La Légende des siècles (page 34)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Regarder vaguement leur bande aventurière ;

Comme si ses poumons trouvaient l’air étouffant,

Il se hâtait ; soudain il aperçut l’enfant ;

Alors il marcha droit vers eux, mit pied à terre,

Et, grave, il dit :

Et, grave, il dit : « Je sens une odeur de panthère,

Comme si je passais dans les monts de Tunis,

Je vous trouve en ce lieu trop d’hommes réunis ;

Fait-on le mal ici par hasard ? Je soupçonne

Volontiers les endroits où ne passe personne.

Qu’est-ce que cet enfant ? Et que faites-vous là ? »

Un rire, si bruyant qu’un vautour s’envola,

Fut du fier Pacheco la première réponse ;

Puis il cria :

Puis il cria : « Pardieu, mes frères ! Jorge, Ponce,

Ruy, Rostabat, Alonze, avez-vous entendu ?

Les arbres du ravin demandent un pendu ;

Qu’ils prennent patience, ils l’auront tout à l’heure ;

Je veux d’abord répondre à l’homme. Que je meure

Si je lui cèle rien de ce qu’il veut savoir !

Devant moi d’ordinaire, et dès que l’on croit voir

Quelque chose qui semble aux manants mon panache,

Vite, on clôt les volets des maisons, on se cache,

On se bouche l’oreille et l’on ferme les yeux ;

Je suis content d’avoir enfin un curieux.

Il ne sera pas dit que quelqu’un sur la terre,

Princes, m’aura vu faire une chose et la taire,

Et que, questionné, j’aurai balbutié.

Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié.

Ma main s’ouvre toujours, montrant ce qu’elle sème.

J’étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-même

M’interroger du haut des cieux, moi, Pacheco,

Ayant pour voix la foudre et l’enfer pour écho.

Çà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable.

Nous choisirons après ton chêne ou ton érable,

Selon qu’il peut te plaire, en ce bois d’Ernula,

Pendre à ces branches-ci plutôt qu’à celles-là.

Écoute : ces seigneurs à mines téméraires,

Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères ;

Nous sommes les infants d’Asturie ; et ceci,

C’est Nuño, fils de feu notre frère Garci,

Roi de Galice, ayant pour ville Compostelle ;

Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle ;

Nous l’allons verrouiller dans un couvent. Pourquoi ?

C’est qu’il est si petit, qu’il est à peine roi ;

Et que ce peuple-ci veut de fortes épées ;

Tant de haines autour du maître sont groupées

Qu’il faut que le seigneur ait la barbe au menton ;

Donc, nous avons ôté du trône l’avorton,

Et nous l’allons offrir au bon Dieu. Sur mon âme,

Cela vous a la peau plus blanche qu’une femme !

Mes frères, n’est-ce pas ? C’est mou, c’est grelottant ;

On ignore s’il voit, on ne sait s’il entend ;

Un roi, ça ! rien qu’à voir ce petit, on s’ennuie.

Moi, du moins, j’ai dans l’œil des flammes, et la pluie,

Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs,

M’ont fait le cuir robuste et ferme, messeigneurs !

Ah ! pardieu, s’il est beau d’être prince, c’est rude :

Avoir du combattant l’éternelle attitude,

Vivre casqué, suer l’été, geler l’hiver,

Être le ver affreux d’une larve de fer,

Coucher dans le harnais, boire à la calebasse,

Le soir être si las qu’on va la tête basse,

Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant,

Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp,

Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade,

Sentir suinter le sang par quelque estafilade,

Manger des oignons crus et dormir par hasard,

Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassard

Sur ce fœtus, à qui bientôt on verra croître

Par derrière une mitre et par devant un goître !

À la bonne heure, moi ! je suis le compagnon

Des coups d’épée, et j’ai la Colère pour nom,

Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves.

Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves ;

Il se pourrait aussi, pour le bien de l’état,

Si l’on trouvait un puits très-creux, qu’on l’y jetât ;

Moi, je l’aimerais mieux moine en quelque cachette,

Servant la messe au prêtre avec une clochette.

Pour nous, chacun de nous étant prince et géant,

Nous gardons sceptre et lance, et rien n’est mieux séant

Qu’aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes.

Il a précisément dix comtés, et nous sommes

Dix princes ; est-il rien de plus juste ? À présent,

N’est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant ?

