La Légende des siècles (page 32)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Trompettes, cris de guerre : exterminons ! frappons !

Chariots s’accrochant aux passages des ponts ;

Les champs hagards sont pleins de sombres débandades ;

La même flamme court sur les cinq Mérindades ;

Olite tend les bras à Tudela qui fuit

Vers la pâle Estrella sur qui le brandon luit ;

Et Sanguesa frémit, et toutes quatre ensemble

Appellent au secours Pampelune qui tremble.

Comme on sait tous les noms de ces rois, Gilimer,

Torismondo, Garci, grand-maître de la mer,

Harizetta, Wermond, Barbo, l’homme égrégore,

Juan, prince de Héas, Guy, comte de Bigorre,

Blas-el-Matador, Gil, Francavel, Favilla,

Et qu’enfin, c’est un flot terrible qui vient là,

Devant toutes ces mains dans tant d’horreurs trempées,

On n’a pas songé même à courir aux épées ;

On sent qu’en cet essaim que la rage assembla,

Chaque monstre est un grain de cendre d’Attila,

Qu’ils sont fléaux, qu’ils ont en eux l’esprit de guerre ;

Qu’ouverts comme Oyarzun, fermés comme Figuère,

Tous les bourgs sont égaux devant l’effrayant vol

De ces chauves-souris du noir ciel espagnol,

Et que tours et créneaux croulent comme des rêves

Au tourbillonnement farouche de leurs glaives ;

Nul ne résiste ; on meurt. Tas d’hommes poursuivis !

Pas une ville n’a dressé son pont-levis,

Croyant fléchir les rois écumants de victoire

Par l’acceptation tremblante de leur gloire.

On se cache, on s’enfuit, chacun avec les siens.

Ils ont vers Gesufal envoyé leurs anciens,

Pieds nus, la corde au cou, criant miséricorde ;

Fidèle à sa promesse, il a serré la corde.

On n’a pas même à Reuss, ô fureur de ces rois !

Épargné le couvent des Filles de la Croix ;

Comme on force un fermoir pour feuilleter un livre,

Ils en ont fait briser la porte au soldat ivre.

Hélas ! Christ abritait sous un mur élevé

Ces anges où Marie est lisible, où l’Ave

Est écrit, mot divin, sur des pages fidèles,

Vierges pures ayant la Vierge sainte en elles,

Reliure d’ivoire à l’exemplaire d’or !

La grille ouverte, ils ont franchi le corridor ;

Les nonnes frémissaient au fond du sanctuaire ;

En vain le couvent sombre agitait son suaire,

En vain grondait au seuil le vieux foudre romain,

En vain l’abbesse, blanche, en deuil, la crosse en main,

Sinistre, protégeait son tremblant troupeau d’âmes ;

Devant des mécréants, des saintes sont des femmes ;

L’homme parfois à Dieu jette d’affreux défis ;

L’autel, l’horreur du lieu, le sanglant crucifix,

Le cloître avec sa nuit, l’abbesse avec sa crosse,

Tout s’est évanoui dans un rire féroce.

Et ceci fut l’exploit de Blas-el-Matador.

Partout on voit l’alcade et le corrégidor

Pendus, leurs noms au dos, à la potence vile,

L’un, devant son hameau, l’autre devant sa ville.

Tous les bourgs ont tendu leurs gorges au couteau.

Chagres, comme le reste, est mort sur son coteau.

Ô deuil ! ce fut pendant une journée entière,

Entre les parapets de l’étroit pont de pierre

Que bâtit là Crassus, lieutenant de César,

Comme l’écrasement d’un peuple sous un char.

Ils voulaient s’évader, les manants misérables ;

Mais les pointes d’épée, âpres, inexorables,

Comme des becs de flamme, accouraient derrière eux ;

Les bras levés, les cris, les pleurs, étaient affreux ;

On n’avait jamais vu peut-être une contrée

D’un tel rayonnement de meurtre pénétrée ;

Le pont, d’un bout à l’autre, était un cliquetis ;

Les soldats arrachaient aux mères leurs petits ;

Et l’on voyait tomber morts et vivants dans l’Èbre,

Pêle-mêle, et pour tous, hélas ! ce pont funèbre

Qui sortait de la ville, entrait dans le tombeau.

