La Légende des siècles (page 16)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que du cachot massif où des lueurs éclairent

De sombres torses nus.

*

Un peuple s’enfle et meurt comme un flot sur la grève.

Dès que l’homme a construit une cité, le glaive

Vient et la démolit ;

Ce qui résiste au fer croule dans les délices ;

Pour te tuer, ô Rome, Octave a les supplices,

Messaline a son lit.

Tout ici-bas perd pied, se renverse, trébuche,

Et partout l’homme tombe, étant sa propre embûche ;

Partout l’humanité

Se lève dans l’orgueil et dans l’orgueil se couche ;

Et le manteau de poil du prophète farouche

Est plein de vanité.

Puisque ce sombre orgueil s’accroît toujours et monte,

Puisque Tibère est Dieu, puisque Rome sans honte

Lui chante un vil pæan,

Puisque l’austérité des Burrhus se croit vierge,

Puisqu’il est des Xercès qui prennent une verge

Et fouettent l’Océan,

Il faut bien que le ver soit là pour l’équilibre.

Ce que le Nil, l’Euphrate et le Gange et le Tibre

Roulent avec leur eau,

C’est le reflet d’un tas de villes inouïes

Faites de marbre et d’or, plus vite évanouies

Que la fleur du sureau.

Fétide, abject, je rends les majestés pensives.

Je mords la bouche, et quand j’ai rongé les gencives,

Je dévore les dents.

Oh ! ce serait vraiment dans la nature entière

Trop de faste, de bruit, d’emphase et de lumière,

Si je n’étais dedans !

Le néant et l’orgueil sont de la même espèce.

Je les distingue peu lorsque je les dépèce.

J’erre éternellement

Dans une obscurité d’horreur et d’anathème,

Redoutable brouillard dont Satan n’est lui-même

Qu’un épaississement.

*

Tout me sert. Glaive et soc, et sagesse et délire.

De tout temps la trompette a combattu la lyre ;

C’est le double éperon,

C’est la double fanfare aux forces infinies ;

Le prodige jaillit de ce choc d’harmonies ;

Luttez, lyre et clairon.

Lyre, enfante la paix. Clairon, produis la guerre.

Mettez en mouvement cette tourbe vulgaire

Des camps et des cités ;

Luttez ; poussez les uns aux batailles altières,

Les autres aux moissons, et tous aux cimetières ;

Lyre et clairon, chantez !

Chantez ! le marbre entend. La pierre n’est pas sourde,

Les tours sentent frémir leur dalle la plus lourde,

Le bloc est remué,

Le créneau cède au chant qui passe par bouffée,

Et le mur tressaillant qui naît devant Orphée,

Meurt devant Josué.

*

Tout périt. C’est pour moi, dernière créature,

Que travaille l’effort de toute la nature.

Le lys prêt à fleurir,

La mésange au printemps qui dans son nid repose,

Et qui sent l’œuf, cassé par un petit bec rose,

Sous elle s’entr’ouvrir,

Les Moïses emplis d’une puissance telle

Que le peuple, écoutant leur parole immortelle

Au pied du mont fumant,

Leur trouve une lueur de plus en plus étrange,

Tremble, et croit derrière eux voir deux ailes d’archange

Grandir confusément,

Les passants, le despote aveugle et sans limites,

Les rois sages avec leurs trois cents sulamites,

Les pâles inconnus,

L’usurier froid, l’archer habile aux escarmouches,

Les cultes et les dieux plus nombreux que les mouches

Dans les joncs du Cydnus,

Tout m’appartient. À moi symboles, mœurs, images !

À moi ce monde affreux de bourreaux et de mages

Qui passe, groupe noir,

Sur qui l’ombre commence à tomber, que Dieu marque,

Qu’un vent pousse, et qui semble une farouche barque

De pirates le soir.

À moi la courtisane ! à moi le cénobite !

Dieu me fait Sésostris afin que je l’habite.

En arrière, en avant,

À moi tout ! à toute heure, et qu’on entre ou qu’on sorte !

Ma morsure, qui va finir à Phryné morte,

Commence à Job vivant.

À moi le condamné dans sa lugubre loge !

Il regarde effaré les pas que fait l’horloge ;

Et, quoiqu’en son ennui

La Mort soit invisible à ses fixes prunelles,

À d’obscurs battements il sent d’horribles ailes

Qui s’approchent de lui.

Rhode est fière, Chéops est grande, Éphèse est rare.

Le Mausolée est beau, le Dieu tonne, le Phare

Sauve les mâts penchés,

Babylone suspend dans l’air les fleurs vermeilles,

Et c’est pour moi que l’homme a créé sept merveilles,

Et Satan sept péchés.

