La Légende des siècles (page 12)
Je marchais, étant juge et prince, à la clarté
De Chémos, de Dagon, de Bel et d’Astarté ;
Et ce sont là les quatre étoiles qui sont reines.
J’ai creusé d’Ur à Tyr des routes souterraines.
Chémos m’a dit : « Reprends Nebo sur Israël. »
Et je n’ai jamais fait que ce que veut le ciel.
Maintenant dans ce puits je ferme la paupière.
Sachez que vous devez adorer cette pierre
Et brûler du bétel devant ce grand tombeau ;
Car j’ai tué tous ceux qui vivaient dans Nebo,
J’ai nourri les corbeaux qui volent dans les nues,
J’ai fait vendre au marché les femmes toutes nues,
J’ai chargé de butin quatre cents éléphants,
J’ai cloué sur des croix tous les petits enfants,
Ma droite a balayé toutes ces races viles
Dans l’ombre, et j’ai rendu leurs anciens noms aux villes.
Les blancs fuyaient, les bleus mitraillaient la clairière.
Un coteau dominait cette plaine, et derrière
Le monticule nu, sans arbre et sans gazon,
Les farouches forêts emplissaient l'horizon.
En arrière du tertre, abri sûr, rempart sombre,
Les blancs se ralliaient, comptant leur petit nombre,
Et Jean Chouan parut, ses longs cheveux au vent.
— Ah ! personne n'est mort, car le chef est vivant !
Dirent-ils. Jean Chouan écoutait la mitraille.
— Nous manque-t-il quelqu'un ? — Non. — Alors qu'on s'en aille !
Fuyez tous ! — Les enfants, les femmes aux abois
L'entouraient, effarés. — Fils, rentrons dans les bois !
Dispersons-nous ! — Et tous, comme des hirondelles
S'évadent dans l'orage immense à tire-d'ailes,
Fuirent vers le hallier noyé dans la vapeur ;
Ils couraient ; les vaillants courent quand ils ont peur ;
C'est un noir désarroi qu'une fuite où se mêle
Au vieillard chancelant l'enfant à la mamelle ;
On craint d'être tué, d'être fait prisonnier !
Et Jean Chouan marchait à pas lents, le dernier,
Se retournant parfois et faisant sa prière.
Tout à coup on entend un cri dans la clairière,
Une femme parmi les balles apparaît.
Toute la bande était déjà dans la forêt,
Jean Chouan seul restait ; il s'arrête, il regarde ;
C'est une femme grosse, elle s'enfuit, hagarde
Et pâle, déchirant ses pieds nus aux buissons ;
Elle est seule ; elle crie : À moi, les bons garçons !
Jean Chouan rêveur dit : C'est Jeanne-Madeleine.
Elle est le point de mire au milieu de la plaine ;
La mitraille sur elle avec rage s'abat.
Il eût fallu que Dieu lui-même se courbât
Et la prît par la main et la mît sous son aile,
Tant la mort formidable abondait autour d'elle ;
Elle était perdue. — Ah ! criait-elle, au secours !
Mais les bois sont tremblants et les fuyards sont sourds.
Et les balles pleuvaient sur la pauvre brigande.
Alors sur le coteau qui dominait la lande
Jean Chouan bondit, fier, tranquille, altier, viril,
Debout : — C'est moi qui suis Jean Chouan ! cria-t-il.
Les bleus dirent : — C'est lui, le chef ! Et cette tête,
Prenant toute la foudre et toute la tempête,
Fit changer à la mort de cible. — Sauve-toi !
Cria-t-il, sauve-toi, ma sœur ! — Folle d'effroi,
Jeanne hâta le pas vers la forêt profonde.
Comme un pin sur la neige ou comme un mât sur l'onde,
Jean Chouan, qui semblait par la mort ébloui,
Se dressait, et les bleus ne voyaient plus que lui.
— Je resterai le temps qu'il faudra. Va, ma fille !
Va, tu seras encor joyeuse en ta famille,
Et tu mettras encor des fleurs à ton corset !
Criait-il. — C'était lui maintenant que visait
L'ardente fusillade, et sur sa haute taille
Qui semblait presque prête à gagner la bataille,
Les balles s'acharnaient, et son puissant dédain
Souriait ; il levait son sabre nu... — Soudain
Par une balle, ainsi l'ours est frappé dans l'antre,
Il se sentit trouer de part en part le ventre ;
Il resta droit et dit : — Soit. Ave Maria !
Puis, chancelant, tourné vers le bois, il cria :
— Mes amis ! mes amis ! Jeanne est-elle arrivée ?
Des voix dans la forêt répondirent : — Sauvée !
