Odes et Épîtres (Carmina, Epistulae) (page 3)
Peut-être que celui qui soupe bien vit bien. Il fait jour, allons où mène la gloutonnerie ! pêchons, chassons, comme autrefois Gargilius qui, dès le matin, faisait passer, à travers le Forum et le peuple, ses filets, sa meute et ses esclaves, afin qu’un de ses nombreux mulets rapportât devant tout le monde un sanglier acheté. Baignons-nous, tout gonflés de viandes, que cela soit convenable ou non, sans gêne, dignes Cærites, et, comme les immondes rameurs de l’Ithacien Ulyssès, préférant à la patrie la volupté défendue.
Si, comme le pense Mimnermus, rien n’est agréable sans l’amour et les jeux, vis dans l’amour et dans les jeux.
Vis et porte-toi bien. Si tu sais quelque chose de mieux que ceci, dis-le-moi sincèrement ; si non, fais comme moi.
Je t’avais promis de ne rester que cinq jours à la campagne, et j’ai menti, me faisant attendre pendant tout Sextilis. Si tu veux que je vive et que je sois bien portant, Mæcenas, ce que tu me pardonnes quand je suis malade , pardonne-Ie-moi quand je crains de l’être. Voici que les premières figues et les chaleurs entourent le conducteur funéraire de ses noirs licteurs ; tous les pères et toutes les mères pâlissent pour leurs enfants ; l’assiduité officielle et l’agitation du Forum amènent les fièvres et ouvrent les testaments. Dès que la neige brumeuse couvrira les champs Albains, ton poëte descendra vers la mer, se ménagera, lira enfermé chez lui, et il te reverra, cher ami, si tu y consens, avec les zéphyrs et la première hirondelle.
Tu ne m’as pas fait riche à la façon du Calabrois qui veut nourrir son hôte de poires : — « Mange, je te prie. » — « C’est assez. » — « Prends-en tant que tu voudras. » — « Merci bien. » — « Ces bagatelles ne seront pas désagréables à tes petits enfants. » — « Je suis aussi reconnaissant que si je m’en allais ayant ma charge. » — « Comme il te plaira, mais les pourceaux mangeront aujourd’hui ce que tu laisses. »
L’homme sottement prodigue donne ce qu’il dédaigne et déteste. C’est ainsi qu’on sème des ingrats, et ce sera toujours de même. L’homme sage et bon se tient toujours prêt à obliger le mérite, et il n’ignore pas combien l’argent diffère des lupins. Pour moi, je me montrerai digne d’être ainsi honoré ; mais si tu veux que je ne m’éloigne jamais, rends-moi ma robuste poitrine, mes cheveux noirs sur mon front rétréci ; rends-moi les douces paroles, rends-moi le beau sourire, et les plaintes que je faisais, en buvant, sur la fuite de l’infidèle Cinara.
Un mulot efflanqué s’était glissé par une étroite ouverture dans un vase plein de froment. Après s’y être repu, il essayait en vain, pour sortir, de faire passer son corps arrondi. Une belette de loin : — « Si tu veux, dit-elle, sortir de là, repasse, maigre, par le trou étroit par où, maigre, tu as passé. »
Si je suis désigné par cette fable, je renonce à tout. Je ne vante pas le sommeil du pauvre quand je suis rassasié d’excellents mets, et je n’échangerais pas mon très-libre repos contre les richesses des Arabes.
Souvent tu as loué ma discrétion. Je te nomme en ta présence roi et père, et je ne suis pas plus réservé en ton absence. Vois si je puis renoncer de bonne grâce à tes dons.
Télémachus, le fils du patient Ulyssès, parlait bien : « Le sol d’Ithaca n’est point propre aux chevaux, n’étant point riche en vastes plaines et en nombreux herbages. Atride, je te laisse tes dons qui te conviennent mieux qu’à moi. » Il faut peu aux petits. Ce n’est plus la royale Roma qui me plaît, mais le solitaire Tibur, ou le pacifique Tarentum.
