La Légende des siècles (page 31)
XV SHAKESPEARE
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Ô doux être, fidèle et cependant ailé, Ange et femme, est-il vrai que tu t'en sois allé ? Pour l'âme, la lueur inexprimable reste ; L'âme ne perd jamais de vue un front céleste ; Et quiconque est aimé devient céleste. Hélas, L'absence est dure, mais le cœur noir, l'esprit las Sont consolés par l'âme, invincible voyante. L'éclair est passager, la nuée est fuyante, Mais l'être aimé ne peut s'éclipser. Je te vois, Je sens presque ta main, j'entends presque ta voix. Oui, loin de toi je vis comme on vit dans un songe ; Ce que je touche est larve, apparence, mensonge ; J'aperçois ton sourire à travers l'infini ; Et, sans savoir pourquoi, disant : Suis-je puni ? Je pleure vaguement si loin de moi tu souffres. La nature ignorée et sainte a de ces gouffres Où le visionnaire est voisin du réel ; Ainsi la lune est presque un spectre dans le ciel ; Ainsi tout dans les bois en fantôme s'achève ; Ainsi c'est presque au fond d'un abîme et d'un rêve Qu'un rossignol est triste et qu'un merle est rieur.
Quel mystère insondé que l'œil intérieur ! Quelle insomnie auguste en nous ! Quelle prunelle Ouverte sur le bien et le mal, éternelle ! À quelle profondeur voit cet œil inconnu ! Comme devant l'esprit toute l'ombre est à nu ! L'œil de chair bien souvent pour l'erreur se décide. La cécité pensive est quelquefois lucide ; Quoi donc ! est-ce qu'on a besoin des yeux pour voir L'héroïsme, l'honneur, la vertu, le devoir, La réalité sainte et même la chimère ? Qui donc passe en clarté le grand aveugle Homère ?
XVI RACAN
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Si toutes les choses qu'on rêve Pouvaient se changer en amours, Ma voix, qui dans l'ombre s'élève, Osant toujours, tremblant toujours,
Qui, dans l'hymne qu'elle module, Mêle Astrée, Eros, Gabriel, Les dieux et les anges, crédule Aux douces puissances du ciel,
Pareille aux nids qui, sous les voiles De la nuit et des bois touffus, Échangent avec les étoiles Un grand dialogue confus, Sous la sereine et sombre voûte Sans murs, sans portes et sans clés, Mon humble voix prendrait la route Que prennent les cœurs envolés,
Et vous arriverait, touchante, À travers les airs et les eaux, Si toutes les chansons qu'on chante, Pouvaient se changer en oiseaux.
XVII SEGRAIS
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Ô fraîche vision des jupes de futaine Qui se troussent gaîment autour de la fontaine ! Ô belles aux bras blancs follement amoureux ! J'ai vu passer Aminthe au fond du chemin creux ; Elle a seize ans, et tant d'aurore sur sa tête Qu'elle semble marcher au milieu d'une fête ; Elle est dans la prairie, elle est dans les forêts La plus belle, et n'a pas l'air de le faire exprès ; C'est plus qu'une déesse et c'est plus qu'une fée, C'est la bergère ; c'est une fille coiffée D'iris et de glaïeuls avec de grands yeux bleus ; Elle court dans les champs comme aux temps fabuleux Couraient Leontium, Phyllodoce et Glycère ; Elle a la majesté du sourire sincère ; Quand elle parle on croit entendre, ô bois profond, Un rossignol chanter au-dessus de son front ; Elle est pure, sereine, aimable, épanouie ; Et j'en ai la prunelle à jamais éblouie ; Comme Faune la suit d'un regard enflammé ! Comme on sent que les nids, l'amour, le mois de mai, Guettent dans le hallier ces douces âmes neuves ! Dans des prés où ne coule aucun des divins fleuves Qu'on appelle Céphise, Eurotas ou Cydnus, Elle trouve moyen d'avoir de beaux pieds nus ; Cette fille d'Auteuil semble née à Mégare ! Parfois dans des sentiers pleins d'ombre elle s'égare ; Oh ! comme les oiseaux chuchotaient l'autre soir ! Pas plus que le raisin ne résiste au pressoir, Pas plus que le roseau n'est au zéphyr rebelle, Nul cœur pouvant aimer n'élude cette belle. Comme la biche accourt et fuit à notre voix Elle est apprivoisée et sauvage à la fois ; Elle est toute innocente et n'a pas de contrainte ; Elle donne un baiser confiant et sans crainte À quiconque est naïf comme un petit enfant ; Contre les beaux parleurs, fière, elle se défend ; Et c'est pourquoi je fais semblant d'être stupide ; Telle est la profondeur des amoureux. Et Gnide, Amathonte et Paphos ne sont rien à côté Du vallon où parfois passe cette beauté. Muses, je chante, et j'ai près de moi Stésichore, Plaute, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore, J'aime, et je suis Segrais qu'on nomme aussi Tircis ; Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis, Et cette chanson s'est de ma flûte envolée, Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée, Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit La descente sacrée et sombre de la nuit.