Jean Chouan murmura : C'est bien ! et tomba mort.
Paysans ! paysans ! hélas ! vous aviez tort,
Mais votre souvenir n'amoindrit pas la France ;
Vous fûtes grands dans l'âpre et sinistre ignorance ;
Vous que vos rois, vos loups, vos prêtres, vos halliers
Faisaient bandits, souvent vous fûtes chevaliers ;
À travers l'affreux joug et sous l'erreur infâme
Vous avez eu l'éclair mystérieux de l'âme ;
Des rayons jaillissaient de votre aveuglement ;
Salut ! Moi le banni, je suis pour vous clément ;
L'exil n'est pas sévère aux pauvres toits de chaumes ;
Nous sommes des proscrits, vous êtes des fantômes ;
Frères, nous avons tous combattu ; nous voulions
L'avenir ; vous vouliez le passé, noirs lions ;
L'effort que nous faisions pour gravir sur la cime,
Hélas ! vous l'avez fait pour rentrer dans l'abîme ;
Nous avons tous lutté, diversement martyrs,
Tous sans ambitions et tous sans repentirs,
Nous pour fermer l'enfer, vous pour rouvrir la tombe ;
Mais sur vos tristes fronts la blancheur d'en haut tombe,
La pitié fraternelle et sublime conduit
Les fils de la clarté vers les fils de la nuit,
Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre,
Moi, soldat de l'aurore, à toi, héros de l'ombre.
L’AIGLE DU CASQUE
Ô sinistres forêts, vous avez vu ces ombres
Passer, l’une après l’autre, et, parmi vos décombres,
Vos ruines, vos lacs, vos ravins, vos halliers,
Vous avez vu courir ces deux noirs chevaliers ;
Vous avez vu l’immense et farouche aventure ;
Les nuages, qui sont errants dans la nature,
Ont eu cette épouvante énorme au-dessous d’eux ;
La victoire fut sourde et l’exploit fut hideux ;
Et l’herbe et la broussaille et les fleurs et les plantes
Et les branches en sont encor toutes tremblantes.
L’arbre en parle au rocher, l’antre en parle au menhir ;
Le vieux mont Lothian semble se souvenir ;
Et la fauvette en cause avec la tourterelle.
Et maintenant, disons ce que fut la querelle
Entre cet homme fauve et ce tragique enfant.
*
Le fond, nul ne le sait. L’obscur passé défend
Contre le souvenir des hommes l’origine
Des rixes de Ninive et des guerres d’Égine,
Et montre seulement la mort des combattants
Après l’échange amer des rires insultants ;
Ainsi les anciens chefs d’Écosse et de Northumbre
Ne sont guère pour nous que du vent et de l’ombre ;
Ils furent orageux, ils furent ténébreux,
C’est tout ; ces sombres lords se dévoraient entr’eux ;
L’homme vient volontiers vers l’homme à coups d’épée
Bruce hait Baliol comme César Pompée ;
Pourquoi ? Nous l’ignorons. Passez, souffles du ciel.
Dieu seul connaît la nuit.
Dieu seul connaît la nuit.Le comte Strathaël,
Roi d’Angus, pair d’Écosse, est presque centenaire ;
Le gypaëte cache un petit dans son aire,
Et ce lord a le fils de son fils près de lui ;
Toute sa race ainsi qu’un blême éclair a lui
Et s’est éteinte ; il est ce qui reste d’un monde ;
Mais Dieu près du front chauve a mis la tête blonde,
L’aïeul a l’orphelin. Jacque a six ans. Le lord
Un soir l’appelle, et dit : — Je sens venir la mort.
Dans dix ans, tu seras chevalier. Fils, écoute.
Et, le prenant à part sous une sombre voûte,
Il parla bas longtemps à l’enfant adoré,
Et quand il eut fini l’enfant lui dit : — J’irai.
Et l’aïeul s’écria : — Pourtant il est sévère
En sortant du berceau de monter au calvaire,
Et seize ans est un âge où, certe, on aurait droit
De repousser du pied le seuil du tombeau froid,
D’ignorer la rancune obscure des familles,
Et de s’en aller rire avec les belles filles !
L’aïeul mourut.
*
L’aïeul mourut.Le temps fuit. Dix ans ont passé.
*
Tiphaine est dans sa tour que protége un fossé,
Debout, les bras croisés, sur la haute muraille.
Voilà longtemps qu’il n’a tué quelqu’un, il bâille.
Dix ans, cela suffit pour que les chênes verts
Soient d’une obscurité plus épaisse couverts ;
Dix ans, cela suffit pour qu’un enfant grandisse.
En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice,
Admète son épouse et Thisbé son amant,
Mais pas un chevalier n’oublierait un serment.
