La Légende des siècles (page 18)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et la grêle insultante et le soleil rongeur,

Et, sans qu'il leur en reste une ombre, une rougeur,

Tous les soufflets du temps, ils les ont sur la joue ;

De sorte que le bronze éternise la boue.

Tel homme, à quelque crime effroyable rêvant,

Et qu'on flétrira mort, vous l'adorez vivant ;

Vous le faites statue avant qu'il soit fantôme ;

Vous ne distinguez pas le géant de l'atome,

Vous ne distinguez pas le faux vainqueur du vrai ;

Un jour Tacite, un jour Salluste et Mézeray

Diront : Ce scélérat a trahi la patrie,

Et traîneront sa gloire abjecte à la voirie ;

Vous l'avez déclaré sublime en attendant.

Moi sur qui vous mettez plus d'un masque impudent,

J'ai l'instinct qui vous manque, hélas ! et dans le reître

Qui vous semble un héros, souvent je sens un traître.

Ah ! fourmilière humaine ! il vous importe peu

Qu'un immonde stylite offense le ciel bleu.

Faire de la statue une prostituée !

Votre prunelle, au jour de cave habituée,

N'a plus d'éclairs, sourit au mal, se plaît à voir

L'ombre que du plateau d'un socle blanc ou noir

Jette le courtisan, le fripon, le transfuge,

Et l'aboiement du chien semble la voix d'un juge.

Les seuls dogues grondants protestent vaguement.

L'histoire ne peut plus me croire. Un monument

La déconcerte, ayant pour auréole un crime.

Pourtant j'étais jadis l'avertisseur sublime ;

Je suis l'apothéose ou bien le châtiment.

Mon immobilité vaut mon bouillonnement.

Ardent, je suis la lave, et froid, je suis le bronze.

*

Quoi ! pas même un Néron ! pas même un Louis onze !

J'eusse rougi du maître, on me livre au laquais !

Dans les noirs carrefours, dans les parcs, sur les quais,

Je suis Dave ou Frontin, et j'indigne Pétrone !

Quoi ! pas même un opprobre avec une couronne !

Pas même une infamie ayant droit au laurier !

Oui, c'est Dupin, Dupin qu'on prend dans son terrier,

Et qu'on fait bronze ! Il a son temple, il est au centre.

Mort, il se tient droit, lui qui vécut à plat ventre !

Et lui, c'est moi ! L'airain moule, incarne et subit

Quiconque a retourné lestement son habit.

Oui, voyez, c'est bien lui, lourd fuyard, faux augure ;

La honte le déforme, et je le transfigure !

Plus souillé qu'un haillon qu'on brocante au bazar,

J'en suis à regretter la face de César.

C'était du moins le monstre, à présent c'est le drôle.

Je ressuscite, ô lâche et misérable rôle,

Tel affreux gueux, qui n'est pas même un empereur !

Je me dresse, assombri, sous ce masque d'horreur,

Dans le forum, où nul, hélas ! ne délibère.

Honteux d'être Séjan, je me voudrais Tibère.

Il fut du moins auguste en même temps que vil.

Si de face il fut singe, il fut dieu de profil.

L'histoire le revêt d'une honte immortelle ;

Et son abjection sans bornes n'est pas telle

Qu'on se sente Troplong et Baroche au-dessous.

Oh ! vous me sauverez de ce bagne, gros sous !

Vous me délivrerez. Le peuple sur la claie

Traînera la statue émiettée en monnaie,

Et je serai joyeux que Chodruc et Vadé

Me jettent aux ruisseaux, moi le bronze évadé.

Ô penseur, deviens peuple ! Ô bronze, deviens cuivre !

Car c'est une façon superbe de revivre,

Et rien n'est plus sublime, et rien n'est plus charmant

Que de se disperser sur tous, à tout moment,

Que d'être l'obole humble et de bienfaits remplie,

Le denier qui va, vient, court et se multiplie,

Et qui, chétif, obscur, trivial, triomphant,

Donne au vieillard la vie et la joie à l'enfant.

