La Légende des siècles (page 11)
Je veux savoir sur quoi ma demeure est bâtie. —
Qu’est-ce que Gaïffer ? La fauve dynastie
Qu’installa, sous un dais fait d’une peau de bœuf,
Le patrice Constance en quatre-cent-dix-neuf,
Reçut de Rome en fief la troisième Aquitaine.
Aujourd’hui Gaïffer en est le capitaine.
De Bayonne à Cahors son pouvoir est subi ;
Les huit peuples qui sont à l’orient d’Alby,
Les quatorze qui sont entre Loire et Garonne,
Sont comme les fleurons de sa fière couronne ;
Auch lui paie un tribut ; du Tursan au Marsan
Il reçoit un mouton de chaque paysan ;
Le Roc-Ferrat, ce mont où l’on trouve l’opale,
Saint-Sever sur l’Adour, Aire l’épiscopale,
Sont à lui ; son état touche aux deux océans ;
Le roi de France entend jusque dans Orléans
Le bruit de son épée aiguisée et fourbie
Aux montagnes d’Irun et de Fontarabie ;
Gaïffer a sa cour plénière de barons ;
La foule, autour de lui, se tait et les clairons
Font un sinistre éclat de triomphe et de fête ;
Au point du jour, sa tour, dont l’aube teint le faîte,
Noire en bas et vermeille en haut, semble un tison
Qu’un bras mystérieux lève sur l’horizon ;
Gaïffer-Jorge est prince, archer et chasseur d’hommes ;
On le trouve très-grand parmi ses majordomes,
Ses baillis font sonner sa gloire, et ses prévôts
Sont plus qu’à Dieu le père à Gaïffer dévots.
Seulement, il a pris, pour élargir sa terre,
Aux infants d’Oloron leur ville héréditaire ;
Mais ces infants étaient de mauvaise santé,
Et si jeunes que c’est à peine, en vérité,
S’ils ont su qu’on changeait leur couronne en tonsure ;
De plus son amitié n’est pas toujours très-sûre ;
Il a, pour cent francs d’or, livré son maître Aymon
Au noir Miramolin, Hécuba-le-démon ;
Aymon, ce chevalier dont tout parlait naguère,
Avait instruit le duc Gaïffer dans la guerre,
Aymon était un fier et bon campéador,
Mais Gaïffer était sans le sou, cent francs d’or
Font cent mille tomans, et son trésor étique
Avait besoin d’un coup de grande politique ;
Par la vente d’Aymon il a réalisé
De quoi pouvoir donner un tournoi, l’an passé,
Et bien vivre, et jeter l’argent par la fenêtre ;
La grandeur veut le faste, il ne convient pas d’être
À la fois duc superbe et prince malaisé ;
Enfin on dit qu’un soir il a, chasseur rusé,
Conduit, tout en riant, au fond d’une clairière,
Son frère Astolphe, et l’a poignardé par derrière ;
Mais ils étaient jumeaux, Astolphe un jour pouvait
Prétendre au rang ducal dont Jorge se revêt,
Et pour la paix publique on peut tuer son frère.
Étançonner le sable, ôter l’argile, extraire
La brèche et le silex, et murer le talus,
C’est rude. Après les huit premiers jours révolus :
— Sire, ce fossé passe en profondeur moyenne
Tous ceux de Catalogne et tous ceux de Guyenne,
Dit le maître ouvrier, vieillard aux blancs cheveux.
— Creusez ! répond le duc. Je vous l’ai dit. Je veux
Voir ce que j’ai sous moi dans la terre profonde. —
Huit jours encore on creuse, on sape, on fouille, on sonde ;
Tout à coup on déterre une pierre, et, plus bas,
Un cadavre, et le nom sur le roc : Barabbas.
— Creusez, dit Jorge. — On creuse. Au bout d’une semaine
Une autre pierre avec une autre forme humaine
Perce l’ombre, affreux spectre au fond d’un trou hideux ;
Et ce cadavre était le plus sombre des deux ;
Une corde à son cou rampait ; une poignée
De drachmes d’or sortait de sa main décharnée ;
Sur la pierre on lisait : Judas. — Creusez toujours !
Allez ! creusez ! cria le duc du haut des tours. —
Et le bruit du maçon que le maçon appelle
Recommença ; la pioche et la hotte et la pelle
Plongèrent plus avant qu’aucun mineur ne va.
Après huit autres jours de travail, on trouva
Soudain, dans la nuit blême où rien n’a plus de forme,
Un squelette terrible, et sur son crâne énorme
Quatre lettres de feu traçaient ce mot : Caïn.
