Odes et Épîtres (Carmina, Epistulae) (page 2)
Scæva, bien que tu sois assez sage par toi-même, et que tu saches enfin comment il convient d’en user avec les grands, apprends ceci d’un modeste ami qu’il faudrait instruire aussi, aveugle qui prétend montrer le chemin. Cependant, vois si je dirai quelque chose que tu puisses t’appliquer.
Si tu aimes le repos, si le sommeil t’est doux jusqu’au matin, si la poussière et le bruit des roues et les auberges te fatiguent, je te conseillerai d’aller à Férentinum ; car toutes les joies n’appartiennent point aux seuls riches, et il n’a point mal vécu, celui qui naît et meurt ignoré. Si tu veux servir aux tiens et te mieux traiter toi-même, pauvre, assieds-toi à une grasse table. — « S’il se résignait à dîner de légumes, Aristippus ne voudrait plus fréquenter les rois. » — « S’il avait appris à fréquenter les rois, celui qui me reprend dédaignerait ses légumes. » Dis-moi lequel, à ton avis, parlait et agissait mieux ; ou, comme le plus jeune, apprends pourquoi l’opinion d’Aristippus est la meilleure.
Il se jouait ainsi, dit-on, du mordant cynique : « Je suis un flatteur pour mon propre avantage, et toi pour celui du peuple. Mon rôle est bien plus sensé et plus honorable. Afin qu’un cheval me porte et qu’un roi me nourrisse, je suis courtisan. Tu mendies les choses les plus viles, te mettant au-dessous de qui te donne, bien que tu prétendes n’avoir besoin de personne. »
Aristippus s’accommodait de toute couleur, de toute situation et de toute fortune, cherchant la mieux, mais se résignant au présent. Je m’étonnerais, au contraire, que l’homme habillé du double haillon de la vertu pût se faire une autre vie. Le premier n’attendra pas un vêtement de pourpre et, quel que soit le sien, il ira dans les lieux les plus fréquentés et tiendra avec bonne grâce l’un et l’autre rôle. L’autre fuira devant une chlamyde de Miletus, comme devant un chien enragé ou un serpent ; il mourra de froid, si tu ne lui rends pas son haillon. Rends-le-lui, et laisse-le vivre comme un imbécile.
Mener les affaires publiques, montrer aux citoyens des ennemis captifs, c’est toucher au trône de Jupiter et tenter les honneurs célestes ; mais plaire aux premiers d’entre les hommes, ce n’est pas une médiocre gloire. Il n’est pas donné à tout homme d’aller à Corinthus. Tel ne bouge pas, craignant l’insuccès ; soit. Mais celui qui a réussi n’a-t-il pas agi virilement ? Certes, voilà, évidemment, ce qu’il nous faut chercher. Celui-là repousse un fardeau comme trop lourd pour son faible cœur et pour son faible corps ; celui-ci le soulève et l’emporte. Ou la vertu est un vain nom, ou la gloire et la récompense appartiennent justement à l’homme entreprenant.
Qui se tait sur sa pauvreté, devant son roi, reçoit plus que le solliciteur. Il y a une différence entre prendre avec modestie et arracher. C’est le point capital, la source des choses. — « Ma sœur n’a point de dot, ma mère est pauvre, mon bien-fonds n’est pas vendable et ne peut me nourrir ; » celui qui parle ainsi crie : « Donne moi à manger ! » Un autre ajoute : « Et moi, n’aurai-je point une part de ce don ? » Mais, si le corbeau pouvait se repaître en silence, il aurait plus de nourriture, et beaucoup moins de querelles et d’envieux. Celui qui est emmené comme compagnon de voyage à Brundusium ou à l’aimable Surrentum, qui se plaint des cahots, du froid aigu et de la pluie, qui se lamente de son coffre brisé et de sa bourse volée, rappelle les ruses connues de la courtisane qui, pleurant tantôt sa petite chaîne, tantôt le bracelet qui lui a été enlevé, fera en sorte que bientôt on n’ajoutera plus foi à ses vraies pertes et à ses vraies douleurs. Trompé une fois, on ne se soucie plus de ramasser dans les carrefours quelqu’un qui s’est réellement cassé la jambe, bien qu’il verse d’abondantes larmes, et que, jurant par le nom sacré d’Osiris, il crie : « Croyez-moi, je ne raille pas ; cruels, relevez un homme blessé ! » — « Cherche une autre dupe ! » répond d’une voix rauque le voisinage.