Elle est simple, et l’on peut n’en pas faire mystère ;

Et le jour ne va pas s’éclipser, et la terre

Ne va pas refuser aux hommes le maïs,

Parce que dix seigneurs partagent un pays,

Et parce qu’un enfant rentre dans la poussière. »

Le chevalier leva lentement sa visière :

« Je m’appelle Roland, pair de France, » dit-il.

VII

Don Ruy le Subtil

Alors l’aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil,

Sourit :

Sourit « Sire Roland, ma pente naturelle

Étant de ne chercher à personne querelle,

Je vous salue, et dis : Soyez le bienvenu !

Je vous fais remarquer que ce pays est nu,

Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommes

Dix infants bien armés avec dix majordomes,

Ayant derrière nous cent coquins fort méchants ;

Et que, s’il nous plaisait, nous pourrions dans ces champs

Laisser de la charogne en pâture aux volées

De corbeaux que le soir chasse dans les vallées ;

Vous êtes dans un vrai coupe-gorge ; voyez :

Pas un toit, pas un mur, des sentiers non frayés,

Personne ; aucun secours possible ; et les cascades

Couvrent le cri des gens tombés aux embuscades.

On ne voyage guère en ce val effrayant.

Les songe-creux, qui vont aux chimères bayant,

Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles ;

Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles,

Ces pics repoussent l’homme, ils ont des coins hagards

Hantés par des vivants aimant peu les regards,

Et, quand une vallée est à ce point rocheuse,

Elle peut devenir aux curieux fâcheuse.

Bon Roland, votre nom est venu jusqu’à nous,

Nous sommes des seigneurs bien faisants et très-doux,

Nous ne voudrions pas vous faire de la peine,

Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine.

Retournez sur vos pas, ne soyez point trop lent,

Retournez.

Retournez. — Décidez mon cheval, dit Roland ;

Car il a l’habitude étrange et ridicule

De ne pas m’obéir quand je veux qu’il recule. »

Les infants un moment se parlèrent tout bas.

Et Ruy dit à Roland :

Et Ruy dit à Roland : « Tant d’illustres combats

Font luire votre gloire, ô grand soldat sincère,

Que nous vous aimons mieux compagnon qu’adversaire.

Seigneur, tout invincible et tout Roland qu’on est,

Quand il faut, pied à pied, dans l’herbe et le genêt,

Lutter seul, et, n’ayant que deux bras, tenir tête

À cent vingt durs garçons, c’est une sombre fête ;

C’est un combat d’un sang généreux empourpré,

Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré,

Par les os d’un héros réjouissant les aigles.

Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles ;

Et vous êtes tombé dans un arrangement

De famille, inutile à conter longuement ;

Seigneur, Nuño n’est pas possible ; je m’explique :

L’enfantillage nuit à la chose publique ;

Mettre sur un tel front la couronne, l’effroi,

La guerre, n’est-ce pas stupide ? Un marmot roi !

Allons donc ! en ce cas, si le contre-sens règne,

Si l’absurde fait loi, qu’on me donne une duègne,

Et dites aux brebis de rugir, ordonnez

Aux biches d’emboucher les clairons forcenés ;

En même temps, soyez conséquent, qu’on affuble

L’ours des monts et le loup des bois d’une chasuble,

Et qu’aux pattes du tigre on plante un goupillon.

Seigneur, pour être un sage, on n’est pas un félon ;

Et les choses qu’ici je vous dis sont certaines

Pour les docteurs autant que pour les capitaines.

J’arrive au fait ; soyons amis. Nous voulons tous

Faire éclater l’estime où nous sommes de vous ;

Voici : Leso n’est pas une bourgade vile,

La ville d’Oyarzun est une belle ville,

Toutes deux sont à vous. Si, pesant nos raisons,

Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons,

Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies.

Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries ;

Il ne nous reste plus qu’à nous tendre la main.

Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin,

Et, pour que Votre Grâce en tout point soit contente,

Nous allons vous signer ici votre patente ;

C’est dit.

C’est dit.— Avez-vous fait ce rêve ? » dit Roland.

Et, présentant au roi son beau destrier blanc :

« Tiens, roi ! pars au galop, hâte-toi, cours, regagne

Ta ville, et saute au fleuve et passe la montagne,

Va ! »

Va ! » L’enfant-roi bondit en selle éperdument,

Et le voilà qui fuit sous le clair firmament,

À travers monts et vaux, pâle, à bride abattue.

