Odes et Épîtres (Carmina, Epistulae)
Ô toi qui, nommé dans mes premiers vers, seras nommé dans les derniers, j’ai été assez vu, et tu veux, Mæcenas, que le vieil acteur qui a son congé reprenne son ancien rôle. Mon âge n’est plus le même, ni mon esprit. Véianius, ayant suspendu ses armes à la porte d’Herculès, se cache au fond des champs, loin du peuple qu’il supplia tant de fois de l’extrémité de l’arène. Ceci sonne fréquemment à mon oreille purifiée : « Aie le bon sens de renvoyer à temps ton cheval qui vieillit, de peur qu’il fasse rire à la fin et perde les entrailles. » C’est pourquoi je laisse là les vers et les autres bagatelles. Je m’inquiète et m’occupe du vrai et de l’honnête, je m’y renferme tout entier ; j’amasse et je recueille ce dont je pourrai me servir. Si tu me demandes sous quel chef, sous quel Dieu Lare je m’abrite, je ne jure au nom d’aucun maître, je m’arrête, hôte d’un moment, partout où m’entraîne la tempête. Tantôt je suis actif, je me plonge dans les ondes publiques, je suis le gardien et le satellite rigide de la vertu véritable ; tantôt je retombe insensiblement dans les doctrines d’Aristippus et je m’efforce de dominer les choses au lieu d’être dominé par elles. De même que la nuit est longue à ceux dont la maîtresse ne vient pas, et le jour long à ceux qui doivent leur travail, et l’année lente aux pupilles qu’opprime la dure surveillance d’une marâtre ; de même, pour moi, les moments coulent tardifs et ingrats, qui ajournent mon espérance et mon dessein d’agir courageusement en ce qui est également utile aux pauvres et aux riches, en ce qui ne peut être négligé sans dommage par les enfants et les vieillards. Il me reste au moins ces bons éléments à l’aide desquels je puis me consoler et me conduire. Si on ne peut voir aussi clairement que Lyncéus, cependant il ne faut pas dédaigner de baigner ses yeux malades, ni, parce qu’on désespère de posséder les membres de l’invincible Glyco, ne pas empêcher la goutte noueuse de s’emparer du corps ; on peut au moins marcher jusqu’à une certaine limite, si on ne peut aller plus loin. Si l’avarice brûle le cœur en proie à un misérable désir, il y a des mots, des paroles qui peuvent adoucir cette douleur et ôter une grande partie du mal. Es-tu gonflé de l’amour de la gloire ? il y a des expiations certaines, des livres qui purifient, trois fois lus. Envieux, irritable, paresseux, ivrogne ou débauché, il n’est aucun homme si sauvage qui ne puisse être adouci s’il prête une oreille docile aux leçons.
Fuir le vice est une vertu, et la première sagesse est d’être exempt de folie. Vois combien un petit revenu et un refus honteux te semblent de grands maux, et avec quel travail d’esprit et de corps tu les évites. Tu cours, marchand infatigable, jusqu’aux extrémités des Indes, fuyant la pauvreté à travers la mer, les rochers, les flammes ; et tu ne te soucies pas de juger ces biens que tu admires et désires stupidement, et tu ne veux point en croire un plus sage que toi, ni même l’écouter. Quel pugiliste de village et de carrefour mépriserait la grande couronne Olympique, si on lui donnait l’espoir et si on lui faisait cette douce condition d’emporter la palme sans combat ? L’argent est plus commun que l’or, et l’or que la vertu.