Si je te connais bien, très-sincère Lollius, tu craindras de te montrer flatteur, t’étant donné pour ami. Autant la matrone diffère de la courtisane, autant un ami diffère d’un perfide flatteur. Il y a un vice opposé à celui-ci, et plus grand peut-être : c’est une aspérité brutale, grossière, insupportable, qui se recommande par des cheveux ras, des dents noires, et qui prétend se nommer liberté franche et vraie vertu. La vertu tient le milieu entre deux excès, également éloignée de l’un et de l’autre.
Celui-ci va au delà de toute complaisance ; bouffon du dernier lit, il tremble au moindre geste du riche maître, répète ses paroles et ramasse les mots qu’il laisse tomber. Tu dirais un enfant qui récite la leçon dictée par un magister furieux, ou un mime qui joue les rôles secondaires. Cet autre cherche des querelles à propos de laine de chèvre et combat armé de niaiseries : — « Donc, on ne m’en croira pas tout d’abord, et je ne pourrai pas déclarer hautement ce qui me plaît ! une nouvelle vie me serait odieuse à ce prix ! » En effet, de quoi est-il question ? qui en sait le plus, de Castor ou de Dolichos ; quel meilleur chemin mène à Brundusium, celui de Minucius ou celui d’Appius.
Celui qu’une Vénus ruineuse ou la chance soudaine du jeu met à nu, celui que la vanité habille et parfume au delà de ses ressources, celui que la soif et la faim de l’argent importunent et possèdent toujours, celui qui a honte de la pauvreté et la fuit, celui-là est pris en haine et en horreur par un ami riche qui a souvent dix fois plus de vices, ou qui, à défaut de haine, le gouverne, et, comme une bonne mère, veut qu’il soit plus sage et plus vertueux que lui-même, disant presque avec raison : « Ne tente pas de lutter avec moi ; mes richesses permettent la folie. Ton bien est très-médiocre. Une toge étroite convient à un inférieur de bon sens. Cesse donc toute rivalité. »
Eutrapélus, quand il voulait nuire à quelqu’un, lui donnait de riches vêtements : — heureux de ses belles tuniques, pensait-il, il aura de nouveaux projets, de nouvelles espérances ; il dormira le jour ; il sacrifiera son devoir à la débauche ; il nourrira d’intérêts l’argent d’autrui ; il deviendra enfin gladiateur ou mènera pour un salaire le cheval d’un jardinier.
Ne cherche jamais à scruter les secrets d’un ami ; garde-le s’il t’est confié, même excité par le vin et la colère ; ne vante point tes goûts en blâmant les siens ; et, quand il voudra chasser, ne te mets pas à tes poëmes. Ainsi se rompit l’amitié des frères jumeaux Amphion et Zéthus, et la lyre de l’un se tut, importune à la rudesse de l’autre. Amphion céda, croit-on, aux goûts fraternels. Toi, cède aux douces instances d’un puissant ami, et, toutes les fois qu’il conduira dans les plaines ses bêtes de somme chargées des filets Ætoliens, et ses chiens, lève-toi et dépose le souci d’une Muse insociable, afin de souper de mets achetés par des fatigues partagées. C’est une occupation chère aux Romains, utile à la réputation, aux membres et à la santé ; d’autant que tu es robuste, que tu dépasses un chien à la course et que tu peux lutter contre un sanglier. Ajoute que nul ne manie d’une façon plus brillante les armes viriles. Tu sais combien on t’applaudit quand tu soutiens les combats du Champ-de-Mars. Tout jeune, tu as subi la rude discipline et fait les guerres Cantabriques, sous le chef qui vient de détacher nos enseignes des temples des Parthes et qui complète aujourd’hui ce qui peut manquer aux armes Italiques. Mais, afin que tu ne te retires point sans être inexcusable, bien que tu aies soin de ne faire rien qui passe la mesure exacte, cependant, à la campagne paternelle, tu t’occupes parfois de bagatelles. On se partage deux flottes de petits bateaux, et, sous ton commandement, tes esclaves représentent la bataille d’Actium. Ton frère est le chef ennemi, la pièce d’eau est l’Hadria, et on se bat jusqu’à ce que la Victoire rapide couronne un des deux partis. Celui qui te verra consentir ainsi à ses goûts applaudira des deux mains et prendra part à tes jeux.
