La Légende des siècles (page 15)
Ne fût plus qu’une forme épouvantable et sombre,
La rougeur de la tache apparaissait dans l’ombre.
35Un astre, le premier qu’on aperçoit le soir,
Pendant que je songeais montait dans le ciel noir.
Sa lumière rendait l’échafaud plus difforme.
L’astre se répétait dans le triangle énorme ;
Il y jetait, ainsi qu’en un lac, son reflet,
40Lueur mystérieuse et sacrée ; il semblait
Que sur la hache horrible, aux meurtres coutumière,
L’astre laissait tomber sa larme de lumière.
Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit,
Frappait le fer d’un choc lumineux ; on eût dit
45Qu’on voyait rejaillir l’étoile de la hache.
Comme un charbon tombant qui d’un feu se détache,
Il se répercutait dans ce miroir d’effroi ;
Sur la justice humaine et sur l’humaine loi,
De l’éternité calme auguste éclaboussure.
50—
Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure ?
Pensai-je. Sur qui donc frappe l’homme hagard ?
Quel est donc ton mystère, ô glaive ? — Et mon regard
Errait, ne voyant plus rien qu’à travers un voile,
De la goutte de sang à la goutte d’étoile.
LE POËTE
Tu ne l'as pourtant pas mérité, ma patrie !
LE CHŒUR
Oh ! quel acharnement sur la grande meurtrie ! La bataille a passé, chaos sombre et tonnant. Voici la vision des vagues maintenant. Une meute de flots terribles, des montagnes D'eau farouche, l'horreur dans les pâles campagnes, Et l'apparition des torrents forcenés ! L'auguste France, en proie aux chocs désordonnés, Semble un titan ayant de l'eau jusqu'aux épaules ; Et l'on voit une fuite immense vers les pôles De la pluie et de l'ombre et des brouillards mouvants, Sous la cavalerie effroyable des vents ; La mort accourt avec la rumeur d'une foule ; Tout un peuple, sous qui l'effondrement s'écroule, Crie et se tord les bras, prêt à couler à fond ; Comme un flocon de neige un toit s'efface et fond ; Une rivière, hier dans les prés endormie, Gronde, et subitement devient une ennemie ; Le fleuve brusque et noir surprend l'homme inquiet, Et trahit les hameaux auxquels il souriait ; Tout tombe, égalité des chaumes et des marbres ; Les mourants sont par l'eau tordus autour des arbres ; Rien n'échappe, et la nuit monte. Profonds sanglots !
LE POËTE
Quoi ! deux invasions ! Après les rois, les flots !
LE CHŒUR
Deux inondations ! L'onde après les vandales ! Ce n'était pas assez d'avoir eu les sandales D'on ne sait quel césar tudesque sur nos fronts ; Ce n'était pas assez d'avoir, sous les affronts, Vu nos drapeaux hagards frissonner dans nos villes ; Ce n'était pas assez, lorsque des hordes viles Marchaient sur nous, souillant ce que nous adorons, De nous être bouché l'oreille à leurs clairons ; Le deuil succède au deuil, le ravage au ravage ; L'onde fatale arrive après le roi sauvage ; Et voilà de nouveau sous un noir tourbillon L'écrasement des blés, du verger, du sillon ! Ô désastres ! ô chute ! où sera le refuge Si l'eau fait un tel gouffre et l'homme un tel déluge ? Jadis le sort frappa Rome et s'interrompit, La laissant respirer ; mais pour nous nul répit.
LE POËTE
Deux supplices. Le Nord, le Sud. L'un après l'autre.
LE CHŒUR
Hier nous avions sur nous la bête qui se vautre Cyniquement, au gré des rois épanouis, La guerre, et des troupeaux de canons inouïs Nous jetant l'aboiement de l'abîme ; la France Subissait, sous un ciel d'où fuyait l'espérance, Le bombardement lâche et tortueux, crachant L'éclair, et foudroyant le toit, le mur, le champ, La forêt, la cité, l'homme, l'enfant, la femme ; L'eau sombre aujourd'hui vient au secours de la flamme ; Elle vient achever ce fier pays blessé ; Les fléaux avaient hâte, ils ont recommencé ; Après l'embrasement, le torrent nous accable ; À présent ce n'est plus sous l'obus implacable, C'est dans les flots qu'on voit les villes succomber. Dures heures de nuit que le temps fait tomber Goutte à goutte sur nous de sa morne clepsydre ! Hier c'était le dragon, et maintenant c'est l'hydre.