« Çà, le premier qui monte à cheval, je le tue. »

Dit Roland.

Dit Roland.Les infants se regardaient entre eux,

Stupéfaits.

VIII

Pacheco, Froïla, Rostabat

Et Roland :

« Il serait désastreux

Qu’un de vous poursuivît cette proie échappée ;

Je ferais deux morceaux de lui d’un coup d’épée,

Comme le Duero coupe Léon en deux. »

Et, pendant qu’il parlait, à son bras hasardeux

La grande Durandal brillait toute joyeuse.

Roland s’adosse au tronc robuste d’une yeuse,

Criant : « Défiez-vous de l’épée. Elle mord.

— Quand tu serais femelle ayant pour nom la Mort,

J’irai ! J’égorgerai Nuño dans la campagne ! »

Dit Pacheco, sautant sur son genêt d’Espagne.

Roland monte au rocher qui barre le chemin.

L’infant pique des deux, une dague à la main,

Une autre entre les dents, prête à la repartie ;

Qui donc l’empêcherait de franchir la sortie ?

Ses poignets sont crispés d’avance du plaisir

D’atteindre le fuyard et de le ressaisir,

Et de sentir trembler sous l’ongle inexorable

Toute la pauvre chair de l’enfant misérable.

Il vient, et sur Roland il jette un long lacet ;

Roland, surpris, recule, et Pacheco passait…

Mais le grand paladin se roidit, et l’assomme

D’un coup prodigieux qui fendit en deux l’homme

Et tua le cheval, et si surnaturel

Qu’il creva le chanfrein et troua le girel.

« Qu’est-ce que j’avais dit ? » fit Roland.

« Qu’est-ce que j’avais dit ? » fit Roland. « Qu’on soit sage,

Reprit-il ; renoncez à forcer le passage.

Si l’un de vous, bravant Durandal à mon poing,

À le cerveau heurté de folie à ce point,

Je lui ferai descendre au talon sa fêlure ;

Voyez. »

Voyez. » Don Froïla, caressant l’encolure

De son large cheval au mufle de taureau,

Crie : « Allons !

Crie : « Allons ! — Pas un pas de plus, caballero ! »

Dit Roland.

Dit Roland.Et l’infant répond d’un coup de lance ;

Roland, atteint, chancelle, et Froïla s’élance ;

Mais Durandal se dresse, et jette Froïla

Sur Pacheco, dont l’âme en ce moment hurla.

Froïla tombe, étreint par l’angoisse dernière ;

Son casque, dont l’épée a brisé la charnière,

S’ouvre, et montre sa bouche où l’écume apparaît.

Bave épaisse et sanglante ! Ainsi, dans la forêt,

La sève, en mai, gonflant les aubépines blanches,

S’enfle et sort en salive à la pointe des branches.

« Vengeance ! mort ! rugit Rostabat le Géant,

Nous sommes cent contre un. Tuons ce mécréant !

— Infants ! cria Roland, la chose est difficile ;

Car Roland n’est pas un. J’arrive de Sicile,

D’Arabie et d’Égypte, et tout ce que je sais,

C’est que des peuples noirs devant moi sont passés ;

Je crois avoir plané dans le ciel solitaire ;

Il m’a semblé parfois que je quittais la terre

Et l’homme, et que le dos monstrueux des griffons

M’emportait au milieu des nuages profonds ;

Mais, n’importe, j’arrive, et votre audace est rare,

Et j’en ris. Prenez garde à vous, car je déclare,

Infants, que j’ai toujours senti Dieu près de moi.

Vous êtes cent contre un ! Pardieu ! le bel effroi !

Fils, cent maravédis valent-ils une piastre ?

Cent lampions sont-ils plus farouches qu’un astre ?

Combien de poux faut-il pour manger un lion ?

Vous êtes peu nombreux pour la rébellion

Et pour l’encombrement du chemin, quand je passe.

Arrière ! »

Arrière ! » Rostabat le Géant, tête basse,

Crachant les grognements rauques d’un sanglier,

Lourd colosse, fondit sur le bon chevalier,

Avec le bruit d’un mur énorme qui s’écroule ;

Près de lui, s’avançant comme une sombre foule,

Les sept autres infants, avec leurs intendants,

Marchent, et derrière eux viennent, grinçant des dents,

Les cent coupe-jarrets à faces renégates,

Coiffés de monteras et chaussés d’alpargates,

Demi-cercle féroce, agile, étincelant ;

Et tous font converger leurs piques sur Roland.