Pour te conseiller encore, si toutefois tu as besoin d’un conseiller, fais attention souvent à ce que tu dis, de qui tu parles et à qui. Fuis le questionneur, car il est bavard, et des oreilles toujours ouvertes ne gardent pas fidèlement ce qui leur est confié, et la parole une fois lâchée vole irrévocablement. Qu’aucune servante et que nul esclave n’excite tes sens, après avoir passé le seuil de marbre d’un ami respectable, de peur que le maître de ce bel esclave ou de cette belle fille ne te les donne sans grand mérite, ou te blesse en te les refusant.
Tu recommandes quelqu’un ! examine bien, et encore ; afin que, bientôt, la faute d’autrui ne te couvre pas de honte. Nous nous trompons et recommandons parfois un indigne. Donc, celui qui sera chargé de sa propre faute, ne le défends point, ayant été trompé par lui. Tu n’en défendras que mieux, en le protégeant de ton appui, l’homme qui t’est bien connu et qu’on aura calomnié. Quand il est mordu par la dent de Théon, ne pressens-tu pas que le danger n’est pas loin de toi ? Quand la proche maison brûle, cela te concerne, car les incendies négligés ont coutume de prendre des forces.
L’homme inexpérimenté croit que l’amitié d’un puissant est douce ; mais qui en a l’expérience la redoute. Pendant que ta nef est en haute mer, prends garde que le vent ne change et ne te ramène en arrière. Les gens tristes détestent l’homme gai, et les hommes gais détestent les gens tristes ; les personnes vives, les gens tranquilles ; les paresseux, les gens actifs et diligents. Les buveurs n’aiment point qu’on refuse la coupe, bien que tu leur jures que tu redoutes les vapeurs nocturnes du vin. Chasse ce nuage de ton sourcil. Trop de timidité donne l’air sombre, et trop de silence, l’air maussade.
Cependant, lis et cause avec les doctes ; cherche ainsi à mener doucement ta vie, sans que le désir t’agite et te blesse en te laissant toujours pauvre, sans crainte et sans l’espérance des choses médiocrement utiles. La science enseigne-t-elle la vertu ? La nature la donne-t-elle ? Cherche ce qui diminue les soucis, ce qui te rendra ton propre ami, ce qui te donnera la tranquillité pure, que ce soient les honneurs, la douce aisance, ou un chemin secret, un sentier mystérieux de la vie. Pour moi, toutes les fois que je me refais sur les bords de la Digentia, ce frais ruisseau que boit le bourg toujours froid de Mandéla, que penses-tu, ami, que je sente et que je désire ? de conserver ce que j’ai maintenant, moins encore ; de vivre pour moi ce qui me reste à vivre, si les Dieux veulent que je vive encore ; d’avoir, pour l’année, une bonne provision de livres et de blé afin de ne point flotter, inquiet de l’incertitude de l’heure future. C’est assez de demander à Jupiter ce qu’il accorde et retire : la vie, la richesse. Je saurai me donner à moi-même l’égalité d’âme.
Si tu en crois le vieux Cratinus, docte Mæcenas, aucuns vers ne peuvent plaire longtemps, ni vivre, s’ils ont été écrits par des buveurs d’eau. Dès que Liber eut inscrit des poëtes insensés parmi les Satyres et les Faunes, les douces Muses sentirent le vin dès le matin. Homérus est tenu pour ivrogne, ayant fait l’éloge du vin ; le Père Ennius lui-même ne s’est jamais élancé pour chanter les armes qu’après avoir bu. Je renvoie les gens à jeun au Forum et au Putéal de Libon ; je défends aux sobres de chanter. Depuis cet édit, les poëtes n’ont point cessé de boire, la nuit, à qui mieux mieux et de sentir le vin pendant le jour. Quoi ! si quelqu’un, avec une face farouche, des pieds nus et l’étroite étoffe de sa toge, singe Cato, nous représentera-t-il les mœurs et la vertu de Cato ? L’éloquence rivale de Timagénès a fait crever Iarbita qui s’efforçait de paraître aussi poli et aussi disert. Un modèle imitable par ses défauts trompe. Si je pâlissais par hasard, ils boiraient du cumin qui rend exsangue. Ô imitateurs, troupeau servile, que votre cohue m’a souvent remué la bile, ou fait rire ! J’ai, le premier, posé le pied libre dans une voie non explorée, où je n’ai point foulé de trace étrangère. Qui se fie en soi est le chef qui mène l’essaim. Le premier, j’ai montré au Latium les Iambes Pariens, empruntant les mètres et l’esprit d’Archilochus, non ses pensées ni ses paroles qui poursuivaient Lycambès. Ne me couronne point de moins de lauriers, parce que j’ai craint de changer ses mètres et l’art de ses vers. La mâle Sappho mêle aussi à sa muse le mètre d’Archilochus. AIcæus fait de même, mais les choses et l’arrangement diffèrent : il ne cherche point à déshonorer un beau-père en de noires poésies, ni à serrer d’un lacet le cou d’une fiancée à l’aide d’un vers infamant. Ce poëte qu’aucune bouche n’avait encore récité, moi, chantre Latin, je l’ai fait connaître. Je m’honore d’apporter des choses non connues, d’être tenu par de nobles mains et d’être lu par de nobles yeux.