LE POËTE
Est-ce fini ? Pensif, je dis au gouffre : Après ?
LE CHŒUR
Ô France ! mourras-tu ? Non. Car, si tu mourais, Le mal vivrait, l'effroi vivrait ; cette fenêtre, L'aube, se fermerait ; on verrait la mort naître. L'immense mort de tout. France, l'extinction De Ninive, de Tyr, d'Athènes, de Sion, Rome oubliant son nom, Thèbes perdant sa forme, Ne seraient rien auprès de ton éclipse énorme. Le passé monstrueux se dresserait debout. Ce cadavre crierait : — J'existe. Éteignez tout. Plus de flambeaux. Vivez, spectres. La France est morte ! — Alors, ô cieux profonds ! l'ombre ouvrirait sa porte ; On verrait revenir toute l'antique horreur, Les larves, l'ancien pape et l'ancien empereur, Tous les forfaits sacrés, toutes les basses gloires, Les sanglants constructeurs des religions noires, Arbuez, l'âme terrible où se réfugia L'affreux dogme sorti de l'antre à Borgia, Bossuet bénissant Montrevel, les bastilles Faisant comme des dents grincer leurs sombres grilles ; Ces masques, Loyola, de Maistre, dont l'œil luit, Tomberaient, laissant voir ce visage, la nuit ; Alors reparaîtraient Cisneros, Farinace, Louvois, Maupeou, la vieille autorité tenace Sous qui rampe la foule aux confuses rumeurs ; Et ces lugubres lois, et ces lugubres mœurs Qui livrent aux bûchers l'Italie et l'Espagne, Jettent au cabanon Colomb, mettent au bagne Des peuples tout entiers, juifs ou bohémiens, Et qui font Louis-quinze assassin de Damiens.
LE POËTE
On reverrait ce Styx, le passé ! mornes rives !
LE CHŒUR
Non, France. L'univers a besoin que tu vives. Tu vivras. L'avenir mourrait sous ton linceul.
LE POËTE
France, France, sans toi le monde serait seul.
LE CHŒUR
Tu vivras. Cependant il ne faut pas qu'on dorme. On sent derrière soi rôder la mort difforme, On dirait qu'ennuyé d'attendre les vivants, Le naufrage hideux, blême et battu des vents, Sort de la mort et vient chercher l'homme sur terre. Une lave nouvelle ouvre un nouveau cratère.
LE POËTE
La France est prise en traître une seconde fois.
LE CHŒUR
L'eau perfide s'ajoute au guet-apens des rois. D'où vient cette colère odieuse des fleuves ? L'eau devient un suaire et tout meurt. Que de veuves ! Que d'orphelins ! Massacre inepte d'innocents ! L'horreur, du sombre amas des nuages pesants, Pleut, comme si le ciel devenait haïssable ; La rose est sous la fange et l'épi sous le sable. Le miasme impur flotte où flottait le parfum. Cadavres qui passez, accusez-vous quelqu'un ? Ô berceau à vau-l'eau, que criez-vous dans l'ombre ? Est-ce qu'il se pourrait que les forces sans nombre Dont le balancement remplit l'immensité, Eussent on ne sait quelle étrange volonté ? Est-ce que quelque part la nature est maudite ? Est-ce qu'un tel malheur, ciel noir, se prémédite ? D'un astre qu'on ignore est-ce donc le lever ? Et les hommes tremblants se sont mis à rêver. Les écumes au sud, dans le nord les fumées ! Tout broyé, fleurs et fruits, moissons, peuples, armées, Sous les chars de la nuit dont l'éclair est l'essieu ! Ruine et mort. Qui donc fait tout cela ?