— « Ô citoyens, citoyens, il faut d’abord chercher l’argent ; la vertu viendra après. » Cela s’enseigne du haut en bas du quartier de Janus ; voilà ce que répètent les jeunes et les vieux, avec leurs bourses et leurs tablettes sous le bras gauche. Tu as du cœur, des mœurs, de l’éloquence, de la bonne foi ; mais sur quatre cent mille sesterces il t’en manque six ou sept mille : tu seras peuple. Cependant les enfants qui jouent disent : Tu seras roi, si tu fais bien. Sois comme un mur d’airain, ayant la conscience pure et ne pâlissant d’aucune faute. Dis-moi laquelle vaut mieux, de la loi Roscia ou de cette chanson des enfants, qui offre le trône à ceux qui agissent bien, et qu’ont chanté les mâles Curius et Camillus ? Qui te donnera le meilleur conseil, de celui qui dit : fais-toi riche, honnêtement, si tu peux, sinon, de quelque façon que ce soit, afin d’assister de plus près aux poëmes lamentables de Pupius ; ou de celui qui t’exhorte et t’enseigne à dresser un front libre contre la fortune insolente ? Si le peuple Romain me demandait par hasard pourquoi je n’use point de ses jugements comme de ses portiques, pourquoi je ne recherche point ce qu’il aime et je ne fuis point ce qu’il hait, je répondrais ce que répondit autrefois le renard rusé au lion malade : « Parce que ces traces me font peur, toutes allant vers toi et aucune ne revenant. » Peuple, tu es une bête féroce à beaucoup de têtes ! À quoi donc m’attacher ? qui suivre ? Les uns veulent prendre la gestion des revenus publics ; il en est qui chassent les veuves avares avec des gâteaux et des fruits, qui pêchent des vieillards et les mettent dans leurs viviers ; la richesse du plus grand nombre s’accroît par l’usure secrète. Soit, chacun est dominé par ses goûts et ses désirs propres, mais le même homme peut-il, une seule heure, aimer la même chose ? — « Aucun golfe dans le monde n’est plus beau que celui de l’aimable Baiæ ! » Ainsi parle un riche ; et le lac et la mer se ressentent du désir de ce maître impatient. Son caprice sera pour lui un auspice suffisant, et : — « Demain, ouvriers, vous porterez vos outils à Téanum. » Le lit nuptial est-il dressé dans la cour ? il dit que rien ne vaut la vie d’un célibataire. N’est-il point marié ? il jure que les mariés sont seuls heureux. Par quel nœud fixer la forme changeante de ce Proteus ? Et le pauvre, que fait-il ? Ris ! il change de chambres, de lits, de bains et de barbiers ; il loue une barque pour avoir des nausées comme le riche qui monte sa propre trirème. Si je viens à toi les cheveux inégalement taillés par le tondeur, tu ris ; si j’ai par hasard du vieux linge sous une tunique neuve, ou que ma toge soit plus longue d’un côté, tu ris ; et quand ma pensée se combat elle-même, dédaigne ce qu’elle recherchait, recherche ce qu’elle rejetait naguère, va et revient, rompt l’ordre entier de la vie, détruit, édifie, et change les carrés en ronds, tu penses que je suis fou comme tout le monde, tu ne ris pas, tu ne crois pas que j’ai besoin d’un médecin et d’un curateur donné par le Præteur, bien que je sois sous ta tutelle et que tu t’irrites de l’ongle mal coupé de l’ami qui dépend de toi et qui te considère. En somme, le sage ne le cède qu’à Jupiter. Il est riche, libre, honoré, beau, roi des rois. Il est surtout en bonne santé, à moins que la pituite ne le tourmente.
L’ami de la campagne salue Fuscus ami de la ville. Sur ce point seul, tous deux diffèrent absolument ; mais, pour le reste, ils sont jumeaux à peu près, et leurs esprits sont frères : ce qui déplaît à l’un déplaît à l’autre, et nous approuvons les mêmes choses, comme les deux vieux pigeons si connus. Toi, tu gardes le nid ; moi, je vante les cours d’eau d’une belle campagne, les rochers enveloppés de mousse et les bois. Que veux-tu ? Je vis et je règne dès que j’ai quitté ce que vous élevez au ciel avec applaudissement ; et, comme l’esclave fugitif du prêtre, je renonce aux gâteaux sacrés, avide du pain, que je préfère à leur miel.