Veux-tu savoir pourquoi le lecteur ingrat aime et loue mes œuvres légères chez lui, et les déprime injustement quand il a passé son seuil ? je ne quête pas les suffrages de la plèbe mobile par des repas et le don de vieux habits ; je ne suis ni l’auditeur, ni le vengeur de nos nobles écrivains ; je ne daigne pas me mêler aux tribus des grammairiens et m’incliner devant leurs tréteaux. De là leurs larmes. Si je dis que j’ai honte de réciter des choses indignes d’un nombreux auditoire et d’attacher de l’importance à des bagatelles : « Tu railles, dit-on, et tu gardes cela pour les oreilles de Jupiter. Tu te crois seul à distiller le miel poétique et tu te trouves parfait. » À cela je pourrais répondre par des railleries, mais je crains d’être déchiré dans la lutte par un ongle aigu : « Le lieu me déplaît, » dis-je ; et je demande un délai. Le jeu amène la querelle, le combat, la colère ; et la colère produit des inimitiés féroces et une guerre mortelle.
Pendant que tu déclames à Roma, très-grand Lollius, j’ai relu à Prænesté celui qui a écrit la guerre de Troja. Ce qui est beau, honteux, utile ou non, il le dit plus clairement et mieux que Chrysippus et Crantor. Pourquoi pensé-je ainsi ? Si tu n’es distrait par rien, écoute.
Ce poëme qui raconte le long combat des Græcs et des Barbares par suite des amours de Pâris, contient les fureurs insensées des peuples et des rois. Anténor est d’avis de retrancher la cause de la guerre. Que dit Pâris ? il ne veut pas être contraint de régner en paix et de vivre heureux. Nestor s’empresse d’apaiser les querelles qui s’élèvent entre le Pélide et l’Atride : l’amour excite l’un et la colère les dévore tous les deux. Quand les rois sont fous furieux, les Achiviens souffrent. Dans les murs d’Ilios et au dehors, il n’y a que révolte, ruse, crime, débauche et colère. Ce que peuvent la vertu et la sagesse, le poëte nous en offre un exemple utile dans Ulyssès. Ce dompteur de Troja parcourt un grand nombre de villes et observe les mœurs des hommes ; et, tandis qu’à travers la large mer il prépare son retour et celui de ses cornpagnons, il subit mille maux, sans être jamais submergé par le flot des choses contraires. Tu sais les voix des Sirènes et les coupes de Circa. Si, dans un désir insensé, il eût bu comme ses compagnons, il eût vécu honteusement et sans cœur sous le joug d’une courtisane, comme un chien immonde, ou comme un pourceau ami de la fange. Pour nous, destinés à manger nos biens, nous sommes en nombre, amants de Pénélopa, vauriens, ou jeunes hommes d’Alcinoüs uniquement occupés du soin de leur peau, trouvant fort beau de dormir la moitié du jour et de charmer leur ennui aux sons de la cithare. Pour égorger un homme, les brigands se lèvent au milieu de la nuit ; et toi, pour te sauver toi-même, tu ne t’éveillerais pas ? Si tu ne veux pas courir te portant bien, tu courras étant hydropique ; et si tu ne demandes, avant le jour, un livre et de la lumière, si tu ne tends pas ton esprit aux études et aux choses honnêtes, tu veilleras tourmenté par l’envie ou par l’amour. Pourquoi te hâter de retirer de ton œil ce qui le blesse, et diffères-tu de toute une année de guérir ton esprit, s’il est malade ? Commencer, c’est avoir fait la moitié de la tâche. Ose être sage : commence. Qui retarde l’heure de vivre honnêtement attend comme le campagnard que le fleuve ait cessé de couler ; mais il coule et il coulera roulant ses eaux pendant tous