LE PRÊTRE
C'est Dieu.
LE POËTE
Prêtre, que dis-tu là ? Dieu serait le coupable !
LE CHŒUR
Quoi ! de tant de forfaits ce Dieu serait capable ! Quoi ! Dieu viendrait marcher sur nous comme un géant !
LE POËTE
Quoi ! prêtres ! ce chaos, ce hasard, ce néant Promenant son niveau sur la foule innocente, Ces désastres faisant ensemble leur descente, Ce serait l'action de ce maître hagard ! Quoi ! cet aveuglement, ce serait son regard ! Quoi ! la Fatalité serait la Providence ! Quoi ! dans cette noirceur c'est Dieu qui se condense ! C'est là votre façon d'adorer ! Taisez-vous ! Cela fait frissonner, le blasphème à genoux ! Horreur ! jusqu'à l'affront pousser l'idolâtrie ! Hélas ! nous le savons, qu'en la fauve Syrie On aille réveiller Baal, qu'on aille au Nil Fouiller les dieux d'Égypte au fond de leur chenil, Du Moloch de granit au Jupiter de bronze, Qu'on rôde, interrogeant le flamine et le bonze, Ceux de Dodone, ceux de Tyr, ceux de Membré, Hélas ! on trouvera Dieu toujours adoré, Et l'on constatera toujours, dans tous les cultes, Le même amour prouvé par les mêmes insultes ! Synagogue ou wigwam, syringe ou parthénon, Pas un temple ne sait nommer Dieu par son nom ; Leur ignorance à voir l'invisible s'obstine. Ô triste erreur. Védas, croix grecque, croix latine, Koran, Talmud, tous font par Dieu même, a Deo , Commettre ce forfait qu'on appelle un fléau ! Ah ! qui que vous soyez, vous qui, dans la mosquée, Accouplant à l'erreur la vérité masquée, Offrant tantôt de l'ombre et tantôt des rayons, Vendez ce Dieu, sachez ceci, nous y croyons ! Et nous ne voulons pas qu'on l'outrage ! ô misère ! Quoi, lui le paternel, quoi, lui le nécessaire, Il serait sans raison, sans loi, sans cœur, sans yeux ! Il tomberait du ciel, stupide et furieux, Comme un caillou roulant d'un mont, comme une pierre ! Et quand l'homme dirait en le voyant à terre : Quel est ce projectile imbécile au milieu De ce ravage atroce ? il reconnaîtrait Dieu !
LE PRÊTRE
Courbez vos fronts. C'est juste et même salutaire ; Il faut bien que le ciel punisse enfin la terre. Le châtiment descend des éternels sommets.
LE POËTE
Châtier ! Punir ! Quoi ? nos crimes ? Soit. J'admets Qu'il se fait ici-bas bien des actions viles ; Il est des fronts souillés, il est des cœurs serviles ; L'homme est souvent hideux. Soit. Eh bien, supposons L'impossible, entassons l'Ossa des trahisons Sur l'abject Pélion des lâchetés ; qu'on rêve, Comme à perte de vue un flot sur une grève, Toute la faute et tout le crime, et le frisson De la honte emplissant le livide horizon ; Oui, supposons l'absurde, imposture ou démence, Le culte de l'agneau produisant l'inclémence, Un pontife quelconque, indou, juif ou romain, Essayant d'arrêter Dieu dans l'esprit humain, Et ne comprenant rien au foudroyant mystère Qui fait surgir, après Torquemada, Voltaire ; Imaginons, quoi ? Tout ! Qu'on en vienne à bâtir Dans ce Paris qui fut soldat, qui fut martyr, Devant le Panthéon sublime, une pagode ; Qu'on mette Messaline et Tartuffe à la mode ; Qu'on fasse le mensonge évêque ou sénateur, Si bien que la bassesse ait droit à la hauteur ; Supposons ce qu'on n'a jamais vu, la chimère : Un faussaire escroquant l'empire ; notre mère, La France, violée et tombant tout en pleurs Du bivouac des héros dans l'antre des voleurs ; Supposons que trahir devienne une devise ; Que le juge indigné d'un crime, se ravise Et lui prête serment, puis, sur la loi monté, Fasse de la justice une fidélité À ce crime, toujours infâme, mais auguste ; Supposons que le vrai soit faux, le juste injuste, Le scélérat sacré, l'honnête homme puni ; Et que le prêtre mente et devienne infini