XVIII VOLTAIRE
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Dans la religion voir une bucolique ; Être assez huguenot pour être catholique, Aimer Clorinde assez pour caresser Suzon ; Suivre un peu la sagesse et beaucoup la raison, Planter là ses amis, mais ne pas les proscrire, Croire aux dogmes tout juste assez pour en sourire, Être homme comme un diable, abbé comme Chaulieu, Ne rien exagérer, pas même le bon Dieu, Baiser le saint chausson qu'offre à la gent dévote Le pape, et préférer le pied nu de Javotte, Tels sont les vrais instincts d'un sage en bon état. Force tentations, et jamais d'attentat ; Avoir on ne sait quoi d'aimable dans la faute ; Ressembler à ce bon petit chevreau qui saute Joyeux, libre, et qui broute, et boit aux étangs verts, Si content qu'il en met l'oreille de travers ; Donner son cœur au ciel si Goton vous le laisse, Commettre des péchés pour aller à confesse, Car les péchés sont gais, et font avec douceur Aux frais du confessé vivre le confesseur ; Pas trop de passion, pas trop d'apostasie, C'est le bon sens. Suivez cette route choisie Et sûre. C'est ainsi qu'on vieillit sans effroi ; Et c'est ainsi qu'on a de l'esprit, fût-on roi, Et qu'on est Henri quatre, et qu'on a ses entrées À la grand'messe, et chez Gabrielle d'Estrées.
XIX CHAULIEU
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Ayez de la faiblesse, ô femmes ; c'est charmant D'être faibles, et l'ombre est dans le firmament Pour prouver le besoin que parfois ont de voiles Même la blanche aurore et même les étoiles. Les fleurs ne savent pas ce que va faire avril, Elles ont peur ; de quoi ? D'un charme, ou d'un péril ? D'un péril et d'un charme. Eh bien, toi qui te mêles Aux fleurs, et qui les vois trembler, tremble comme elles, Mais pas plus. Oui, tremblez, belles ; mais, croyez-moi, Sur la frayeur des fleurs copiez votre émoi. Voyez comme elles sont promptement rassurées. Les roses sont autant de molles Cythérées, Point méchantes ; l'épine est la sœur du parfum. Le ciel n'est point pour l'homme un témoin importun. Aimons. On y consent au fond des empyrées. Après avoir aimé les âmes sont sacrées. L'heure où nous brillons touche à l'heure où nous tombons, Brillez, tombez. Jadis les sages étaient bons ; Ils conseillaient la gloire aux héros, et la chute Aux belles. L'herbe douce après la douce lutte Devient un trône ; Horace y fait asseoir Chloé. Ainsi qu'un vieux trumeau dépeint et décloué L'idylle aujourd'hui pend au grand plafond céleste ; Restaurons-la : suivons Galatée au pied leste ; Et je serai Virgile, et vous serez Églé, Ô belle au frais fichu vainement épinglé ! Nous sommes des bergers, Gnide est notre village. Attention ! je vais commencer le pillage Des appas, et l'on va courir dans les sillons ; Et vous ne ferez pas la chasse aux papillons, Belle, les papillons étant de bon exemple. Ô cieux profonds, l'amour est dieu, le bois est temple, Et cette jeune fille à l'œil un peu moqueur Est ma victorieuse et je suis son vainqueur !
