien de mercenaires dans la maison de mon père ont du pain en abondance?» (Lc 15, 17). Il s’était fort éloigné de lui-même en péchant. Et il ne serait pas rentré en lui-même s’il n’avait eu faim; car ce n’est qu’après avoir manqué des biens terrestres qu’il commença à penser aux biens spirituels qu’il avait perdus. Les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux sont donc appelés et ils viennent, parce qu’il arrive souvent que les infirmes et ceux que le monde traite avec mépris écoutent d’autant plus volontiers la voix de Dieu que le monde n’a pour eux rien d’agréable.
C’est ce que figure bien l’épisode du jeune Egyptien esclave des Amalécites (cf. 1 S 30, 11-20). Ceux-ci, parcourant et pillant le pays, l’avaient abandonné sur la route, malade et mourant de faim et de soif. David le trouva pourtant, et lui donna nourriture et boisson. Cet Egyptien se rétablit aussitôt, et se fit le guide de David. Il retrouva les Amalécites tandis qu’ils festoyaient, et lui qu’ils avaient abandonné tout infirme, il en vint à bout avec une grande vigueur. Amalécite signifie «peuple lécheur». Et que peut bien symboliser le «peuple lécheur», sinon les esprits mondains? Ils lèchent pour ainsi dire toutes les choses de la terre en les recherchant, puisqu’ils mettent leur jouissance dans les seuls biens transitoires. Le «peuple lécheur»
fait en quelque sorte du butin, quand ceux qui aiment les biens de la terre grossissent leurs gains au préjudice de leur prochain. Et l’enfant égyptien est laissé malade sur le bord de la route, car le pécheur qui a commencé à être affaibli par les vents [contraires] de ce monde, s’attire aussitôt le mépris des esprits mondains. David le trouve pourtant, et lui donne nourriture et boisson, parce que le Seigneur, dans sa puissance, ne rejette pas de sa main ceux que le monde exclut; il ramène souvent à la grâce de son amour ceux qui, n’ayant plus la force de suivre le monde, demeurent pour ainsi dire sur le bord du chemin, et il leur donne la nourriture et la boisson de sa parole; et c’est comme s’il se choisissait des guides parmi eux, en chemin, quand il en fait ses prédicateurs. Car ceux-ci, en introduisant le Christ dans le cœur des pécheurs, guident en quelque sorte David contre ses ennemis. Et ils passent par le glaive de David les Amalécites qui festoient, puisqu’ils jettent à terre, par la force du Seigneur, les orgueilleux qui les avaient méprisés en ce monde. Ainsi, l’enfant égyptien abandonné sur la route tue les Amalécites, parce que ce sont souvent ceux-là mêmes qui ne pouvaient auparavant suivre les mondains dans leur course en ce monde, qui dominent désormais les âmes de ces mondains par leur prédication.
8. Ecoutons maintenant ce que le serviteur ajoute après avoir amené les pauvres au banquet : «Maître, vos ordres sont exécutés, et il y a encore de la place.» Nombreux parmi les Juifs sont ceux qui ont été ainsi rassemblés pour le souper du Seigneur, mais la multitude de ceux du peuple d’Israël qui ont cru ne suffit pas à remplir la salle du banquet céleste. Les Juifs sont déjà entrés en grand nombre, mais il reste encore place au Royaume pour y accueillir la foule des nations païennes. C’est pourquoi le maître dit au serviteur : «Va sur les chemins et le long des haies, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie.» Lorsque le Seigneur invite à son souper ceux des rues et des places, il désigne le peuple qui a su observer la Loi et mener le genre de vie policé de la ville. Mais quand il commande d’aller chercher ses convives sur les chemins et le long des haies, c’est le peuple grossier des campagnes, c’est-à-dire les païens, qu’il cherche à rassembler. C’est en ce sens que le psalmiste dit : «Alors tous les arbres de la forêt pousseront des cris de joie devant la face du Seigneur, parce qu’il vient.» (Ps 96, 12-13). Si les païens sont appelés arbres de la forêt, c’est qu’ils sont toujours restés tordus et sans fruit du fait de leur incroyance. Ceux qui, abandonnant leurs usages grossiers et campagnards, se sont convertis, sont donc venus au souper du Seigneur, pour ainsi dire, du long des haies.
9. Il faut noter que dans cette troisième invitation, le maître ne dit pas : «Invite-les», mais : «Force-les à entrer.» Les uns sont appelés et dédaignent de venir; d’autres sont appelés et viennent; quant à ceux de la troisième invitation, il n’est pas dit qu’ils sont appelés, mais qu’ils sont forcés à entrer. Ils sont appelés et dédaignent de venir, ceux à qui il est donné de comprendre sans qu’ils fassent suivre de bonnes œuvres ce qu’ils ont compris. Ils sont appelés et viennent, ceux qui, ayant reçu la grâce de comprendre, la traduisent en œuvres. Et certains sont appelés qui sont même forcés à entrer.
En effet, il en est qui comprennent le bien qu’ils devraient faire, mais s’abstiennent de le réaliser; ils voient ce qu’ils devraient accomplir, mais ils ne le désirent pas. Or, comme nous l’avons dit tout à l’heure, les désirs charnels de ces hommes viennent souvent se heurter aux contrariétés de ce monde; ils s’efforcent d’atteindre une gloire transitoire, mais n’y parviennent pas; et chaque fois qu’ils se proposent de voguer en haute mer, c’est-à-dire de briguer les plus hautes responsabilités de ce siècle, ils sont inexorablement ramenés aux rivages de l’échec par des vents contraires. Voyant ainsi leurs espoirs brisés par l’opposition du monde, ils se souviennent qu’ils sont les débiteurs de leur Créateur, si bien qu’ils reviennent à lui pleins de honte, après l’avoir abandonné avec orgueil par amour du monde. Car il arrive souvent à ceux qui poursuivent la gloire transitoire, ou bien de dépérir dans une longue maladie, ou bien de succomber sous les injustices, ou bien encore d’être accablés par de lourds malheurs. Et ils voient, par la souffrance qui leur vient du monde, qu’ils n’auraient jamais dû avoir confiance dans les jouissances que ce monde leur offrait; se blâmant alors eux-mêmes de les avoir désirées, ils tournent leur cœur vers Dieu.
C’est de ces hommes que le Seigneur dit par la voix du prophète : «Voici que je vais fermer son chemin avec des ronces. Je le fermerai d’un mur, et [mon épouse] ne trouvera plus ses sentiers. Elle poursuivra ses amants et ne les rejoindra pas; elle les cherchera et ne les trouvera pas, et elle dira : ‹J’irai et je retournerai vers mon premier mari, car j’étais alors plus heureuse que maintenant.›» (Os 2, 8-9). Le mari de toute âme fidèle, c’est Dieu, puisqu’elle lui est intimement liée par la foi. Mais cette âme qui avait été liée à Dieu poursuit ses amants quand l’esprit qui a commencé à croire par la foi se soumet encore dans ses actes aux esprits impurs, recherche les honneurs du monde, se repaît des plaisirs de la chair, se nourrit de voluptés raffinées. Cependant, il arrive souvent que le Dieu tout-puissant jette un regard de miséricorde sur cette âme et empoisonne ses plaisirs en y mêlant l’amertume. C’est pourquoi il dit : «Voici que je vais fermer son chemin avec des ronces.» Nos chemins sont fermés avec des ronces lorsque nous trouvons les piqûres de l’épreuve dans l’objet même de nos désirs déréglés. «Je le fermerai d’un mur, et elle ne trouvera plus ses sentiers.» Nos sentiers sont fermés d’un mur quand le monde met de fortes oppositions à nos convoitises. Et nous ne pouvons pas retrouver nos sentiers, parce que nous sommes empêchés d’atteindre ce que nous recherchons avec malice. «Elle poursuivra ses amants et ne les rejoindra pas; elle les cherchera et ne les trouvera pas.» En effet, si l’âme s’est soumise aux esprits malins en ses désirs, elle n’a pourtant pas pu les rejoindre pour leur faire réaliser ces désirs. Mais le texte montre combien cette opposition salutaire s’est révélée utile : «Et elle dira : ‹J’irai et je retournerai vers mon premier mari, car j’étais alors plus heureuse que maintenant.›» Après avoir trouvé ses chemins fermés de ronces, et après n’avoir pu rejoindre ses amants, elle revient donc à l’amour de son premier mari. En effet, c’est souvent après n’avoir pu obtenir en ce monde ce que nous y voulions, et après nous être lassés de ne pouvoir réaliser nos désirs terrestres, que nous repensons à Dieu et que commence à nous plaire celui qui nous déplaisait d’abord. Nous sentons dès lors de la douceur à nous souvenir de celui dont les commandements nous paraissaient amers. Et notre âme pécheresse, qui s’efforçait de se rendre adultère sans pouvoir le devenir par un acte manifeste, décide de redevenir une épouse fidèle. Ces hommes qui, brisés par les adversités du monde, reviennent à l’amour de Dieu et sont guéris des désirs de la vie présente, que sont-ils, mes frères, sinon des convives qu’on force à entrer?