Dans l'opprobre, à ce point de donner pour exemple Le mal, et d'ébranler les colonnes du temple Par de prodigieux Tedeums bénissant La griffe impériale encor rouge de sang ! Tout ce que vous voudrez d'attentats, de folies ; Soit. Rêvez des horreurs sans mesure accomplies Par n'importe quel roi, n'importe quel sénat ! Eh bien, je ne crois pas que cela me donnât Le droit d'amonceler des gouffres de nuées, D'appeler les autans poussant d'aigres huées Au-dessus d'un logis paisible, et de noyer L'humble nouveau-né, joie et rayon du foyer, Qui dans son petit lit chante, rit, jase et cause En tâchant de baiser le bout de son pied rose ! Non, je ne pense pas que tous ces forfaits-là, Même en multipliant Judas par Attila, Même en mêlant Bismarck et Bonaparte au crime, Pourraient à quelque dieu que ce soit dans l'abîme Donner, dans l'ombre affreuse où le jour s'engloutit, Le droit de se ruer sur ce pauvre petit, Et de faire, en versant sur lui l'ombre ou la flamme, Rouler le doux berceau dans le sépulcre infâme !
LE CHŒUR
Ainsi ces deux fléaux ne sont point, l'un, l'erreur De la science, et l'autre, un crime d'empereur, Des coteaux mal boisés, des villes mal gardées ; Non, c'est le châtiment, de quoi ? De nos idées, Et des pas en avant que fait le genre humain !
LE POËTE
C'est pour venir jeter dans notre dur chemin Cette explication sourde, bigote, athée, Que tu te couronnais d'une mitre argentée, Prêtre, et que d'un camail sacré tu t'empourprais ! La France est accablée, et Dieu l'a fait exprès !
LE PRÊTRE
Oui.
LE POËTE
Quoi ! l'assassinat des villes et des plaines, Quoi ! la peste exhalant ses infectes haleines, Quoi ! le silence affreux mêlé d'un affreux bruit, Quoi ! toute cette trombe éparse dans la nuit, Immense, noyant l'homme et la terre féconde, Et délayant la mort pour engloutir un monde, Quoi ! ces horribles flots lâchement triomphants, Quoi ! ces vieux laboureurs, quoi ! ces petits enfants, Ces nouveau-nés cherchant des seins, trouvant des fosses, Quoi ! ces mères pleurant leurs fils, ces femmes grosses Qui flottent, l'œil fermé, dans le gouffre écumant, Et dont le ventre mort apparaît par moment Sous le glissement noir de cette transparence, Quoi ! toute cette horreur, toute cette souffrance, L'eau jetée au hasard comme on jette les dés, Quoi ! la brutalité des fleuves débordés, Ce serait lui ! ce Dieu ferait ces catastrophes ! Lui qu'adore le rêve obscur des philosophes, Lui devant qui l'on sent tressaillir la forêt, Lui, que l'uléma chante au haut du minaret Et que l'évêque loue en élevant sa crosse, Lui, ce père ! il serait cette bête féroce ! Ah ! si vous disiez vrai, myopes de l'autel, Si ce prodigieux et sublime Immortel Avait de tels accès, et s'il était possible Qu'ainsi qu'un archer sombre il eût l'homme pour cible, S'il pouvait être pris dans ce flagrant délit, S'il chassait les torrents farouches de leur lit, S'il tuait, fou lugubre, en croyant qu'il se venge, Alors la Justice, âpre et formidable archange, Se dresserait devant le pâle Créateur, Questionnerait l'être immense avec hauteur, Et le menacerait, elle, cette éternelle, De fuir et d'emporter l'aurore sous son aile, Et rien ne serait plus sinistre, ô gouffre bleu, Que le balbutiement épouvanté de Dieu ! Non ! non ! non ! Je vous plains. J'ai l'horreur infinie De voir comment un dogme avorte en calomnie, Mais je vous absous. L'ombre est dans vos tristes murs ; L'obscurité n'est pas la faute des obscurs. Plus qu'ils ne le voudraient les prêtres sont funèbres ; Votre âme est la noyée informe des ténèbres Et flotte évanouie au fond des préjugés. Je vous plains. Mettez-vous à genoux, et songez.