les âges. On cherche de l’argent, une femme riche pour avoir des enfants ; on laboure des forêts incultes. Qu’il ne souhaite rien de plus, celui qui a le nécessaire. Ni la maison, ni le domaine, ni le monceau d’airain et d’or ne font sortir la fièvre du corps malade de leur possesseur, ni les soucis de son esprit : s’il veut jouir des choses qu’il a amassées, il faut qu’il se porte bien. À celui qui désire ou qui craint, sa maison et sa richesse font le même bien qu’un tableau peint à des yeux malades, des fomentations à un goutteux, et les sons de la cithare à des oreilles pleines d’humeurs et douloureuses. À moins que le vase ne soit propre, ce que tu y verses aigrit. Dédaigne les voluptés : une volupté payée par la douleur est un mal. L’avare manque toujours de tout : mets une limite à tes vœux. L’envieux maigrit des abondantes richesses d’autrui : les tyrans Siculiens n’ont point inventé de plus grand supplice que l’envie. Celui qui ne modère pas sa colère, plus tard voudrait n’avoir pas fait ce que le ressentiment lui a conseillé, quand il se hâtait de venger son injure par la violence. La colère est une courte folie. Gouverne ta passion ; si elle n’obéit, elle commande ; il faut la refréner et l’enchaîner. Le maître enseigne au cheval dont la bouche est tendre à marcher, docile, dans la voie indiquée par le cavalier ; et le jeune chien de chasse aboie longtemps dans la cour contre une peau de cerf, avant de chasser dans les bois. C’est maintenant, enfant, que ton cœur pur doit s’abreuver de bonnes paroles, et que tu dois te confier aux sages. L’argile neuve qui a été une fois pénétrée d’un parfum le gardera longtemps. Si tu t’arrêtes, ou si tu marches avec trop d’ardeur, je ne t’attendrai, ni ne te rejoindrai.
Livre, tu sembles regarder Vertumnus et Janus, afin de paraître poli par la pierre ponce des Sosius. Tu hais les clefs et les cachets chers à la pudeur ; tu gémis d’être connu de peu de monde et tu aspires au public, toi qui n’as pas été fait pour cela.
Va donc où tu brûles d’aller. Une fois parti, plus de retour : — « Qu’ai-je fait, malheureux ? Qu’ai-je voulu ? » diras-tu, dès que quelqu’un te déchirera ; et tu sais comme l’amateur rassasié, qui s’ennuie, te referme vite. Si je n’augure pas à faux, dans ma colère pour ta faute, tu seras cher à Roma, tant que la jeunesse ne t’aura pas abandonné ; mais, dès que tu commenceras à être souillé par les mains du vulgaire, tu seras mangé en silence par les mites inertes, ou tu fuiras à Utica, ou tu seras envoyé, lié, à Ilerda. Alors ton conseiller non écouté rira, comme celui qui jeta de colère dans un précipice son âne désobéissant. Qui travaillerait en effet à sauver quelqu’un malgré lui ? Ceci t’est réservé aussi : dans ta vieillesse bégayante, tu tomberas aux mains du magister qui, dans le fond des faubourgs, enseigne aux enfants les éléments de la langue.
Quand le tiède soleil ouvrira beaucoup d’oreilles autour de toi, dis-leur que, né d’un père affranchi. et n’ayant qu’un petit bien, j’ai étendu de grandes ailes hors de mon nid, et ajoute autant à mes vertus que tu ôteras à ma naissance. Dis que j’ai plu aux premiers de la Ville, dans la guerre et dans la paix, petit de corps, blanchi avant l’âge, ami du soleil, prompt à m’irriter et cependant facile à apaiser. Si quelqu’un, par hasard, te demande mon âge, qu’il sache que je comptais quatre fois onze décembres, l’année où Lollius eut Lépidus pour collègue.