L’infant, monstre de cœur, est monstre de stature ;

Le rocher de Roland lui vient à la ceinture ;

Leurs fronts sont de niveau dans ces puissants combats,

Le preux étant en haut et le géant en bas.

Rostabat prend pour fronde, ayant Roland pour cible,

Un noir grappin qui semble une araignée horrible,

Masse affreuse oscillant au bout d’un long anneau ;

Il lance sur Roland cet arrache-créneau ;

Roland l’esquive, et dit au géant : « Bête brute ! »

Le grappin égratigne un rocher dans sa chute,

Et le géant bondit, deux haches aux deux poings.

Le colosse et le preux, terribles, se sont joints.

« Ô Durandal, ayant coupé Dol en Bretagne,

Tu peux bien me trancher encor cette montagne, »

Dit Roland, assenant l’estoc sur Rostabat.

Comme sur ses deux pieds de devant l’ours s’abat,

Après s’être dressé pour étreindre le pâtre,

Ainsi Rostabat tombe ; et sur son cou d’albâtre

Laïs nue avait moins d’escarboucles luisant

Que ces fauves rochers n’ont de flaques de sang.

Il tombe ; la bruyère écrasée est remplie

De cette monstrueuse et vaste panoplie ;

Relevée en tombant, sa chemise d’acier

Laisse nu son poitrail de prince carnassier,

Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles,

Et l’on voit le dessous de ses noires semelles.

Les sept princes vivants regardent les trois morts.

Et, pendant ce temps-là, lâchant rênes et mors,

Le pauvre enfant sauvé fuyait vers Compostelle.

Durandal brille et fait refluer devant elle

Les assaillants, poussant des souffles d’aquilon ;

Toujours droit sur le roc qui ferme le vallon,

Roland crie au troupeau qui sur lui se resserre :

« Du renfort vous serait peut-être nécessaire.

Envoyez-en chercher. À quoi bon se presser ?

J’attendrai jusqu’au soir avant de commencer.

— Il raille ! Tous sur lui ! dit Jorge, et pêle-mêle !

Nous sommes vautours ; l’aigle est notre sœur jumelle ;

Fils, courage ! et ce soir, pour son souper sanglant,

Chacun de nous aura son morceau de Roland.

IX

Durandal travaille

Laveuses qui, dès l’heure où l’orient se dore,

Chantez, battant du linge aux fontaines d’Andorre,

Et qui faites blanchir des toiles sous le ciel,

Chevriers qui roulez sur le Jaïzquivel

Dans les nuages gris votre hutte isolée,

Muletiers qui poussez de vallée en vallée

Vos mules sur les ponts que César éleva,

Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova

Regarde par-dessus l’épaule des collines ?

Le mont regarde un choc hideux de javelines,

Un noir buisson vivant de piques, hérissé,

Comme au pied d’une tour que ceindrait un fossé,

Autour d’un homme, tête altière, âpre, escarpée,

Que protège le cercle immense d’une épée.

Tous d’un côté ; de l’autre, un seul ; tragique duel !

Lutte énorme ! combat de l’Hydre et de Michel !

Qui pourrait dire, au fond des cieux pleins de huées,

Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées,

Et ce que fait Roland entouré d’ennemis ?

Larges coups, flots de sang par des bouches vomis,

Faces se renversant en arrière livides,

Casques brisés roulant comme des cruches vides,

Flot d’assaillants toujours repoussés, blessés, morts,

Cris de rage ; ô carnage ! ô terreur ! corps à corps

D’un homme contre un tas de gueux épouvantable !

Comme un usurier met son or sur une table,

Le meurtre sur les morts jette les morts, et rit.

Durandal flamboyant semble un sinistre esprit ;

Elle va, vient, remonte et tombe, se relève,

S’abat, et fait la fête effrayante du glaive :

Sous son éclair, les bras, les cœurs, les yeux, les fronts,

Tremblent, et les hardis, nivelés aux poltrons,

Se courbent ; et l’épée éclatante et fidèle

Donne des coups d’estoc qui semblent des coups d’aile ;

Et sur le héros, tous ensemble, le truand,

Le prince, furieux, s’acharnent, se ruant,

Frappant, parant, jappant, hurlant, criant : Main-forte !

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