La Légende des siècles (page 19)
Avait bâti son nid, dont on voyait l’entrée ;
Je le connais ; le soir, volant dans la vapeur,
Il criait ; tous tremblaient ; mais, loin d’en avoir peur,
Moi petit, je l’aimais, ce corbeau centenaire
Étant un vieux voisin de l’astre et du tonnerre. »
VI
Le père et la mère.
Les marquis de Final ont leur royal tombeau
Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau ;
Le soir, l’homme qui met de l’huile dans les lampes
À son heure ordinaire en descendit les rampes ;
Là, mangé par les vers dans l’ombre de la mort,
Chaque marquis auprès de sa marquise dort,
Sans voir cette clarté qu’un vieil esclave apporte.
À l’endroit même où pend la lampe, sous la porte,
Était le monument des deux derniers défunts ;
Pour raviver la flamme et brûler des parfums,
Le serf s’en approcha ; sur la funèbre table,
Sculpté très-ressemblant, le couple lamentable
Dont Isora, sa dame, était l’unique enfant,
Apparaissait ; tous deux, dans cet air étouffant,
Silencieux, couchés côte à côte, statues
Aux mains jointes, d’habits seigneuriaux vêtues,
L’homme avec son lion, la femme avec son chien.
Il vit que le flambeau nocturne brûlait bien ;
Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière,
Ce père de granit, cette mère de pierre ;
Alors il recula, pâle ; car il crut voir
Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir,
S’étaient subitement assombris sur leur couche,
Elle ayant l’air plus triste et lui l’air plus farouche.
VII
Joie au château.
Une file de longs et pesants chariots
Qui précède ou qui suit les camps impériaux,
Marche là-bas avec des éclats de trompette
Et des cris que l’écho des montagnes répète ;
Un gros de lances brille à l’horizon lointain.
La cloche de Final tinte, et c’est ce matin
Que du noble empereur on attend la visite.
On arrache des tours la ronce parasite ;
On blanchit à la chaux en hâte les grands murs ;
On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs,
Des grenades venant des vieux monts Alpujarres,
Le vin dans les barils et l’huile dans les jarres ;
L’herbe et la sauge en fleur jonchent tout l’escalier ;
Dans la cuisine un feu rôtit un sanglier ;
On voit fumer les peaux des bêtes qu’on écorche ;
Et tout rit ; et l’on a tendu sous le grand porche
Une tapisserie où Blanche d’Est, jadis,
A brodé trois héros, Macchabée, Amadis,
Achille ; et le fanal de Rhode, et le quadrige
D’Aétius, vainqueur du peuple latobrige ;
Et, dans trois médaillons marqués d’un chiffre en or,
Trois poëtes, Platon, Plaute et Scaeva Memor.
Ce tapis autrefois ornait la grande chambre ;
Au dire des vieillards, l’effrayant roi sicambre,
Witikind, l’avait fait clouer en cet endroit
De peur que dans leur lit ses enfants n’eussent froid.
VIII
La toilette d’Isora.
Cris, chansons ; et voilà ces vieilles tours vivantes.
La chambre d’Isora se remplit de servantes ;
Pour faire un digne accueil au roi d’Arle, on revêt
L’enfant de ses habits de fête ; à son chevet,
L’aïeul, dans un fauteuil d’orme incrusté d’érable,
S’assied, songeant aux jours passés, et, vénérable,
Il contemple Isora : front joyeux, cheveux d’or,
Comme les chérubins peints dans le corridor,
Regard d’enfant Jésus que porte la madone,
Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne
Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant
Des flammes, même, hélas ! quand le cœur est content.
Isore est sur le lit assise, jambes nues ;
Son œil bleu rêve avec des lueurs ingénues ;
L’aïeul rit, doux reflet de l’aube sur le soir !
Et le sein de l’enfant, demi-nu, laisse voir
Ce bouton rose, germe auguste des mamelles ;
Et ses beaux petits bras ont des mouvements d’ailes.
Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant ;
Et, dans tout ce qu’il dit aux femmes, à l’enfant,
Sans ordre, en en laissant deviner davantage,
Espèce de murmure enfantin du grand âge,
Il semble qu’on entend parler toutes les voix
De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois,
Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine ;
Ainsi tous les oiseaux chantent dans le grand chêne.
« Fais-toi belle ; un seigneur va venir ; il est bon ;
C’est l’empereur ; un roi ; ce n’est pas un barbon
Comme nous ; il est jeune ; il est roi d’Arle, en France ;
Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence,
Et tu n’oublieras pas de dire : monseigneur.
Vois tous les beaux cadeaux qu’il nous fait ! Quel bonheur !
Tous nos bons paysans viendront, parce qu’on t’aime ;
Et tu leur jetteras des sequins d’or, toi-même,
De façon que cela tombe dans leur bonnet. »
Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait
Les vêtements des mains :
« Laissez, que je l’habille !
Oh ! quand sa mère était toute petite fille,
Et que j’étais déjà barbe grise, elle avait
Coutume de venir dès l’aube à mon chevet ;
Parfois, elle voulait m’attacher mon épée,
Et, de la dureté d’une boucle occupée,
Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon,
Elle riait. C’était le temps où mon clairon
Sonnait superbement à travers l’Italie.
Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie.
D’où vient qu’elle a quitté sa tâche, ô dure loi !
Et qu’elle dort déjà quand je veille encor, moi ?
La fille qui grandit sans la mère, chancelle.
Oh ! c’est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle
Cette jeune épousée et non mes pas tremblants ?
Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs ? »
Et, pleurant, il offrait à l’enfant des dragées.
« Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées ;
Celui qui fait le choix se trompe ; il serait mieux
Que l’enfant eût la mère et la tombe le vieux.
Mais de la mère au moins il sied qu’on se souvienne ;
Et, puisqu’elle a ma place, hélas ! je prends la sienne.
Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés !
C’est par un jour pareil, les Grecs étant rentrés
Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes,
Que, le bailli de Rhode et moi, nous les battîmes.
Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là !
Vois ce reître, on dirait un archer d’Attila.
Mais c’est qu’il est vêtu de soie et non de serge !
Et le chapeau d’argent de cette sainte Vierge !
Et ce bonhomme en or ! Ce n’est pas très-hideux.
Mais comme nous allons jouer demain tous deux !
Si ta mère était là, qu’elle serait contente !
Ah ! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente,
C’est un hochet qui sonne un moment dans la main,
Peu de chose le soir et rien le lendemain ;
Plus tard, on a le goût des soldats véritables,
Des palefrois battant du pied dans les étables,
Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats,
Des camps, et c’est toujours la même chose, hélas !
Sinon qu’alors on a du sang à ses chimères.
Tout est vain. C’est égal, je plains les pauvres mères
Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi. »
Ainsi parlait l’aïeul, l’œil de pleurs obscurci,
Souriant cependant, car telle est l’ombre humaine.
Tout à l’ajustement de son ange de reine,
Il habillait l’enfant, et, tandis qu’à genoux
Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux,
Et, les parfumant d’ambre, en lavaient la poussière,
Il nouait gauchement la petite brassière,
Ayant plus d’habitude aux chemises d’acier.
IX
Joie hors du château.
Le soir vient, le soleil descend dans son brasier ;
Et voilà qu’au penchant des mers, sur les collines,
Partout, les milans roux, les chouettes félines,
L’autour glouton, l’orfraie horrible dont l’œil luit
Avec du sang, le jour, qui devient feu, la nuit,
Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine,
Fils de ces vieux vautours, nés de l’aigle romaine,
Que la louve d’airain aux cirques appela,
Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla,
S’assemblent ; et les uns, laissant un crâne chauve,
Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve,
D’autres, d’un mât rompu quittant les noirs agrès,
D’autres, prenant leur vol du mur des lazarets,
Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre,
Ils se montrent Final, la grande cime sombre
Qu’Othon, fils d’Aleram le Saxon, crénela,
Et se disent entre eux : Un empereur est là !