Philippus, courageux et actif, illustre par ses plaidoiries, revenant du tribunal vers la huitième heure, trouvait que les Carènes étaient bien éloignées du Forum, étant déjà vieux ; et il s’en plaignait, lorsqu’il aperçut, dit-on, dans l’ombre de la boutique vide d’un barbier, un certain homme rasé qui se nettoyait tranquillement les ongles avec un grattoir : — « Démétrius (c’était un esclave qui obéissait adroitement à Philippus), va, demande et reviens me dire la demeure, l’état, la fortune, le père ou le patron de cet homme. » L’autre va, revient et dit que l’homme se nomme Vultéius Mena, crieur public, assez pauvre, de bonne réputation, travaillant et se reposant à propos, jouissant de ce qu’il acquiert, content de ses humbles amis et de sa petite maison, et se plaisant, ses affaires faites, aux spectacles et au Champ-de-Mars. — « J’apprendrai volontiers tout cela de lui-même. Dis-lui qu’il vienne souper. » Ména n’en croit rien, étonné et silencieux. Enfin, il dit : « Merci. » — « Il me refuse ? » — « Il refuse brutalement, par dédain ou par peur de toi. » Le lendemain matin, Philippus trouve Vultéius vendant au petit peuple des ferrailles de rebut, et il le salue le premier. L’autre s’excuse auprès de Philippus, sur son travail et les empêchements de son métier, s’il n’est pas allé chez lui le matin et s’il ne l’a pas vu le premier. — « Je te pardonne si tu veux souper avec moi aujourd’hui. » — « Comme il te conviendra. » — « Donc, tu viendras après la neuvième heure. Continue maintenant et fais bien tes affaires. » Étant venu souper, il dit ce qui est à dire et à taire, et on l’envoie dormir. Philippus, voyant que le poisson mordait à l’hameçon caché, client le matin et convive exact le soir, l’engage à venir aux Fêtes Latines à sa campagne suburbaine. Une fois en chariot, il ne cesse de vanter le sol et le ciel de Sabinum. Philippus le voit et rit ; et, comme il ne cherchait qu’à se reposer et à rire de tout, il lui donne sept mille sesterces, promet de lui en prêter sept mille autres et le persuade d’acheter un petit domaine. L’autre achète. Pour être bref, car je suis par trop long, de citadin il devient campagnard : il n’est plus question pour lui que de sillons et de vignes ; il émonde les ormeaux, il est accablé de soins, l’amour du gain le vieillit. Mais ses brebis sont enlevées par les voleurs, ses chèvres périssent de maladie, sa récolte trompe son espoir, son bœuf meurt en labourant. Désolé de ces pertes, il monte à cheval, au milieu de la nuit, et court irrité à la maison de Philippus. Celui-ci, le voyant jaune et mal peigné, lui dit : « Vultéius, tu ma semblés trop dur et trop peu attentionné pour toi-même. » — « Hélas ! patron, appelle-moi malheureux, et tu me donneras mon vrai nom. Par ton Génie domestique, par ta droite et tes Dieux Pénates, je te conjure et te supplie de me rendre à ma première vie. »
Quand on s’aperçoit que les biens délaissés valent mieux que ceux qu’on a désirés, il faut y revenir promptement. La vérité est que chacun doit se chausser à sa mesure et à son pied.
Muse, je te prie d’aller dire à Celsus Albinovanus, au compagnon et au scribe de Néro, qu’il soit en joie et en prospérité. S’il demande ce que je fais, dis qu’après tant de belles résolutions, je n’en vis ni plus sagement, ni mieux : non parce que la grêle a coupé mes vignes, la chaleur mordu mes oliviers, ou parce que mon troupeau est malade dans des pâturages éloignés ; mais parce que, moins bien portant d’esprit que de tout le corps, je ne veux rien écouter, rien apprendre de ce qui me guérirait ; parce que je suis irrité contre mes fidèles médecins, furieux contre mes amis qui veulent m’arracher à ma torpeur funeste ; parce que je recherche les choses qui m’ont nui et fuis ce qui pourrait, je le crois, me servir ; parce que, dans mon inconstance, j’aime Tibur quand je suis à Roma, et Roma quand je suis à Tibur.
Ensuite, demande comment il se porte, comment il mène soi et ses affaires ; s’il plaît au jeune prince et à son entourage. S’il répond : « Bien ! » félicite-le d’abord, et puis souviens-toi de glisser ce précepte à ses oreilles : « Comme tu supporteras ta fortune, nous te supporterons, Celsus ! »
Septimius est apparemment seul à savoir, Claudius, combien tu fais cas de moi, puisqu’il me prie et me contraint de te le recommander, et de te le donner comme digne de l’estime et de la maison de Néro qui aime les choses honnêtes. Quand il pense que je jouis du pouvoir d’un de tes amis intimes, il voit et sait sans doute mieux que moi-même ce que je puis.
À la vérité, j’ai dit mille choses pour m’excuser ; mais j’ai craint de paraître me faire moindre que je ne suis afin de dissimuler mon crédit et de le réserver pour moi seul. Ainsi, évitant la honte d’une faute plus grave, j’en suis venu à prendre le front d’un courtisan. Si tu me loues d’avoir mis toute réserve de côté pour obéir à un ami, inscris-le parmi ton troupeau, et crois-le bon et brave.