C’est le soir ; et Tiphaine est oisif. Les mélèzes
Font au loin un bruit vague au penchant des falaises.
Ce Tiphaine est le lord sauvage des forêts ;
Pas un loup n’oserait l’approcher de trop près ;
Il s’est fait un royaume avec une montagne ;
On le craint en Écosse, en Northumbre, en Bretagne ;
On ne l’attaque pas, tant il est toujours seul ;
Être dans le désert, c’est vivre en un linceul.
Il fait peur. Est-il prince ? est-il né sous le chaume ?
On ne sait ; un bandit qui serait un fantôme,
C’est Tiphaine ; et les vents et les lacs et les bois
Semblent ne prononcer son nom qu’à demi-voix ;
Pourtant ce n’est qu’un homme ; il bâille.
Pourtant ce n’est qu’un homme ; il bâille.Lord Tiphaine
A mis autour de lui l’effroi comme une chaîne ;
Mais il en sent le poids ; tout s’enfuit devant lui ;
Mais l’orgueil est la forme altière de l’ennui.
N’ayant personne à vaincre, il ne sait plus que faire.
Soudain il voit venir l’écuyer qu’il préfère,
Bernard, un bon archer qui sait lire, et Bernard
Dit : — Milord, préparez la hache et le poignard.
Un seigneur vous écrit. — Quel est ce seigneur ? — Sire,
C’est Jacques, lord d’Angus. — Soit. Qu’est-ce qu’il désire ?
— Vous tuer. — Réponds-lui que c’est bien.
— Vous tuer. — Réponds-lui que c’est bien.Peu de temps
Suffit pour rapprocher deux hautains combattants
Et pour dire à la mort qu’elle se tienne prête,
L’éclair n’entendrait pas Dieu lui criant : Arrête !
Arriver, c’est la loi du sort.
Arriver, c’est la loi du sort.Il s’écoula
Une semaine. Puis, de Lorne à Knapdala,
Douze sonneurs de cor en dalmatiques rouges
Firent savoir à tous, aux manants dans leurs bouges,
Au prêtre en son église, au baron dans sa tour,
Que deux lords entendaient se rencontrer tel jour,
Que saint Gildas serait patron de la rencontre,
Et qu’Angus étant pour, Tiphaine serait contre ;
Car l’usage est d’avoir un saint pour les soldats,
En Irlande Patrick, en Écosse Gildas ;
C’est pour ou contre un saint que tout combat se livre ;
Avec la liberté de fuir et de poursuivre,
D’être ferme ou tremblant, magnanime ou couard,
Cruel comme Beauclerc, ou bon comme Édouard.
*
L’endroit pour le champ-clos fut choisi très-farouche.
Le dur hiver, qui change en pierre l’eau qu’il touche,
Ne laissait pousser là sous la pluie et le vent
Que des sapins cassés l’un par l’autre souvent,
Les arbres n’étant pas plus calmes que les hommes ;
Tout sur terre est en proie, ainsi que nous le sommes,
Au souffle, à la tempête, au funeste aquilon.
Une corde est nouée aux sapins d’un vallon ;
Elle marque une enceinte, une clairière ouverte
Sur des champs où la Tweed coule dans l’herbe verte,
Lente et molle rivière aux roseaux murmurants.
Un pêle-mêle obscur d’arbres et de torrents,
D’ombre et d’écroulement, de vie et de ravage,
Entoure affreusement la clairière sauvage.
On en sort du côté de la plaine. Et de là
Viennent les paysans que le cor appela.
La lice est pavoisée, et sur les banderolles
On lit de fiers conseils et de graves paroles :
« — Brave qui n’est pas bon n’est brave qu’à demi. »
« — Soyez hospitalier, même à votre ennemi ;
« Le chêne au bûcheron ne refuse pas l’ombre. »
Les pauvres gens des bois accourent en grand nombre ;
Plusieurs sont encor peints comme étaient leurs aïeux,
Des cercles d’un bleu sombre agrandissent leurs yeux,
Sur leur tête attentive, étonnée et muette,
Les uns ont le héron, les autres la chouette,
Et l’on peut distinguer aux plumes du bonnet
Les Scots d’Abernethy des Pictes de Menheit ;
Ils ont l’habit de cuir des antiques provinces ;
Ils viennent contempler le combat de deux princes,
Mais restent à distance et regardent de loin,
Car ils ont peur ; le peuple est un pâle témoin.
Si l’on ne voyait pas au ciel le tatouage
De l’azur, du rayon, de l’ombre et du nuage,
On n’apercevrait rien qu’un paysage noir ;
L’œil dans un clair-obscur inquiétant à voir
S’enfonce, et la bruyère est morne, et dans la brume
On devine, au-delà des mers, l’Hékla qui fume
Ainsi qu’un soupirail d’enfer à l’horizon.