XX DIDEROT
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Les philosophes sont d'avis que la nature Se passe d'eux, ne tient qu'à sa propre droiture, Ne consulte que l'ordre auguste, et que les lois Sont les mêmes au fond des cieux, au fond des bois. Vivre, aimer, tout est là. Le reste est ignorance ; Et la création est une transparence ; L'univers laisse voir toujours le même sceau, L'amour, dans le soleil ainsi que dans l'oiseau ; Nos sens sont des conseils ; des voix sont dans les choses ; Ces voix disent : Beautés, faites comme les roses ; Faites comme les nids, amants. Avril vainqueur Sourit, laissez le ciel vous entrer dans le cœur. Théocrite, ô ma belle, était tendre et facile ; Ces bons ménétriers de Grèce et de Sicile Chantaient juste, et leur vers reste aimable et charmeur Même quand la saison est de mauvaise humeur ; Ils étaient un peu fous comme tous les vrais sages ; Ils baisaient les pieds nus, guettaient les purs visages, N'avaient point de sophas et point de canapés, Et couchaient sur des lits de pampres frais coupés ; Ils se hâtaient d'aimer, car la vie est rapide ; La dernière heure éclôt dans la première ride ; Hélas, la pâle mort pousse d'un pied égal Votre beauté, madame, et notre madrigal. Vivons. Moi, j'ai l'amour pour devoir, et personne N'a droit de s'informer, belles, si je frissonne Parce que j'entrevois dans l'ombre un sein charmant ; Je prends ma part du vaste épanouissement ; Le plus sage en ce monde immense est le plus ivre. Femme, écoute ton cœur, ne lis pas d'autre livre ; Ce qu'ont fait les aïeux les enfants le refont, Et l'amour est toujours la même idylle au fond ; L'églogue en souriant se copie ; elle calque Margot sur Phyllodoce et Gros-Jean sur Ménalque. Comme souffle le vent, comme luit le rayon, Sois belle, aime ! La vie est une fonction, Et cette fonction par tout être est remplie Sans qu'aucun instinct mente et qu'aucune loi plie ; Les accomplissements sont au-dessus de nous ; Le lys est pur, le ciel est bleu, l'amour est doux Sans la permission de l'homme ; nul système N'empêche Églé de dire à Tityre : Je t'aime ! La Sorbonne n'a rien à voir dans tout cela ; Madame de Genlis peut faire Paméla Sans gêner les oiseaux des bois ; et les mésanges, Les pinsons, les moineaux, bêtes qui sont des anges, Ne s'inquiètent point d'Arnauld ni de Pascal ; Et, quand des profondeurs du ciel zodiacal, Vers l'aurore, à travers d'invisibles pilastres, Il redescend, avec son attelage d'astres, Là-haut, dans l'infini, l'énorme chariot Sait peu ce que Voltaire écrit à Thiriot.