Lorsque tu portes seul le poids de si grandes et si nombreuses affaires, que tu protèges de tes armes les choses Italiques, que tu les ornes par les mœurs et que tu les corriges par les lois, je faillirais envers les intérêts publics, si, par un long discours, j’abusais de tes instants, Cæsar.
Romulus, le Père Liber, Castor et Pollux, reçus dans les demeures des Dieux après leurs grandes actions, tandis qu’ils fréquentaient la terre et la race des hommes, qu’ils apaisaient les guerres cruelles, qu’ils distribuaient les champs, qu’ils fondaient les villes, se plaignaient que la faveur publique ne répondît pas à leurs mérites, ainsi qu’ils l’avaient espéré.
Celui qui dompta l’hydre farouche, qui, par un labeur fatal, soumit tant de monstres fameux, apprit que l’envie n’est domptée que par la fin suprême. Il nous brûle de sa splendeur, celui qui s’élève au-dessus des choses vulgaires. Mort, il sera aimé ; mais nous te prodiguons, à toi qui vis, des honneurs mérités, et nous bâtissons des autels où l’on jurera par ton nom, avouant que jamais rien n’a paru et ne paraîtra de tel.
Mais ton peuple, sage et juste en un seul point, te préférant à tous nos chefs et aux Græcs, n’estime pas le reste avec la même raison et de la même manière. Il repousse et déteste ce qui n’a pas quitté la terre, ce qui n’est point mort avec son temps. Il est tellement attaché aux anciens, que les Tables défendant de faillir, sanctionnées par les Décemvirs, les traités des rois, soit avec les Gabiens, soit avec les rigides Sabins, les livres des Pontifes, les antiques volumes des Devins, il croit que les Muses les ont dictés sur le mont Albain. Si, parce que les plus antiques écrits des Græcs sont les meilleurs, les écrivains Romains sont pesés dans la même balance, nous n’avons plus rien à dire : il n’y a rien de dur dans l’olive, ni au dehors de la noix. Nous sommes au faîte de notre destinée. Peintres, chanteurs, lutteurs, nous en savons plus que les Achaiens frottés d’huile. Si le temps rend les poëmes meilleurs, comme les vins, je voudrais savoir combien d’années il faut pour accroître le prix d’un livre. L’écrivain qui est mort depuis cent ans doit-il être compté parmi les parfaits et les anciens, ou parmi les vulgaires et les nouveaux ? Qu’un terme mette fin à la querelle. Celui qui a cent ans accomplis est ancien et louable. Quoi ! celui qui manque d’un mois, ou d’un an, comment sera-t-il classé ? parmi les anciens poëtes, ou parmi ceux que l’âge présent et le suivant doivent mépriser ? certes, honorablement, parmi les anciens, s’il ne lui manque qu’un petit mois ou une année entière. J’use de la permission, et j’arrache peu à peu les poils de la queue de ma jument ; j’en arrache un, puis un autre, jusqu’à ce que tombe, battu par l’argument du monceau qui croule, celui qui s’en remet aux Fastes, n’estime la vertu que d’après les années, et n’admire rien que ce que Libitina a consacré.
Le sage et vaillant Ennius, cet autre Homérus, comme disent les critiques, paraît se soucier légèrement de ce qui adviendra des promesses et des songes Pythagoréens. Nævius n’est-il pas dans toutes les mains et présent à tous les esprits, comme s’il était nouveau ? Tant un vieux poëme est chose sacrée. Toutes les fois qu’il est question de savoir lequel est le premier, le vieux Pacuvius est tenu pour le plus savant, Accius pour le plus élevé. La toge d’Afranius eût convenu, dit-on, à Ménandrus ; Plautus est rapide comme le Siculien Épicharmus ; Cæcilius l’emporte pour la force et Térentius pour l’art. Ce sont ceux-là que la puissante Roma étudie et va entendre, entassée dans son étroit théâtre. Elle les compte au nombre de ses poëtes, depuis le siècle de l’écrivain Livius jusqu’à nos jours.
