La Légende des siècles (page 13)
— C’est trop jeune, cria la foule. — Combattez,
Dit le juge. Et l’on fit le champ des deux côtés.
Être de même taille et de même équipage,
Combattre homme contre homme ou page contre page,
S’adosser à la tombe en face d’un égal,
Être Ajax contre Mars, Fergus contre Fingal,
C’est bien, et cela plaît à la romance épique ;
Mais là le brin de paille, et là la lourde pique,
Ici le vaste Hercule, ici le doux Hylas,
Polyphème devant Acis, c’est triste, hélas !
Le péril de l’enfant fait songer à la mère ;
Tous les Astyanax attendrissent Homère,
Et la lyre héroïque hésite à publier
Le combat du chevreuil contre le sanglier.
L’huissier fit le signal. Allez !
*
L’huissier fit le signal. Allez ! Tous deux partirent.
Ainsi deux éclairs vont l’un vers l’autre et s’attirent.
L’enfant aborda l’homme et fit bien son devoir ;
Mais l’homme n’eut pas l’air de s’en apercevoir.
Tiphaine s’arrêta, muet, le laissant faire ;
Ainsi, prête à crouler, l’avalanche diffère ;
Ainsi l’enclume semble insensible au marteau ;
Il était là, le poing fermé comme un étau,
Démon par le regard et sphinx par le silence ;
Et l’enfant en était à sa troisième lance
Que Tiphaine n’avait pas encor riposté ;
Sur cet homme de fer et de fatalité
Qui paraissait rêver au centre d’une toile,
Pas plus ému d’un choc que d’un souffle une étoile,
L’enfant frappait, piquait, taillait, recommençait,
Tantôt sur le cimier, tantôt sur le corset ;
Et l’on eût dit la mouche attaquant l’araignée.
Sa face de sueur était toute baignée.
Tiphaine, tel qu’un roc, immobile et debout,
Méditait, et l’enfant s’essoufflait. Tout à coup
Tiphaine dit : Allons ! Il leva sa visière,
Fit un rugissement de bête carnassière,
Et sur le jeune comte Angus il s’abattit
D’un tel air infernal que le pauvre petit
Tourna bride, jeta sa lance, et prit la fuite.
Alors commença l’âpre et sauvage poursuite,
Et vous ne lirez plus ceci qu’en frémissant.
*
Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend,
Devant lui, n’importe où, dans la profondeur fauve,
Les bras au ciel, l’enfant épouvanté se sauve.
Son cheval l’aime et fait de son mieux. La forêt
L’accepte et l’enveloppe, et l’enfant disparaît.
Tous se sont écartés pour lui livrer passage.
En le risquant ainsi son aïeul fut-il sage ?
Nul ne le sait ; le sort est de mystères plein ;
Mais la panique existe et le triste orphelin
Ne peut plus que s’enfuir devant la destinée.
Ah ! pauvre douce tête au gouffre abandonnée !
Il s’échappe, il s’esquive, il s’enfonce à travers
Les hasards de la fuite obscurément ouverts,
Hagard, à perdre haleine, et sans choisir sa route ;
Une clairière s’offre, il s’arrête, il écoute,
Le voilà seul ; peut-être un dieu l’a-t-il conduit ?
Tout à coup il entend dans les branches du bruit… —
Ainsi dans le sommeil notre âme d’effroi pleine
Parfois s’évade et sent derrière elle l’haleine
De quelque noir cheval de l’ombre et de la nuit ;
On s’aperçoit qu’au fond du rêve on vous poursuit.
Angus tourne la tête, il regarde en arrière ;
Tiphaine monstrueux bondit dans la clairière.
Ô terreur ! et l’enfant, blême, égaré, sans voix,
Court et voudrait se fondre avec l’ombre des bois.
L’un fuit, l’autre poursuit. Acharnement lugubre !
Rien, ni le roc debout, ni l’étang insalubre,
Ni le houx épineux, ni le torrent profond,
Rien n’arrête leur course ; ils vont, ils vont, ils vont !
Ainsi le tourbillon suit la feuille arrachée.
D’abord dans un ravin, tortueuse tranchée,
Ils serpentent, parfois se touchant presque ; puis,
N’ayant plus que la fuite et l’effroi pour appuis,
Rapide, agile et fils d’une race écuyère,
L’enfant glisse, et, sautant par-dessus la bruyère,
Se perd dans le hallier comme dans une mer.
Ainsi courrait avril poursuivi par l’hiver.
Comme deux ouragans l’un après l’autre ils passent.
Les pierres sous leurs pas roulent, les branches cassent,
L’écureuil effrayé sort des buissons tordus.