On méprisait ce bronze, et ce cuivre on l'estime.

Plutôt qu'être Troplong mieux vaut être un centime,

Et lorsqu'il fut Dupin aux yeux de tout Paris,

L'airain s'en débarbouille avec du vert-de-gris.

Donc, j'attends. Quelque jour j'aurai cette revanche.

Déjà le pavé tremble et le piédestal penche,

Car tout a ses retours. Le reflux est de droit.

Jamais le genre humain ne reste au même endroit.

De la main du hasard l'homme parfois accepte

On ne sait quels élus de la fortune inepte ;

Il en fait des dieux ; quitte, et je l'aime ainsi mieux,

À faire des liards ensuite avec ces dieux !

Il avait dit : — Tel jour cet astre reviendra. —

Quelle huée ! Ayez pour Vishnou, pour Indra, Pour Brahma, pour Odin ou pour Baal un culte ; Affirmez par le fer, par le feu, par l'insulte, L'idole informe et vague au fond des bleus éthers, Et tous les Jéhovahs et tous les Jupiters Échoués dans notre âme obscure sur la grève De Dieu, gouffre où le vrai flotte et devient le rêve ; Sur les Saint-Baboleyns et sur les Saint-Andrés Soyez absurde et sombre autant que vous voudrez ; Dites que vous avez vu, parmi les mouettes Et les aigles, passer dans l'air des silhouettes De maisons qu'en leurs bras tenaient des chérubins ; Dites que pour avoir aperçu dans leurs bains Des déesses, rondeurs célestes, gorges blanches, On est cerf à jamais errant parmi les branches ; Croyez à tout, aux djinns, aux faunes, aux démons Apportant Dieu tremblant et pâle sur les monts ; Soyez bonze au Tonquin, mage dans les Chaldées ; Croyez que les Lédas sont d'en haut fécondées Et que les cygnes font aux vierges des enfants ; Donnez l'Égypte aux bœufs et l'Inde aux éléphants ; Affirmez l'oignon dieu, Vénus, Ève, et leur pomme ; Et le soleil cloué sur place par un homme Pour offrir un plus long carnage à des soldats ; Inventez des Korans, des Talmuds, des Védas, Soyez un imposteur, un charlatan, un fourbe, C'est bien. Mais n'allez pas calculer une courbe, Compléter le savoir par l'intuition, Et, quand on ne sait quel flamboyant alcyon Passe, astre formidable, à travers les étoiles, N'allez pas mesurer le trou qu'il fait aux toiles Du grand plafond céleste, et rechercher l'emploi Qu'il a dans ce chaos d'où sort la vaste loi ; Laissez errer là-haut la torche funéraire ; Ne questionnez point sur son itinéraire Ce fantôme, de nuit et de clarté vêtu ; Ne lui demandez pas : Où vas-tu ? D'où viens-tu ? Ne faites pas, ainsi que l'essaim sur l'Hymète, Rôder le chiffre en foule autour de la comète ; Ne soyez pas penseur, ne soyez pas savant, Car vous seriez un fou. Docte, obstiné, rêvant, Ne faites pas lutter l'espace avec le nombre ; Laissez ses yeux de flamme à ce masque de l'ombre ; Ne fixez pas sur eux vos yeux ; et ce manteau De lueur où s'abrite un sombre incognito, Ne le soulevez pas, car votre main savante Y trouverait la vie et non pas l'épouvante, Et l'homme ne veut point qu'on touche à sa terreur ; Il y tient ; le calcul l'irrite ; sa fureur Contre quiconque chercher à l'éclairer, commence Au point où la raison ressemble à la démence ; Alors il a beau jeu. Car imagine-t-on Rien qui semble ici-bas mieux fait pour Charenton Qu'un ascète perdu dans des recherches sombres Après le chiffre, après le rêve, après des ombres, Guetteur pâle, appliquant des verres grossissants Aux faits connus, aux faits possibles, au bon sens, Regardant le ciel spectre au fond du télescope, Chez les astres voyant, chez les hommes myope ! Quoi de plus ressemblant aux insensés que ceux Qui, voyant les secrets d'en haut venir vers eux, Marchent à leur rencontre et donnent aux algèbres L'ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres, Et, sondant l'infini, mer qui veut se voiler, Disent à la science impassible d'aller Voir de près telle ou telle étoile voyageuse, Et de ne revenir, ruisselante plongeuse, De l'abîme qu'avec cette perle, le vrai ! D'ailleurs ce diamant, cet or, ce minerai, Le réel, quel mineur le trouve ? Qui donc creuse Et fouille assez avant dans la nature affreuse Pour pouvoir affirmer quoi que que ce soit ? Hormis L'autel connu, les jougs sacrés, les dieux permis, Et le temple