S’il faut vivre conformément à la nature, s’il faut d’abord chercher l’emplacement de sa maison, sais-tu rien de préférable en cela à une agréable campagne ? Les hivers y sont plus tièdes ; une brise plus fraîche y adoucit la rage de la Canicule et les ardeurs du Lion, quand, furieux, il est percé par les traits du Soleil. L’envieuse inquiétude y trouble moins le sommeil. L’herbe est-elle moins parfumée et moins brillante que les marbres Libyques ? L’eau qui, dans les carrefours, tend à rompre les tuyaux de plomb, est-elle plus pure que celle qui murmure en roulant sur sa pente ? La forêt croit, il est vrai, même au milieu de vos colonnades ; et la maison est vantée, qui laisse voir au loin dans les champs. On chasse la nature à coups de fourche ; mais elle revient toujours, et, furtive, elle l’emporte victorieusement sur les dédains injustes.
Celui qui ne peut distinguer la pourpre Sidonienne des laines qui ont bu la teinture d’Aquinum n’éprouve pas une perte plus certaine, qui touche de plus près à ses moelles, que celui qui ne fait point la différence du vrai au faux. Plus la prospérité rend heureux, plus les revers accablent. On renonce de mauvaise grâce à ce qu’on admire. Fuis les grandeurs : sous un humble toit on peut laisser en arrière les rois et les amis des rois.
Le cerf, meilleur au combat, chassait le cheval de leurs communs herbages. Celui-ci, vaincu après une longue lutte, implora le secours de l’homme et se soumit au frein ; mais, revenu victorieux de son ennemi, il ne put rejeter le cavalier de son dos, ni le frein de sa bouche. Ainsi de celui qui, craignant la pauvreté, se prive de la liberté qui vaut mieux que l’or : il porte honteusement un maître et il servira éternellement, n’ayant pas su se contenter de peu. La richesse qui n’est pas faite pour nous est une chaussure trop grande qui fait tomber, ou trop petite qui blesse. Vis sagement content de ton sort, Aristius, et ne me renvoie pas sans reproche, si tu me vois amasser sans relâche plus qu’il ne me faut.
L’argent est tyran ou esclave de qui l’amasse ; il est fait pour suivre la corde et non pour la tirer. Je t’écris ceci près du temple ruiné de Vacuna, fâché que tu ne sois pas auprès de moi, et content de tout le reste.
Que te semble de Chios. Bullatius, de la fameuse Lesbos, de l’élégante Samos, de la royale Sardis de Crœsus, de Smyrna et de Colophon ? Valent-elles mieux ou moins que leur réputation ? Tout cela n’est-il pas inférieur au Champ-de-Mars et au Tibéris ? Une des villes Attaliques t’a-t-elle plu ? Préfères-tu Lébédus, en haine de la mer et des voyages ?
Tu sais ce qu’est Lébédus ? un bourg plus désert que Gabiæ et que Fidénæ. Cependant, je voudrais vivre là, oublieux des miens, oublié d’eux, et contemplant du rivage la lointaine fureur de Neptunus.
Mais celui qui vient de Capua à Roma, couvert de pluie et de boue, ne voudrait pas vivre dans l’auberge où il s’arrête. Celui qui, ayant eu froid, se réjouit des fourneaux et du bain, ne croit pas que ce soit là la meilleure des existences. Si l’Auster furieux t’a fait rouler en haute mer, tu ne vendras pas pour cela ta nef après avoir passé la mer Ægæenne. Rhodos et la belle Mityléné, puisque tu es sain et sauf, ne te serviront pas plus qu’un manteau au solstice d’été, une blouse par les vents neigeux, le Tibéris dans l’hiver, et du feu en Sextilis.