À moi la vierge en fleur qui rit et se dérobe,

Fuit, passe les ruisseaux, et relève sa robe

Dans les prés ingénus !

À moi les cris, les chants, la gaîté qui redouble !

À moi l’adolescent qui regarde avec trouble

La blancheur des pieds nus !

Rois, je me roule en cercle et je suis la couronne ;

Buveurs, je suis la soif ; murs, je suis la colonne ;

Docteurs, je suis la loi ;

Multipliez les jeux et les épithalames,

Les soldats sur vos tours, dans vos sérails les femmes ;

Faites, j’en ai l’emploi.

Sage ici-bas celui qui pense à moi sans cesse !

Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse ;

Juste, il craint le remord ;

Sous son toit frêle il songe aux maisons insondables ;

Il voit de la lumière aux deux trous formidables

De la tête de mort.

Votre prospérité n’est que ma patience.

Hommes, la volonté, la raison, la science,

Tentent ; seul j’accomplis.

Toute chose qu’on donne est à moi seul donnée.

Il n’est pas de fortune et pas de destinée

Qui ne m’ait dans ses plis.

Le héros qui, dictant des ordres à l’histoire,

Croit laisser sur sa tombe un nuage de gloire,

N’est sûr que de moi seul.

C’est à cause de moi que l’homme désespère.

Je regarde le fils naître, et j’attends le père

En dévorant l’aïeul.

Je suis l’être final. Je suis dans tout. Je ronge

Le dessous de la joie, et quel que soit le songe

Que les poëtes font,

J’en suis, et l’hippogriffe ailé me porte en croupe ;

Quand Horace en riant te fait boire à sa coupe,

Chloé, je suis au fond.

La dénudation absolue et complète,

C’est moi. J’ôte la force aux muscles de l’athlète ;

Je creuse la beauté ;

Je détruis l’apparence et les métamorphoses ;

C’est moi qui maintiens nue, au fond du puits des choses,

L’auguste vérité.

Où donc les conquérants vont-ils ? mes yeux les suivent.

À qui sont-ils ? à moi. L’heure vient ; ils m’arrivent,

Découronnés, pâlis,

Et tous je les dépouille, et tous je les mutile,

Depuis Cyrus vainqueur de Tyr jusqu’à Bathylle

Vainqueur d’Amaryllis.

Le semeur me prodigue au champ qu’il ensemence.

Tout en achevant l’être expiré, je commence

L’être encor jeune et beau.

Ce que Fausta, troublée en sa pensée aride,

Voit dans le miroir pâle où s’ébauche une ride,

C’est un peu de tombeau.

Toute ivresse m’aura dans sa dernière goutte ;

Et sur le trône il n’est rien à quoi je ne goûte.

Les Trajans, les Nérons

Sont à moi, honte et gloire, et la fange est épaisse

Et l’or est rayonnant pour que je m’en repaisse.

Tout marche ; j’interromps.

J’habite Ombos, j’habite Élis, j’habite Rome.

J’allonge mes anneaux dans la grandeur de l’homme ;

J’ai l’empire et l’exil ;

C’est moi que les puissants et les forts représentent ;

En ébranlant les cieux, les Jupiters me sentent

Ramper dans leur sourcil.

Je prends l’homme, ébauche humble et tremblante qui pleure,

Le nerf qui souffre, l’œil qu’en vain le jour effleure,

Le crâne où dort l’esprit,

Le cœur d’ou sort le sang ainsi qu’une couleuvre,

La chair, l’amour, la vie, et j’en fais un chef-d’œuvre,

Le squelette qui rit.

*

L’eau n’a qu’un bruit ; l’azur n’a que son coup de foudre

Le juge n’a qu’un mot, punir, ou bien absoudre ;

L’arbre n’a que son fruit ;

L’ouragan se fatigue à de vaines huées,

Et n’a qu’une épaisseur quelconque de nuées ;

Moi, j’ai l’énorme nuit.

L’Etna n’est qu’un charbon que creuse un peu de soufre ;

L’erreur de l’Océan, c’est de se croire un gouffre ;

Je dirai : C’est profond

Quand vous me trouverez un précipice, un piége.

Où l’univers sera comme un flocon de neige

Qui décroît et qui fond.

Quoique l’enfer soit triste, et quoique la géhenne,

Sans pitié, redoutable aux hommes pleins de haine,

Ouverte au-dessous d’eux,

Soit étrange et farouche, et quoiqu’elle ait en elle

Les immenses cheveux de la flamme éternelle,

Qu’agite un vent hideux,

Le néant est plus morne encor, la cendre est pire

Que la braise, et le lieu muet où tout expire

Est plus noir que l’enfer ;

Le flamboiement est pourpre et la fournaise montre ;

Moi je bave et j’éteins. L’hydre est une rencontre

Moins sombre que le ver.