Les pâles fossoyeurs frémirent, et leur main
Laissa rouler l’outil dans l’obscurité vide ;
Mais le duc apparaît, noir sur le ciel livide :
— Continuez, dit-il, penché sur le fossé,
Allez ! — On obéit ; et l’un d’eux s’est baissé,
Morne esclave, il reprend le pic pesant et frappe ;
Et la roche sonna comme une chausse-trappe,
Au second coup la terre obscure retentit ;
Du trou que fit la pioche une lueur sortit,
Lueur qui vint au front heurter la tour superbe,
Et fit, sur le talus, flamboyer les brins d’herbe
Comme un fourmillement de vipères de feu ;
On la sentait venir de quelque horrible lieu ;
Tout le donjon parut sanglant comme un mystère ;
— Allez ! dit Jorge. — Alors on entendit sous terre
Une lugubre voix qui disait : — Gaïffer,
Ne creuse point plus bas, tu trouverais l’enfer.
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La foule était tragique et terrible ; on criait :
À mort ! Autour d'un homme altier, point inquiet,
Grave, et qui paraissait lui-même inexorable,
Le peuple se pressait : À mort le misérable !
Et, lui, semblait trouver toute simple la mort.
La partie est perdue, on n'est pas le plus fort,
On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue,
Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue
— À
mort l'homme ! — On l'avait saisi dans son logis ;
Ses vêtements étaient de carnage rougis ;
Cet homme était de ceux qui font l'aveugle guerre
Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère
Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui ;
Il avait tout le jour tué n'importe qui ;
Incapable de craindre, incapable d'absoudre,
Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre ;
Une femme le prit au collet : — À genoux !
C'est un sergent de ville. Il a tiré sur nous !
— C'est vrai, dit l'homme. — À bas ! À mort ! qu'on le fusille !
Dit le peuple. — Ici ! Non ! Plus loin ! À la Bastille !
À l'arsenal ! Allons ! Viens ! Marche ! — Où vous voudrez,
Dit le prisonnier. — Tous, hagards, les rangs serrés,
Chargèrent leurs fusils. — Mort au sergent de ville !
Tuons-le comme un loup ! — Et l'homme dit, tranquille :
— C'est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens.
— Il nous insulte ! À mort ! — Les pâles citoyens
Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche ;
L'ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche ;
Cent voix criaient : — À mort ! À bas ! Plus d'empereur !
On voyait dans ses yeux un reste de fureur
Remuer vaguement comme une hydre échouée ;
Il marchait, poursuivi par l'énorme huée,
Et, calme, il enjambait, plein d'un superbe ennui,
Des cadavres gisants, peut-être faits par lui.
Le peuple est effrayant lorsqu'il devient tempête ;
L'homme sous plus d'affronts levait plus haut la tête ;
Il était plus que pris ; il était envahi.
Dieu ! comme il haïssait ! comme il était haï !
Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous ! — Qu'il meure !
Il nous criblait encor de balles tout à l'heure !
À bas cet espion, ce traître, ce maudit !
À mort ! c'est un brigand ! — Soudain on entendit
Une petite voix qui disait : — C'est mon père !
Et quelque chose fit l'effet d'une lumière.
Un enfant apparut. Un enfant de six ans ;
Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants.
Tous criaient : — Fusillez le mouchard ! Qu'on l'assomme !
Et l'enfant se jeta dans les jambes de l'homme,
Et dit, ayant au front le rayon baptismal :
— Père, je ne veux pas qu'on te fasse de mal !
Et cet enfant sortait de la même demeure.
Les clameurs grossissaient : — À bas l'homme ! Qu'il meure !
À bas ! finissons-en avec cet assassin !
Mort ! — Au loin le canon répondait au tocsin.
Toute la rue était pleine d'hommes sinistres.
— À bas les rois ! À bas les prêtres, les ministres,
Les mouchards ! Tuons tout ! c'est un tas de bandits !
Et l'enfant leur cria : — Mais puisque je vous dis
Que c'est mon père ! — Il est joli, dit une femme,
Bel enfant ! — On voyait dans ses yeux bleus une âme ;
Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu.
Une autre femme dit : — Petit, quel âge as-tu ?
Et l'enfant répondit : — Ne tuez pas mon père !
Quelques regards pensifs étaient fixés à terre,
Les poings ne tenaient plus l'homme si durement.
Un des plus furieux, entre tous inclément,
Dit à l'enfant : — Va-t-en ! — Où ? — Chez toi. — Pourquoi faire ?