Pendant que cela t’est permis et que la Fortune te fait bon visage, c’est à Roma qu’il faut vanter Samos, Chios et Rhodos. Reçois d’une main reconnaissante l’heure heureuse que t’accordent les Dieux et ne remets pas le moment du bonheur ; et, de cette façon, en quelque lieu que tu sois, tu pourras dire que tu as vécu à ton gré. Car, si c’est la raison et la sagesse qui dissipent les soucis, et non les lieux qui dominent la vaste mer, en traversant celle-ci, on change de ciel, non d’esprit ; et nous nous épuisons en une oisiveté laborieuse, montant pour vivre heureux sur des nefs et des quadriges. Ce que tu cherches est ici, à Ulubræ, si l’égalité d’âme ne te fait pas défaut.
Si tu sais jouir des biens que tu recueilles, Iccius, sur les terres Siculiennes d’Agrippa, il n’appartient point à Jupiter de te prodiguer une plus grande abondance. Cesse tes plaintes. Il n’est point pauvre celui qui a de quoi vivre. Si ton estomac, ta poitrine et tes pieds sont en bon état, les richesses royales ne pourront ajouter rien de mieux à cela.
Si, par hasard, au milieu de tant de biens, tu vis d’herbes et d’ortie, sans boire de vin, tu vivras toujours de même, la Fortune dût-elle t’inonder de ses flots d’or : soit parce que la richesse ne change point la nature, soit parce que tu mets la vertu au-dessus de tout.
Nous nous étonnons que les troupeaux ravagent les champs et les moissons de Démocritus, pendant que son esprit vagabonde hors de son corps, lorsque toi, au milieu de la lèpre et de la contagion générale du gain, ne songeant à rien de vulgaire, tu as le souci des choses sublimes : quelles causes enchaînent la mer, d’où vient la douceur de l’année, si les étoiles errent et vagabondent d’elles-mêmes ou obéissent à un ordre, ce qui cache l’orbe obscurci de la Lune et le montre de nouveau, quelle volonté et quelle puissance produisent la concorde des choses opposées, si Empédoclès est en délire, ou Stertinius.
Mais, soit que tu manges des poissons, des poireaux ou des oignons, traite bien Pompéius Grosphus, et, s’il te demande quelque chose, fais-le volontiers. Grosphus ne te demandera rien que de juste et de raisonnable. Une provision d’amis est aisée à faire, quand tout manque aux hommes de bien.
Cependant, de peur que tu ignores où en est la fortune Romaine, le Cantabre a été dompté par le courage d’Agrippa, et l’Arménien par celui de Claudius Néro ; Phraatès a subi à genoux le joug et les lois de Cæsar, et l’Abondance dorée répand sa pleine corne de fruits sur l’Italia.
Comme je te l’ai recommandé à ton départ, souvent et longtemps, Vinius, remets ces volumes cachetés à Augustus, s’il se porte bien, s’il est content et enfin s’il les demande. Ne pèche pas par trop de zèle pour moi ; ne donne pas, par importunité, de haine contre mes écrits, et ne traite pas brusquement mes affaires. Si, par hasard, la charge de mes papiers te semble lourde, jette-la, et dépose ton bât, plutôt que de la porter de mauvaise grâce à son adresse, de faire rire en rappelant ton surnom paternel d’Asina et d’être la fable de tous. Use de tes forces dans les pentes, les fleuves et les fondrières ; et, dès que tu seras victorieusement arrivé, veille sur ton fardeau et ne porte point mon rouleau de livres sous l’aisselle, comme un campagnard son agneau, comme l’ivrognesse Pyrrhia les pelotons de laine dérobée, ou comme un convive de la dernière classe ses sandales et son bonnet. Ne conte pas à tout le monde que tu as sué en portant des vers qui peuvent charmer les yeux et les oreilles de Cæsar. Si on t’adresse mille prières, sois ferme. Va, porte-toi bien, crains de tomber et de casser ce qui t’est confié.