XXI BEAUMARCHAIS
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Allez-vous-en aux bois, les belles paysannes ! Par-dessus les moulins, dont nous sommes les ânes, Jetez tous vos bonnets, et mêlez à nos cœurs Vos caprices, joyeux, charmants, tendres, moqueurs ; C'est dimanche. On entend jaser la cornemuse ; Le vent à chiffonner les fougères s'amuse ; Fête aux champs. Il s'agit de ne pas s'ennuyer. Les oiseaux, qui n'ont point à payer de loyer, Changent d'alcôve autant de fois que bon leur semble ; Tout frémit ; ce n'est pas pour rien que le bois tremble ; Les fourches des rameaux sur les faunes cornus Tressaillent ; copions les oiseaux ingénus ; Ah ! les petits pillards et comme ils font leurs orges ! Regardons s'entr'ouvrir les mouchoirs sur les gorges ; Errons, comme Daphnis et Chloé frémissants ; Nous n'aurons pas toujours le temps d'être innocents ; Soyons-le ; jouissons du hêtre, du cytise, Des mousses, du gazon ; faisons cette bêtise, L'amour, et livrons-nous naïvement à Dieu. Puisque les prés sont verts, puisque le ciel est bleu, Aimons. Par les grands mots l'idylle est engourdie ; N'ayons pas l'air de gens jouant la tragédie ; Disons tout ce qui peut nous passer par l'esprit ; Allons sous la charmille où l'églantier fleurit, Dans l'ombre où sont les grands chuchotements des chênes. Les douces libertés avec les douces chaînes, Et beaucoup de réel dans un peu d'idéal, Voilà ce que conseille en riant floréal. L'enfant amour conduit ce vieux monde aux lisières ; Adorons les rosiers et même les rosières. Oublions les sermons du pédant inhumain ; Que tout soit gaîté, joie, éclat de rire, hymen ; Et toi, viens avec moi, ma fraîche bien-aimée ; Qu'on entende chanter les nids sous la ramée, L'alouette dans l'air, les coqs au poulailler, Et que ton fichu seul ait le droit de bâiller.
XXII ANDRÉ CHÉNIER
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Ô belle, le charmant scandale des oiseaux Dans les arbres, les fleurs, les prés et les roseaux, Les rayons rencontrant les aigles dans les nues, L'orageuse gaîté des néréides nues Se jetant de l'écume et dansant dans les flots, Blancheurs qui font rêver au loin les matelots, Ces ébats glorieux des déesses mouillées Prenant pour lit les mers comme toi les feuillées, Tout ce qui joue, éclate et luit sur l'horizon N'a pas plus de splendeur que ta fière chanson. Ton chant ajouterait de la joie aux dieux mêmes. Tu te dresses superbe. En même temps tu m'aimes ; Et tu viens te rasseoir sur mes genoux. Psyché Par moments comme toi prenait un air fâché, Puis se jetait au cou du jeune dieu, son maître. Est-ce qu'on peut bouder l'amour ? Aimer, c'est naître ; Aimer, c'est savourer, aux bras d'un être cher, La quantité de ciel que Dieu mit dans la chair ; C'est être un ange avec la gloire d'être un homme. Oh ! ne refuse rien. Ne sois pas économe. Aimons ! Ces instants-là sont les seuls bons et sûrs. Ô volupté mêlée aux éternels azurs ! Extase ! ô volonté de là-haut ! Je soupire, Tu songes. Ton cœur bat près du mien. Laissons dire Les oiseaux, et laissons les ruisseaux murmurer. Ce sont des envieux. Belle, il faut s'adorer. Il faut aller se perdre au fond des bois farouches. Le ciel étoilé veut la rencontre des bouches ; Une lionne cherche un lion sur les monts. Chante ! il faut chanter. Aime ! il faut aimer. Aimons. Pendant que tu souris, pendant que mon délire Abuse de ce doux consentement du rire, Pendant que d'un baiser complice tu m'absous, La vaste nuit funèbre est au-dessous de nous, Et les morts, dans l'Hadès plein d'effrayants décombres, Regardent se lever, sur l'horizon des ombres, Les astres ténébreux de l'Érèbe qui font Trembler leurs feux sanglants dans l'eau du Styx profond.
L'IDYLLE DU VIEILLARD
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LA VOIX D'UN ENFANT D'UN AN
Que dit-il ? Croyez-vous qu'il parle ? J'en suis sûr. Mais à qui parle-t-il ? À quelqu'un dans l'azur ; À ce que nous nommons les esprits ; à l'espace, Au doux battement d'aile invisible qui passe, À l'ombre, au vent, peut-être au petit frère mort. L'enfant apporte un peu de ce ciel dont il sort ; Il ignore, il arrive ; homme, tu le recueilles. Il a le tremblement des herbes et des feuilles. La jaserie avant le langage est la fleur Qui précède le fruit, moins beau qu'elle, et meilleur, Si c'est être meilleur qu'être plus nécessaire. L'enfant candide, au seuil de l'humaine misère, Regarde cet étrange et redoutable lieu, Ne comprend pas, s'étonne, et, n'y voyant pas Dieu, Balbutie, humble voix confiante et touchante ; Ce qui pleure finit par être ce qui chante ; Ses premiers mots ont peur comme ses premiers pas. Puis il espère.