10. La parole que le maître ajoute aussitôt après doit nous pénétrer d’une grande crainte. Recueillez cette parole en votre cœur d’une oreille attentive, mes frères et mes seigneurs — mes frères en tant que vous êtes pécheurs, mes seigneurs en tant que vous êtes justes. Recueillez cette parole d’une oreille attentive, afin d’en ressentir d’autant moins de frayeur au jour du jugement que vous l’aurez écoutée avec plus de crainte dans notre prédication. Le maître déclare en effet : «Car je vous le dis, aucun de ceux qui avaient été d’abord invités ne goûtera de mon souper.»
Voilà que Dieu vous appelle par lui-même, qu’il vous appelle par ses anges, qu’il vous appelle par ses patriarches, qu’il vous appelle par ses prophètes, qu’il vous appelle par ses apôtres, qu’il vous appelle par ses pasteurs, et voici même qu’il vous appelle par nous; il vous appelle souvent par des miracles, souvent aussi par des châtiments, tantôt par des succès en ce monde, tantôt par des infortunes. Que nul ne dédaigne de tels appels, car celui qui s’excuse lorsqu’on l’appelle risque de ne plus pouvoir entrer quand il le voudra. Ecoutez ce que dit la Sagesse par la bouche de Salomon : «Alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas.» (Pr 1, 28). On peut entendre dans le même sens la supplication des vierges folles arrivées en retard : «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.» Mais le Seigneur répond alors à celles qui cherchent à entrer : «En vérité, en vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.» (Mt 25, 11-12). Que devons-nous donc faire, frères très chers, sinon abandonner toutes choses, mettre au second plan les soucis du monde, et n’avoir de désirs que pour l’éternité? Mais cette vertu n’est donnée qu’à un petit nombre.
11. Je vous conseillerais bien d’abandonner toutes choses, mais je n’ose pas. Si donc vous n’êtes pas encore capables de quitter toutes les choses de ce monde, du moins ne vous liez pas à elles au point d’être liés par elles en ce monde. Possédez les choses de la terre sans vous laisser posséder par elles. Maintenez- les sous l’emprise de votre esprit, de peur que celui-ci, enchaîné par l’amour des choses de la terre, ne se laisse asservir par celles qu’il possède. Usez donc des choses qui ne durent pas, mais n’attachez votre désir qu’à celles qui sont éternelles. Prenez pour le chemin les choses qui ne durent pas, mais désirez celles qui sont éternelles pour le terme du voyage. Il ne faut regarder que comme un à-côté tout ce qu’on fait ici-bas, et porter les yeux de notre esprit en avant, pour fixer, avec toute l’attention dont ils sont capables, le but à atteindre. Extirpons les racines des vices, non seulement de nos actes, mais aussi des pensées de notre cœur. Que ni la volupté de la chair, ni la curiosité excessive, ni le feu de l’ambition ne nous empêchent de partager un jour le souper du Seigneur. Même les activités honnêtes que nous menons en ce monde, n’y touchons que par la surface de l’âme, en sorte que les biens terrestres qui nous plaisent servent à notre corps sans nuire à notre cœur.
Frères, nous n’osons donc pas vous dire de tout abandonner, mais vous pouvez, si vous le voulez bien, tout abandonner en conservant tout : il suffit pour cela qu’en traitant des choses du temps, vous tendiez cependant de toute votre âme vers celles de l’éternité.
12. N’est-ce pas ce que dit l’apôtre Paul : «Le temps est court; désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas; ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient pas; ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas; ceux enfin qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas; car elle passe, la figure de ce monde.» (1 Co 7, 29-31). Il a une femme, mais comme s’il n’en avait pas, celui qui sait s’acquitter des devoirs de la chair1 sans que sa femme le contraigne pourtant à s’immerger tout entier dans le monde. Notre éminent prédicateur affirme encore :
«Celui qui a une femme a souci des choses du monde, des moyens de plaire à sa femme.» (1 Co 7, 33). Il a donc une femme comme s’il n’en avait pas, celui qui s’efforce de plaire à sa femme sans toutefois déplaire à son Créateur. Il pleure, mais comme s’il ne pleurait pas, celui qui, affligé par les malheurs temporels, garde cependant toujours en son âme la pensée consolante des biens éternels. Il se réjouit, mais comme s’il ne se réjouissait pas, celui qui trouve de la joie dans les biens transitoires sans perdre pourtant de vue les tourments éternels, et qui, lorsque la joie soulève son esprit, la modère en s’exerçant à craindre continuellement [le châtiment] qu’il connaît d’avance. Il achète, mais comme s’il ne possédait pas, celui qui ne se dispose à user des biens terrestres qu’en prévoyant avec prudence qu’il devra bientôt les abandonner. Enfin, il use de ce monde, mais comme s’il n’en usait pas, celui qui, faisant servir toutes les choses qui lui sont nécessaires à l’entretien de sa vie corporelle, ne les laisse toutefois pas dominer son esprit, et qui se les soumet si bien qu’elles le servent au-dehors sans jamais briser l’élan de son âme vers les sommets.
Tous ceux qui agissent ainsi usent assurément de tout en ce monde, mais sans plus rien désirer. Car ils se servent bien du nécessaire, mais ils ne veulent rien avoir de ce qu’on ne peut posséder sans péché. Ils s’acquièrent même chaque jour des mérites au moyen de ce qu’ils possèdent, et se réjouissent davantage du bien qu’ils font que du bien qu’ils possèdent.
13. Pour qu’un tel programme ne paraisse pas trop difficile à certains, je vais vous raconter une histoire qui concerne une personne que beaucoup d’entre vous ont connue; je l’ai apprise moi-même il y a trois ans à Civitavecchia, de personnes dignes de foi. Il y eut récemment dans cette ville un comte du nom de Théophane; c’était un homme adonné aux actions charitables, zélé pour les bonnes œuvres, et qui pratiquait très particulièrement l’hospitalité. Pris par les devoirs de sa charge de comte, il devait bien s’occuper de choses terrestres et transitoires, mais comme sa fin le fit voir plus clairement, c’était davantage par devoir que par inclination.
Peu avant sa mort, une très grosse tempête se déchaîna, qui risquait d’empêcher de le conduire au cimetière. Tout en pleurs, son épouse lui demandait : «Que vais-je faire? Comment te mener au tombeau, puisqu’une telle tempête m’interdit de franchir le seuil de cette maison?» Il lui répondit : «Ne pleure pas, pauvre femme, car dès que je serai mort, le beau temps reviendra.» Sur ces mots, il mourut, et le beau temps fut de retour aussitôt après.
Ses mains et ses pieds, atteints par la goutte, étaient gonflés de liquide et couverts d’ulcères purulents. Mais lorsqu’on eut mis son corps à nu, selon l’usage, pour le laver, on trouva ses mains et ses pieds aussi sains que s’ils n’avaient jamais eu d’ulcères. On l’emporta alors et on l’ensevelit. Quatre jours après, son épouse jugea bon de changer la dalle de marbre qui recouvrait la tombe. Quand on eut enlevé cette dalle de marbre qui recouvrait le corps, il se dégagea de son corps un parfum aussi suave que si la fermentation de sa chair pourrissante avait produit, non des vers, mais des aromates.