VI

Le couchant empourpra le mont Tibidabo ;

Le soir vint ; tirant l’âne obstiné qui recule,

Le soldat se remit en route au crépuscule,

Heure trouble assortie au cri du chat-huant ;

Lourds de butin, le long des chemins saluant

Les images des saints que les passants vénèrent,

Vainqueurs, sanglants, joyeux, les rois s’en retournèrent

Chacun avec ses gens, chacun vers son état ;

Et, reflet du couchant, ou bien de l’attentat,

La chaîne des vieux monts, funeste et vaste bouge,

Apparaissait, dans l’ombre horrible, toute rouge ;

On eût dit que, tandis qu’en bas on triomphait,

Quelque archange vengeur de la plaine avait fait

Remonter tout ce sang au front de la montagne.

Chaque bande, à travers la brumeuse campagne,

Dans des directions diverses s’enfonça ;

Ceux-là vers Roncevaux, ceux-ci vers Tolosa ;

Et les pillards tâtaient leurs sacs, de peur que l’ombre

N’en fît tomber l’enflure ou décroître le nombre,

La crainte du voleur étant d’être volé.

Meurtre du laboureur et pillage du blé,

La journée était bonne, et les files de lances

Serpentaient dans les champs pleins de sombres silences ;

Les montagnards disaient : « Quel beau coup de filet ! »

Après avoir tué la plaine qui râlait,

Ils rentraient dans leurs monts, comme une flotte au havre,

Et, riant et chantant, s’éloignaient du cadavre.

On vit leurs dos confus reluire quelque temps,

Et leurs rangs se grouper sous les drapeaux flottants

Ainsi que des chaînons ténébreux se resserrent,

Puis ces farouches voix dans la nuit s’effacèrent.

VII

Le pont de Crassus, morne et tout mouillé de sang,

Resta désert.

Resta désert.Alors, tragique et se dressant,

Le mendiant, tendant ses deux mains décharnées,

Montra sa souquenille immonde aux Pyrénées,

Et cria dans l’abîme et dans l’immensité :

« Confrontez-vous. Sentez votre fraternité,

Ô mont superbe, ô loque infâme ! neige, boue !

Comparez, sous le vent des cieux qui les secoue,

Toi, tes nuages noirs, toi, tes haillons hideux,

Ô guenille, ô montagne ; et cachez toutes deux,

Pendant que les vivants se traînent sur leurs ventres,

Toi, les poux dans tes trous, toi, les rois dans tes antres ! »

II LE MARIAGE DE ROLAND

Ils se battent — combat terrible ! — corps à corps.

Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts ;

Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône,

Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,

Le vent trempe en sifflant les brins d’herbe dans l’eau.

L’archange saint Michel attaquant Apollo

Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre ;

Déjà, bien avant l’aube, ils combattaient dans l’ombre.

Qui, cette nuit, eût vu s’habiller ces barons,

Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,

Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.

Hier, c’étaient deux enfants riant à leurs familles,

Beaux, charmants ; — aujourd’hui, sur ce fatal terrain,

C’est le duel effrayant de deux spectres d’airain,

Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.

Les bateliers pensifs qui les ont amenés,

Ont raison d’avoir peur et de fuir dans la plaine,

Et d’oser, de bien loin, les épier à peine,

Car de ces deux enfants, qu’on regarde en tremblant,

L’un s’appelle Olivier et l’autre a nom Roland.

Et, depuis qu’ils sont là, sombres, ardents, farouches,

Un mot n’est pas encor sorti de ces deux bouches.

Olivier, sieur de Vienne et comte souverain,

A pour père Gérard et pour aïeul Garin.

Il fut pour ce combat habillé par son père.

Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre

Aux Normands, Rollon ivre et Rouen consterné,

Et le dieu souriant par des tigres traîné

Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre.

Son casque est enfoui sous les ailes d’une hydre ;

Il porte le haubert que portait Salomon ;

Son estoc resplendit comme l’œil d’un démon ;

Il y grava son nom afin qu’on s’en souvienne ;

Au moment du départ, l’archevêque de Vienne

A béni son cimier de prince féodal.

Roland a son habit de fer, et Durandal.