Le juge du camp, fils d’une altière maison,
Lord Kaine, est assisté de deux crieurs d’épée ;
L’estrade est de peaux d’ours et de rennes drapée ;
Et quatre exorciseurs redoutés du sabbat
Font la police, ainsi qu’il sied dans un combat.
Un prêtre dit la messe, et l’on chante une prose.
*
Fanfares. C’est Angus.
Fanfares. C’est Angus.Un cheval d’un blanc rose
Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor,
Qui semble presque femme et qu’on sent vierge encor ;
Doux être confiant comme une fleur précoce.
Il a la jambe nue à la mode d’Écosse ;
Plus habillé de soie et de lin que d’acier,
Il vient, gaîment suivi d’un bouffon grimacier ;
Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore ;
Et l’on croit voir l’entrée aimable de l’aurore.
On sent que, dans le monde étrange où nous passons,
Ce nouveau venu, plein de joie et de chansons,
Tel que l’oiseau qui sort de l’œuf et se délivre,
A le mystérieux contentement de vivre ;
Pas d’être éblouissant qui ne soit ébloui,
Il rit. Ses témoins sont du même âge que lui ;
Tous chantent, légers, fiers, laissant flotter les brides ;
C’est Mar, Argyle, Athol, Rothsay, roi des Hébrides,
David, roi de Stirling, Jean, comte de Glascow ;
Ils ont des colliers d’or ou de roses au cou ;
Ainsi se presse, au fond des halliers, sous les aulnes,
Derrière un petit dieu l’essaim des jeunes faunes.
Hurrah ! Cueillir des fleurs ou bien donner leur sang,
Que leur importe ? Autour du comte adolescent,
Page et roi, dont Hébé serait la sœur jumelle,
Un vacarme charmant de panaches se mêle.
Ô jeunes gens, déjà risqués, à peine éclos !
Son cortége le suit jusqu’au seuil du champ-clos.
Puis on le quitte. Il faut qu’il soit seul ; et personne
Ne peut plus l’assister dès que le clairon sonne ;
Quoi qu’il advienne, il est en proie au dur destin.
On lit sur son écu, pur comme le matin,
La devise des rois d’Angus : Christ et Lumière.
La jeunesse toujours arrive la première ;
Il approche, joyeux, fragile, triomphant,
Plume au front ; et le peuple applaudit cet enfant.
Et le vent profond souffle à travers les campagnes.
Tout à coup on entend la trompe des montagnes,
Chant des bois plus obscur que le glas du beffroi ;
Et brusquement on sent de l’ombre autour de soi ;
Bien qu’on soit sous le ciel, on se croit dans un antre.
Un homme vient du fond de la forêt. Il entre.
C’est Tiphaine.
C’est Tiphaine.C’est lui.
C’est Tiphaine. C’est lui.Hautain, dans le champ-clos,
Refoulant les témoins comme une hydre les flots,
Il pénètre. Il est droit sous l’armure saxonne.
Son cheval, qui connaît ce cavalier, frissonne.
Ce cheval noir et blanc marche sans se courber ;
Il semble que le ciel sombre ait laissé tomber
Des nuages mêlés de lueurs sur sa croupe.
Tiphaine est seul ; aucune escorte, aucune troupe ;
Il tient sa lance ; il a la chemise de fer,
La hache comme Oreste, et, comme Gaïfer,
Le poignard ; sa visière est basse ; elle le masque ;
Grave, il avance, avec un aigle sur son casque.
Un mot sur sa rondache est écrit : Bellua.
Quand il vint, tout trembla, mais nul ne salua.
*
Les motifs du combat étaient sérieux, certes ;
Mais ni le pâtre errant dans les landes désertes,
Ni l’ermite adorant dans sa grotte Jésus,
Personne sous le ciel ne les a jamais sus ;
Et le juge du camp les ignorait lui-même.
Les deux lords, comme il sied à ce moment suprême,
Se parlèrent de loin.
Se parlèrent de loin.— Bonjour, roi. — Bonjour, roi.
— Je viens te demander raison. Tu sais pourquoi ?
— Que t’importe ?
Que t’importe ? Et tous deux mirent la lance haute.
Le juge du camp dit : — Chacun de vous est l’hôte
Du sépulcre, et ne peut en sortir maintenant
Que si Dieu le permet au fond du ciel tonnant.
Puis il reprit, selon la coutume écossaise :
— Milord, quel âge as-tu ? — Quarante ans. — Et toi ? — Seize.