LE CHŒUR
Et nous, les survivants, secourons ceux qui meurent. Au-dessus des grands deuils les grands devoirs demeurent. Donnons ! donnons ! Vidons le reste du sac d'or. Les barbares n'ont pas tout pris. Donnons encor ! Les rois sont les plus forts et les cieux les tolèrent ; Mais qu'importe ! faisons rougir ceux qui volèrent Cette France, toujours prête à tout secourir. Soyons le cœur profond que rien ne peut tarir ; La France a toujours eu la bonté pour génie ; Donnons, et penchons-nous sur la vaste agonie. Donnons ! La France, hélas ! en est à ne plus voir Que des bras suppliants dans un horizon noir ; Cette nuit qu'on nous fait, ce n'est pas notre crime, Et nous la subissons. Soit. Le peuple est sublime Qui n'éteint pas l'amour quand l'ombre emplit le ciel, Et devient ténébreux mais reste fraternel. Des misères sont là, nos âmes leur sont dues. Ah ! que des mains vers nous soient vainement tendues, Cela ne se peut pas ! Donnons ! donnons ! donnons ! Qu'au moins le désespoir nous ait pour compagnons ; Que pas un affamé ne demeure livide, Et que pas une main ne se referme vide. Donnons. Surtout gardons l'espoir. L'espoir est beau ; Nous sommes dans le deuil, mais non dans le tombeau.
LE POËTE
Nous sommes un pays désemparé qui flotte, Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote, Sans guide, à la dérive, au gré du vent hautain, Dans l'ondulation obscure du destin ; L'abîme, où nous roulons comme une sombre sphère, Murmure, comme s'il cherchait ce qu'il va faire De ce radeau chargé de pâles matelots ; Délibération orageuse des flots. Mais, ô peuple, ayons foi. La vie est où nous sommes. Je le redis, la France est un besoin des hommes ; Après sa chute comme avant qu'elle tombât, L'immense cœur du monde en sa poitrine bat. Nous vivons. Nous sentons plus que jamais notre âme. Ah ! ce que nous a fait le destin est infâme, Et j'en suis indigné, moi qui songe la nuit ! Hélas ! Strasbourg s'éclipse et Metz s'évanouit, Faut-il donc renoncer au Rhin, notre frontière ? Non, nous ne voulons pas. Et la volonté fière, Avec l'accroissement de nos ongles, suffit. Ce que le sort fait mal toujours Dieu le défit ; Espérons. Il serait en effet bien étrange Que le peuple qui va vers l'aurore et dérange Le vieil ordre du mal rien qu'en se remuant, Aigle, fût désormais captif du chat-huant, Que le libérateur du monde fût esclave, Et que ce vaste Etna vît se figer sa lave Sous des bouches soufflant on ne sait quels venins, Et que ce géant fût garrotté par des nains ! Il serait inouï que cette altière France Par qui s'est envolé l'archange Délivrance, Après avoir sonné les sublimes beffrois, Et mis les nations hors du cachot des rois, Et déployé pour tous les peuples sa bannière, Fût de la liberté des autres prisonnière, Et livrée aux geôliers par ceux dont elle a fait La force, en ces grands jours où le droit triomphait ! Cela ne sera pas ! Quelle que soit l'injure, Quelque affreuse que semble être cette gageure Du funeste Aujourd'hui contre le fier Demain, Nous sommes les vivants profonds du droit humain ; Ayons foi. Ces fléaux et ces rois d'un autre âge Passeront. Quels que soient l'affront, le deuil, l'outrage, L'énigme et la noirceur apparente du sort, On cesse de haïr la nuit quand l'aube en sort ! Et, France, tu vaincras, ô prêtresse, ô guerrière, Tes tyrans par l'épée et Dieu par la prière ! Oui, prêtres, nous prions. Je crois, sachez-le bien. Comme le vert palmier craint l'autan libyen, Nous craignons pour nos fils votre enseignement triste ; Ah ! vous ébranlez tout, prêtres. Mais Dieu résiste. Nous l'avons dans nos cœurs, et pas déraciné. Je veux mourir en lui, car en lui je suis né ; Et je sens dans mon âme où tout l'aime et le nomme Que c'est du droit de Dieu qu'est fait le droit de l'homme.