Julius Florus, je voudrais savoir dans quelle contrée du monde combat Claudius, le beau-fils d’Augustus. Est-ce la Thraca, l’Hébrus enchaîné par la glace, ou le détroit qui court entre les deux tours voisines, ou les grasses plaines et les collines de l’Asia qui vous retiennent ? Quelle œuvre prépare la savante cohorte ? je m’inquiète aussi de cela. Qui se charge d’écrire les actions d’Augustus ? Qui racontera à la postérité les guerres et les traités de paix ? Et Titius, qui sera nommé avant peu par les bouches Romaines, qui, dédaignant les sources connues, n’a point pâli de boire à celle de Pindarus, comment se porte-t-il ? Se souvient-il de nous ? Tente-t-il, sous l’auspice de la Muse, d’adapter les modes Thébains aux lyres Latines, ou devient-il furieux et hausse-t-il la voix dans la tragédie ? Dis-moi ce que fait Celsus : on l’a averti et on l’avertira encore d’user de ses propres richesses et de ne point toucher aux écrits qu’amasse Apollo Palatinus, de peur que, si le peuple des oiseaux vient un jour redemander ses plumes, la corneille fasse rire d’elle quand elle sera dépouillée de ses couleurs dérobées. Et toi, que tentes-tu ? Autour de quels thyms voltiges-tu avec agilité ? Ton génie n’est ni étroit, ni inculte, ni rude. Soit que tu aiguises ta langue pour tes causes, soit que tu te prépares à interpréter le droit civil, soit que tu composes d’aimables vers, tu emporteras les premières couronnes du lierre victorieux. Car, si tu pouvais renoncer à ce qui fomente tes soucis et te refroidit, tu irais partout où la céleste sagesse te guiderait. C’est elle, petits et grands, qu’il faut nous hâter d’étudier, si nous voulons vivre chers à la patrie et à nous-mêmes. Tu devras aussi m’apprendre si Munatius est envers toi comme il convient, ou si votre amitié est mal cimentée et se rompra. Mais vous, dont un sang ardent ou l’ignorance des choses a irrité la tête chaude, en quelque lieu que vous viviez, ne brisez point votre lien fraternel. J’engraisse la génisse consacrée à votre retour.
Albius, juge sincère de mes œuvres, que fais-tu maintenant du côté de Pédum ? Veux-tu surpasser les opuscules de Cassius de Parma ? ou bien erres-tu en silence dans les bois salubres, méditant des pensées dignes du sage et de l’homme de bien ? Tu n’as pas seulement le corps sans l’âme. Les Dieux t’ont donné la beauté, les richesses et l’art d’en jouir. Que peut souhaiter de plus une nourrice à son cher nourrisson que d’être sage, de bien exprimer ce qu’il pense, d’avoir la faveur, la réputation, la santé, une vie délicate et suffisamment d’argent ? Entre l’espérance et le souci, la crainte et la colère, crois que chacun de tes jours est le dernier. L’heure qui viendra par surcroît, et qui n’est pas espérée, sera la bienvenue. Quand tu voudras rire, viens me voir gras, fleuri, la peau soignée, un vrai pourceau du troupeau d’Épicurus.
Si tu peux te coucher, en convive, sur un lit d’Archias, et si tu ne crains pas de souper d’un petit plat de légumes, je t’attendrai à la maison, Torquatus, au coucher du soleil. Tu boiras un vin qui coula sous le deuxième consulat de Taurus, entre les marais de Minturnæ et le coteau de Sinuessa. Si tu en as de meilleur, apporte-le, ou soumets-toi. Déjà le foyer resplendit et tout le ménage reluit pour toi. Quitte les vaines espérances, les luttes de richesse et la cause de Moschus. Demain est le jour de naissance de Cæsar, demain est un jour de repos et de sommeil ; et nous pourrons impunément passer une nuit d’été à causer amicalement. À quoi sert la richesse, si on n’en peut jouir ? L’avare, sévère pour soi, en vue de son héritier, est presque insensé. Je boirai et répandrai des fleurs et souffrirai qu’on me tienne pour peu sage. Que ne dévoile point l’ivresse ? Elle révèle les secrets, elle réalise les espérances, elle traîne le lâche au combat, elle soulève le fardeau des inquiétudes, elle enseigne les arts. Quel est celui que les coupes fécondes n’ont pas fait éloquent ? Qui ne délivrent-elles pas des chaînes de la pauvreté ? Je m’occupe volontiers des soins auxquels je m’entends : je m’inquiète que les lits soient propres, que l’état de la nappe n’offense pas les narines, que tu puisses te voir dans les coupes et dans les plats, que personne ne porte au dehors ce qui se dit entre amis intimes, et que ceux qui se conviennent soient ensemble. J’aurai avec toi Butra, Septicius, et, s’il ne préfère pas souper avec quelque jeune fille, Sabinus. Il y a place pour quelques ombres ; mais des convives trop serrés sont gênés par l’odeur de la chèvre. Écris-moi combien nous devons être, et, toute affaire mise de côté, passe par une porte dérobée, laissant le client dans l’atrium.