Ils luttent de si près avec de sourds murmures,

Que leur souffle âpre et chaud s’empreint sur leurs armures ;

Le pied presse le pied ; l’île à leurs noirs assauts

Tressaille au loin ; l’acier mord le fer ; des morceaux

De heaume et de haubert, sans que pas un s’émeuve,

Sautent à chaque instant dans l’herbe et dans le fleuve.

Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang

Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.

Soudain, sire Olivier, qu’un coup affreux démasque,

Voit tomber à la fois son épée et son casque.

Main vide et tête nue, et Roland l’œil en feu !

L’enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.

Durandal sur son front brille. Plus d’espérance !

« Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,

Je dois me comporter en franc neveu de roi.

Quand j’ai mon ennemi désarmé devant moi,

Je m’arrête. Va donc chercher une autre épée,

Et tâche, cette fois, qu’elle soit bien trempée.

Tu feras apporter à boire en même temps,

Car j’ai soif.

Car j’ai soif.— Fils, merci, dit Olivier.

Car j’ai soif.— Fils, merci, dit Olivier.— J’attends,

Dit Roland, hâte-toi. »

Dit Roland, hâte-toi. » Sire Olivier appelle

Un batelier caché derrière une chapelle.

« Cours à la ville, et dis à mon père qu’il faut

Une autre épée à l’un de nous, et qu’il fait chaud. »

Cependant les héros, assis dans les broussailles,

S’aident à délacer leurs capuchons de mailles,

Se lavent le visage et causent un moment.

Le batelier revient ; il a fait promptement ;

L’homme a vu le vieux comte ; il rapporte une épée

Et du vin, de ce vin qu’aimait le grand Pompée

Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.

L’épée est cette illustre et fière Closamont

Que d’autres quelquefois appellent Haute-Claire.

L’homme a fui. Les héros achèvent sans colère

Ce qu’ils disaient ; le ciel rayonne au-dessus d’eux ;

Olivier verse à boire à Roland ; puis tous deux

Marchent droit l’un vers l’autre, et le duel recommence.

Voilà que par degrés de sa sombre démence

Le combat les enivre ; il leur revient au cœur

Ce je ne sais quel dieu qui veut qu’on soit vainqueur,

Et qui, s’exaspérant aux armures frappées,

Mêle l’éclair des yeux aux lueurs des épées.

Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.

Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil

Baisse vers l’horizon. La nuit vient.

Baisse vers l’horizon. La nuit vient. « Camarade,

Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade.

Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu

De repos.

De repos.— Je prétends, avec l’aide de Dieu,

Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,

Vous vaincre par l’épée et non point par la fièvre.

Dormez sur l’herbe verte, et cette nuit, Roland,

Je vous éventerai de mon panache blanc.

Couchez-vous, et dormez.

Couchez-vous, et dor— Vassal, ton âme est neuve,

Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve.

Sans m’arrêter et sans me reposer, je puis

Combattre quatre jours encore, et quatre nuits. »

Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle.

Durandal heurte et suit Closamont ; l’étincelle

Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.

L’ombre autour d’eux s’emplit de sinistres clartés.

Ils frappent ; le brouillard du fleuve monte et fume ;

Le voyageur s’effraye et croit voir dans la brume

D’étranges bûcherons qui travaillent la nuit.

Le jour naît, le combat continue à grand bruit ;

La pâle nuit revient, ils combattent ; l’aurore

Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

Nul repos. Seulement, vers le troisième soir,

Sous un arbre, en causant, ils sont allés s’asseoir ;

Puis ont recommencé.

Puis ont recommencé.Le vieux Gérard dans Vienne

Attend depuis trois jours que son enfant revienne.

Il envoie un devin regarder sur les tours ;

Le devin dit : « Seigneur, ils combattent toujours. »

Quatre jours sont passés, et l’île et le rivage

Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.

Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,

Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,

Et passent, au milieu des ronces remuées,

Comme deux tourbillons et comme deux nuées.

Ô chocs affreux ! terreur ! tumulte étincelant !

Mais, enfin, Olivier saisit au corps Roland

Qui de son propre sang en combattant s’abreuve,

Et jette d’un revers Durandal dans le fleuve.

« C’est mon tour maintenant, et je vais envoyer

Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier.

Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.

C’est, après Durandal, le seul qui vous convienne.