Parfois le vulgaire voit juste, et parfois il est dans l’erreur. S’il admire et vante les anciens poëtes au point de ne rien leur préférer, ni comparer, il se trompe. S’il pense qu’ils disent des choses quelquefois trop vieilles, presque toujours dures, et très-souvent lâches, il est sage et pense comme moi, et son jugement est équitable comme Jupiter. Je n’attaque point, je ne veux pas détruire les vers de Livius que me dictait, quand j’étais petit, je m’en souviens, le brutal Orbilius ; mais je m’étonne qu’ils semblent corrects, beaux et touchant presque à la perfection. Si quelque mot y brille çà et là, s’il s’y rencontre un ou deux vers un peu plus élégants que le reste, il est injuste de vanter et de recommander tout le poëme. Je m’indigne qu’une chose soit blâmée, non parce qu’elle est grossièrement composée ou sans grâce, mais parce qu’elle est nouvelle, et qu’on demande, pour les anciens, non pas de l’indulgence, mais des honneurs et des couronnes. Si je doute que la comédie d’Atta marche correctement à travers le safran et les fleurs, presque tous nos pères crieront que toute pudeur a disparu, parce que j’ose critiquer ce que jouaient le puissant Æsopus et le docte Roscius ; soit qu’ils ne jugent bon que ce qui leur plaît, soit qu’ils rougissent d’en croire de plus jeunes qu’eux, et d’avouer qu’il leur faut oublier, étant vieux, ce qu’ils ont appris étant imberbes. Celui qui vante les vers Saliens de Numa, voulant paraître comprendre seul ce qu’il ignore comme moi, approuve et applaudit moins les génies ensevelis qu’il n’en veut aux nôtres et qu’il ne hait envieusement nous et nos œuvres. Si les Græcs avaient détesté de cette façon les choses nouvelles, comme nous, qu’y aurait-il aujourd’hui d’ancien ? Que posséderait, que lirait, de quoi se servirait le public ?
Quand la Græcia, ayant terminé ses guerres, commença à s’occuper de bagatelles et se laissa gâter par la bonne fortune, elle s’éprit, tantôt des athlètes, tantôt des chevaux ; elle aima les ouvriers du marbre, de l’ivoire ou de l’airain ; elle suspendit ses yeux et son esprit à des tableaux peints ; elle se plut aux joueurs de flûte, puis aux tragédiens. Comme une jeune enfant jouant sous la garde de sa nourrice, elle quitta, dans sa satiété, ce qu’elle avait ardemment désiré. Car penses-tu qu’on puisse toujours aimer ou toujours haïr les mêmes choses ? Voilà ce que produisirent la douce paix et les souffles prospères.
Ce fut longtemps, à Roma, une douce fête de tenir dès le matin la maison ouverte, de conseiller ses clients, de placer soigneusement son argent sur de bonnes signatures, d’apprendre des plus âgés et d’enseigner aux plus jeunes comment on peut accroître son bien et réprimer les désirs qui ruinent. Le peuple léger a changé d’esprit, et ne brûle plus que de l’envie d’écrire. Les jeunes hommes, les pères austères, soupent, les cheveux ceints de feuillage, et dictent des vers. Moi-même qui, je l’affirme, ne fais point de vers, je me trouve plus menteur qu’un Parthe, et, m’éveillant avant le soleil je demande plume, papier et coffre à manuscrits Celui qui ne sait pas ce qu’est une nef craint d’en conduire une ; qui n’y connaît rien n’ose donner de l’aurone à un malade. Les médecins répondent de ce qui concerne la médecine ; les ouvriers, des choses de leur métier. Savants ou ignorants, nous écrivons tous des poëmes.
Cependant cette erreur, cette folie légère, a beaucoup de bon, ainsi que tu vas le voir. La nature du poëte n’est point d’être avare ; il aime uniquement les vers ; il se rit des pertes d’argent, des fuites d’esclaves et des incendies ; il ne médite point de frauder un associé ou son pupille encore enfant ; il vit de pois chiches et de pain de seconde qualité. Bien que mauvais soldat, il est utile à la cité, si tu m’accordes que les grandes choses puissent être aidées par les petites. Le poëte façonne la bouche tendre et balbutiante de l’enfant ; il détourne déjà son oreille des discours obscènes. Bientôt il formera son cœur par des préceptes amis, et le corrigera de la rudesse, de l’envie et de la colère. Il raconte les belles actions ; il instruit les siècles nouveaux à l’aide d’exemples célèbres ; il console le pauvre et le malade. Qui enseignerait les prières aux enfants innocents et aux vierges, si la Muse ne leur donnait le poëte ? Le chœur implore l’aide des Dieux et sent leur présence ; pur et instruit à prier, il demande les eaux du ciel ; il détourne les maladies ; il écarte les périls à craindre ; il obtient la paix et une année riche en moissons. C’est par les vers que les Dieux supérieurs et les Mânes sont apaisés.