doré que la foule contemple, Et l'espèce de ciel qui s'adapte à ce temple, Rien n'est certain. Est-il rien de plus surprenant Qu'un rêveur qui demande au mystère tonnant, À ces bleus firmaments où se croisent les sphères, De lui conter à lui curieux leurs affaires, Et qui veut avec l'ombre et le gouffre profond Entrer en pourparlers pour savoir ce qu'ils font, Quel jour un astre sort, quel jour un soleil rentre, Et qui, pour éclairer l'immensité de l'antre Où la Pléïade avec Sirius se confond, Allume sa chandelle et dit : J'ai vu le fond ! Un pygmée à ce point peut-il être imbécile ? Oui, Cardan de Pavie, Hicétas de Sicile Furent extravagants, mais parmi les songeurs Qui veillent, épiant les nocturnes rougeurs, En est-il un, parmi les pires, qui promette Le retour de ce monstre éperdu, la comète ? La comète est un monde incendié qui court, Furieux, au delà du firmament trop court ; Elle a la ressemblance affreuse de l'épée ; Est-ce qu'on ne voit pas que c'est une échappée ? Peut-être est-ce un enfer dans le ciel envolé. Ah ! vous ouvrez sa porte ! Ah ! vous avez sa clé ! Comme du haut d'un pont on voit l'eau fuir sous l'arche, Vous voyez son voyage et vous suivez sa marche ; Vous distinguez de loin sa sinistre maison ; Ah ! vous savez au juste et de quelle façon Elle s'évade et prend la fuite dans l'abîme ! Ce qu'ignorait Jésus, ce que le Kéroubime Ne sait pas, ce que Dieu connaît, vous le voyez ! Les yeux d'une lumière invisible noyés, Pensif, vous souhaitez déjà la bienvenue Dans notre gouffre d'ombre à l'immense inconnue ! Vous savez le total quand Dieu jette les dés ! Quoi ! cet astre est votre astre, et vous lui défendez De s'attarder, d'errer dans quelque route ancienne, Et de perdre son temps, et votre heure est la sienne ! Ah ! vous savez le rhythme énorme de la nuit ! Il faut que ce volcan échevelé qui fuit, Que cette hydre, terreur du Cancer et de l'Ourse, Se souvienne de vous au milieu de sa course Et tel jour soit exacte à votre rendez-vous ! Quoi ! pour avoir, ainsi qu'à l'épouse l'époux, Donné vos nuits à l'âpre algèbre, quoi ! pour être Attentif au zénith comme au dogme le prêtre, Quoi ! pour avoir pâli sur les nombres hagards Qui d'Hermès et d'Euclide ont troublé les regards, Vous voilà le seigneur des profondes contrées ! Vous avez dans la cage horrible vos entrées ! Vous pouvez, grâce au chiffre escorté de zéros, Prendre aux cheveux l'étoile à travers les barreaux ! Vous connaissez les mœurs des fauves météores, Vous datez les déclins, vous réglez les aurores, Vous montez l'escalier des firmaments vermeils, Vous allez et venez dans la fosse aux soleils ! Quoi ! vous tenez le ciel comme Orphée une lyre ! En vertu des bouquins qu'on peut sur les quais lire Qui sur les parapets s'étalent tout l'été Feuilletés par le vent sans curiosité, Vous atome, âme aveugle à tâtons élargie, De par Bezout, de par l'X et l'Y grec, magie Dont l'informe grimoire emplit votre grenier, Vous nain, vous avez fait l'Infini prisonnier ! Votre altière hypothèse à vos calculs l'attelle ! Vous savez tout ! Le temps que met l'aube immortelle À traverser l'azur d'un bout à l'autre bout, Ce qui, dans les chaos, couve, fermente et bout, Le bouvier, le lion, le chien, les dioscures, La possibilité des rencontres obscures, L'empyrée en tous sens par mille feux rayé, Les cercles que peut faire un satan ennuyé En crachant dans le puits de l'abîme, les ondes Du divin tourbillon qui tourmente les mondes Et les secoue ainsi que le vent le sapin, Vous avez tout noté sur votre calepin ! Vous êtes le devin d'en haut, le cicerone Du pâle Aldebaran inquiet sur son trône ! Vous êtes le montreur d'Allioth, d'Arcturus, D'Orion, des lointains univers apparus, Et de tous les passants de la forêt des astres ! Vous en savez plus long que les grands Zoroastres Et qu'Esdras qui hantait les chênes de Membré ; Vous êtes le cornac du prodige effaré ; La comète est à vous ; vous êtes son pontife ; Et vous avez lié votre fil à la griffe De cet épouvantable oiseau mystérieux, Et vous l'allez tirer à vous du fond des cieux ! Londre, offre ton Bedlam ! Paris, ouvre Bicêtre !