Mon père le lui prit alors qu’il le défit.

Acceptez-le. »

Acceptez-le.Roland sourit. « Il me suffit

De ce bâton. » Il dit, et déracine un chêne.

Sire Olivier arrache un orme dans la plaine

Et jette son épée, et Roland, plein d’ennui,

L’attaque. Il n’aimait pas qu’on vînt faire après lui

Les générosités qu’il avait déjà faites.

Plus d’épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes,

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

À grands coups de troncs d’arbre, ainsi que des géants.

Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.

Tout à coup, Olivier, aigle aux yeux de colombe,

S’arrête, et dit :

S’arrête, et dit « Roland, nous n’en finirons point.

Tant qu’il nous restera quelque tronçon au poing,

Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ?

Écoute, j’ai ma sœur, la belle Aude au bras blanc,

Épouse-la.

Épouse-— Pardieu ! je veux bien, dit Roland.

Et maintenant buvons, car l’affaire était chaude. »

C’est ainsi que Roland épousa la belle Aude.

I LE PARRICIDE

Un jour, Kanut, à l’heure où l’assoupissement

Ferme partout les yeux sous l’obscur firmament,

Ayant pour seul témoin la nuit, l’aveugle immense,

Vit son père Swéno, vieillard presque en démence,

Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien ;

Il le tua, disant : « Lui-même n’en sait rien. »

Puis il fut un grand roi.

Puis il fut un grand roi. Toujours vainqueur, sa vie

Par la prospérité fidèle fut suivie ;

Il fut plus triomphant que la gerbe des blés ;

Quand il passait devant les vieillards assemblés,

Sa présence éclairait ces sévères visages ;

Par la chaîne des mœurs pures et des lois sages

À son cher Danemark natal il enchaîna

Vingt îles, Fionie, Arnhout, Folster, Mona ;

Il bâtit un grand trône en pierres féodales ;

Il vainquit les Saxons, les Pictes, les Vandales,

Le Celte, et le Borusse, et le Slave aux abois,

Et les peuples hagards qui hurlent dans les bois ;

Il abolit l’horreur idolâtre, et la rune,

Et le menhir féroce où le soir, à la brune,

Le chat sauvage vient frotter son dos hideux ;

Il disait en parlant du grand César : « Nous deux ; »

Une lueur sortait de son cimier polaire ;

Les monstres expiraient partout sous sa colère ;

Il fut, pendant vingt ans qu’on l’entendit marcher,

Le cavalier superbe et le puissant archer ;

L’hydre morte, il mettait le pied sur la portée ;

Sa vie, en même temps bénie et redoutée,

Dans la bouche du peuple était un fier récit ;

Rien que dans un hiver, ce chasseur détruisit

Trois dragons en Écosse, et deux rois en Scanie ;

Il fut héros, il fut géant, il fut génie ;

Le sort de tout un monde au sien semblait lié ;

Quant à son parricide, il l’avait oublié.

Il mourut. On le mit dans un cercueil de pierre ;

Et l’évêque d’Aarhus vint dire une prière,

Et chanter sur sa tombe un hymne, déclarant

Que Kanut était saint, que Kanut était grand,

Qu’un céleste parfum sortait de sa mémoire,

Et qu’ils le voyaient, eux, les prêtres, dans la gloire,

Assis comme un prophète à la droite de Dieu.

Le soir vint ; l’orgue en deuil se tut dans le saint lieu ;

Et les prêtres, quittant la haute cathédrale,

Laissèrent le roi mort dans la paix sépulcrale.

Alors il se leva, rouvrit ses yeux obscurs,

Prit son glaive, et sortit de la tombe, les murs

Et les portes étant brumes pour les fantômes ;

Il traversa la mer qui reflète les dômes

Et les tours d’Altona, d’Aarhus et d’Elseneur ;

L’ombre écoutait les pas de ce sombre seigneur ;

Mais il marchait sans bruit étant lui-même un songe ;

Il alla droit au mont Savo que le temps ronge,

Et Kanut s’approcha de ce farouche aïeul,

Et lui dit : « Laisse-moi, pour m’en faire un linceul,

Ô Montagne Savo que la tourmente assiége,

Me couper un morceau de ton manteau de neige. »

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