Je suis l’unique effroi. L’Afrique et ses rivages

Pleins du barrissement des éléphants sauvages,

Magog, Thor, Adrasté,

Sont vains auprès de moi. Tout n’est qu’une surface

Qui sert à me couvrir. Mon nom est Fin. J’efface

La possibilité.

J’abolis aujourd’hui, demain, hier. Je dépouille

Les âmes de leur corps ainsi que d’une rouille ;

Et je fais à jamais

De tout ce que je tiens disparaître le nombre

Et l’espace et le temps, par la quantité d’ombre

Et d’horreur que j’y mets.

*

Amant désespéré, tu frappes à ma porte,

Redemandant ton bien et ta maîtresse morte,

Et la chair de ta chair,

Celle dont chaque nuit tu dénouais les tresses,

Plus fier, plus éperdu, plus ivre en ses caresses

Que l’aigle au vent de mer.

Tu dis : « — Je la veux ! Terre et cieux, je la réclame !

Le jour où je la vis, je crus voir une flamme.

Viens, dit-elle. Je vins.

Sa jeune taille était plus souple que l’acanthe ;

Elle errait éblouie, idéale bacchante,

Sous des pampres divins.

« Son cœur fut si profond que j’y perdis mon âme.

Je l’aimais ! Quand le soir, les yeux de cette femme

Au front pur, au sein nu,

Me regardaient, pensifs, clairs, à travers ses boucles,

Je croyais voir briller les vagues escarboucles

D’un abîme inconnu.

« C’est elle qui prenait ma tête en ses mains blanches !

Elle qui me chantait des chansons sous les branches,

Des chansons dans les bois,

Si douces qu’on voyait sur l’eau rêver le cygne,

Et que les dieux là-haut se faisaient entr’eux signe

D’écouter cette voix !

« Elle est morte au milieu d’une nuit de délices…

Elle était le printemps, ouvrant de frais calices ;

Elle était l’Orient ;

Gaie, elle ressemblait à tout ce qu’on désire ;

L’esquif, entrant dès l’aube au golfe de Nisyre,

N’est pas plus souriant.

« Elle était la plus belle et la plus douce chose !

Son âme était le lys, son corps était la rose ;

Son chant chassait les pleurs ;

Nue, elle était Déesse, et, Vierge sous ses voiles ;

Elle avait le parfum que n’ont pas les étoiles,

L’éclair qui manque aux fleurs.

« Elle était la lumière et la grâce ; je l’aime !

Je la veux ! ô transports ! ô volupté suprême !

Ô regrets déchirants !… » —

Voilà huit jours qu’elle est dans mon ombre farouche ;

Si tu veux lui donner un baiser sur la bouche,

Prends-la, je te la rends !

Reprends ce corps, reprends ce sein, reprends ces lèvres ;

Cherches-y ton plaisir, ton extase, tes fièvres ;

Je la rends à tes vœux ;

Viens, tu peux, pour ta joie et tes jeux et tes fautes,

La reprendre, pourvu seulement que tu m’ôtes

De ses sombres cheveux.

Nous rions, l’ombre et moi, de tout ce qui vous navre.

Nous avons, nous aussi, notre fleur, le cadavre ;

La femme au front charmant,

Blanche, embaumant l’alcôve et parfumant la table,

Se transforme en ma nuit… — Viens voir quel formidable

Épanouissement !

Cette rose du fond du tombeau, viens la prendre,

Je te la rends. Reprends, jeune homme, dans ma cendre,

Dans mon fatal sillon,

Cette fleur où ma bave épouvantable brille,

Et qui, pâle, a le ver du cercueil pour chenille,

L’âme pour papillon.

Elle est morte, — et c’est là ta poignante pensée, —

Au moment le plus doux d’une nuit insensée ;

Eh bien, tu n’es plus seul,

Reprends-la ; ce lit froid vaut bien ton lit frivole ;

Entre ; et toi qui riais de la chemise folle,

Viens braver le linceul.

Elle t’attend, levant son crâne où l’œil se creuse,

T’offrant sa main verdie et sa hanche terreuse,

Son flanc, mon noir séjour…

Viens, couvrant de baisers son vague rire horrible,

Dans ce commencement d’éternité terrible

Finir ta nuit d’amour !

Ô vie universelle, où donc est ton dictame ?

Qu’est-ce que ton baiser ? un léchement de flamme.