Au ciel où notre œil n'atteint pas Il est on ne sait quel nuage de figures Que les enfants, jadis vénérés des augures, Aperçoivent d'en bas et qui les fait parler. Ce petit voit peut-être un œil étinceler ; Il l'interroge ; il voit, dans de claires nuées, Des faces resplendir sans fin diminuées, Et, fantômes réels qui pour nous seraient vains, Le regarder, avec des sourires divins ; L'obscurité sereine étend sur lui ses branches ; Il rit, car de l'enfant les ténèbres sont blanches. C'est là, dans l'ombre, au fond des éblouissements, Qu'il dialogue avec des inconnus charmants ; L'enfant fait la demande et l'ange la réponse ; Le babil puéril dans le ciel bleu s'enfonce, Puis s'en revient, avec les hésitations Du moineau qui verrait planer les alcyons. Nous appelons cela bégaiement ; c'est l'abîme Où, comme un être ailé qui va de cime en cime, La parole, mêlée à l'éden, au matin, Essayant de saisir là-haut un mot lointain, Le prend, le lâche, cherche et trouve, et s'inquiète. Dans ce que dit l'enfant le ciel profond s'émiette. Quand l'enfant jase avec l'ombre qui le bénit, La fauvette, attentive, au rebord de son nid Se dresse, et ses petits passent, pensifs et frêles, Leurs têtes à travers les plumes de ses ailes ; La mère semble dire à sa couvée : Entends, Et tâche de parler aussi bien. — Le printemps, L'aurore, le jour bleu du paradis paisible, Les rayons, flèches d'or dont la terre est la cible, Se fondent, en un rhythme obscur, dans l'humble chant De l'âme chancelante et du cœur trébuchant. Trébucher, chanceler, bégayer, c'est le charme De cet âge où le rire éclôt dans une larme. Ô divin clair-obscur du langage enfantin ! L'enfant semble pouvoir désarmer le destin ; L'enfant sans le savoir enseigne la nature ; Et cette bouche rose est l'auguste ouverture D'où tombe, ô majesté de l'être faible et nu ! Sur le gouffre ignoré le logos inconnu. L'innocence au milieu de nous, quelle largesse ! Quel don du ciel ! Qui sait les conseils de sagesse, Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l'amour, Que versent, à travers leur tremblant demi-jour, Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes, Les âmes des enfants sur les âmes des hommes ? Le voit-on jusqu'au fond ce langage, où l'on sent Passer tout ce qui fait tressaillir l'innocent ? Non. Les hommes émus écoutent ces mêlées De syllabes dans l'aube adorable envolées, Idiome où le ciel laisse un reste d'accent, Mais ne comprennent pas, et s'en vont en disant : — Ce n'est rien ; c'est un souffle, une haleine, un murmure ; Le mot n'est pas complet quand l'âme n'est pas mûre. — Qu'en savez-vous ? Ce cri, ce chant qui sort d'un nid, C'est l'homme qui commence et l'ange qui finit. Vénérez-le. Le bruit mélodieux, la gamme Dénouée et flottante où l'enfance amalgame Le parfum de sa lèvre et l'azur de ses yeux, Ressemble, ô vent du ciel, aux mots mystérieux Que, pour exprimer l'ombre ou le jour, tu proposes À la grande âme obscure éparse dans les choses. L'être qui vient d'éclore en ce monde où tout ment, Dit comme il peut son triste et doux étonnement. Pour l'animal perdu dans l'énigme profonde, Tout vient de l'homme. L'homme ébauche dans ce monde Une explication du mystère, et par lui Au fond du noir problème un peu de jour a lui. Oui, le gazouillement, musique molle et vague, Brouillard de mots divins confus comme la vague, Chant dont les nouveaux-nés ont le charmant secret, Et qui de la maison passe dans la forêt, Est tout un verbe, toute une langue, un échange De l'aube avec l'étoile et de l'âme avec l'ange, Idiome de nids, truchement des berceaux, Pris aux petits enfants par les petits oiseaux.