Je vous ai raconté cette histoire pour vous montrer par un exemple récent que certains hommes portent la livrée du monde sans avoir pour autant l’esprit du monde. En effet, ceux qui sont retenus dans le monde par une obligation qui leur interdit de s’en libérer complètement, doivent s’occuper des affaires du monde, sans se laisser pourtant dominer par elles sous l’effet de l’abattement.
Méditez donc cet exemple, et si vous ne pouvez abandonner tout ce qui est du monde, accomplissez au-dehors, de votre mieux, les choses du dehors, tout en vous empressant ardemment au-dedans vers les biens éternels. Que rien ne puisse freiner le désir de votre âme. Que la jouissance d’aucune chose ne vous enchaîne en ce monde. Aimez-vous quelque bien? Que votre âme mette sa joie dans des biens meilleurs, c’est-à-dire ceux du Ciel. Craignez-vous quelque mal? Que votre esprit se représente les maux éternels. Considérant ainsi que tout l’emporte dans l’au-delà, aussi bien ce qu’on y aime que ce qu’on y redoute, rien ne vous fixera plus ici-bas. Nous disposons pour cela de l’aide du Médiateur entre Dieu et les hommes; si nous brûlons pour lui d’un amour véritable, nous obtiendrons tout sans retard par celui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.
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1 La cellule (chambre de moine ou de moniale) est ici, semble-t-il, une maisonnette accolée à l’église.
Homélie 37
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Sébastien, martyr,
le jour de sa fête
20 janvier 592
Les conditions pour être disciple
Le passage d’Evangile expliqué par Grégoire énonce la grande loi du renoncement, puis l’illustre par deux courtes paraboles : celle de l’homme qui calcule la dépense avant de construire une tour, et celle du roi qui s’apprête à combattre un adversaire deux fois plus puissant. Le saint pape, commentant ce texte à son peuple, va s’efforcer de lui inculquer qu’il est à la fois nécessaire de se renoncer et d’obtenir de Dieu le pardon de ses fautes. Il passe très habilement de la première nécessité à la seconde à l’occasion de la parabole du roi en guerre.
I- (1-6) Le prédicateur commence par insister sur les grands efforts indispensables pour parvenir aux récompenses infinies de l’éternité. Il explique en quel sens Jésus nous demande de haïr nos proches et notre âme, ce que signifie porter notre croix et le suivre, à quoi nous invitent à réfléchir la comparaison de l’homme qui calcule sa dépense pour bâtir une tour et celle du roi en guerre. Ce roi dont les forces sont insuffisantes nous représente : nous avons des comptes à rendre à notre souverain Juge, et nous ne pourrons jamais y suffire. Que faire?
II- (7-10) Nous devons, de toute nécessité, éviter la rencontre frontale avec l’armée de notre Roi, et envoyer à cette fin au-devant de lui l’ambassade de nos larmes, de nos aumônes et du saint sacrifice pour obtenir notre pardon. Une histoire, connue de l’auditoire, vient rappeler ici opportunément que la messe est très efficace pour nous délivrer des chaînes de nos péchés. Et la belle mort de l’évêque Cassius, qui célébrait la messe chaque jour en y joignant des larmes et des aumônes, montre à quel degré de sainteté peut nous faire parvenir l’ambassade du saint sacrifice. Si donc nous ne pouvons tout quitter comme nous le demande notre Roi, apaisons-le du moins par nos prières.
Lc 14, 26-33
En ce temps-là, Jésus dit aux foules : «Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et jusqu’à sa propre âme, il ne peut être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple.
«Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi l’achever? De peur qu’après avoir posé les fondations, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : ‹Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pas pu achever!› Ou encore, quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour examiner s’il peut faire face, avec dix mille soldats, à un ennemi qui s’avance vers lui avec vingt mille? S’il ne le peut, il envoie, tandis que l’autre est encore loin, une ambassade pour négocier la paix.
«Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple.»
Si notre âme, frères très chers, prend en considération la nature et l’abondance de ce qui lui est promis dans les cieux, elle fera bon marché de tout ce qu’elle possède en cette terre. Car en comparaison des joies d’en haut, les biens de la terre sont un fardeau, non un soutien. Et cette vie éphémère, comparée à la vie éternelle, doit plutôt être appelée une mort qu’une vie. Le dépérissement quotidien de notre corps corruptible n’est-il pas, en effet, une mort à petit feu?
Quelle langue pourra exprimer, quelle intelligence pourra comprendre l’abondance des joies de la cité d’en haut : prendre place parmi les chœurs des anges, être admis en présence de la gloire du Créateur en compagnie des esprits bienheureux, contempler de près le visage de Dieu, voir la lumière infinie, ne plus rien avoir à craindre de la mort, se réjouir du don de l’éternelle incorruptibilité? Notre âme s’enflamme en entendant ces choses, et la voilà qui désire être admise là où elle espère se réjouir sans fin. Mais on ne peut parvenir à ces grandes récompenses que par de grandes et laborieuses épreuves. Paul, l’éminent prédicateur, déclare à ce sujet : «On ne recevra la couronne que si l’on a combattu selon les règles.» (2 Tm 2, 5). Notre esprit doit donc se réjouir de la grandeur des récompenses, mais sans s’effrayer des épreuves laborieuses. C’est pourquoi celui qui est la Vérité dit aux foules qui viennent à lui : «Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et jusqu’à sa propre âme, il ne peut être mon disciple.»
2. Il est bon de nous demander comment il nous est commandé ici de haïr nos parents et nos proches selon la chair, alors qu’il nous est ordonné d’aimer même nos ennemis. D’ailleurs, la Vérité déclare aux hommes, au sujet de leur épouse : «Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas.» (Mt 19, 6). Et Paul leur dit : «Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Eglise.» (Ep 5, 25). Voilà que le disciple prêche d’aimer sa femme, alors que le Maître dit : «Celui qui ne hait pas sa femme ne peut être mon disciple.» Le Juge peut-il déclarer une chose, et son héraut en proclamer une autre? Ou bien pouvons-nous en même temps haïr et aimer? Mais si nous réfléchissons bien à la signification exacte de chaque précepte, nous devenons capables de les mettre tous deux en pratique, en opérant des distinctions : nous pouvons à la fois aimer ceux qui nous sont unis par la parenté de la chair en les reconnaissant comme nos proches, et les ignorer en les haïssant et en les fuyant quand ils s’opposent [à notre avancement] dans la voie de Dieu. N’est-ce pas pour ainsi dire aimer au moyen de la haine que de refuser d’écouter celui qui juge des choses selon la chair quand il nous induit au mal?
Pour nous montrer que cette haine envers nos proches ne vient pas d’un manque d’affection, mais de la charité, le Seigneur ajoute aussitôt : «Et jusqu’à sa propre âme». Invités à haïr nos proches, nous le sommes aussi à haïr notre âme. Il est donc évident que celui qui doit haïr son prochain comme lui-même, doit le haïr en l’aimant. C’est en effet haïr notre âme de la bonne façon que de ne pas consentir à ses désirs charnels, de mettre un frein à ses attirances et de résister à ses voluptés. Par conséquent, mépriser son âme pour la rendre meilleure, c’est pour ainsi dire l’aimer au moyen de la haine. Et c’est en opérant les mêmes distinctions que nous devons haïr nos proches, en sorte que tout en aimant ce qu’ils sont, nous haïssions en eux ce qui nous fait obstacle dans la voie de Dieu.
3. Lorsque Paul se rendait à Jérusalem, le prophète Agab lui prit sa ceinture et s’en servit pour se lier les pieds, en affirmant : «L’homme à qui appartient cette ceinture sera ainsi lié à Jérusalem.» (Ac 21, 11). Mais que dit alors l’Apôtre, qui haïssait son âme si parfaitement? «Pour moi, je suis prêt, non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus-Christ.» (Ac 21, 13). Il avait déjà déclaré : «Je ne regarde pas mon âme comme plus précieuse que moi.» (Ac 20, 24). C’est ainsi qu’il haïssait son âme en l’aimant, ou plutôt qu’il l’aimait en la haïssant, puisqu’il souhaitait la livrer à la mort pour Jésus, afin de la ramener de la mort du péché à la vie.