Tout cela s'écroula sur Halley.

Votre ancêtre, Ô rêveurs ! c'est le noir Prométhée, et vos cœurs, Mordus comme le sien par les vautours moqueurs, Saignent, et vous avez au pied la même chaîne ; L'homme a pour les chercheurs un Caucase de haine ; Empédocle est toujours brûlé par son volcan ; Tous les songeurs, marqués au front, mis au carcan, Râlent sur l'éternel pilori des génies Et des fous. Ce Halley, certes, qu'aux gémonies Rome eût traîné, qu'Athène au cloaque eût poussé, Était impie, à moins qu'il ne fût insensé ! Jamais homme ici-bas ne s'était vu proscrire Par un si formidable et sombre éclat de rire ; Tout l'accabla, les gens légers, les sérieux, Et les grands gestes noirs des prêtres furieux. Quoi ! cet homme saurait ce que la Bible ignore ! La vaste raillerie est un dôme sonore Au-dessus d'une tête, et ce sinistre mur Parle et de mille échos emplit un crâne obscur. C'est ainsi que le rire, infâme et froid visage, Parvient à faire un fou de ce qui fut un sage. Halley morne s'alla cacher on ne sait où. Avait-il été sage et fut-il vraiment fou ? On ne sait. Le certain c'est qu'il courba la tête Sous le sarcasme, atroce et joyeuse tempête, Et qu'il baissa les yeux qu'il avait trop levés. Les petits enfants nus courant sur les pavés Le suivaient, et la foule en tumulte accourue Riait, quand il passait le soir dans quelque rue, Et l'on disait : C'est lui ! chacun voulant punir L'homme qui voit de loin une étoile venir. C'est lui ! le fou ! Les cris allaient jusqu'aux nuées ; Et le pauvre homme errait triste sous les huées. Il mourut.