V LE JOUR DES ROIS
I
L’aube sur les grands monts se leva frémissante
Le six janvier de l’an du Christ huit cent soixante,
Comme si dans les cieux cette clarté savait
Pourquoi l’homme de fer et d’acier se revêt
Et quelle ombre il prépare aux livides journées.
Une blême blancheur baigne les Pyrénées ;
Le louche point du jour de la morne saison,
Par places, dans le large et confus horizon,
Brille, aiguise un clocher, ébauche un monticule ;
Et la plaine est obscure, et dans le crépuscule
L’Egba, l’Arga, le Cil, tous ces cours d’eau rampants,
Font des fourmillements d’éclairs et de serpents ;
Le bourg Chagres est là près de sa forteresse.
II
Le mendiant du pont de Crassus, où se dresse
L’autel d’Hercule offert aux Jeux Aragonaux,
Est, comme à l’ordinaire, entre deux noirs créneaux,
Venu s’asseoir, tranquille et muet, dès l’aurore.
La larve qui n’est plus ou qui n’est pas encore
Ressemble à ce vieillard, spectre aux funèbres yeux,
Grelottant dans l’horreur d’un haillon monstrueux ;
C’est le squelette ayant faim et soif dans la tombe.
Dans ce siècle où sur tous l’esclavage surplombe,
Où tout être, perdu dans la nuit, quel qu’il soit,
Même le plus petit, même le plus étroit,
Offre toujours assez de place pour un maître,
Où c’est un tort de vivre, où c’est un crime d’être,
Ce pauvre homme est chétif au point qu’il est absous ;
Il habite le coin du néant, au-dessous
Du dernier échelon de la souffrance humaine,
Si bas, que les heureux ne prennent pas la peine
D’ajouter sa misère à leur joyeux orgueil,
Ni les infortunés d’y confronter leur deuil ;
Penché sur le tombeau plein de l’ombre mortelle,
Il est comme un cheval attendant qu’on dételle ;
Abject au point que l’homme et la femme, les pas,
Les bruits, l’enterrement, la noce, les trépas,
Les fêtes, sans l’atteindre, autour de lui s’écoulent ;
Et le bien et le mal, sans le voir, sur lui roulent ;
Tout au plus raille-t-on ce gueux sur son fumier ;
Tout le tumulte humain, soldats au fier cimier,
Moines tondus, l’amour, le meurtre, la bataille,
Ignore cette cendre ou rit de cette paille ;
Qu’est-il ? Rien, ver de terre, ombre ; et même l’ennui
N’a pas le temps de perdre un coup de pied sur lui.
Il rampe entre la chose et la bête de somme ;
Tibère, sans marcher dessus, verrait cet homme,
Cet être obscur, infect, pétrifié, dormant,
Ne valant pas l’effort de son écrasement ;
Celui qui le voit, dit : « C’est l’idiot ! » et passe ;
Son regard fixe semble effaré par l’espace ;
Infirme, il ne pourrait manier des outils ;
C’est un de ces vivants lugubres, engloutis
Dans cette extrémité de l’ombre où se termine
La maladie en lèpre et l’ordure en vermine.
C’est à lui que les maux en bas sont limités ;
Du rendez-vous des deuils et des calamités
Sa loque, au vent flottante, est l’effroyable enseigne ;
Sous ses ongles crispés sa peau s’empourpre et saigne ;
Il regarde, voit-il ? il écoute, entend-il ?