Tirons du discernement opéré dans la haine envers nous-mêmes le modèle de la haine envers le prochain. Il nous faut aimer en ce monde tous les hommes, fussent-ils nos ennemis; mais il nous faut détester ceux qui s’opposent [à notre avancement] dans la voie de Dieu, fussent-ils nos proches. Car celui qui a commencé à désirer les biens éternels doit, pour la cause de Dieu qu’il a embrassée, se rendre étranger à son père, étranger à sa mère, étranger à sa femme, étranger à ses enfants, étranger à ses amis, étranger à lui-même, afin de connaître Dieu avec d’autant plus de vérité qu’il ne veut plus reconnaître personne quand il s’agit de sa cause. Il est fréquent, en effet, que les affections charnelles fassent dévier l’élan de l’esprit et l’aveuglent; elles ne nous font pourtant aucun mal si nous les maîtrisons.
Nous devons donc aimer notre prochain et témoigner de la charité à tous, aussi bien aux étrangers qu’aux personnes qui nous sont proches, mais il ne faut pas qu’une telle charité nous détourne de l’amour de Dieu.
4. Nous savons que lorsque l’arche du Seigneur revint de la terre des Philistins à celle des Israélites, elle fut placée sur un chariot, auquel on attela des vaches dont on dit qu’elles avaient vêlé et que leurs petits étaient enfermés à l’étable. Et il est écrit : «Les vaches allaient tout droit par la route qui mène à Beth-Samès; elles suivaient toujours la même route, en marchant et en mugissant, sans se détourner ni à droite ni à gauche.»
(1 S 6, 12). Que symbolisent ces vaches dans l’Eglise, sinon les fidèles, qui se chargent pour ainsi dire de l’arche du Seigneur sur leurs épaules en méditant les préceptes de l’Ecriture Sainte? Il faut bien noter qu’on dit de ces vaches qu’elles avaient vêlé, car ils sont nombreux, ceux qui, engagés intérieurement sur la voie de Dieu, restent attachés extérieurement par des affections humaines1; mais ceux qui portent l’arche de Dieu dans leur cœur ne s’écartent pas du droit chemin. Remarquez en effet que les vaches marchent vers Beth-Samès. Or Beth-Samès signifie «Maison du soleil», et le prophète affirme : «Pour vous qui craignez le Seigneur, le Soleil de justice va se lever.» (Ml 3, 20). Si donc nous nous dirigeons vers la demeure du Soleil éternel, il convient assurément que les affections charnelles ne nous écartent pas du chemin de Dieu. Car il nous faut observer très attentivement que les vaches attelées au chariot de Dieu marchent et mugissent : elles poussent des gémissements venant du tréfonds d’elles-mêmes, sans laisser cependant leurs pieds dévier de la route. C’est ainsi que les prédicateurs de Dieu et tous les fidèles doivent se comporter à l’intérieur de la sainte Eglise : il leur faut compatir à leur prochain par charité, sans se laisser pourtant détourner de la voie de Dieu par cette compassion.
5. Par les paroles qui suivent, la Vérité nous manifeste quelle sorte de haine on doit avoir pour son âme : «Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple.» Le mot «croix» [crux] vient de cruciatus [tourment]. Et nous portons la croix du Seigneur de deux façons : ou bien en mortifiant notre chair par l’abstinence, ou bien en faisant nôtres les malheurs du prochain par la compassion. Car celui qui ressent de la douleur pour les malheurs du prochain porte sa croix en esprit.
Il faut savoir qu’il en est qui ne pratiquent pas l’abstinence de la chair pour l’amour de Dieu, mais par vaine gloire. Et beaucoup ne sont pas animés pour leur prochain d’une compassion spirituelle, mais d’une compassion charnelle, en lui manifestant une pitié qui l’encourage à pécher au lieu de favoriser sa vertu. Ceux-là semblent bien porter la croix, mais ils ne suivent pas le Seigneur. Aussi la Vérité déclare-t-elle à bon droit : «Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple.» Car porter sa croix et aller à la suite du Seigneur, c’est pratiquer l’abstinence de la chair ou compatir à son prochain en vue de l’éternité. En effet, celui qui s’acquitte de telles actions pour obtenir une récompense transitoire, porte sans doute sa croix, mais refuse d’aller à la suite du Seigneur.
6. Comme ce sont des préceptes très élevés que notre Rédempteur nous donne ici, il les fait suivre aussitôt de la comparaison avec un édifice très élevé à construire, quand il dit : «Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi l’achever? De peur qu’après avoir posé les fondations, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : ‹Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pas pu achever!›» Nous devons faire précéder toutes nos actions d’un effort de réflexion. Remarquez en effet que selon la parole de la Vérité, celui qui bâtit une tour se prépare d’abord à la dépense nécessaire pour cette construction. Si donc nous désirons construire la tour de l’humilité, nous devons d’abord nous préparer à supporter les adversités de ce monde. Car il y a cette différence entre l’édifice de la terre et celui du Ciel, que l’édifice de la terre se construit en rassemblant de l’argent, alors qu’il faut en distribuer pour construire celui du Ciel. Si l’on veut entreprendre des dépenses pour bâtir sur la terre, il faut se procurer ce qu’on ne possède pas2; si l’on veut entreprendre des dépenses pour bâtir dans le Ciel, il faut renoncer même à ce qu’on possède.
Ces dernières dépenses, le jeune homme riche n’a pu les faire. Il détenait de grands biens et demanda au Maître : «Bon Maître, que dois-je accomplir pour posséder la vie éternelle?» (Mt 19, 16). Mais quand il eut entendu le précepte de tout abandonner, il se retira tout triste, d’autant plus resserré en son cœur que ses richesses le mettaient plus au large au-dehors. Parce qu’il aimait dépenser en cette vie pour s’élever, il ne voulut pas dépenser en vue de la vie éternelle pour s’humilier.
Il faut aussi considérer ces mots : «Et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui», car suivant la parole de saint Paul, «nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes» (1 Co 4, 9). Et nous devons tenir compte, dans tout ce que nous faisons, de nos adversaires cachés, qui ne cessent d’observer nos actes et de se féliciter de nos défaillances. C’est en ayant ces adversaires devant les yeux que le prophète dit : «Mon Dieu, en toi je me confie : que je n’aie pas à rougir. Que mes ennemis n’aient pas sujet de se railler de moi.» (Ps 25, 2). Car si nous ne nous gardons pas avec vigilance des esprits malins quand nous travaillons à une bonne œuvre, nous devons subir les railleries de ceux-là mêmes qui nous incitent au mal.
Après la comparaison avec l’édifice à bâtir, le Seigneur en ajoute une autre plus noble, pour nous aider à comprendre les réalités supérieures à partir de celles qui sont moins dignes. Le texte poursuit en effet : «Ou encore, quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour examiner s’il peut faire face, avec dix mille soldats, à un ennemi qui s’avance vers lui avec vingt mille? S’il ne le peut, il envoie, tandis que l’autre est encore loin, une ambassade pour négocier la paix.» Un roi vient pour combattre un autre roi, son égal, et s’il estime pourtant qu’il n’a pas suffisamment de forces, il lui envoie une ambassade pour négocier la paix. Dans le terrible compte que nous avons à rendre à notre Roi, quelles larmes ne devons-nous pas verser pour trouver un espoir de pardon, nous qui ne venons pas au jugement en égaux, puisque notre condition, notre faiblesse et nos torts nous mettent assurément en situation d’inférieurs!