Fermier de mes bois et du petit domaine qui me rend à moi-même et que tu dédaignes, bien qu’il renferme cinq feux et qu’il envoie d’habitude cinq bons pères de famille à Varia, luttons, afin de voir si je n’arracherai pas plus bravement les épines de mon esprit que tu ne les arraches de mon champ, et lequel est le meilleur d’Horatius ou de son bien.
Bien que je sois retenu ici par la piété et le chagrin de Lamia qui pleure son frère, qui gémit inconsolablement sur le frère qui lui est enlevé, cependant mon esprit est emporté là-bas, et il se plaît à rompre les barrières de la distance et de l’espace. Je prétends que l’homme heureux vit à la campagne et tu prétends qu’il n’existe qu’à la ville. Qui envie la destinée d’autrui a la sienne propre en haine. Nous sommes insensés l’un et l’autre d’accuser le lieu fort innocent. L’esprit seul est en faute, ne pouvant jamais échapper à lui-même. Étant simple esclave, tu désirais tout bas la campagne ; maintenant que tu es fermier, tu désires la ville, les spectacles et les bains. Tu sais que je suis conséquent, et que je suis triste de partir toutes les fois que d’odieuses affaires me traînent à Roma. Nous n’admirons pas les mêmes choses, de là le désaccord entre moi et toi ; car ce que tu crois désert, inhospitalier et sauvage, celui qui sent comme moi le nomme charmant, et il déteste ce que tu trouves beau. C’est le lupanar, je le vois, et le cabaret graisseux qui te donnent le regret de la ville, et aussi ce petit coin de terre qui porterait du poivre et de l’encens plutôt qu’une grappe de raisin. Il n’y a point de taverne voisine qui puisse t’offrir du vin, ni de joueuse de flûte débauchée qui te fasse, au bruit de sa musique, lourdement sauter de terre ; et cependant tu défriches des champs non touchés du soc depuis longtemps, tu prends soin des bœufs dételés et tu les rassasies d’herbages coupés. Quand tu veux te reposer, autre travail : le ruisseau, si la pluie tombe, te contraint de garantir la prairie prochaine à l’aide d’une forte digue.
Maintenant, apprends ce qui nous divise. Celui à qui plaisaient les toges fines, les cheveux brillants, qui, tu le sais, fut aimé gratuitement de la rapace Cinara, et qui buvait le Falernum dès le milieu du jour, aime maintenant un court repas et le sommeil sur l’herbe près d’un cours d’eau. Je n’ai point honte de m’être amusé, mais j’aurais honte de recommencer. Là-bas, nul ne jette sur mon bien-être un œil oblique et ne m’empoisonne en secret de sa morsure et de sa haine ; mes voisins rient de me voir remuer ma glèbe et mes pierres. Tu aimerais mieux manger la ration de chaque jour avec les esclaves de la ville, et tu fais des vœux ardents pour être de leur nombre. Mon porteur, avisé, t’envie le soin du bois, du troupeau et du jardin. Le bœuf paresseux désire la housse, le cheval veut labourer. Mon avis est que chacun fasse son métier de bonne volonté.
Quel hiver à Vélia ? Quel ciel, Vala, à Salernum ? Quels hommes y vivent ? Comment sont les routes ? (Car Antonius Musa m’a rendu Baiæ inutile et même détestable, voulant que je m’inonde d’eau glacée au milieu du froid. Je délaissa les bois de myrtes, je dédaigne les soufres qui, dit-on, apaisent les maladies de nerfs. Baiæ en gémit, et en veut aux malades qui osent exposer leur tête et leur estomac aux sources de Clusium, et qui se rendent à Gabiæ et dans ses froides campagnes. Il faut changer de lieu et pousser son cheval au delà des auberges connues. — « Où vas-tu ? Je ne vais ni à Cuma, ni à Baiæ, » dira le cavalier irrité, en tirant les rênes de gauche ; car l’oreille du cheval qui porte un frein est dans sa bouche.)