Ne rien admirer, c’est peut-être la seule façon, Numicius, l’unique, d’être et de rester heureux. Il en est qui regardent, sans en être aucunement troublés, le soleil, les étoiles et la succession régulière des saisons. Que penses-tu des présents de la terre, des richesses que donne la mer aux Arabes et aux Indiens éloignés ? des jeux, des applaudissements, de la faveur du Quirite bienveillant ? Comment considérer cela et que faut-il en croire ?
Celui qui craint le contraire de ces choses les admire presque autant que celui qui les désire. Le trouble est le même des deux côtés quand on se trouve en face de l’imprévu. Qu’on se réjouisse ou qu’on se plaigne, qu’on désire ou qu’on craigne, peu importe, si, les choses étant meilleures ou pires qu’on ne les espérait, on reste les yeux fixes, l’esprit et le corps dans la torpeur. Le sage mériterait le nom d’insensé, et le juste celui d’inique, s’il poursuivait la vertu elle-même au delà des bornes.
Va, maintenant ! contemple l’argent, le marbre antique, les airains, les œuvres d’art ; admire les couleurs Tyriennes et les pierres précieuses ; réjouis-toi de ce que mille regards te contemplent tandis que tu parles ; sois au Forum dès le matin et ne reviens que le soir sous ton toit ; et cela de peur que Mutus ne moissonne plus que toi sur ses terres dotales, car il serait indigne que, né de plus humbles parents, il fût plus puissant et plus enviable que toi ! Tout ce qui est sous terre, le temps le produira à la lumière ; et il engloutira aussi tout ce qui brille. Quand le portique d’Agrippa et la voie d’Appius t’auront bien vu, il te restera cependant d’aller là où sont allés Numa et Ancus !
Si ton côté ou tes reins souffrent de quelque mal aigu, cherche la guérison de ton mal. Veux-tu vivre heureux ? qui ne le veut ? Si la seule vertu peut donner le bonheur, allons ! laisse là courageusement toutes les voluptés. Penses-tu que la vertu soit un mot, comme un bois sacré est du bois ? Crains qu’un autre ne touche au port avant toi et de perdre ainsi les affaires Cibyratiques et Bithyniennes. Arrondis une somme de mille talents, qu’elle soit doublée et triplée, et quadruple-la pour compléter. La richesse est une reine qui donne à la fois une femme avec une dot, du crédit, des amis, de la naissance et de la beauté. La Persuasion et la Grâce ornent le riche. Le roi des Cappadociens est riche en esclaves et manque d’argent. Ne sois pas comme lui. Lucullus, dit-on, ayant été prié de prêter cent chlamydes pour la scène, dit : « Où pourrais-je en trouver autant ? Cependant, je chercherai et enverrai tout ce que j’aurai. » Peu après, il écrit qu’il a cinq mille chlamydes chez lui ; qu’on peut prendre tout ou partie. C’est une pauvre maison que celle où il n’y a pas une foule de choses superflues que le maître ignore et qui ne servent qu’aux voleurs. Donc, si la richesse seule peut te rendre et te conserver heureux, occupe-toi tout d’abord de la rechercher, le premier et le dernier à l’œuvre.
Si l’apparence et le crédit rendent heureux, achetons un esclave qui nous dise les noms des personnes et qui nous pousse le côté et nous oblige de leur tendre la main à la ronde : « Celui-ci est puissant dans la tribu Fabia, celui-là dans la tribu Vélina ; cet autre donne les faisceaux à qui lui plaît, et, se fâchant, enlève l’ivoire curule à qui il veut. Dis-leur : Frère, Père ! selon l’âge de chacun, et adopte-les ainsi pour rire. »