Le cœur humain veut tout,

Prend tout, l’or, le plaisir, le ciel bleu, l’herbe verte…

Et dans l’éternité sinistrement ouverte

Se vide tout à coup.

La vie est une joie où le meurtre fourmille,

Et la création se dévore en famille.

Baal dévore Pan.

L’arbre, s’il le pouvait, épuiserait la séve ;

Léviathan, bâillant dans les ténèbres, rêve

D’engloutir l’Océan ;

L’onagre est au boa qui glisse et l’enveloppe ;

Le lynx tacheté saute et saisit l’antilope ;

La rouille use le fer ;

La mort du grand lion est la fête des mouches ;

On voit sous l’eau s’ouvrir confusément les bouches

Des bêtes de la mer ;

Le crocodile affreux, dont le Nil cache l’antre,

Et qui laisse aux roseaux la marque de son ventre,

A peur de l’ichneumon ;

L’hirondelle devant le gypaète émigre ;

Le colibri, sitôt qu’il a faim, devient tigre ;

L’oiseau-mouche est démon.

Le volcan, c’est le feu chez lui, tyran et maître,

Mâchant les durs rochers, féroce et parfois traître,

Tel qu’un sombre empereur,

Essuyant la fumée à sa bouche rougie,

Et son cratère enflé de lave est une orgie

De flammes en fureur ;

La louve est sur l’agneau comme l’agneau sur l’herbe ;

Le pâle genre humain n’est qu’une grande gerbe

De peuples pour les rois ;

Avril donne aux fleurs l’ambre et la rosée aux plantes

Pour l’assouvissement des abeilles volantes

Dans la lueur des bois ;

De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore,

L’ours dans la neige horrible et l’oiseau dans l’aurore ;

C’est l’ivresse et la loi.

Le monde est un festin. Je mange les convives.

L’océan a des bords, ma faim n’a pas de rives ;

Et le gouffre, c’est moi.

Vautour, qu’apportes-tu ? — Les morts de la mêlée,

Les morts des camps, les morts de la ville brûlée,

Et le chef rayonnant. —

C’est bien, donne le sang, vautour ; donne la cendre,

Donne les légions, c’est bien ; donne Alexandre,

C’est bien. Toi maintenant !

Le miracle hideux, le prodige sublime,

C’est que l’atome soit en même temps l’abîme ;

Tout d’en haut m’est jeté ;

Je suis d’autant plus grand que je suis plus immonde ;

Et l’amoindrissement formidable du monde

Fait mon énormité.

*

Fouillez la mort. Fouillez l’écroulement terrible.

Que trouvez-vous ? L’insecte. Et, quoique ayant la bible

Quoique ayant le koran,

Je ne suis rien qu’un ver. Ô vivants, c’est peut-être

Parce que je suis fait des croyances du prêtre,

Des splendeurs du tyran,

C’est parce qu’en ma nuit j’ai mangé vos victoires,

C’est parce que je suis composé de vos gloires

Dont l’éclat retentit,

De toutes vos fiertés, de toutes vos durées,

De toutes vos grandeurs, tour à tour dévorées,

Que je reste petit.

Qu’est-ce que l’univers ? Qu’est-ce que le mystère ?

Une table sans fin servie au ver de terre ;

Le nain partout béant ;

Un engloutissement du géant par l’atome ;

Tout lentement rongé par Rien ; et le fantôme

Créé par le néant.

*

L’épouvante m’adore, et, ver, j’ai des pontifes.

Mon spectre prend une aile et mon aile a des griffes.

Vil, infect, chassieux,

Chétif, je me dilate en une immense forme,

Je plane, et par moments, chauve-souris énorme,

J’enveloppe les cieux.

*

Dieu qui m’avez fait ver, je vous ferai fumée.

Si je ne puis toucher votre essence innommée,

Je puis ronger du moins

L’amour dans l’homme, et l’astre au fond du ciel livide,

Dieu jaloux, et, faisant autour de vous le vide,

Vous ôter vos témoins.

Parce que l’astre luit, l’homme aurait tort de croire

Que le ver du tombeau n’atteint pas cette gloire ;

Hors moi, rien n’est réel ;

Le ver est sous l’azur comme il est sous le marbre ;

Je mords, en même temps que la pomme sur l’arbre,

L’étoile dans le ciel.

L’astre à ronger là-haut n’est pas plus difficile

Que la grappe pendante aux pampres de Sicile ;

J’abrège les rayons ;

L’éternité n’est point aux splendeurs complaisante ;

La mouche, la fourmi, tout meurt, et rien n’exempte

Les constellations.

Il faut, dans l’océan d’en haut, que le navire

Fait d’étoiles s’entr’ouvre à la fin, et chavire ;

Tous les livres