Les antiques laboureurs, robustes et heureux de peu, après avoir rentré leur froment, reposaient leur corps, les jours de fête, et leur esprit, qui se résignait aux dures fatigues dans l’espérance du repos ; et, avec leurs compagnons de travaux, leurs enfants et leur femme fidèle, ils consacraient un porc à la Terre, du lait à Silvanus, et des fleurs et du vin au Génie domestique qui sait que la vie est brève. Alors fut inventée la licence des chants Fescennins, qui jeta de rustiques injures en vers alternés. Cette licence revint chaque année, se jouant innocemment ; puis le jeu déjà cruel se tourna en rage et pénétra, impuni et menaçant, dans les honnêtes maisons. Ceux que déchira sa dent sanglante gémirent, et le souci du danger commun s’empara de ceux qui étaient épargnés. On porta une loi et une peine contre celui qui écrirait des vers infamants sur quelqu’un. Les satiriques changèrent de ton par crainte du bâton et furent réduits à bien dire et à plaire.
La Græcia, soumise, soumit son vainqueur farouche et porta les arts au Latium sauvage. Ainsi s’amollit l’horrible mètre Saturnien, et les élégances polirent sa rouille grossière ; mais les traces de sa rudesse subsistèrent longtemps et persistent encore aujourd’hui. Le vainqueur fixa tardivement les yeux sur les œuvres Græcques. Étant plus tranquille après les guerres Puniques, il commença à rechercher ce que Sophoclès, Thespis et Æschylus avaient de bon. Il tenta aussi de les traduire dignement et s’en félicita, ayant un génie fier et sublime ; car il ne manque pas de souffle tragique et il ose heureusement ; mais il est ignorant, pense qu’une rature est chose honteuse et il la craint.
On croit que la comédie, parce qu’elle s’occupe des choses familières, demande moins de peine ; mais son fardeau n’en est que plus lourd, car on a moins d’indulgence pour elle. Vois Plautus, de quelle façon il soutient le rôle d’un éphèbe amoureux, d’un père intéressé ou d’un perfide entremetteur ; et Dossennus, combien il abuse de ses parasites gourmands et comme il marche à travers la scène avec un brodequin mal attaché. Il songe à mettre de l’argent dans sa bourse ; après cela il est tranquille, que la comédie tienne ou ne tienne pas sur ses pieds. Celui qui est porté sur la scène par le char inconstant de la Gloire est tué par l’indifférence du spectateur et enflé d’orgueil par son attention. Très peu de chose abat ou ranime un esprit avide de louange. Bonne santé à l’art du théâtre, si je dois maigrir ou engraisser pour une palme refusée ou accordée.
Souvent aussi ceci rebute et effraye le poëte audacieux : ceux qui forment le plus grand nombre et sont moindres en vertu et en honneur, ignorants et stupides, prêts à se battre si les chevaliers ne pensent pas comme eux, demandent, au beau milieu des vers, soit un ours, soit des pugilistes ; car c’est cela qui plaît à la populace. Les chevaliers eux-mêmes échangent déjà le plaisir de l’oreille pour les caprices et les vaines joies des yeux. Les tapis seront foulés pendant quatre heures et plus, pendant que défileront des bandes de cavaliers et de piétons. Puis voici la destinée des rois, les mains liées derrière le dos ; puis les chars se hâtant, les litières, les chariots et les nefs. On porte l’ivoire captif et Corinthus réduite en servitude. S’il était encore sur la terre, Démocritus rirait de voir, soit un animal à la fois panthère et chameau, soit un éléphant blanc sur qui le public fixe les yeux. Le peuple lui servirait de spectacle plus que le spectacle même et lui jouerait la comédie plus que le comédien. Il penserait que les écrivains racontent leur histoire à un âne sourd. Quelles voix pourraient dominer le bruit que font nos théâtres ? Tu croirais entendre mugir la forêt du Garganus, ou la mer Étrusque, tant les spectateurs font un fracas terrible à la vue de ces jeux, de ces œuvres d’art, de ces richesses étrangères dont l’acteur est couvert. Dès qu’il entre en scène, on bat des deux mains : A-t-il dit quelque chose ? — Rien encore. — Qu’est-ce qu’on admire ? — La laine de sa robe, teinte de la pourpre de Tarentus, qui imite la couleur des violettes.
Ne pense pas que je loue avec restriction ce que je refuse de traiter et que d’autres traitent bien. Il me semble pouvoir marcher sur la corde tendue, le poëte qui, par une vaine fable, me remue le cœur, m’irrite, m’apaise, m’emplit de terreurs imaginaires comme un magicien, et me transporte tantôt à Thébae, tantôt à Athénæ.