— Chez ta mère. — Sa mère est morte, dit le père.
— Il n'a donc plus que vous ? — Qu'est-ce que cela fait ?
Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait
Les deux petites mains dans sa rude poitrine,
Et disait à l'enfant : — Tu sais bien, Catherine ?
— Notre voisine ? — Oui. Va chez elle. — Avec toi ?
— J'irai plus tard. — Sans toi je ne veux pas. — Pourquoi ?
— Parce qu'on te ferait du mal. — Alors le père
Parla tout bas au chef de cette sombre guerre :
— Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main,
Doucement. Je vais dire à l'enfant : À demain !
Vous me fusillerez au détour de la rue,
Ailleurs, où vous voudrez. — Et, d'une voix bourrue :
— Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié.
Le père dit : — Tu vois. C'est de bonne amitié.
Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage.
Rentre. — Et l'enfant tendit au père son visage,
Et s'en alla, content, rassuré, sans effroi.
— Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi,
Dit le père aux vainqueurs ; où voulez-vous que j'aille ? —
Alors, dans cette foule où grondait la bataille,
On entendit passer un immense frisson,
Et le peuple cria : Rentre dans ta maison !
HOMO DUPLEX
Un jour, le duc Berthold, neveu du comte Hugo,
Marquis du Rhin, seigneur de Fribourg en Brisgau,
Traversait en chassant la forêt de Thuringe.
Il vit sous un grand arbre un ange auprès d’un singe.
Ces deux êtres, pareils à deux lutteurs grondants,
Se regardaient l’un l’autre avec des yeux ardents ;
Le singe ouvrait sa griffe et l’ange ouvrait son aile.
Et l’ange dit : — Berthold de Zœhringen, qu’appelle
Dans la verte forêt le bruit joyeux des cors,
Tu vois ici ton âme à côté de ton corps.
Écoute : moi je suis ton esprit, lui ta bête.
Chacun de tes péchés lui fait lever la tête ;
Chaque bonne action que tu fais me grandit.
Tant que tu vis, je lutte et j’étreins ce bandit ;
À ta mort tout finit dans l’ombre ou dans l’aurore.
Car c’est moi qui t’enlève ou lui qui te dévore.
On est dans l’invisible, on est dans l’impalpable.
Ici tout, jusqu’à l’air qu’on respire, est coupable,
Et l’eau qui pleure est un remords ;
Sous on ne sait quelle ombre, on ne sait quelles formes
5Flottent, et l’on voit, tels que des songes énormes,
Passer d’affreux univers morts !
Suivis de loin d’un œil fixe qui les regarde,
Tristement éclairés dans leur fuite hagarde
Par d’horribles astres hiboux,
10Charriant prêtre et roi, prince, esclave, ministre,
Traînant dans leurs agrès l’éternité sinistre
Qui porte l’ombre à ses deux bouts ;
Agitant des linceuls et secouant des chaînes,
Pleins de vers, fourmillant de monstres, noirs de haines,
15Demandant au gouffre un flambeau,
En proie aux vents soufflant d’une bouche insensée,
Mondes spectres qui font hésiter la pensée
Entre le bagne et le tombeau ;
Ils vont ! les uns chantant ainsi que des Sodomes ;
20Les autres, visions, créations, fantômes,
Sans palpitation, sans bruit ;
Et derrière eux, chargés des maux que nous subîmes,
Ils ont pour les pousser d’abîmes en abîmes
Toute la fureur de la nuit !
25
Ils vont ! l’espace est morne et sourd ; leurs envergures
Font dans l’affreux brouillard de lugubres figures.
Pas d’ancres et pas d’avirons.
L’hiver les bat, la grêle aux flots pressés les crible,
Et la pluie effarée à la crinière horrible
30Tord les nuages sur leurs fronts.
Chiourmes de la mort, égouts, fosses communes !
On les voit vaguement comme de sombres lunes.
Rien n’arrête leur vol hideux.
Au-dessus d’eux la brume et l’horreur se répandent,
35La profondeur les hait ; les précipices pendent
Dans les gouffres au-dessous d’eux.
Ils traversent, allant où l’ouragan les lance,
Tantôt une tempête, et tantôt un silence ;
L’univers vivant et profond
40Ne les aperçoit pas dans les brouillards sans bornes ;
Ils passent dans la nuit comme des faces mornes
Qui paraissent et qui s’en vont.
