La Légende des siècles (page 33)
Le mont le reconnut et n’osa refuser.
Kanut prit son épée impossible à briser,
Et sur le mont, tremblant devant ce belluaire,
Il coupa de la neige et s’en fit un suaire ;
Puis il cria : « Vieux mont, la mort éclaire peu ;
De quel côté faut-il aller pour trouver Dieu ? »
Le mont au flanc difforme, aux gorges obstruées,
Noir, triste dans le vol éternel des nuées,
Lui dit : « Je ne sais pas, spectre ; je suis ici. »
Kanut quitta le mont par les glaces saisi ;
Et, le front haut, tout blanc dans son linceul de neige,
Il entra, par delà l’Islande et la Norvége,
Seul dans le grand silence et dans la grande nuit ;
Derrière lui le monde obscur s’évanouit ;
Il se trouva, lui, spectre, âme, roi sans royaume,
Nu, face à face avec l’immensité fantôme ;
Il vit l’infini, porche horrible et reculant
Où l’éclair, quand il entre, expire triste et lent,
L’ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres,
L’informe se mouvant dans le noir ; les Ténèbres ;
Là, pas d’astre ; et pourtant on ne sait quel regard
Tombe de ce chaos immobile et hagard ;
Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait l’onde
De l’obscurité, sourde, effarée et profonde ;
Il avança disant : « C’est la tombe ; au delà
C’est Dieu. » Quand il eut fait trois pas, il appela ;
Mais la nuit est muette ainsi que l’ossuaire,
Et rien ne répondit : sous son blême suaire
Kanut continua d’avancer ; la blancheur
Du linceul rassurait le sépulcral marcheur ;
Il allait ; tout à coup, sur son livide voile
Il vit poindre et grandir comme une noire étoile ;
L’étoile s’élargit lentement, et Kanut,
La tâtant de sa main de spectre, reconnut
Qu’une goutte de sang était sur lui tombée ;
Sa tête, que la peur n’avait jamais courbée,
Se redressa ; terrible, il regarda la nuit,
Et ne vit rien ; l’espace était noir ; pas un bruit ;
« En avant ! » dit Kanut levant sa tête fière ;
Une seconde tache auprès de la première
Tomba, puis s’élargit ; et le chef cimbrien
Regarda l’ombre épaisse et vague, et ne vit rien ;
Comme un limier à suivre une piste s’attache,
Morne, il reprit sa route ; une troisième tache
Tomba sur le linceul. Il n’avait jamais fui ;
Kanut pourtant cessa de marcher devant lui,
Et tourna du côté du bras qui tient le glaive ;
Une goutte de sang, comme à travers un rêve,
Tomba sur le suaire et lui rougit la main ;
Pour la seconde fois il changea de chemin,
Comme en lisant on tourne un feuillet d’un registre,
Et se mit à marcher vers la gauche sinistre ;
Une goutte de sang tomba sur le linceul ;
Et Kanut recula, frémissant d’être seul,
Et voulut regagner sa couche mortuaire ;
Une goutte de sang tomba sur le suaire ;
Alors il s’arrêta livide, et ce guerrier,
Blême, baissa la tête et tâcha de prier ;
Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche,
La prière effrayée expirant dans sa bouche,
Il se remit en marche ; et, lugubre, hésitant,
Hideux, ce spectre blanc passait ; et, par instant,
Une goutte de sang se détachait de l’ombre,
Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre.
Il voyait, plus tremblant qu’au vent le peuplier,
Ces taches s’élargir et se multiplier ;
Une autre, une autre, une autre, une autre, ô cieux funèbres !
Leur passage rayait vaguement les ténèbres ;
Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissant
Par se mêler, faisaient des nuages de sang ;
Il marchait, il marchait ; de l’insondable voûte
Le sang continuait à pleuvoir goutte à goutte,
Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s’il tombait
De ces pieds noirs qu’on voit la nuit pendre au gibet ;
Hélas ! qui donc pleurait ces larmes formidables ?
L’infini. Vers les cieux, pour le juste abordables,
Dans l’océan de nuit sans flux et sans reflux,
Kanut s’avançait, pâle et ne regardant plus ;
Enfin, marchant toujours comme en une fumée,
Il arriva devant une porte fermée
Sous laquelle passait un jour mystérieux ;
Alors sur son linceul il abaissa les yeux ;
C’était l’endroit sacré, c’était l’endroit terrible ;
On ne sait quel rayon de Dieu semble visible ;
De derrière la porte on entend l’hosanna.