Si cet être aperçoit l’homme, c’est de profil,
Nul visage n’étant tourné vers ses ténèbres ;
La famine et la fièvre ont ployé ses vertèbres ;
On voudrait balayer son ombre du pavé ;
Au passant qui lui donne, il bégaye un Ave ;
Sa parole ébauchée en murmure s’achève ;
Et si, dans sa stupeur et du fond de son rêve,
Parfois à quelque chose, ici bas, il répond,
C’est à ce que dit l’eau sous les arches du pont.
Sa maigreur est hideuse aux trous de sa guenille.
Et le seul point par où ce fantôme chenille
Touche aux hommes courbés le soir et le matin,
C’est, à l’aube, au couchant, sa prière en latin,
Dans l’ombre, d’une voix lente psalmodiée.
III
Flamme au septentrion. C’est Vich incendiée.
Don Pancho s’est rué sur Vich au point du jour,
Pancho, roi d’Oloron, commande au carrefour
Des trois pertuis profonds qui vont d’Espagne en France ;
Voulant piller, il a donné la préférence
À Vich, qui fait commerce avec Tarbe et Cahors ;
Pancho, fauve au dedans, est difforme au dehors ;
Il est camard, son nez étant sans cartilages,
Et si méchant, qu’on dit que les gens des villages
Ramassent du poil d’ours où cet homme a passé.
Il a brisé la porte, enjambé le fossé,
Est entré dans l’église, et sous les sombres porches
S’est dressé, rouge spectre, ayant aux poings deux torches ;
Et maintenant, maisons, tours, palais spacieux,
Toute la ville monte en lueur dans les cieux.
Flamboiement au midi. C’est Girone qui brûle.
Le roi Blas a jadis eu d’Inez la matrulle,
Deux bâtards, ce qui fait qu’à cette heure l’on a
Gil, roi de Luz, avec Jean, duc de Cardona ;
L’un règne à Roncevaux et l’autre au col d’Andorre.
Quiconque voit des dieux dans les loups, les adore.
Ils ont, la veille au soir, quitté leurs deux donjons,
Ensemble, avec leur bande, en disant : « Partageons ! »
N’étant pas trop de deux pour ce qu’ils ont à faire.
En route, le plus jeune a crié : « Bah ! mon frère,
Rions ; et renonçons à la chose, veux-tu ?
Revenons sur nos pas ; je ne suis point têtu,
Si tu veux t’en ôter, c’est dit, je me retire.
— Ma règle, a dit l’aîné, c’est de ne jamais rire
Ni reculer, ayant derrière moi l’enfer. »
Et c’est ainsi qu’ils ont, ces deux princes de fer,
Après avoir rompu le mur qui la couronne,
Brûlé la belle ville heureuse de Girone ;
Et fait noir l’horizon que le Seigneur fait bleu.
Rougeur à l’orient. C’est Lumbier en feu.
Ariscat l’est venu piller pour se distraire.
Ariscat est le roi d’Aguas ; ce téméraire,
Car, en basque, Ariscat veut dire le Hardi,
À son donjon debout près du pic du Midi,
Comme s’il s’égalait à la montagne immense.
Il brûle Lumbier comme on brûla Numance ;
L’histoire est quelquefois l’infidèle espion :
Elle oublie Ariscat et vante Scipion ;
N’importe ! le roi basque est invincible, infâme,
Superbe, comme un autre, et fait sa grande flamme ;
Cette ville n’est plus qu’un bûcher ; il est fier ;
Et le tas de tisons d’Ariscat, Lumbier,
Vaut bien Tyr, le monceau de braises d’Alexandre.
Fumée à l’occident. C’est Teruel en cendre.
Le roi du mont Jaxa, Gesufal le Cruel,
Pour son baiser terrible a choisi Teruel ;
Il vient d’en approcher ses deux lèvres funèbres,
Et Teruel se tord dans un flot de ténèbres.
Le fort que sur un pic Gesufal éleva
Est si haut, que du faîte on voit tout l’Alava,
Tout l’Èbre, les deux mers, et le merveilleux golfe
Où tombe Phaéton et d’où s’envole Astolphe.