Oh ! comment mettre ici dans des vers éperdus
Les bonds prodigieux de cette chasse affreuse,
Le coteau qui surgit, le vallon qui se creuse,
Les précipices, l’antre obscur, l’escarpement,
Les deux sombres chevaux, le vainqueur écumant,
L’enfant pâle, et l’horreur des forêts formidables ?
Il n’est pas pour l’effroi de lieux inabordables,
Et rien n’a jamais fait reculer la fureur ;
Comme le cerf, le tigre est un ardent coureur ;
Ils vont !
On n’entend plus, même au loin, les haleines
Du peuple bourdonnant qui s’en retourne aux plaines.
Le vaincu, le vainqueur courent tragiquement.
*
Le bois, calme et désert sous le bleu firmament,
Remuait mollement ses branchages superbes ;
Les nids chantaient, les eaux murmuraient dans les herbes ;
On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir.
Grâce ! criait l’enfant, je ne veux pas mourir !
Mais son cheval se lasse et Tiphaine s’approche.
Tout à coup, d’un réduit creusé dans une roche,
Un vieillard au front blanc sort, et, levant les bras,
Dit : De tes actions un jour tu répondras ;
Qui que tu sois, prends garde à la haine ; elle enivre ;
Celui qui va mourir pour celui qui doit vivre
T’implore. Ô chevalier, épargne cet enfant !
Tiphaine furieux d’un coup de hache fend
L’âpre rocher qui sert à ce vieillard d’asile,
Et dit : Tu vas le faire échapper, imbécile !
Et, sinistre, il remet son cheval au galop.
Quelle que soit la course et la hâte du flot,
Le vent lointain finit toujours par le rejoindre ;
Angus entend venir Tiphaine, et le voit poindre
Parmi des profondeurs d’arbres, à l’horizon.
Un couvent d’où s’élève une vague oraison
Apparaît ; on entend une cloche qui tinte ;
Et des rayons du soir la haute église atteinte
S’ouvre, et l’on voit sortir du portail à pas lents
Une procession d’ombres en voiles blancs ;
Ce sont des sœurs ayant à leur tête l’abbesse,
Et leur chant grave monte au ciel où le jour baisse ;
Elles ont vu s’enfuir l’enfant désespéré ;
Alors leur voix profonde a dit miserere ;
L’abbesse les amène ; elle dresse sa crosse
Entre l’adolescent frêle et l’homme féroce ;
On porte devant elle un grand crucifix noir ;
Toutes ces vierges, sœurs qu’enchaîne un saint devoir,
Pleurent sur le vainqueur comme sur la victime,
Et viennent opposer au passage d’un crime
Le Christ immense ouvrant ses bras au genre humain.
Tiphaine arrive sombre et la hache à la main,
Et crie à ce troupeau murmurant grâce ! grâce !
— Colombes, ôtez-vous de là ; le vautour passe !
La nuit vient, et toujours, tremblant, pleurant, fuyant,
L’enfant effaré court devant l’homme effrayant.
C’est l’heure où l’horizon semble un rêve, et recule.
Clair de lune, halliers, bruyères, crépuscule.
La poursuite s’acharne, et, plus qu’auparavant
Forcenée, à travers les arbres et le vent,
Fait peur à l’ombre même, et donne le vertige
Aux sapins sur les monts, aux roses sur leur tige.
L’enfant sans armes, l’homme avec son couperet,
Courent dans la noirceur des bois, et l’on dirait
Que dans la forêt spectre ils deviennent fantômes.
Une femme, d’un groupe obscur de toits de chaumes,
Sort, et ne peut parler, les larmes l’étouffant ;
C’est une mère, elle a dans les bras son enfant,
Et c’est une nourrice, elle a le sein nu. — Grâce !
Dit-elle, en bégayant ; et dans le vaste espace
Angus s’enfuit. — Jamais ! dit Tiphaine inhumain.
Mais la femme à genoux lui barre le chemin.
— Arrête ! sois clément, afin que Dieu t’exauce !
Grâce ! Au nom du berceau, n’ouvre pas une fosse !
Sois vainqueur, c’est assez ; ne sois pas assassin.
Fais grâce. Cet enfant que j’ai là sur mon sein
T’implore pour l’enfant que cherche ton épée.
Entends-moi ; laisse fuir cette proie échappée.
Ah ! tu ne tueras point, et tu m’écouteras,
Chevalier, puisque j’ai l’aurore dans mes bras.
Songe à ta mère. Eh bien, je suis mère comme elle.
Homme, respecte en moi la femme. — À bas, femelle !
Dit Tiphaine, et du pied il frappe ce sein nu.