X
Suite de la joie.
Cloche ; acclamations ; gémissements ; fanfares ;
Feux de joie ; et les tours semblent toutes des phares,
Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais,
De brasiers frissonnants encombré leurs sommets !
La table colossale en plein air est dressée ;
Ce qu’on a sous les yeux répugne à la pensée
Et fait peur ; c’est la joie effrayante du mal ;
C’est plus que le démon, c’est moins que l’animal ;
C’est la cour du donjon tout entière rougie
D’une prodigieuse et ténébreuse orgie ;
C’est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri ;
C’est un chant dans lequel semble se tordre un cri ;
Un gouffre où les lueurs de l’enfer sont voisines
Du rayonnement calme et joyeux des cuisines ;
Le triomphe de l’ombre, obscène, effronté, cru ;
Le souper de Satan dans un rêve apparu.
À l’angle de la cour, ainsi qu’un témoin sombre,
Un squelette de tour, formidable décombre,
Sur son faîte vermeil d’où s’enfuit le corbeau,
Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau,
Tout le branchage et tout le feuillage d’un orme ;
Valet géant portant un chandelier énorme.
Le drapeau de l’empire, arboré sur ce bruit,
Gonfle son aile immense au souffle de la nuit.
Tout un cortége étrange est là ; femmes et prêtres ;
Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres ;
Les crosses et les croix d’évêques, au milieu
Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu,
Les mitres figurant de plus gros fers de lance.
Un tourbillon d’horreur, de nuit, de violence,
Semble emplir tous ces cœurs ; que disent-ils entre eux,
Ces hommes ? En voyant ces convives affreux,
On doute si l’aspect humain est véritable ;
Un sein charmant se dresse au-dessus de la table,
On redoute au-dessous quelque corps tortueux ;
C’est un de ces banquets du monde monstrueux
Qui règne et vit depuis les Héliogabales ;
Le luth lascif s’accouple aux féroces cymbales ;
Le cynique baiser cherche à se prodiguer ;
Il semble qu’on pourrait à peine distinguer
De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes ;
À travers l’ombre, on voit toutes les soifs infâmes,
Le désir, l’instinct vil, l’ivresse aux cris hagards,
Flamboyer dans l’étoile horrible des regards.
Quelque chose de rouge entre les dalles fume ;
Mais, si tiède que soit cette douteuse écume,
Assez de barils sont éventrés et crevés
Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés.
Est-ce une vaste noce ? est-ce un deuil morne et triste ?
On ne sait pas à quel dénoûment on assiste,
Si c’est quelque affreux monde à la terre étranger ;
Si l’on voit des vivants ou des larves manger ;
Et si ce qui dans l’ombre indistincte surnage
Est la fin d’un festin ou la fin d’un carnage.
Par moments le tambour, le cistre, le clairon,
Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron.
Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle.
Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle.
C’est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs,
Dans un antre de rois un Louvre de voleurs.
Presque nue au milieu des montagnes de roses,
Comme les déités dans les apothéoses,
Altière, recevant vaguement les saluts,
Marquant avec ses doigts la mesure des luths,
Ayant dans le gala les langueurs de l’alcôve,
Près du maître sourit Matha, la blonde fauve ;
Et sous la table, heureux, du genou la pressant,
Le roi cherche son pied dans les mares de sang.