LE CHŒUR
Une fois que le vrai s'est mis en marche, il va Droit au but, et toujours l'avenir arriva.
LE POËTE
Esprit humain, nul vent ne te cassera l'aile. Jamais rien ne pourra troubler le parallèle Entre l'ordre céleste et l'humaine raison ; L'aurore frémirait derrière l'horizon Des propositions que lui ferait l'abîme. L'enchaînement sans fin suit une loi sublime ; Toute ombre est une fuite ; et toujours le moment Superbe, où blanchira le bas du firmament, Vient quand il doit venir, et jamais la Chaldée Ni l'Inde aux yeux rêveurs n'ont vu l'aube attardée ; Nul souffle au fond du ciel n'éteint l'éternel feu ; L'infini conscient que nous appelons Dieu Soutient tout ce qui penche, entend tout ce qui pleure. Aucun fléau ne peut demeurer passé l'heure ; Nulle calamité n'a droit de s'arrêter ; Dieu ne permettra pas à la nuit de rester. Dieu ne laissera pas continuer le crime. Croit-on que le soleil manquerait à la cime Qui l'attend, lui le grand visage souriant ? Comprendrait-on l'étoile oubliant l'Orient ? Le devoir de l'obstacle est de se laisser vaincre. Demain nous appartient ; rien ne pourra convaincre Le jour qu'il ne doit pas se lever du côté Du droit, de la justice et de la vérité. Dieu supprime le mal, les fléaux, les désastres Par la fidélité formidable des astres.
LE CHŒUR
France, songe au devoir. Sois grande, c'est ta loi.
LE POËTE
Et fais de ta mémoire un redoutable emploi En y gardant toujours les villes arrachées. Enseignons à nos fils à creuser des tranchées, À faire comme ont fait les vieux dont nous venons, À charger des fusils, à rouler des canons, À combattre, à mourir, et lisons-leur Homère. Et tu nous souriras, quoique tu sois leur mère, Car tu sais que des fils qui meurent fièrement Sont l'orgueil de leur mère et son contentement. France, ayons l'ennemi présent à la pensée, Comme les grands Troyens qui, sur la porte Scée, S'asseyaient et suivaient des yeux les assiégeants. Ces rois heureux autour de nous sont outrageants ; Aimons les peuples, mais n'oublions pas les princes. En même temps restons penchés sur ces provinces Qui sanglotent, en proie aux fléaux jamais las. Soyons amers et doux. La question, hélas ! Est toute dans ce mot sans fond : les misérables ; Ceux-ci sont monstrueux ; ceux-là sont vénérables ; Réprimons ceux d'en haut ; secourons ceux d'en bas ; Prodiguons l'aide immense en songeant aux combats. Peuple, il est deux trésors, l'un clarté, l'autre flamme, Qu'il ne faut pas laisser décroître dans notre âme, Et qui sont de nos cœurs chacun une moitié, C'est la sainte colère et la sainte pitié.
L’ÉPOPÉE DU VER
*
Au fond de la poussière inévitable, un être
Rampe, et souffle un miasme ignoré qui pénètre
L’homme de toutes parts,
Qui noircit l’aube, éteint le feu, sèche la tige,
Et qui suffit pour faire avorter le prodige
Dans la nature épars.
Le monde est sur cet être et l’a dans sa racine,
Et cet être, c’est moi. Je suis. Tout m’avoisine.
Dieu me paie un tribut.
Vivez. Rien ne fléchit le ver incorruptible.