Ce fut dans on ne sait quel ravin inconnu
Que Tiphaine atteignit le pauvre enfant farouche ;
L’enfant pris n’eut pas même un râle dans la bouche ;
Il tomba de cheval, et morne, épuisé, las,
Il dressa ses deux mains suppliantes, hélas !
Sa mère morte était dans le fond de la tombe,
Et regardait.
Et regardait.Tiphaine accourt, s’élance, tombe
Sur l’enfant, comme un loup dans les cirques romains,
Et d’un revers de hache il abat ces deux mains
Qui dans l’ombre élevaient vers les cieux la prière ;
Puis, par ses blonds cheveux dans une fondrière
Il le traîne.
Il le traîne.Et riant de fureur, haletant,
Il tua l’orphelin et dit : Je suis content !
Ainsi rit dans son antre infâme la tarasque.
*
Alors l’aigle d’airain qu’il avait sur son casque,
Et qui, calme, immobile et sombre, l’observait,
Cria : Cieux étoilés, montagnes que revêt
L’innocente blancheur des neiges vénérables,
Ô fleuves, ô forêts, cèdres, sapins, érables,
Je vous prends à témoin que cet homme est méchant !
Et cela dit, ainsi qu’un piocheur fouille un champ,
Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne,
Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine ;
Il lui creva les yeux ; il lui broya les dents ;
Il lui pétrit le crâne en ses ongles ardents
Sous l’armet d’où le sang sortait comme d’un crible,
Le jeta mort à terre, et s’envola terrible.
I. « Quoi ! le libérateur qui par degrés desserre »
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Quoi ! le libérateur qui par degrés desserre
La double chaîne noire, ignorance et misère,
Le balayeur qui jette au vent le préjugé,
Quoi ! l'immense marcheur, jamais découragé,
Le Progrès, qui de flamme éblouit le vulgaire,
Détrône l'échafaud et musèle la guerre,
Qui fait avec les mœurs des ratures aux lois,
Change en romain l'étrusque, en français le gaulois,
Crée et brise, sans cesse use l'un contre l'autre
Les mensonges, et va, rapide et ferme apôtre,
Lui, dont la chaude haleine émeut l'homme troublé,
Quoi ! lui, le destructeur flamboyant, étoilé,
De l'antique caverne et de l'antique geôle,
Il n'a pu fondre encor la glace que d'un pôle !
Quoi ! celles qui de l'âme élèvent le niveau
Et qui n'ont qu'à passer pour faire un ciel nouveau,
Quoi ! du pur idéal ces comètes errantes,
Ces guerrières du bien, ces vastes conquérantes,
Les révolutions, archanges de clarté,
N'ont mis que la moitié de l'homme en liberté !
L'autre est encore aux fers, et c'est la plus divine.
Doux oiseaux qui chantez là-bas dans la ravine,
Quand donc lèvera-t-on l'écrou du triste amour ?
Ô rossignol de l'ombre, alouette du jour,
Vous, gais pillards des blés, des seigles et des orges,
Moineaux, vous, amoureux de l'azur, rouges-gorges,
Fauvettes qui planez de l'aube jusqu'au soir,
C'est pour vous, n'est-ce pas ? une douleur de voir
Que la porte de l'air s'est brusquement fermée
Au moment où les cœurs à travers la ramée
S'envolaient, tendre essaim vers le ciel bleu poussé,
Et que la vieille cage horrible du passé,
Où toujours notre effort retombe et nous ramène,
Tient par une aile encor cette pauvre âme humaine !
Ô libres oiseaux, fiers, charmants, purs, sans ennuis,
Vous dites à l'aurore, aux fleurs, à l'astre, aux nuits :
— Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme ?
Et l'aube où Dieu se montre, et l'astre où Dieu se nomme,
La nuit qui fait tomber ses soupirs les plus doux
Du nid des rossignols dans le trou des hiboux,
Les fleurs dont les parfums dans les rayons se fondent,
Et les herbes, les eaux, les pierres vous répondent,
D'une si douce voix qu'on ne peut l'exprimer :
— Ô bons petits oiseaux, tout est fait pour aimer !</
poem>
===II. « Regardez-les jouer sur le sable accroupis »===
<poem>
Regardez-les jouer sur le sable accroupis,
Ou sur l'herbe, au milieu des fleurs, tendre tapis ;
L'un traîne la charrette et l'autre tient la pelle.
Le paradis leur parle et l'hymen les appelle.
Six ans donne parfois une tape à trois ans.
Puis l'âge vient, on marche, ô frais sentiers glissants !