Le linceul était rouge et Kanut frissonna.
Et c’est pourquoi Kanut, fuyant devant l’aurore
Et reculant, n’a pas osé paraître encore
Devant le juge au front duquel le soleil luit ;
C’est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit,
Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,
Sentant, à chaque pas qu’il fait vers la lumière,
Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir,
Rôde éternellement sous l’énorme ciel noir.
I LE PETIT ROI DE GALICE
I.
Le ravin d’Ernula
Ils sont là tous les dix, les infants d’Asturie.
La même affaire unit dans la même prairie
Les cinq de Santillane aux cinq d’Oviedo.
C’est midi ; les mulets, très las, ont besoin d’eau,
L’âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne,
Et la troupe a fait halte auprès d’une citerne ;
Tout à l’heure on ira plus loin, bannière au vent ;
Ils atteindront le fond de l’Asturie avant
Que la nuit ait couvert la sierra de ses ombres ;
Ils suivent le chemin qu’à travers ces monts sombres
Un torrent, maintenant à sec, jadis creusa,
Comme s’il voulait joindre Espos à Tolosa ;
Un prêtre est avec eux qui lit son bréviaire.
Entre eux et Compostelle ils ont mis la rivière.
Ils sont près d’Ernula, bois où le pin verdit,
Où Pélage est si grand, que le chevrier dit :
« Les Arabes faisaient la nuit sur la patrie.
— Combien sont-ils ? criaient les peuples d’Asturie.
Pélage en sa main prit la forêt d’Ernula,
Alluma cette torche, et, tant qu’elle brûla,
Il put voir et compter, du haut de la montagne,
Les maures ténébreux jusqu’au fond de l’Espagne. »
II.
Leurs Altesses
L’endroit est désolé, les gens sont triomphants.
C’est un groupe tragique et fier que ces infants,
Précédés d’un clairon qu’à distance accompagne
Une bande des gueux les plus noirs de l’Espagne ;
Sur le front des soldats, férocement vêtus,
La montera de fer courbe ses crocs pointus,
Et Mauregat n’a point d’estafiers plus sauvages,
Et le forban Dragut n’a pas sur les rivages
Écumé de forçats pires, et Gaïffer
N’a pas, dans le troupeau qui le suit, plus d’enfer ;
Les casques sont d’acier et les cœurs sont de bronze ;
Quant aux infants, ce sont dix noms sanglants : Alonze,
Don Santos Pacheco le Hardi, Froïla,
Qui, si l’on veut Satan, peut dire : Me voilà !
Ponce, qui tient la mer d’Irun à Biscarosse,
Rostabat le Géant, Materne le Féroce,
Blas, Ramon, Jorge et Ruy le Subtil, leur aîné,
Blond, le moins violent et le plus acharné.
Le mont, complice et noir, s’ouvre en gorges désertes.
Ils sont frères ; c’est bien ; sont-ils amis ? Non, certes.
Ces Caïns pour lien ont la perte d’autrui.
Blas, du reste, est l’ami de Materne, et don Ruy
De Ramon, comme Atrée est l’ami de Thyeste.
III.
Nuño
Les chefs parlent entre eux, les soldats font la sieste.
Les chevaux sont parqués à part, et sont gardés
Par dix hommes, riant, causant, jouant aux dés,
Qui sont dix intendants, ayant titres de maîtres,
Armés d’épieux, avec des poignards à leurs guêtres.
Le sentier a l’air traître et l’arbre a l’air méchant ;
Et la chèvre qui broute au flanc du mont penchant,
Entre les grès lépreux trouve à peine une câpre,
Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre ;
De distance en distance, on voit des puits bourbeux
Où finit le sillon des chariots à bœufs ;
Hors un peu d’herbe autour des puits, tout est aride ;
Tout du grand midi sombre a l’implacable ride ;
Les arbres sont gercés, les granits sont fendus.
L’air rare et brûlant manque aux oiseaux éperdus.
On distingue des tours sur l’épine dorsale
D’un mont lointain qui semble une ourse colossale ;
Quand, où Dieu met le roc, l’homme bâtit le fort,
Quand à la solitude il ajoute la mort,
Quand de l’inaccessible il fait l’inexpugnable,
C’est triste. Dans des plis d’ocre rouge et de sable,
Les hauts sentiers des cols, vagues linéaments,
S’arrêtent court, brusqués par les escarpements.
Vers le nord, le troupeau des nuages qui passe,
Poursuivi par le vent, chien hurlant de l’espace,
S’enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.