Les grands brasiers, ouvrant leur gouffre d’étincelles,
Font resplendir les ors d’un chaos de vaisselles ;
On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards,
Aux faisans, les couteaux tout à l’heure poignards ;
Sixte Malaspina, derrière le roi, songe ;
Toute lèvre se rue à l’ivresse et s’y plonge ;
On achève un mourant en perçant un tonneau ;
L’œil croit, parmi les os de chevreuil et d’agneau,
Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent,
Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent ;
Des chanteurs grecs, portant des images d’étain
Sur leurs chapes, selon l’usage byzantin,
Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie ;
On entend sous les bancs des soupirs d’agonie ;
Une odeur de tuerie et de cadavres frais
Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets
Et les boîtes d’argent sur des trépieds de nacre ;
Les pages, les valets, encor chauds du massacre,
Servent dans le banquet leur empereur, ravi
Et sombre, après l’avoir dans le meurtre servi ;
Sur le bord des plats d’or on voit des mains sanglantes ;
Ratbert s’accoude avec des poses indolentes ;
Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir,
De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir,
Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues,
Des écuelles où brûle un philtre aux lueurs bleues,
Des verres, d’hypocras et de vin écumants,
Des bouches des buveurs, des bouches des amants,
S’élève une vapeur, gaie, ardente, enflammée,
Et les âmes des morts sont dans cette fumée.
XI
Toutes les faims satisfaites.
C’est que les noirs oiseaux de l’ombre ont eu raison,
C’est que l’orfraie a bien flairé la trahison,
C’est qu’un fourbe a surpris le vaillant sans défense,
C’est qu’on vient d’écraser la vieillesse et l’enfance.
En vain quelques soldats fidèles ont voulu
Résister à l’abri d’un créneau vermoulu ;
Tous sont morts ; et de sang les dalles sont trempées ;
Et la hache, l’estoc, les masses, les épées,
N’ont fait grâce à pas un, sur l’ordre que donna
Le roi d’Arle au prévôt Sixte Malaspina.
Et, quant aux plus mutins, c’est ainsi que les nomme
L’aventurier royal fait empereur par Rome,
Trente sur les crochets et douze sur le pal
Expirent au-dessus du porche principal.
Tandis qu’en joyeux chants les vainqueurs se répandent,
Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent
Ceux que Malaspina vient de supplicier,
Corbeaux, hiboux, milans, tout l’essaim carnassier,
Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres,
S’abattent par volée et font sur les cadavres
Un banquet, moins hideux que celui d’à côté.
Ah ! le vautour est triste à voir, en vérité,
Déchiquetant sa proie et planant ; on s’effraie
Du cri de la fauvette aux griffes de l’orfraie ;
L’épervier est affreux rongeant des os brisés ;
Pourtant, par l’ombre immense on les sent excusés,
L’impénétrable faim est la loi de la terre,
Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère,
La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux
Du hibou promenant la rondeur de ses yeux
Ainsi qu’à l’araignée ouvrant ses pâles toiles,
Met à ce festin sombre une nappe d’étoiles ;
Mais l’être intelligent, le fils d’Adam, l’élu
Qui doit trouver le bien après l’avoir voulu,
L’homme, exterminant l’homme et riant, épouvante
Même au fond de la nuit, l’immensité vivante,
Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu,
Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.
XII
Que c’est Fabrice qui est un traître.
Un homme qu’un piquet de lansquenets escorte,
Qui tient une bannière inclinée, et qui porte
Une jacque de vair taillée en éventail,
Un héraut, fait ce cri devant le grand portail :
« Au nom de l’empereur clément et plein de gloire,
— Dieu le protège ! — peuple ! il est pour tous notoire
Que le traître marquis Fabrice d’Albenga
Jadis avec les gens des villes se ligua,
Et qu’il a maintes fois guerroyé le saint-siége ;
C’est pourquoi l’empereur très-clément — Dieu protége
L’empereur ! — le citant à son haut tribunal,
A pris possession de l’état de Final. »
L’homme ajoute, dressant sa bannière penchée :
« Qui me contredira soit sa tête tranchée,
Et ses biens confisqués à l’empereur. J’ai dit. »
XIII
Silence.
Tout à coup on se tait ; ce silence grandit,
Et l’on dirait qu’au choc brusque d’un vent qui tombe,
Cet enfer a repris sa figure de tombe ;
Ce pandémonium, ivre d’ombre et d’orgueil,
S’éteint ; c’est qu’un vieillard a paru sur le seuil ;
Un prisonnier, un juge, un fantôme ; l’ancêtre !
C’est Fabrice.