Gesufal est ce roi, gai comme les démons,
Qui disait aux pays gisant au pied des monts,
Sol inquiet, tremblant comme une solfatare :
« Je suis ménétrier ; je mets à ma guitare
La corde des gibets dressés sur le chemin ;
Dansez, peuples ! j’ai deux royaumes dans ma main ;
Aragon et Léon sont mes deux castagnettes. »
C’est lui qui dit encor : « Je fais les places nettes. »
Et Teruel, hier une ville, aujourd’hui
Est de l’ombre. Ô désastre ! ô peuple sans appui !
Des tourbillons de nuit et d’étincelles passent,
Les façades au fond des fournaises s’effacent,
L’enfant cherche la femme et la femme l’enfant,
Un râle horrible sort du foyer étouffant ;
Les flammèches au vent semblent d’affreux moustiques ;
On voit dans le brasier le comptoir des boutiques
Où le marchand vendait la veille, et les tiroirs
Sont là béants, montrant de l’or dans leurs coins noirs.
Le feu poursuit la foule et sur les toits s’allonge ;
On crie, on tombe, on fuit, tant la vie est un songe !
IV
Qu’est-ce que ce torrent de rois ? Pourquoi ce choix,
Quatre villes ? Pourquoi toutes quatre à la fois ?
Sont-ce des châtiments, ou n’est-ce qu’un carnage ?
Pas de choix. Le hasard, ou bien le voisinage,
Voilà tout ; le butin pour but et pour raison ;
Quant aux quatre cités brûlant à l’horizon,
Regardez : vous verrez bien d’autres rougeurs sombres.
Toute la perspective est un tas de décombres.
La montagne a jeté sur la plaine ses rois,
Rien de plus. Quant au fait, le voici : Navarrois,
Basques, Aragonais, Catalans, ont des terres ;
Pourquoi ? Pour enrichir les princes. Monastères
Et seigneurs sont le but du paysan. Le droit
Est l’envers du pouvoir dont la force est l’endroit ;
Depuis que le puissant sur le faible se rue,
Entre l’homme d’épée et l’homme de charrue,
Il existe une loi dont l’article premier
C’est que l’un est le maître et l’autre le fermier ;
Les enfants sont manants, les femmes sont servantes.
À quoi bon discuter ? Sans cessions ni ventes,
La maison appartient au fort, source des lois,
Et le bourg est à qui peut pendre le bourgeois ;
Toute chose est à l’homme armé ; les cimeterres
Font les meilleurs contrats et sont les bons notaires ;
Qui peut prendre doit prendre ; et le tabellion
Qui sait le mieux signer un bail, c’est le lion.
Cela posé, qu’ont fait ces peuples ? Leur délire
Fut triste. L’autre mois, les rois leur ont fait dire
D’alimenter les monts d’où l’eau vers eux descend,
Et d’y mener vingt bœufs et vingt moutons sur cent,
Plus, une fanéga d’orge et de blé par homme.
La plaine est ouvrière et partant économe ;
Les pays plats se sont humblement excusés,
Criant grâce, alléguant qu’ils n’ont de rien assez,
Que maigre est l’Aragon et pauvre la Navarre.
Peuple pauvre, les rois prononcent peuple avare ;
De là, frémissement et colère là-haut.
Ordre aux arrière-bans d’accourir au plus tôt ;
Et Gesufal, celui d’où tombent les sentences,
A fait venir devant un monceau de potences
Les alcades des champs et les anciens des bourgs,
Affirmant qu’il irait, au son de ses tambours,
Pardieu ! chercher leurs bœufs chez eux sous des arcades
Faites de pieds d’anciens et de jambes d’alcades.
Le refus persistant, les rois sont descendus.
V
Et c’est pourquoi, s’étant par message entendus,
En bons cousins, étant convenus en famille
De sortir à la fois, vers l’heure où l’aube brille,
Chacun de sa montagne et chacun de sa tour,
Ils vont fêtant le jour des rois, car c’est leur jour,
Par un grand brûlement de villes dans la plaine.
Déroute ; enfants, vieillards, bœufs, moutons ; clameur vaine,