Le Corcova remplit le fond de l’horizon.
On entend dans les pins que l’âge use et mutile
Lutter le rocher hydre et le torrent reptile ;
Près du petit pré vert pour la halte choisi,
Un précipice obscur, sans pitié, sans merci,
Aveugle, ouvre son flanc, plein d’une pâle brume
Où l’Ybaïchalval, épouvantable, écume.
De vrais brigands n’auraient pas mieux trouvé l’endroit.
Le col de la vallée est tortueux, étroit,
Rude, et si hérissé de broussaille et d’ortie,
Qu’un seul homme en pourrait défendre la sortie.
De quoi sont-ils joyeux ? D’un exploit. Cette nuit,
Se glissant dans la ville avec leurs gens, sans bruit,
Avant l’heure où commence à poindre l’aube grise,
Ils ont dans Compostelle enlevé par surprise
Le pauvre petit roi de Galice, Nuño.
Les loups sont là, pesant dans leur griffe l’agneau.
En cercle près du puits, dans le champ d’herbe verte,
Cette collection de monstres se concerte.
Le jeune roi captif a quinze ans ; ses voleurs
Sont ses oncles ; de là son effroi ; pas de pleurs ;
Il se tait ; il comprend le but qui les rassemble ;
Il bâille, et par moments ferme les yeux, et tremble.
Son front triste est meurtri d’un coup de gantelet.
En partant, on l’avait lié sur un mulet ;
Grave et sombre, il a dit : « Cette corde me blesse. »
On l’a fait délier, dédaignant sa faiblesse.
Mais ses oncles hagards fixent leurs yeux sur lui.
L’orphelin sent le vide horrible et sans appui.
À sa mort, espérant dompter les vents contraires,
Le feu roi don Garci fit venir ses dix frères,
Supplia leur honneur, leur sang, leur cœur, leur foi,
Et leur recommanda ce faible enfant, leur roi.
On discute, en baissant la voix avec mystère,
Trois avis : le cloîtrer au prochain monastère,
L’aller vendre à Juzaph, prince des sarrasins,
Le jeter simplement dans un des puits voisins.
IV.
La conversation des infants
« La vie est un affront alors qu’on nous la laisse,
Dit Pacheco ; Qu’il vive, et meure de vieillesse !
Tué, c’était le roi ; vivant, c’est un bâtard.
Qu’il vive ! au couvent !
Qu’il vive ! au co— Mais s’il reparaît plus tard ?
Dit Jorge.
Dit Jorge. — Oui, s’il revient ? Dit Materno l’Hyène.
— S’il revient ? disent Ponce et Ramon.
S’il revient ? disent Ponce et Ra— Qu’il revienne !
Réplique Pacheco. Frères, si maintenant
Nous le laissons vivant, nous le faisons manant.
Je lui dirais : « Choisis : la mort, ou bien le cloître. »
Si, pouvant disparaître, il aime mieux décroître,
Je vous l’enferme au fond d’un moutier vermoulu,
Et je lui dis : C’est bon. C’est toi qui l’as voulu.
Un roi qu’on avilit tombe ; on le destitue
Bien quand on le méprise et mal quand on le tue.
Nuño mort, c’est un spectre ; il reviendrait. Mais, bah !
Ayant plié le jour où mon bras le courba,
Mais s’étant laissé tondre, ayant eu la paresse
De vivre, que m’importe après qu’il reparaisse !
Je dirais : « Le feu roi hantait les filles ; bien ;
» A-t-il eu quelque part ce fils ? Je n’en sais rien ;
» Mais depuis quand, bâtard et lâche, est-on des nôtres ?
» Toute la différence entre un rustre et nous autres,
» C’est que, si l’affront vient à notre choix s’offrir,
» Le rustre voudra vivre et le prince mourir ;
» Or, ce drôle a vécu. » Les manants ont envie
De devenir caducs, et tiennent à la vie ;
Ils sont bourgeois, marchands, bâtards, vont aux sermons,
Et meurent vieux ; mais nous, les princes, nous aimons
Une jeunesse courte et gaie à fin sanglante ;
Nous sommes les guerriers ; nous trouvons la mort lente,
Et nous lui crions : « Viens ! » et nous accélérons
Son pas lugubre avec le bruit de nos clairons.