Laquelle des deux populations possède la plus grande abondance de froment ? y boit-on les eaux de la pluie, ou y trouve-t-on toujours des puits d’eau de source ? (Car je ne me soucie point des vins de cette côte. À ma campagne, je puis me contenter et m’accommoder de tout ; mais, quand je viens à la mer, je recherche un vin doux et généreux, qui chasse les soucis, qui coule avec la riche espérance dans mes veines et dans mon esprit, qui me fasse parler et me fasse trouver jeune par ma maîtresse Lucanienne.)
Laquelle des deux régions nourrit le plus de lièvres et de sangliers ? Quelle mer cache le plus de poissons et de coquillages ? D’où pourrai-je revenir à la maison gras et beau comme un Phæacien ? Écris-le-moi : je croirai tout ce que tu diras.
Mænius, dès qu’il eut dévoré bravement son bien paternel et maternel, devint un plaisant, un bouffon vagabond, sans râtelier assuré, qui, n’ayant pas dîné, ne distinguait plus un ami d’un ennemi, couvrait chacun d’outrages railleurs, fléau, ruine et gouffre du marché, et donnant à son ventre insatiable tout ce qu’il trouvait. S’il n’avait tiré rien ou presque rien des fauteurs de son vice ou des gens intimidés par sa méchanceté, il soupait de plats d’intestins et de mauvais agneau, de façon à rassasier trois ours ; et il disait alors, comme le censeur Bestius, que le ventre des débauchés devait être marqué au fer rouge. Le même, quand il s’était emparé d’une meilleure proie, et que tout était déjà cendre et fumée : — « Par Herculès ! je ne m’étonne pas, disait-il, s’il en est qui mangent leurs biens, car il n’y a rien de meilleur qu’une grive grasse et rien de plus beau qu’une large vulve de truie ! »
Je suis certainement comme cet homme. Je vante le repos et la médiocrité, quand l’argent me manque, assez résigné d’ailleurs à mal manger ; mais, dès qu’il m’arrive quelque chose de meilleur et de plus succulent, je dis que vous seuls savez être sages et bien vivre, vous dont l’argent est solidement placé en brillantes villas.
Pour que tu n’aies pas à me demander, excellent Quintius, si ma terre nourrit son maître de ses moissons, si elle l’enrichit de ses olives, de ses fruits, de ses prairies, de ses ormeaux enlacés de vignes, — je vais t’en décrire longuement l’aspect et la situation.
Imagine-toi des montagnes qui se toucheraient, si elles n’étaient séparées par une sombre vallée, mais de façon que le soleil levant en éclaire le côté droit et en échauffe le côté gauche quand il s’éloigne sur son char qui fuit. Tu en louerais la température. Que dirais-tu de voir les buissons bienveillants porter de rouges cornouilles et des prunes ? Le chêne et l’yeuse prodiguent leurs glands au troupeau et leur ombre à leur maître. Tu croirais qu’on a transporté ici les feuillages de Tarentus. Une source qui mérite de donner son nom au ruisseau qu’elle forme, plus fraîche et plus pure que l’Hébrus qui baigne la Thraca, y coule, bonne pour la tête et bonne pour l’estomac malades. Telles sont les douces et, si tu m’en crois, les charmantes retraites qui, aux jours de septembre, te gardent ton ami en bonne santé.