7. Peut-être avons-nous déjà rompu avec le péché dans nos actes, peut-être évitons-nous maintenant tous les désordres extérieurs; mais parviendrons-nous pour autant à rendre compte de nos pensées? Car si l’on dit que le premier roi vient avec vingt mille soldats, il est très insuffisant pour l’autre de venir contre lui avec dix mille. Dix mille face à vingt mille, c’est le simple en face du double. Or nous, avec tous nos progrès, c’est à peine si nous gardons nos actes extérieurs dans le droit chemin. Même si nous avons maintenant coupé avec la luxure de la chair, nous n’avons pas encore arraché ses racines de notre cœur. Mais celui qui vient pour nous juger, c’est à la fois l’extérieur et l’intérieur qu’il juge; il pèse les actes aussi bien que les pensées. Il vient donc avec une armée double de la nôtre, lui qui examine et nos œuvres et nos pensées, quand nous nous sommes à peine préparés à répondre de nos œuvres seules. Que nous faut-il donc faire, mes frères, sinon reconnaître qu’une simple armée ne peut nous suffire contre celle, deux fois plus importante, de notre Juge, et lui envoyer une ambassade pour négocier la paix, tant qu’il est encore loin? Si l’on dit qu’il est loin, c’est que sa présence ne s’est pas encore manifestée par le jugement. Envoyons-lui nos larmes en ambassade, envoyons-lui nos œuvres de miséricorde, sacrifions sur son autel des victimes expiatoires, reconnaissons que nous ne pourrons lui tenir tête au jour du jugement. Considérons son infinie puissance, et négocions la paix avec lui. Car telle est l’ambassade qui peut apaiser le Roi qui s’avance.
Considérez, mes frères, l’immense bonté de ce Roi : il pourrait nous écraser par sa venue, mais il tarde à venir. Envoyons-lui en ambassade, ainsi que nous venons de le dire, des larmes, des aumônes et l’offrande du saint sacrifice. Le sacrifice offert sur le saint autel avec des larmes et un cœur plein de bonté est particulièrement efficace pour nous obtenir l’absolution, puisque celui qui, ressuscité des morts, ne meurt plus, souffre à nouveau pour nous dans le mystère de cette oblation. Car chaque fois que nous lui offrons le sacrifice de sa Passion, nous renouvelons en nous [l’effet de] sa Passion pour notre absolution.
8. Beaucoup d’entre vous, frères très chers, connaissent, je le pense, l’histoire que je veux maintenant vous raconter pour rafraîchir votre mémoire. On rapporte en effet l’événement suivant, arrivé en des temps assez proches du nôtre : un homme, ayant été capturé par des ennemis, fut envoyé fort loin d’ici et demeura longtemps retenu dans les chaînes, au point que son épouse, ne le voyant pas revenir de sa captivité, pensa qu’il avait cessé de vivre. Aussi prit-elle désormais soin de faire offrir pour lui le saint sacrifice chaque semaine, comme pour un mort. Or les chaînes du prisonnier se détachaient dans sa prison chaque fois que son épouse faisait offrir le saint sacrifice pour la délivrance de son âme. Le prisonnier, de retour chez lui longtemps après, fit savoir à son épouse, en s’en étonnant vivement, que ses chaînes se détachaient chaque semaine à jour fixe. Son épouse reconnut, en examinant les jours et l’heure du phénomène, que cette libération se produisait au moment même où le sacrifice, selon son souvenir, était offert pour son mari. Vous pouvez en déduire infailliblement, frères très chers, quelle vertu doit avoir le saint sacrifice pour délier en nous les liens du cœur, lorsque nous l’offrons nous-mêmes, puisqu’offert par un autre, il a pu délier [en ce prisonnier] les chaînes du corps.
9. Beaucoup d’entre vous, frères très chers, ont connu Cassius, évêque de Narni, qui avait coutume d’offrir quotidiennement le sacrifice eucharistique, en sorte que presque aucun jour de sa vie ne se passait sans qu’il immolât au Dieu tout-puissant la victime de propitiation. Sa vie même s’accordait parfaitement avec le saint sacrifice : il distribuait tous ses biens en aumônes, et quand l’heure venait pour lui d’offrir le saint sacrifice, se répandant tout en larmes, il s’immolait lui-même avec une grande contrition du cœur.
J’ai connu sa vie et sa mort par le rapport d’un diacre de vie vénérable, qui avait été formé par lui. Il racontait qu’une nuit, le Seigneur s’était montré à l’un des prêtres de Cassius, en lui disant : «Va et dis ceci à ton évêque : ‹Fais bien ce que tu fais, continue à pratiquer ce que tu pratiques. Que ni ton pied ne s’arrête, ni ta main ne s’arrête. Le jour de la fête des Apôtres [Pierre et Paul], tu viendras à moi, et je te donnerai ta récompense.›» Le prêtre se leva, mais comme la fête des Apôtres n’était plus éloignée, il n’osa pas annoncer à son évêque le jour d’une fin si proche. Le Seigneur revint une autre nuit, reprocha vivement au prêtre sa désobéissance et lui renouvela son ordre dans les mêmes termes. Le prêtre se leva alors pour l’exécuter, mais sa faiblesse l’empêcha à nouveau d’aller faire sa révélation.
Il persista à désobéir à l’avertissement de cet ordre réitéré, et négligea de révéler ce qu’il avait vu. Mais comme d’ordinaire la colère de Dieu proportionne son châtiment au mépris qu’on fait de sa douceur et de sa grâce, le Seigneur apparut à ce prêtre une troisième fois, et joignant les coups aux paroles, il le frappa avec une telle rigueur que les blessures de son corps amollirent la dureté de son cœur. Alors, instruit par cette correction, il se leva et se rendit chez l’évêque, qu’il trouva déjà prêt à offrir le saint sacrifice, près du tombeau du bienheureux martyr Juvénal, selon sa coutume. Il demanda un entretien secret loin des assistants et se jeta à ses pieds. Comme l’évêque avait pu relever, non sans peine, l’homme qui pleurait à chaudes larmes, il s’efforça de connaître la cause de ses pleurs. Le prêtre, avant de raconter sa vision, enleva le vêtement qui couvrait ses épaules et montra ses plaies, qui témoignaient pour ainsi dire de la vérité [de ses paroles] et de sa faute. Il fit voir de quel châtiment sévère les coups reçus avaient marqué ses membres meurtris. A cette vue, l’évêque fut horrifié, et très étonné, il lui demanda qui avait osé lui donner de tels coups. Le prêtre répondit : «C’est pour vous que je les ai endurés.»
L’étonnement de l’évêque et son effroi en grandirent d’autant. Sans plus opposer de retard aux interrogations de l’évêque, le prêtre lui découvrit alors la révélation secrète qu’il avait reçue, et lui rapporta le commandement du Seigneur, lui répétant ces paroles qu’il avait entendues : «Fais bien ce que tu fais, continue à pratiquer ce que tu pratiques. Que ni ton pied ne s’arrête, ni ta main ne s’arrête. Le jour de la fête des Apôtres, tu viendras à moi, et je te donnerai ta récompense.» A ces mots, l’évêque se prosterna pour prier avec une grande contrition du cœur, et lui qui était venu offrir le saint sacrifice à la troisième heure, il en retarda la célébration jusqu’à la neuvième heure, du fait de la prolongation de sa prière.
Depuis ce jour, il fit des progrès de plus en plus notables dans l’amour de Dieu, d’autant plus courageux à la tâche qu’il était plus assuré de la récompense. Car le Seigneur, dont il avait été le débiteur, était devenu lui-même, en vertu de sa promesse, le débiteur de cet évêque. Celui-ci avait pris l’habitude d’aller à Rome chaque année pour la fête des Apôtres, mais inquiet depuis la révélation du prêtre, il ne voulut pas y aller selon sa coutume. Cette année-là, il fut donc sur ses gardes; la seconde et la troisième année, il resta en suspens dans l’attente de sa mort, et également les quatrième, cinquième et sixième années. Il aurait pu désespérer de la vérité de la révélation si les coups reçus par le prêtre n’avaient garanti l’exactitude de ses paroles.