Hommes, tendez vos arcs ; quelle que soit la cible,
C’est moi qui suis le but.
Ô vivants, je l’avoue, on voit des hommes rire.
Plus d’une barque vogue avec un bruit de lyre ;
On est prince et seigneur ;
Le lit nuptial brille, on s’aime, on se le jure,
L’enfant naît, les époux sont beaux ; — j’ai pour dorure
Ce qu’on nomme bonheur.
Je mords Socrate, Eschyle, Homère, après l’envie.
Je mords l’aigle. Le bout visible de la vie
Est à tous et partout,
Et quand au mois de mai le rouge-gorge chante,
Ce qui fait que Satan rit dans l’ombre méchante,
C’est que j’ai l’autre bout.
Je suis l’Inconnu noir qui, plus bas que la bête,
Remplit tout ce qui marche au-dessus de sa tête
D’angoisse et de terreur ;
La preuve d’Alecton pareille à Cléopâtre,
De la pourpre identique au haillon, et du pâtre
Égal à l’empereur.
Je suis l’extinction du (lambeau, toujours prête.
Il suffit qu’un tyran pense à moi dans la fête
Où les rois sont assis,
Pour que sa volupté, sa gaîté, sa débauche,
Devienne on ne sait quoi de lugubre où s’ébauche
La pâle Némésis.
Je ne me laisse point oublier des satrapes ;
La nuit, lascifs, leur main touche à toutes les grappes
Du plaisir hasardeux,
Et, pendant que leurs sens dans l’extase frémissent,
Des apparitions de méduses blêmissent
La voûte au-dessus d’eux.
Je suis le créancier. L’échéance m’est due.
J’ai, comme l’araignée, une toile tendue.
Tout l’univers, c’est peu.
Le fil imperceptible et noir que je dévide
Ferait l’aurore veuve et l’immensité vide
S’il allait jusqu’à Dieu.
J’attends. L’obscurité sinistre me rend compte.
Le capitaine armé de son sceptre, l’archonte,
Le grave amphictyon,
L’augure, le poëte étoilé, le prophète,
Tristes, songent à moi, cette vie étant faite
De disparition.
Le visir sous son dais, le marchand sur son âne,
Familles et tribus, les seigneurs d’Ecbatane
Et les chefs de l’Indus
Passent, et seul je sais dans quelle ombre est conduite
Cette prodigieuse et misérable fuite
Des vivants éperdus.
Brillez, cieux. Vis, nature. Ô printemps, fais des roses.
Rayonnez, papillons, dans les métamorphoses.
Que le matin est pur !
Et comme les chansons des oiseaux sont charmantes,
Au-dessus des amants, au-dessus des amantes,
Dans le profond azur !
*
Quand, sous terre rampant, j’entre dans Babylone,
Dans Tyr qui porte Ammon sur son double pylône,
Dans Suze où l’aube luit,
Lorsqu’entendant chanter les hommes, je me glisse,
Invisible, caché, muet, dans leur délice,
Leur triomphe et leur bruit,
Quoique l’épaisseur vaste et pesante me couvre,
Quoique la profondeur, qui jamais ne s’entr’ouvre,
Morne et sans mouvement,
Me cache à tous les yeux dans son horreur tranquille,
Tout, quel que soit le lieu, quelle que soit la ville,
Quel que soit le moment,
Tout, Vesta comme Églé, Zénon comme Épicure,
A le tressaillement de ma présence obscure ;
On a froid, on a peur ;
L’un frémit dans son faste et l’autre dans ses crimes.
Et l’on sent dans l’orgueil démesuré des cimes
Une vague stupeur ;
Et le Vatican tremble avec le Capitole,
Et le roi sur le trône, et sur l’autel l’idole,
Et Moloch et Sylla
Frissonnent, et le mage épouvanté contemple,
Sitôt que le palais a dit tout bas au temple :
Le ver de terre est là !
★
Je suis le niveleur des frontons et des dômes ;
Le dernier lit où vont se coucher les Sodomes
Est arrangé par moi ;
Je suis fourmillement et je suis solitude ;
Je suis sous le blasphème et sous la certitude,
Et derrière Pourquoi.