L'ombre est vaste et l'on n'en parla plus. L'homme que tout le monde insulte est un reclus, On l'évite vivant et mort on le rature. Ce noir vaincu rentra dans la sombre nature ; Il fut ce qui s'en va le soir sous l'horizon ; On le mit dans un coin quelconque d'un gazon À côté d'une église obscure, vraie ou fausse ; Et la blême ironie autour de cette fosse Voleta quelque temps, étant chauve-souris ; Un mort donne fort peu de joie aux beaux esprits ; Un cercueil bafoué ne vaut pas qu'on s'en vante ; Ce qui plaît, c'est de voir saigner la chair vivante ; Contre ce qui n'est plus pourquoi s'évertuer, Et, quand un homme est mort, à quoi bon le tuer ? Que sert d'assassiner de l'ombre et de la cendre ? Donc chez les vers de terre on le laissa descendre ; La haine s'éteignit comme toute rumeur ; On finit par laisser tranquille ce dormeur, Et tu t'en emparas, profonde pourriture ; Ce jouet des vivants tomba dans l'ouverture De l'inconnu, silence, ombre où s'épanouit La grande paix sinistre éparse dans la nuit ; Et l'herbe, ce linceul, l'oubli, ce crépuscule, Eurent vite effacé ce tombeau ridicule. L'oubli, c'est la fin morne ; on oublia le nom, L'homme, tout ; ce rêveur digne du cabanon, Ces calculs poursuivant dans leur vagabondage Des astres qui n'ont point d'orbite et n'ont point d'âge, Ces soleils à travers les chiffres aperçus ; Et la ronce se mit à pousser là-dessus.

Un nom, c'est un haillon que les hommes lacèrent, Et cela se disperse au vent.

Trente ans passèrent. On vivait. Que faisait la foule ? Est-ce qu'on sait ? Et depuis bien longtemps personne ne pensait Au pauvre vieux rêveur enseveli sous l'herbe. Soudain, un soir, on vit la nuit noire et superbe, À l'heure où sous le grand suaire tout se tait, Blêmir confusément, puis blanchir, et c'était Dans l'année annoncée et prédite, et la cime Des monts eut un reflet étrange de l'abîme Comme lorsqu'un flambeau rôde derrière un mur, Et la blancheur devint lumière, et dans l'azur La clarté devint poupre, et l'on vit poindre, éclore, Et croître on ne sait quelle inexprimable aurore Qui se mit à monter dans le haut firmament Par degrés et sans hâte et formidablement ; Les herbes des lieux noirs que les vivants vénèrent Et sous lesquelles sont les tombeaux, frissonnèrent ; Et soudain, comme un spectre entre en une maison, Apparut, par-dessus le farouche horizon, Une flamme emplissant des millions de lieues, Monstrueuse lueur des immensités bleues, Splendide au fond du ciel brusquement éclairci ; Et l'astre effrayant dit aux hommes : « Me voici ! »

III

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

I

Isora de Final. — Fabrice d’Albenga.

Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont

Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond,

Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle

De Final sur qui veille une garde fidèle,

Vivent, bien entourés de murs et de ravins ;

Et l’enfant a cinq ans et l’aïeul quatre-vingts.

L’enfant est Isora de Final, héritière

Du fief dont Witikind a tracé la frontière ;

L’orpheline n’a plus près d’elle que l’aïeul.

L’abandon sur Final a jeté son linceul ;

L’herbe, dont, par endroits, les dalles sont couvertes,

Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes ;

Sur la route oubliée on n’entend plus un pas ;

Car le père et la mère, hélas ! ne s’en vont pas

Sans que la vie autour des enfants s’assombrisse.

L’aïeul est le marquis d’Albenga, ce Fabrice

Qui fut bon ; cher au pâtre, aimé du laboureur,

Il fut, pour guerroyer le pape ou l’empereur,

Commandeur de la mer et général des villes ;

Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles

Ayant livré l’état aux rois, il combattit.

Tout homme auprès de lui jadis semblait petit ;

L’antique Sparte était sur son visage empreinte ;

La loyauté mettait sa cordiale étreinte

Dans la main de cet homme à bien faire obstiné.

Comme il était bâtard d’Othon, dit le Non-Né

Parce qu’on le tira, vers l’an douze cent trente,

Du ventre de sa mère Honorate expirante,

Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux ;

Fabrice s’en vengeait en étant plus grand qu’eux.