Or voici que la septième année, alors qu’il était parvenu en bonne santé jusqu’aux vigiles de la fête attendue, la fièvre le saisit doucement pendant ces vigiles. Et le jour même de la fête, il dit à ses fils, qui l’attendaient, qu’il ne pourrait célébrer la sainte messe. Ses fils, qui supposaient eux aussi que le moment de sa mort était venu, allèrent tous ensemble le trouver et protestèrent qu’aucun d’entre eux ne célébrerait la messe ce jour-là si leur évêque ne se faisait leur intercesseur auprès du Seigneur. Devant leur insistance, l’évêque dit alors la messe dans son oratoire; de sa propre main, il leur distribua à tous le corps du Seigneur et la paix. Puis, après avoir achevé le saint sacrifice, il retourna au lit; là, se voyant entouré de ses prêtres et de ses ministres, il les encouragea, en guise de dernier adieu, à conserver entre eux le lien de la charité, et leur recommanda de rester unis dans une grande concorde. Au milieu de ces paroles de sainte exhortation, il cria soudain d’une voix terrible : «C’est l’heure!» Il donna aussitôt de ses mains aux assistants le linge qu’on a coutume de placer sur le visage des morts. Dès qu’on l’eut disposé, il rendit l’esprit, et son âme si sainte s’affranchit de la corruption de la chair pour parvenir aux joies éternelles. Cet évêque, frères très chers, n’a-t-il pas imité en sa mort celui qu’il avait contemplé durant sa vie? Car il sortit de ce corps en disant : «C’est l’heure», de même que Jésus, ayant tout achevé, avait dit : «Tout est consommé», avant d’incliner la tête et de rendre l’esprit (cf. Jn 19, 30). Ce que le Seigneur avait accompli par sa propre puissance, son serviteur l’a fait par le don d’un appel.
10. Voilà la paix et la grâce qu’a obtenues du Roi qui vient cette ambassade du sacrifice quotidien, jointe à des aumônes et à des larmes.
Que celui qui en est capable abandonne donc toutes choses. Quant à celui qui n’a pas la force de tout quitter, qu’il envoie une ambassade au Roi pendant que ce dernier est encore éloigné, et qu’il lui présente les offrandes de ses larmes, de ses aumônes et du saint sacrifice. Car ce Roi sait bien que sa colère ne pourra être supportée; aussi veut-il être apaisé par nos prières. S’il tarde à venir, c’est qu’il attend que nous lui envoyions cette ambassade pour demander la paix. S’il l’avait voulu, il serait déjà venu et aurait anéanti tous ses adversaires. Mais tout en faisant savoir que sa venue sera terrible, il tarde cependant à venir, parce qu’il voudrait ne trouver plus personne à punir.
Il nous fait voir quel crime nous commettons en le méprisant, lorsqu’il nous déclare : «Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple»; il nous donne pourtant un remède capable de nous procurer le salut espéré, car celui dont on ne peut supporter la colère veut bien se laisser adoucir par une ambassade de paix.
Lavez donc par vos larmes, frères très chers, les taches de vos péchés; effacez-les par vos aumônes, expiez-les par le saint sacrifice. Que votre cœur ne soit plus attaché aux choses dont vous n’avez pas encore abandonné l’usage. Fixez votre espérance dans le seul Rédempteur, passez en esprit dans l’éternelle patrie. Car si vous savez ne plus rien posséder avec amour en ce monde, on peut dire que vous avez déjà abandonné toutes choses, même si vous continuez à les posséder. Que Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui nous a donné des remèdes en vue de la paix éternelle, nous accorde aussi les joies que nous désirons, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
Homélie 38
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Clément, martyr
10 février 592 (un dimanche)
Les invités au festin
Saint Grégoire commente la parabole du banquet des noces tout au long, mais il insiste davantage sur la robe nuptiale et sur la sentence finale de Jésus : «Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.»
I- (1-8) Sans vouloir imposer son opinion, le pape penche pour la distinction entre le banquet des noces de notre évangile et le souper dont parle saint Luc (14, 16-24 : passage commenté dans l’Homélie 36). Ce dernier figurerait alors l’éternité, tandis que l’autre banquet désigne l’Eglise présente, dont on peut encore exclure un indigne, non revêtu de l’habit nuptial. L’orateur démontre qu’on peut appeler Royaume des cieux l’Eglise de la terre, puis il détermine successivement ce que représentent les noces, le refus opposé par les invités et le châtiment qui leur est infligé par le roi. Bons et mauvais se retrouvent dans la salle des noces, car ici-bas les bons doivent se résoudre à ce mélange inextricable où dominent les mauvais. Comme l’arche de Noé qui se resserre en haut, l’Eglise compte beaucoup de pécheurs et peu de parfaits. Pourtant, les méchants sont utiles aux bons, qu’ils font devenir encore meilleurs.
II- (9-13) Nous devons prendre garde à porter la robe nuptiale, qui est la charité. Le prédicateur exprime par deux images que cette charité doit inclure l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est selon Dieu, ajoute-t-il, que nous sommes tenus d’aimer notre prochain, ce dont nous sommes plus facilement certains quand il s’agit d’ennemis, que nous ne pouvons aimer qu’en Dieu. Toute excuse tombera quand le Juge paraîtra : les pieds et les mains déjà liés invisiblement par le péché, nous serons jetés dans les ténèbres extérieures, qui correspondent à notre aveuglement intérieur.
III- (14-16) Car «beaucoup sont appelés, mais peu sont élus». Ne pouvant savoir si nous serons élus, nous sommes invités à nous humilier. Grégoire, sachant les exemples plus efficaces que les paroles, relate deux histoires passionnantes, complémentaires l’une de l’autre. Trois de ses tantes s’étaient engagées ensemble dans une vie de chasteté. Deux d’entre elles y progressèrent jusqu’à la mort, mais la dernière ne persévéra pas et se maria. A l’inverse, raconte ensuite le pape, un jeune homme très corrompu, se convertissant juste au moment où il allait mourir, reste en vie et s’adonne à la pénitence. Ainsi, une sainte moniale se pervertit et finit par se damner, tandis qu’un pécheur endurci se convertit in extremis. Tremblons donc pour l’imperfection de nos actions, et ne mettons notre joie que dans la miséricorde de Dieu.
Mt 22, 1-14
En ce temps-là, Jésus parlait en paraboles aux chefs des prêtres et aux pharisiens, leur disant : «Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. Il envoya ses serviteurs appeler ceux qui avaient été invités aux noces, et ils ne voulurent pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs, en disant : ‹Dites aux invités : Voici que j’ai préparé mon festin; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés; tout est prêt, venez aux noces.› Mais ceux-ci n’en tinrent pas compte et s’en furent, l’un à son champ, l’autre à son négoce. Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l’ayant appris, se mit en colère et envoya ses armées; il fit périr ces assassins et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : ‹Le repas des noces est prêt, mais ceux que j’y avais invités n’en étaient pas dignes. Allez donc à l’issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces.› Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons; et la salle des noces fut remplie de convives.
«Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et ayant aperçu là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale, il lui dit : ‹Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale?› Et cet homme resta muet. Alors le roi dit à ses serviteurs : ‹Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Là seront les pleurs et les grincements de dents.›
«Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.»
Mon dessein, frères très chers, est de parcourir brièvement, s’il m’est possible, le texte de cet évangile, pour avoir le temps d’élargir mon propos à la fin. Mais il faut rechercher tout d’abord si le récit [du banquet] qu’on nous a lu dans l’Evangile de Matthieu coïncide avec celui de Luc qui parle d’un souper. Il semble assurément exister quelques différences entre les deux, car ici on mentionne un déjeuner, et là, un souper. Dans le premier texte, celui qui est entré aux noces sans un vêtement approprié a été chassé, alors que dans l’autre, on ne dit pas qu’aucun de ceux qui sont entrés ait été chassé. Nous pouvons en conclure sans nous tromper que dans le récit d’aujourd’hui, les noces représentent l’Eglise de la terre, tandis que dans l’autre récit, le souper figure le banquet final de l’éternité. En effet, si quelques-uns ressortent du premier banquet après y être entrés, quiconque sera entré au second n’en ressortira plus.
Mais si quelqu’un voulait absolument soutenir que c’est ici et là le même passage d’Evangile, je préfère, puisque la foi n’est pas en cause, me rendre à l’opinion d’autrui que d’avoir à me disputer avec lui, parce qu’on peut sans doute admettre que Matthieu parle de cet homme expulsé pour être entré sans vêtement de noces, et que Luc n’en parle pas. Même le fait que l’un parle d’un souper et l’autre d’un déjeuner ne vient pas contredire notre manière de comprendre, car le déjeuner se prenait toujours chez les anciens à la neuvième heure et pouvait donc être aussi appelé un souper.