Toi, tu vis bien, si tu tiens à être tel qu’on te dit. Nous disons tous, et Roma tout entière, que tu es heureux : mais je crains que, sur toi, tu n’en croies les autres plus que toi-même et que tu ne penses qu’on soit heureux hors de la sagesse et de la vertu. Je crains, quand le peuple vante ta bonne mine et ta santé, que tu ne dissimules ta fièvre à l’heure de manger et que le frisson ne saisisse tes mains encore grasses du repas. La mauvaise honte des insensés cache leurs plaies non guéries. Si quelqu’un vante les guerres que tu as faites sur terre et sur mer, s’il caresse tes oreilles par ces vaines paroles : Le peuple souhaite-t-il plus ton salut que tu ne désires le sien ? Qu’il nous laisse dans ce doute, celui qui veille sur toi et sur la Ville, Jupiter ! tu peux reconnaître les louanges d’Augustus. Quand tu permets qu’on t’appelle sage et irréprochable, réponds-tu, dis-le-moi, à ton propre nom ? Sans doute, je suis charmé d’être dit sage et homme de bien, ainsi que toi ; mais qui donne aujourd’hui peut, demain, ôter, s’il le veut ; de même, le peuple accorde les faisceaux à un indigne et les lui retire aussi. — « Rends, c’est mon bien, » dit-il. Je les rends et m’en vais tristement. Si ce même peuple crie que je suis un voleur et un impudique, et m’accuse d’avoir serré d’un lacet le cou de mon père, serai-je mordu par ces outrages immérités et changerai-je de couleur ? La fausse louange ne réjouit et l’outrage injuste n’épouvante que celui qui est déjà souillé et corrompu. L’homme de bien, quel est-il ? C’est celui qui observe les sénatus-consultes, les lois, et les arrêts, dont le jugement tranche de nombreux et graves procès, dont la caution et le témoignage sont décisifs dans les affaires. Mais ce même homme est tenu par toute sa maison et tout son voisinage pour un coquin hypocrite couvert d’une belle peau. Si un esclave me dit : « Je n’ai ni volé, ni pris la fuite ; » je réponds : « Tu as ta récompense : tu ne seras point déchiré par les lanières. » — « Je n’ai tué personne. » — « Les corbeaux ne te manderont point sur la croix. » — « Je suis honnête et sage. » — « Tout le Sabinum le nie. Le loup rusé craint la fosse ; l’épervier craint les filets suspects, et le milan, l’hameçon caché. Les bons détestent de faillir, par amour pour la vertu ; mais toi, tu n’es retenu que par la peur du châtiment. Si tu espérais te cacher, tu confondrais le sacré et le profane. Sur mille mesures de fèves si tu m’en enlèves une, ma perte est peu de chose, mais non ton crime. »
Cet homme de bien, que tout le Forum et tout le tribunal contemplent, toutes les fois qu’il sacrifie aux Dieux un porc ou un bœuf, tandis qu’il crie haut, bien haut : Père Janus ! Apollo ! dit, ne faisant que remuer les lèvres, de peur d’être entendu : « Belle Laverna, accorde-moi de tromper, fais que je semble juste et pur, cache mes méfaits dans la nuit, et couvre mes vols d’un nuage ! » Est-il meilleur qu’un esclave et plus libre, cet avare qui se baisse dans les carrefours pour ramasser un as fixé au sol ? Je ne vois pas cela. Car celui qui désire craint aussi ; or celui qui vit dans la crainte, pour moi, ne sera jamais libre. Il a perdu ses armes, il a déserté le poste de la vertu, celui qui travaille et se tue à augmenter sans cesse sa richesse. Lorsque tu peux vendre un captif, ne le tue pas : il servira utilement. Qu’il travaille durement, faisant paître et labourant ; qu’il navigue et soit marchand, subissant les tempêtes et les hivers sur mer ; qu’il s’occupe du marché ; qu’il porte le blé et les autres provisions. Le sage homme de bien osera dire : « Pentheus, roi des Thébains, quelle peine, quel indigne traitement me feras-tu subir ? » — « J’enlèverai tes biens. » — Mes troupeaux, mes terres, mes meubles, mon argent ! tu peux les prendre. » — « Je te soumettrai à un cruel gardien, pieds et mains enchaînés. » — « Un Dieu, dès que je le voudrai, me délivrera. » Je pense qu’il veut dire : « Je mourrai. » La mort est le dernier terme des choses.