Nul dogme n’oserait affronter ma réponse.
Laïs pour moi se frotte avec la pierre ponce.
Je fais parler Pyrrhon,
La guerre crie, enrôle, ameute, hurle, vole,
Et je suis dans sa bouche alors que cette folle
Souffle dans son clairon.
Je suis l’intérieur du prêtre en robe blanche,
Je bave dans cette âme où la vérité penche ;
Quand il parle, je mens.
Le destin, labyrinthe, aboutit à ma fosse.
Je suis dans l’espérance et dans la femme grosse,
Et, rois, dans vos serments.
Quel sommeil effrayant, la vie ! En proie, en butte
À des combinaisons de triomphe ou de chute,
Passifs, engourdis, sourds,
Les hommes, occupés d’objets qui se transforment,
Sont hagards, et devraient s’apercevoir qu’ils dorment,
Puisqu’ils rêvent toujours !
J’ai pour l’ambitieux les sept couleurs du prisme.
C’est moi que le tyran trouve en son despotisme
Après qu’il l’a vomi.
Je l’éveille, sitôt sa colère rugie.
Qu’est la méchanceté ? C’est de la léthargie ;
Dieu dans l’âme endormi.
*
Hommes, riez. La chute adhère à l’apogée.
L’écume manquerait à la nef submergée,
L’éclat au diamant,
La neige à l’Athos, l’ombre aux loups, avant qu’on voie
Manquer la confiance et l’audace et la joie
À votre aveuglement.
L’éventrement des monts de jaspe et de porphyre
À bâtir vos palais peut à peine suffire,
Larves sans lendemain !
Vous avez trop d’autels. Vos sociétés folles
Meurent presque toujours par un excès d’idoles
Chargeant l’esprit humain.
Qu’est la religion ? L’abîme et ses fumées.
Les simulacres noirs flottant sous les ramées
Des bois insidieux,
La contemplation de l’ombre, les passages
De la nue au-dessus du front pensif des sages,
Ont créé tous vos dieux.
Vos prêtres insensés chargent Satan lui-même
D’un dogme et d’un devoir, lui le monstre suprême,
Lui la rébellion !
Ils en font leur bourreau, leur morne auxiliaire,
Sans même s’informer si cette muselière
Convient à ce lion.
Pour aller jusqu’à Dieu dans l’infini, les cultes,
Les religions, l’Inde et ses livres occultes
Par Hermès copiés,
Offrent leurs points d’appui, leurs rites, leurs prières,
Leurs dogmes, comme un gué montre à fleur d’eau des pierres
Où l’on pose ses pieds.
Songes vains ! Les Védas trompent leurs clientèles,
Car les religions sont des choses mortelles
Qu’emporte un vent d’hiver ;
Hommes, comme sur vous sur elles je me traîne ;
Et, pour ronger l’autel, Dieu n’a pas pris la peine
De faire un autre ver.
*
Je suis dans l’enfant mort, dans l’amante quittée,
Dans le veuvage prompt à rire, dans l’athée,
Dans tous les noirs oublis.
Toutes les voluptés sont pour moi fraternelles.
C’est moi que le fakir voit sortir des prunelles
Du vague spectre Iblis.
Mon œil guette à travers les fêlures des urnes.
Je vois vers les gibets voler les becs nocturnes
Quêtant un noir lambeau.
Je suis le roi muré. J’habite le décombre.
La mort me regardait quand d’une goutte d’ombre
Elle fit le corbeau.
Je suis. Vous n’êtes pas, feu des yeux, sang des veines,
Parfum des fleurs, granit des tours, ô fiertés vaines !
Tout d’avance est pleuré.
On m’extermine en vain, je renais sous ma voûte ;
Le pied qui m’écrasa peut poursuivre sa route,
Je le dévorerai.
J’atteins tout ce qui vole et court. L’argiraspide
Ne peut me fuir, eût-il un cheval plus rapide
Que l’oiseau de Vénus ;
Je ne suis pas plus loin des chars qui s’accélèrent