2. Je me souviens de vous avoir déjà dit maintes fois que c’est souvent l’Eglise de la terre qui est appelée Royaume des cieux dans le Saint Evangile. En effet, on désigne l’assemblée des justes sous le nom de Royaume des cieux. Et puisque le Seigneur déclare par la voix du prophète que «le ciel est son trône» (Is 66, 1), que Salomon affirme que l’âme du juste est le trône de la Sagesse (cf. Sg 7, 27-28), et que Paul dit que «le Christ est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu» (1 Co 1, 24), nous devons en conclure avec assurance que Dieu étant la Sagesse et l’âme du juste le trône de la Sagesse, l’âme du juste est bien un ciel, puisqu’on appelle ciel le trône de Dieu. D’où cette parole du psalmiste à propos des saints prédicateurs : «Les cieux racontent la gloire de Dieu.» (Ps 19, 2). Le Royaume des cieux est donc l’Eglise des justes, car ceux-ci ne désirant plus rien sur la terre et soupirant vers les choses d’en haut, le Seigneur règne déjà en eux comme dans les cieux.
Notre texte peut donc dire : «Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils.»
3. Votre charité comprend bien quel est ce roi, père d’un fils qui est roi lui aussi; c’est celui à qui le psalmiste dit : «O Dieu, donne ton jugement au roi, et ta justice au fils du roi.» (Ps 72, 1)
«Il fit des noces pour son fils.» Dieu le Père fit des noces pour Dieu son Fils lorsqu’il lui unit la nature humaine dans le sein de la Vierge, et quand il voulut que celui qui était Dieu avant les siècles devînt homme à la fin des siècles. Mais ce n’est pas parce que l’union conjugale se fait normalement à partir de deux personnes, que nous pouvons admettre l’idée que la personne de Jésus-Christ, notre Rédempteur, Dieu et homme, résulte de l’union de deux personnes. Nous disons qu’il est de deux natures et subsiste en deux natures, mais nous nous gardons, comme d’un blasphème, de le croire composé de deux personnes.
Il est donc plus clair et plus sûr de dire que le Père fit des noces pour le roi son Fils en lui associant la sainte Eglise par le mystère de l’Incarnation. Le sein de la Vierge Mère fut le lit nuptial de cet Epoux. Aussi le psalmiste dit-il : «Il a dressé sa tente dans le soleil; et lui-même est comme l’époux qui sort de la chambre nuptiale.» (Ps 19, 5-6). Le Dieu incarné est en effet sorti comme un époux de la chambre nuptiale, en quittant le sein non altéré de la Vierge pour s’unir à l’Eglise.
Il a envoyé ses serviteurs inviter ses amis à de telles noces. Il les a envoyés une première, puis une seconde fois, car pour annoncer l’Incarnation du Seigneur, il s’est d’abord servi des prophètes, puis des apôtres. Il a donc envoyé ses serviteurs inviter [ses amis] par deux fois, puisqu’il a annoncé par les prophètes qu’allait se réaliser l’Incarnation de son Fils unique, et qu’une fois réalisée, il l’a fait connaître par les apôtres.
Mais parce que ceux qui avaient été les premiers invités n’ont pas voulu venir au banquet des noces, le roi envoie dire par une seconde invitation : «Voici que j’ai préparé mon festin; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés; tout est prêt.»
4. Que devons-nous voir, frères très chers, dans les taureaux et les grasses volailles, sinon les Pères de l’Ancien et du Nouveau Testaments? Comme je parle au peuple, ce sont les mots mêmes de notre évangile que je suis obligé d’expliquer. Nous appelons «bien nourries» [altilia] les bêtes qui ont été engraissées : parce que l’origine latine est le verbe nourrir [alere], nous les disons «bien nourries» [altilia ou alitilia].1
Du fait qu’il est écrit dans la Loi : «Tu aimeras ton ami (Lv 19, 18), et tu détesteras ton ennemi» (cf. Mt 5, 43), les justes s’étaient vus autorisés à écraser de toute leur force leurs ennemis et ceux de Dieu, et même à les tuer par l’épée sans injustice; permission qui est sans aucun doute retirée par le Nouveau Testament, lorsque la Vérité en personne nous prêche en ces termes : «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.» (Mt 5, 44). Que symbolisent donc les taureaux, sinon les Pères de l’Ancien Testament? En effet, puisque la Loi leur avait permis de frapper leurs adversaires pour se venger de la haine [que ceux-ci leur manifestaient], n’étaient-ils pas pour ainsi dire des taureaux, quand ils heurtaient de la corne leurs ennemis, en usant de leur force physique?
Et que figurent les grasses volailles, sinon les Pères du Nouveau Testament? Lorsqu’ils reçoivent le don divin d’une nourriture intérieure très riche, se dégageant de leurs désirs terrestres, ils sont soulevés vers les sommets par les ailes de leur contemplation. Appliquer ses pensées aux choses d’en bas, n’est-ce pas un certain dessèchement de l’esprit? Mais ceux dont les saints désirs se repaissent déjà des biens d’en haut en les savourant intérieurement par la méditation des choses du Ciel, se nourrissent pour ainsi dire grassement d’une nourriture plus copieuse. C’est bien de cette graisse que le prophète désirait se gorger lorsqu’il disait : «Que mon âme soit rassasiée comme de moelle et de graisse.» (Ps 63, 6)
Ainsi, puisque les prédicateurs envoyés pour annoncer l’Incarnation du Seigneur, les prophètes d’abord, puis les saints apôtres, furent persécutés par les infidèles, le roi fait dire à ceux qui étaient invités mais qui ne voulaient pas venir : «Mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés; tout est prêt.» C’est comme s’il leur disait plus clairement : «Considérez la mort des Pères qui nous ont précédés, et songez à porter remède à [la corruption de] votre vie.» Il faut noter qu’il n’est pas question des taureaux et des grasses volailles lors de la première invitation, tandis qu’on les déclare égorgés à la seconde invitation. Le Dieu tout-puissant joint en effet des exemples à ses paroles lorsque nous ne voulons pas écouter ces dernières : apprendre que d’autres ont déjà traversé les mêmes difficultés nous donne meilleur espoir de parvenir à ce que nous estimons impossible.
5. Le texte poursuit : «Mais ceux-ci n’en tinrent pas compte et s’en furent, l’un à son champ, l’autre à son négoce.» Aller à son champ, c’est s’adonner avec excès aux travaux de la terre. Aller à son négoce, c’est convoiter avidement le profit qu’on recueille des activités du siècle. Que l’un soit trop attentif aux travaux de la terre et l’autre trop absorbé par les activités de ce monde, cela les empêche de méditer le mystère de l’Incarnation du Seigneur et de vivre en harmonie avec lui; n’est-ce pas pour ainsi dire refuser de venir aux noces du Roi, en se rendant à son champ ou à son négoce? Et souvent, ce qui est plus grave encore, il en est qui ne se contentent pas de rejeter la grâce du Dieu qui les appelle, mais qui persécutent [ceux qui la leur annoncent]. D’où la suite du texte : «Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l’ayant appris, envoya ses armées; il fit périr ces assassins et brûla leur ville.» Il fait périr les assassins, puisqu’il tue les persécuteurs. Il brûle leur ville par le feu, car ce ne sont pas seulement leurs âmes, mais aussi la chair dans laquelle elles habitaient qui est torturée par les flammes éternelles de l’enfer.
Il est précisé que les homicides ont été exterminés par les armées envoyées [contre eux]. En effet, le jugement [de Dieu] envers les hommes se manifeste toujours par l’intermédiaire des anges. Et que sont les troupes des anges, sinon les armées de notre Roi? Aussi ce même Roi est-il appelé le Seigneur Sabaoth, Sabaoth signifiant «des armées». Le Seigneur envoie donc une armée pour faire périr ses ennemis, puisqu’il exerce sa vengeance par ses anges. La puissance de cette vengeance, nos pères en entendaient parler; mais nous, nous l’avons à présent sous les yeux. Où sont, en effet, les hommes pleins d’orgueil qui persécutaient les martyrs? Où sont ceux qui, en leur for intérieur, dressaient la nuque contre leur Créateur et s’enflaient de la gloire meurtrière de ce monde? La mort des martyrs fleurit désormais dans la foi des vivants, tandis que ceux qui se glorifiaient de leur cruauté envers eux ne nous viennent plus à la mémoire, fût-ce au nombre des morts. Nous constatons ainsi dans les faits ce que nous entendons dans les paraboles.