Elle a six ans, il a neuf ans ; on se marie ;
L'aurore et le printemps sont en coquetterie ;
Les moineaux dans les bois font des choses entre eux
Qui changent deux enfants dans l'ombre en amoureux.
Encore un an, ou deux ; les filles sont farouches
Tout à coup, disent non, et sentent sur leur bouche
L'éclosion charmante et sombre du baiser ;
Ô
mères, prenez garde ! Éros vient se poser
Dans les cœurs ; fauve oiseau, sans loi, sans frein, sans règle,
Qui commence en colombe et finit comme l'aigle.
N'importe ! c'est exquis. Cupidon est Bébé ;
Pyrame ne sait pas de quel sexe est Thisbé,
Et Bérénice joue au volant avec Tite.
Bel âge, où l'idylle est encor toute petite !
III. « Il faut boire et frapper la terre d'un pied libre ! »
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Il faut boire et frapper la terre d'un pied libre !
Dit Horace ; et la chose est vraie aux bords du Tibre,
Vraie aux bords de la Seine ; et songeons aux amours,
Maintenant, dit Horace, et moi je dis : Toujours !
Amis ! amis ! amis ! soyons tous frères ! gloire
À la beauté, vêtue ou non ! Va-t'en, nuit noire !
La jeune année arrive avec l'aurore au front,
Remet le temps à neuf, court d'un pas leste et prompt
Lave le ciel, sourit à la terre engourdie,
Et commence gaîment, par une mélodie,
Le printemps. Chantez, nids ! Ô fleurs, dans les fossés,
Les ravins, les étangs, les bois, les champs, croissez !
Boutons d'or que j'ai vus jadis aux Feuillantines,
Renaissez ! Fourmillez, liserons, églantines,
Pâquerettes, iris, muguets, lilas, jasmins !
Le petit enfant mai frappe dans ses deux mains.
Allons, dépêchez-vous de naître, il vous appelle.
Il veut parer la terre ainsi qu'une chapelle,
Et mettre une guirlande autour du genre humain.
Avril s'appelle Amour et juin s'appelle Hymen,
Le fruit suivra la fleur. Faisons des nids, fauvettes !
La jeune fille rêve et rit quand vous en faites.
Donnez l'exemple, oiseaux ! les vierges aux yeux doux
Vous regardent, ayant des ailes comme vous.
J'erre ; un vent tiède émeut les bois, je vois les scènes
Que font les pauvres fleurs aux papillons obscènes ;
Le lys vers le bourdon se penche, et, l'écoutant,
A l'air de s'écrier : Ah ! vous m'en direz tant !
L'ombre a le tremblement sonore d'une tente
Et cache les amours ; la nature est contente ;
Et la fécondité fermente ; et les appas,
Les soupirs, les baisers, ne s'inquiètent pas
Si quelque orage couve, et si cette gorgone,
La foudre, au loin, là-bas, à l'horizon bougonne.
Le vallon fleuri semble un encensoir fumant.
Quelqu'un a mis le feu partout, l'embrasement
Va de l'arbre au nuage et du ciel à la terre ;
La prairie a l'éclat glorieux d'un cratère,
Partout des fleurs de pourpre, et tout flambe et tout luit,
Et la création bouillonnant à grand bruit
Bout tout entière ainsi qu'une eau dans la chaudière,
Et tout rit, le soleil étant l'incendiaire.
Oh ! quelle vaste joie en cet abîme bleu !
À toute cette aurore il faudra dire adieu.
Hélas ! cela finit par s'éteindre, une fête !
Nous n'y consentons pas, on détourne la tête,
À chaque heure qui passe on veut se retenir.
Mais rien ne ralentit le pas de l'avenir,
Il ne demande pas la permission d'être,
Il vient. Souvenons-nous que demain est un traître,
Et, puisque nous avons Aujourd'hui, jouissons.
L'eau qui fuit en chantant nous donne des leçons ;
Fuyons, mais chantons. L'air est plein de senteurs douces
Un ensemencement de fleurs couvre les mousses.
L'homme est ombre ; on ne peut guère dire pourquoi
Nous sommes sur la terre. Eh bien, je le dis, moi,
C'est pour aimer. Et Dieu nous a créés pour faire
Éclore un peu d'amour sur cette obscure sphère
Et pour faire lever un astre dans nos cœurs.
Être deux, c'est la loi. Les merles, ces moqueurs,
L'observent aussi bien que le ramier fidèle.
Si la nature, avec de si puissants coups d'aile,
Remue éperdument et partout à la fois
La vie au fond des mers, des cieux, des champs, des bois,
C'est afin d'arriver à son but, faire un couple.
Si le chêne est solide et si la branche est souple,
C'est parce que le nid a besoin dans l'azur