À vingt ans, il était blond et beau ; ce jeune homme

Avait l’air d’un tribun militaire de Rome ;

Comme pour exprimer les détours du destin

Dont le héros triomphe, un graveur florentin

Avait sur son écu sculpté le labyrinthe ;

Les femmes l’admiraient, se montrant avec crainte

La tête de lion qu’il avait dans le dos.

Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos,

Et Robert, avoué d’Arras, sieur de Béthune,

Fuir devant son épée et devant sa fortune ;

Les princes pâlissaient de l’entendre gronder ;

Un jour, il a forcé le pape à demander

Une fuite rapide aux galères de Gênes ;

C’était un grand briseur de lances et de chaînes,

Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant ;

Il a par tous été proclamé le plus grand

D’un siècle fort auquel succède un siècle traître ;

Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre

Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé ;

Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé

Dans la vieille serrure horrible de l’Église.

Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise ;

Plus d’un monstre a grincé des dents sous son talon ;

Son bras se roidissait chaque fois qu’un félon

Déformait quelque état populaire en royaume ;

Allant, venant dans l’ombre ainsi qu’un grand fantôme,

Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant,

Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant

En lui toute la gloire et toute la patrie,

Belle âme invulnérable et cependant meurtrie,

Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits,

Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois,

Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie,

Fut l’armure de fer de la vieille Italie ;

Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté,

Garde quelque lueur encore de son côté.

II

Le défaut de la cuirasse.

Maintenant il est vieux ; son donjon, c’est son cloître ;

Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître

La confiance honnête et calme des grands cœurs ;

Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs

Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe.

Ce qu’osent les tyrans, ce qu’accepte la tourbe,

Il ne le sait ; il est hors de ce siècle vil ;

N’en étant vu qu’à peine, à peine le voit-il ;

N’ayant jamais de ruse, il n’eut jamais de crainte ;

Son défaut fut toujours la crédulité sainte,

Et, quand il fut vaincu, ce fut par loyauté ;

Plus de péril lui fait plus de sécurité.

Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire ;

Oublié ; l’ancien peuple a gardé sa mémoire,

Mais le nouveau le perd dans l’ombre, et ce vieillard

Qui fut astre, s’éteint dans un morne brouillard.

Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent,

Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent

Sur le bonheur la joie et sur le deuil l’ennui.

Tout est derrière lui maintenant ; tout a fui ;

L’ombre d’un siècle entier devant ses pas s’allonge ;

Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe :

Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir.

Vieillir, sombre déclin ! l’homme est triste le soir ;

Il sent l’accablement de l’œuvre finissante.

On dirait par instants que son âme s’absente,

Et va savoir là-haut s’il est temps de partir.

Il n’a pas un remords et pas un repentir ;

Après quatre-vingts ans son âme est toute blanche ;

Parfois, à ce soldat qui s’accoude et se penche,

Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui ;

Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui

L’aiment ; il faut aimer pour jeter sa racine

Dans un isolement et dans une ruine ;

Et la feuille de lierre a la forme d’un cœur.

III

Aïeul maternel.

Ce vieillard, c’est un chêne adorant une fleur.

À présent un enfant est toute sa famille.

Il la regarde, il rêve ; il dit : « C’est une fille,

Tant mieux ! » Étant aïeul du côté maternel.

La vie en ce donjon a le pas solennel ;

L’heure passe et revient ramenant l’habitude.

Ignorant le soupçon, la peur, l’inquiétude,

Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis

Son épée, aujourd’hui rouillée, et qui jadis

Avait la pesanteur de la chose publique ;

Quand, parfois, du fourreau, vénérable relique,

Il arrache la lame illustre avec effort,

Calme, il y croit toujours sentir peser le sort.

Tout homme ici-bas porte en sa main une chose

Où, du bien et du mal, de l’effet, de la cause,

Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids ;

Le juge au front morose a son livre des lois,

Le roi son sceptre d’or, le fossoyeur sa pelle.

Tous les soirs, il conduit l’enfant à la chapelle ;

L’enfant prie et regarde avec ses yeux si beaux,

Gaie, et questionnant l’aïeul sur les tombeaux ;

Et Fabrice a dans l’œil une humide étincelle.