6. Mais le roi qui voit son invitation méprisée ne laissera pas vide la salle des noces du roi son fils. Il envoie ses serviteurs vers d’autres personnes, puisque même si la parole de Dieu souffre des difficultés auprès de certains, elle finira pourtant par trouver un lieu où se reposer. D’où la suite du texte : «Alors il dit à ses serviteurs : ‹Le repas des noces est prêt, mais ceux que j’y avais invités n’en étaient pas dignes. Allez donc à l’issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces.›» Si dans l’Ecriture Sainte, les chemins désignent les actions, ne doit-on pas comprendre par l’issue des chemins les actions qui échouent? Car ce sont souvent ceux qui ont échoué dans les actions de la terre qui viennent plus facilement à Dieu.
7. Le texte poursuit : «Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons; et la salle des noces fut remplie de convives.» La précision apportée ici quant à la qualité des convives nous fait maintenant voir clairement que les noces du roi symbolisent l’Eglise de la terre, où les mauvais se joignent aux bons. L’Eglise voit se mêler en son sein des fils bien divers, car si elle les engendre tous à la foi, les fautes de certains d’entre eux lui interdisent cependant de les conduire tous à la grâce spirituelle qui les rendrait libres, moyennant un changement de vie. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons éviter de parcourir le chemin de la vie présente dans ce mélange inextricable [de mauvais et de bons]. C’est à l’arrivée que nous serons séparés. Les bons ne se trouvent seuls nulle part sinon au Ciel, et les mauvais ne sont seuls nulle part sinon en enfer. Et puisque la vie présente, située entre le Ciel et l’enfer, constitue un moyen terme entre les deux, elle accueille ensemble les citoyens de l’un et l’autre camp. Cependant, si la sainte Eglise les reçoit maintenant sans distinction, elle les séparera ensuite, quand ils sortiront de la vie.
Si vous êtes bons, supportez donc les mauvais avec patience aussi longtemps que vous demeurez en cette vie. Car celui qui ne veut pas supporter les mauvais témoigne lui-même par là qu’il n’est pas bon. Il refuse d’être un Abel, celui qui n’accepte pas que Caïn le tourmente de sa méchanceté.
Le grain de blé ne se cache-t-il pas sous la paille, quand on le foule sur l’aire de battage? La fleur ne naît-elle pas au milieu des épines? La rose parfumée ne croît-elle pas avec l’épine piquante? Le premier homme eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 4, 1-5). Trois fils étaient dans l’arche de Noé : deux d’entre eux furent élus, le troisième réprouvé (cf. Gn 9, 25-27). Abraham eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 21, 10). Isaac eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 27, 37). Jacob eut douze fils : parmi ceux-ci, l’un dut à son innocence d’être vendu, les autres durent à leur malice d’être les vendeurs de leur frère (cf. Gn 37, 28). Douze apôtres furent choisis, mais l’un d’eux [Judas], qui mit les autres à l’épreuve, se trouva mêlé aux Onze, qui furent éprouvés par lui (cf. Ac 1, 16-17). Sept diacres furent ordonnés par ces apôtres (cf. Ac 6, 5) : six demeurèrent fidèles à leur foi, un se montra source d’erreur2. Ainsi ne peut-il y avoir, dans cette Eglise de la terre, de méchants sans bons, ni de bons sans méchants. Rappelez-vous donc, frères très chers, les temps passés, et fortifiez-vous pour supporter les méchants. Car si nous sommes les fils des élus, il nous faut nécessairement marcher à leur exemple. Et nul ne fut bon sans avoir accepté de supporter les méchants. A ce sujet, le bienheureux Job affirme de lui-même : «J’ai été le frère des dragons, le compagnon des autruches.» (Jb 30, 29). Et par Salomon, la voix de l’Epoux dit à la sainte Eglise : «Tel un lys au milieu des épines, telle mon amie parmi les jeunes filles.» (Ct 2, 2). Le Seigneur déclare aussi à Ezéchiel : «Fils de l’homme, des incrédules et des révoltés sont avec toi, et tu habites avec des scorpions.» (Ez 2, 6). Et Pierre glorifie en ce sens la vie du bienheureux Lot, lorsqu’il affirme : «Et il a délivré le juste Lot affligé par la conduite injuste de ces scélérats, car à cause de ce qu’il voyait et entendait, ce juste, continuant à habiter au milieu d’eux, avait chaque jour son âme vertueuse torturée par leurs actions iniques.» (2 P 2, 7-8). Paul loue et encourage la vie des disciples dans le même sens, en disant : «Au milieu de ce peuple pervers et corrompu, dans le sein duquel vous brillez comme des flambeaux dans le monde, attachez-vous à la parole de vie.» (Ph 2, 15-16). Jean l’atteste aussi à l’Eglise de Pergame par ces mots : «Je sais où tu habites : là où se trouve le siège de Satan; mais tu es fermement attachée à mon nom, et tu n’as pas renié ma foi.»
(Ap 2, 13). Voyez, frères très chers, en parcourant l’Ecriture, nous constatons presque partout que nul ne fut bon sans avoir été mis à l’épreuve par les dérèglements des méchants.
On peut dire, par manière de comparaison, que le fer de notre âme ne parvient pas à la finesse d’un bon tranchant sans les coups de lime que lui infligent les dérèglements d’autrui.
8. Vous ne devez pas vous effrayer qu’il y ait dans l’Eglise beaucoup de méchants et peu de bons, car l’arche portée sur les eaux du déluge, qui était la figure de l’Eglise de la terre, était large dans sa partie inférieure et étroite dans sa partie supérieure, se rétrécissant même tout en haut jusqu’à la largeur d’une coudée (cf. Gn 6, 15). On doit supposer que la partie inférieure contenait les quadrupèdes et les reptiles, la supérieure les oiseaux et les hommes. Elle se fait large en bas pour contenir les bêtes, étroite en haut pour garder les hommes, puisque la sainte Eglise est vaste en sa partie charnelle, étroite en sa partie spirituelle. Elle élargit davantage son sein là où il lui faut tolérer le genre de vie bestial des hommes. Tandis que là où elle renferme les hommes animés d’un mode de vie spirituel, elle touche sans doute au sommet, mais en se resserrant, car de tels hommes sont peu nombreux. «Large, en effet, est la voie qui mène à la perdition, et nombreux sont ceux qui la suivent. Etroite est celle qui conduit à la vie, et il en est peu qui la trouvent.» (Mt 7, 13)
L’arche se rétrécit au sommet jusqu’à la mesure d’une coudée, puisque dans la sainte Eglise, plus les âmes sont saintes, moins elles sont nombreuses, et que cette Eglise trouve son couronnement dans le seul Homme parmi les autres hommes à être né saint (cf. Lc 1, 35), celui à qui nul autre ne peut être comparé. A son sujet, le psalmiste affirme : «Il est devenu comme un passereau solitaire sur un toit.» (Ps 102, 8). Il faut donc d’autant mieux supporter les méchants qu’ils sont plus nombreux, car on ne trouve aussi sur l’aire de battage que quelques grains à engranger, alors qu’il y a des monceaux de paille à brûler au feu.
9. Mais puisque vous devez aux largesses du Seigneur d’être déjà entrés dans la maison des noces, c’est-à-dire dans la sainte Eglise, prenez bien garde, mes frères, à ce que le Roi, en entrant, ne trouve rien de blâmable dans l’habit3 de votre âme. En effet, il faut considérer avec une grande crainte ce que le texte ajoute aussitôt après : «Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale.» Quel symbolisme attribuerons-nous, frères très chers, à cette robe nuptiale? Allons-nous dire qu’elle représente le baptême, ou bien la foi? Mais qui aurait pu entrer dans la salle des noces sans le baptême ou sans la foi? Car celui qui n’a pas encore cru est par le fait même en dehors [de l’Eglise]. Que devons-nous donc entendre par la robe nuptiale, sinon la charité? Il entre en effet pour les noces, mais il entre sans la robe nuptiale, celui qui est dans la sainte Eglise et qui a la foi, mais auquel manque la charité.