Ces globes, qu’en prisons, Seigneur, vous transformâtes,
Ces planètes-pontons, ces mondes-casemates,
45Flottes noires du châtiment,
Errent, et sur les flots tortueux et funèbres,
Leurs mâts de nuit, portant des voiles de ténèbres,
Frissonnent éternellement.
Des tourbillons ayant des formes de furies
50Les poursuivent ; les pleurs, sources jamais taries,
Les angoisses et les effrois,
Le désespoir, l’ennui, la démence, le crime,
Vident sur ces passants monstrueux de l’abîme
Toutes leurs urnes à la fois.
55Là sont tous les punis et tous les misérables ;
Rongés par leurs passés, ulcères incurables,
La face aux trous de leurs cachots,
Criant : où sommes-nous ? d’une voix éperdue,
Et distinguant parfois, sous eux, dans l’étendue,
60Des monts, pustules du chaos.
Là Caïn pleure, Achab frémit, Commode rêve,
Borgia rit ; les vers de terre armés du glaive,
Les roseaux qui disaient : je veux !
Sont là ; les Pharaons et les Sardanapales
65S’y courbent ; le vent souffle ; au fond, des larves pâles
Penchent leurs sinistres cheveux.
Là sont les trahisseurs mêlés aux parricides,
Tous les despotes fous redevenus lucides,
L’homme-loup et l’homme-renard,
70Leur bagne par moment fait le bruit d’une claie ;
Le ciel leur apparaît comme une immense plaie
Où chacun d’eux voit son poignard.
L’ombre est un miroir sombre où leurs forfaits se montrent,
Leur remords est debout dans tout ce qu’ils rencontrent ;
75Partout, dans le morne chemin,
Chacun d’eux voit son crime, et le reste est chimère ;
Le même spectre fait dire à Néron : ma mère !
Et crier : mon frère ! à Caïn.
Plus bas encor s’en vont dans l’ombre expiatoire
80Des mondes dont la mort même ignore l’histoire,
Où le mal tord ses derniers nœuds,
Cieux où toute lueur expire évanouie,
À qui, dans la noirceur de leur brume inouïe,
Tibère apparaît lumineux.
85Quelques-uns ont été des édens et des astres.
Et l’on voit maintenant, tout chargés de désastres,
Rouler, éteints, désespérés,
L’un semant dans l’espace une effroyable graine,
L’autre traînant sa lèpre et l’autre sa gangrène,
90Ces noirs soleils pestiférés !
Et squelettes sans tête et crânes sans vertèbres,
Mages étudiant de lugubres algèbres,
Tous les maux par Satan rêvés,
Vices, hydres, dragons, sont là ; l’horreur sanglote ;
95Ils passent ; à l’avant le néant, leur pilote,
Regarde avec ses yeux crevés.
Où vont-ils ? La nuit s’ouvre et sur eux se referme.
Le ciel, quoiqu’il soit l’ombre où la clémence germe,
Ignore le gouffre puni ;
100Et nul ne sait combien de millions d’années
Doivent errer, traînant les larves forcenées,
Ces lazarets de l’infini.
Et quel effroi sur terre, et même au fond des tombes
Quel frisson, si, parmi les foudres et les trombes,
105Aux lueurs des astres fuyants,
Nous voyions, dans la nuit où le sort nous écroue,
Surgir subitement l’épouvantable proue
D’un de ces mondes effrayants !
INSCRIPTION
(Neuf cents ans avant J.-C.)
C’est moi qui suis le roi, Mesa, fils de Chémos,
J’ai coupé la forêt de pins aux noirs rameaux,
Et j’ai bâti Baal-Méon, ville d’Afrique.
J’ai fait le mur de bois, j’ai fait le mur de brique ;
Et j’ai dit : que chaque homme, à peine de prison,
Se creuse une citerne auprès de sa maison ;
Car en hiver on a deux mois de grandes pluies ;
Afin que les brebis, les chèvres et les truies
Puissent paître dehors au temps des maïs mûrs,
Je réserve aux troupeaux un champ fermé de murs.
C’est moi qui fis la porte et qui fis la tourelle.
Astarté règne, et j’ai fait la guerre pour elle ;
Le dieu Chémos, mon père et son mari, m’aida
Quand je chassai de Gad Omri, roi de Juda.
J’ai construit Aroër, une ville très-forte ;
J’ai bâti la tourelle et j’ai bâti la porte.
Les peuples me louaient parce que j’étais bon ;
J’étais roi de l’armée immense de Dibon
Qui boit en chantant l’ombre et la mort, et qui mêle
Le sang fumant de l’aigle au lait de la chamelle ;