Le peuple nous connaît, et le sait bien ; il chasse
Quiconque prouve mal sa couronne et sa race,
Quiconque porte mal sa peau de roi. Jamais
Un roi n’est ressorti d’un cloître ; et je promets
De donner aux bouviers qui sont dans la prairie
Tous mes états d’Algarve et tous ceux d’Asturie,
Si quelqu’un, n’importe où, dans les pays de mer
Ou de terre, en Espagne, en France, dans l’enfer,
Me montre un capuchon d’où sort une couronne.
Le froc est un linceul que la nuit environne.
Après que vous avez blémi dans un couvent,
On ne veut plus de vous ; un moine, est-ce un vivant ?
On ne vous trouve plus la mine assez féroce.
« Moine, reprends ta robe ! Abbé, reprends ta crosse !
» Va-t’en ! » Voilà le cri qu’on vous jette. Laissons
Vivre l’enfant. »
Vivre l’enfant. » Don Ruy, le chef des trahisons,
Froid, se parle à lui-même et dit :
Froid, se parle à lui-même et dit : « Cette mesure
Aurait ceci de bon qu’elle serait très sûre.
— Laquelle ? » dit Ramon.
Laquelle ? » dit RamMais Ruy, sans se hâter :
« Je ne sais rien de mieux, dit-il, pour compléter
Les choses de l’état et de la politique,
Et les actes prudents qu’on fait et qu’on pratique,
Et qui ne doivent pas du vulgaire être sus,
Qu’un puits profond, avec une pierre dessus. »
Cela se dit pendant que les gueux, pêle-mêle,
Boivent l’ombre et le rêve à l’obscure mamelle
Du sommeil ténébreux et muet ; et, pendant
Que l’enfant songe, assis sous le soleil ardent.
Le prêtre mange, avec les prières d’usage.
V
Les soldats continuent de dormir et les infants de causer
Une faute : on n’a point fait garder le passage.
Ô don Ruy le Subtil, à quoi donc pensez-vous ?
Mais don Ruy répondrait : « J’ai la ronce et le houx,
Et chaque pan de roche est une sentinelle ;
La fauve solitude est l’amie éternelle
Des larrons, des voleurs et des hommes de nuit ;
Ce pays ténébreux comme un antre est construit.
Et nous avons ici notre aire inabordable ;
C’est un vieux recéleur que ce mont formidable ;
Sinistre, il nous accepte, et, quoi que nous fassions,
Il cache dans ses trous toutes nos actions ;
Et que pouvons-nous donc craindre dans ces provinces,
Étant bandits aux champs et dans les villes princes ? »
Le débat sur le roi continue. « Il faudrait,
Dit l’infant Ruy, trouver quelque couvent discret,
Quelque in-pace bien calme où cet enfant vieillisse ;
Soit. Mais il vaudrait mieux abréger le supplice,
Et s’en débarrasser dans l’Ybaïchalval.
Prenez vite un parti, vite ! Ensuite à cheval !
Dépêchons. »
Dépêchons. » Et, voyant que l’infant don Materne
Jette une pierre, et puis une autre, à la citerne,
Et qu’il suit du regard les cercles qu’elles font,
L’infant Ruy s’interrompt, dit : « Pas assez profond.
J’ai regardé. » Puis, calme, il reprend :
J’ai regardé. » Puis, calme, il reprend : « Une affaire
Perd sa première forme alors qu’on la diffère ;
Un point est décidé dès qu’il est éclairci.
Nous sommes tous d’accord en bons frères ici,
L’enfant nous gêne. Il faut que de la vie il sorte ;
Le cloître n’est qu’un seuil, la tombe est une porte.
Choisissez. Mais que tout soit fait avant demain. »
VI
Quelqu’un
Alerte ! un cavalier passe dans le chemin.
C’est l’heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes,
La sieste finissant, se réveillent d’eux-mêmes.
Le cavalier qui passe est habillé de fer ;
Il vient par le sentier du côté de la mer ;
Il entre dans le val, il franchit la chaussée ;
Calme, il approche. Il a la visière baissée ;
Il est seul ; son cheval est blanc.
Il est seul ; son cheval est blanc. Bon chevalier,
Qu’est-ce que vous venez faire dans ce hallier ?
Bon passant, quel hasard funeste vous amène
Parmi ces rois ayant de la figure humaine
Tout ce que les démons peuvent en copier ?
Quelle abeille êtes-vous pour entrer au guêpier ?
Quel archange êtes-vous pour entrer dans l’abîme ?
Les princes, occupés de bien faire leur crime,
Virent, hautains d’abord, sans trop se soucier,
Passer cet inconnu sous son voile d’acier ;
Lui-même, il paraissait, traversant la clairière,