La main qui tremble aidant la marche qui chancelle,

Ils vont sous les portails et le long des piliers

Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers ;

Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre,

Vibre, et toutes ont l’air de saluer dans l’ombre,

Les héros le vieillard, et les anges l’enfant.

Parfois Isoretta, que sa grâce défend,

S’échappe dès l’aurore et s’en va jouer seule

Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule,

Et qui mêle, croulante au milieu des buissons,

La légende romane aux souvenirs saxons.

Pauvre être qui contient toute une fière race,

Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace,

Dans les fentes des murs broutant le câprier ;

Pendant que derrière elle on voit l’aïeul prier,

— Car il ne tarde pas à venir la rejoindre,

Et cherche son enfant dès qu’il voit l’aube poindre, —

Elle court, va, revient, met sa robe en haillons,

Erre de tombe en tombe et suit des papillons,

Ou s’assied, l’air pensif, sur quelque âpre architrave ;

Et la tour semble heureuse et l’enfant paraît grave ;

La ruine et l’enfance ont de secrets accords,

Car le temps sombre y met ce qui reste des morts.

IV

Un seul homme sait où est caché le trésor.

Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie,

Parmi les rois vautours et les princes de proie,

Certe, on n’en trouverait pas un qui méprisât

Final, donjon splendide et riche marquisat ;

Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives,

Surchargent vingt mulets de sacoches massives ;

La grande tour surveille au milieu du ciel bleu,

Le sud, le nord, l’ouest et l’est, et saint Mathieu,

Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre évangélistes,

Sont sculptés et dorés sur les quatre balistes ;

La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux,

Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux.

Le trésor, quand du coffre on détache les boucles,

Semble à qui l’entrevoit un rêve d’escarboucles ;

Ce trésor est muré dans un caveau discret

Dont le marquis régnant garde seul le secret,

Et qui fut autrefois le puits d’une cachette ;

Fabrice maintenant connaît seul la cachette ;

Le fils de Witikind vieilli dans les combats,

Othon, scella jadis dans les chambres d’en bas

Vingt caissons dont le fer verrouille les façades,

Et qu’Anselme, plus tard, fit remplir de cruzades

Pour que, dans l’avenir, jamais on n’en manquât ;

Le casque du marquis est en or de ducat ;

On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane,

Dans la visière aux trous grillés de filigrane,

Et sur le haut cimier, taillé d’un seul onyx,

Un brasier de rubis brûle l’oiseau Phénix ;

Et le seul diamant du sceptre pèse une once.

V

Le corbeau.

Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce

Se présente ; il apporte, assisté d’un coureur,

Une lettre du roi qu’on nomme l’empereur ;

Ratbert écrit qu’avant de partir pour Tarente,

Il viendra visiter Isora, sa parente

Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur.

Le nonce, s’inclinant, dit au marquis : « Seigneur,

Sa majesté ne fait de visites qu’aux reines. »

Au message émané de ses mains très-sereines

L’empereur joint un don splendide et triomphant ;

C’est un grand chariot plein de jouets d’enfant ;

Isora bat des mains avec des cris de joie.

Le nonce, retournant vers celui qui l’envoie,

Prend congé de l’enfant, et, comme procureur

Du très-victorieux et très-noble empereur,

Fait le salut qu’on fait aux têtes souveraines.

« Qu’il soit le bienvenu ! Bas le pont ! bas les chaînes !

Dit le marquis ; sonnez, la trompe et l’olifant ! »

Et, fier de voir qu’on traite en reine son enfant,

La joie a rayonné sur sa face loyale.

Or, comme il relisait la lettre impériale,

Un corbeau qui passait fit de l’ombre dessus.

« Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus ;

Sire, vois ce corbeau, » dit une sentinelle.

Et, regardant l’oiseau planer sur la tournelle :

« Bah ! dit l’aïeul, j’étais pas plus haut que cela,

Compagnon, que déjà ce corbeau que voilà,

Dans la plus fière tour de toute la contrée

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