La Légende des siècles (page 35)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Roland est-il blessé ? Peut-être. Mais qu’importe ?

Il lutte. La blessure est l’altière faveur

Que fait la guerre au brave illustre, au preux sauveur,

Et la chair de Roland, mieux que l’acier trempée,

Ne craint pas ce baiser farouche de l’épée.

Mais, cette fois, ce sont des armes de goujats,

Lassos plombés, couteaux catalans, navajas,

Qui frappent le héros, sur qui cette famille

De monstres se reploie et se tord et fourmille ;

Le héros sous son pied sent onduler leurs nœuds

Comme les gonflements d’un dragon épineux ;

Son armure est partout bosselée et fêlée ;

Et Roland par moments songe dans la mêlée :

« Pense-t-il à donner à boire à mon cheval ? »

Un ruisseau de pourpre erre et fume dans le val,

Et sur l’herbe partout des gouttes de sang pleuvent ;

Cette clairière aride et que jamais n’abreuvent

Les urnes de la pluie et les vastes seaux d’eau

Que l’hiver jette au front des monts d’Urbistondo,

S’ouvre, et toute brûlée et toute crevassée,

Consent joyeusement à l’horrible rosée ;

Fauve, elle dit : « C’est bon. J’ai moins chaud maintenant. »

Des satyres, couchés sur le dos, égrenant

Des grappes de raisin au-dessus de leur tête,

Des ægipans aux yeux de dieux, aux pieds de bête,

Joutant avec le vieux Silène, s’essoufflant

À se vider quelque outre énorme dans le flanc,

Tetant la nymphe Ivresse en leur riante envie,

N’ont pas la volupté de la soif assouvie

Plus que ce redoutable et terrible ravin.

La terre boit le sang mieux qu’un faune le vin.

Un assaut est suivi d’un autre assaut. À peine

Roland a-t-il broyé quelque gueux qui le gêne,

Que voilà de nouveau qu’on lui mord le talon.

Noir fracas ! la forêt, la lande, le vallon,

Les cols profonds, les pics que l’ouragan insulte,

N’entendent plus le bruit du vent dans ce tumulte ;

Un vaste cliquetis sort de ce sombre effort ;

Tout l’écho retentit. Qu’est-ce donc que la mort

Forge dans la montagne et fait dans cette brume,

Ayant ce vil ramas de bandits pour enclume,

Durandal pour marteau, Roland pour forgeron ?

X

Le crucifix

Et, là-bas, sans qu’il fût besoin de l’éperon,

Le cheval galopait toujours à perdre haleine ;

Il passait la rivière, il franchissait la plaine,

Il volait ; par moments, frémissant et ravi,

L’enfant se retournait, tremblant d’être suivi,

Et de voir, des hauteurs du monstrueux repaire,

Descendre quelque frère horrible de son père.

Comme le soir tombait, Compostelle apparut.

Le cheval traversa le pont de granit brut

Dont saint Jacque a posé les premières assises.

Les bons clochers sortaient des brumes indécises ;

Et l’orphelin revit son paradis natal.

Près du pont se dressait, sur un haut piédestal,

Un Christ en pierre ayant à ses pieds la madone ;

Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne,

Plus douce à l’heure où l’ombre au fond des cieux grandit.

Et l’enfant arrêta son cheval, descendit,

S’agenouilla, joignit les mains devant le cierge,

Et dit :

Et dit « Ô mon bon Dieu, ma bonne sainte Vierge,

J’étais perdu ; j’étais le ver sous le pavé ;

Mes oncles me tenaient ; mais vous m’avez sauvé ;

Vous m’avez envoyé ce paladin de France,

Seigneur ; et vous m’avez montré la différence

Entre les hommes bons et les hommes méchants.

J’avais peut-être en moi bien des mauvais penchants,

J’eusse plus tard peut-être été moi-même infâme,

Mais, en sauvant la vie, ô Dieu, vous sauvez l’âme ;

Vous m’êtes apparu dans cet homme, Seigneur ;

J’ai vu le jour, j’ai vu la foi, j’ai vu l’honneur,

Et j’ai compris qu’il faut qu’un prince compatisse

Au malheur, c’est-à-dire, ô Père ! à la justice.

Ô madame Marie ! ô Jésus ! à genoux

Devant le crucifix où vous saignez pour nous,

Je jure de garder ce souvenir, et d’être

Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître,

Et juste et secourable à jamais, écolier

De ce qu’a fait pour moi ce vaillant chevalier.

Et j’en prends à témoin vos saintes auréoles. »

Le cheval de Roland entendit ces paroles,

Leva la tête, et dit à l’enfant : « C’est bien, roi. »

L’orphelin remonta sur le blanc palefroi,

Et rentra dans sa ville au son joyeux des cloches.

XI

Ce qu’a fait Ruy le Subtil

Et dans le même instant, entre les larges roches,

À travers les sapins d’Ernula, frémissant

De ce défi superbe et sombre, un contre cent,

On pouvait voir encor, sous la nuit étoilée,

Le groupe formidable au fond de la vallée.

Le combat finissait ; tous ces monts radieux

Ou lugubres, jadis hantés des demi-dieux,

S’éveillaient, étonnés, dans le blanc crépuscule,

Et, regardant Roland, se souvenaient d’Hercule.

Plus d’infants : neuf étaient tombés ; un avait fui ;

C’était Ruy le Subtil ; mais la bande sans lui

Avait continué, car rien n’irrite comme

La honte et la fureur de combattre un seul homme ;

Durandal, à tuer ces coquins s’ébréchant,

Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ

Plus vermeil qu’un nuage où le soleil se couche ;

Elle s’était rompue en ce labeur farouche ;

Ce qui n’empêchait pas Roland de s’avancer ;

Les bandits, le croyant prêt à recommencer,

Tremblants comme des bœufs qu’on ramène à l’étable

À chaque mouvement de son bras redoutable,

Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas ;

Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las,

Les chassait devant lui parmi les fondrières ;

Et, n’ayant plus d’épée, il leur jetait des pierres.

LE POËTE AU VER DE TERRE.

Non, tu n’as pas tout, monstre ! et tu ne prends point l’âme.

Cette fleur n’a jamais subi ta bave infâme.

Tu peux détruire un monde et non souiller Caton.

Tu fais dire à Pyrrhon farouche : Que sait-on ?

5Et c’est tout. Au-dessus de ton hideux carnage

Le prodigieux cœur du prophète surnage ;

Son char est fait d’éclairs ; tu n’en mords pas l’essieu.

Tu te vantes. Tu n’es que l’envieux de Dieu.

Tu n’es que la fureur de l’impuissance noire.

10L’envie est dans le fruit, le ver est dans la gloire.

Soit. Vivons et pensons, nous qui sommes l’Esprit.

Toi, rampe. Sois l’atome effrayant qui flétrit

Et qui ronge, et qui fait que tout ment sur la terre,

Mets cette tromperie au fond du grand mystère,

15Le néant, sois le nain qui croit être le roi,

Serpente dans la vie auguste, glisse-toi,

Pour la faire avorter, dans la promesse immense ;

Ton lâche effort finit où le réel commence,

Et le juste, le vrai, la vertu, la raison,

20L’esprit pur, le cœur droit, bravent ta trahison.

Tu n’es que le mangeur de l’abjecte matière.

La vie incorruptible est hors de ta frontière ;

Les âmes vont s’aimer au-dessus de la mort ;

Tu n’y peux rien. Tu n’es que la haine qui mord.

25Rien tâchant d’être Tout, c’est toi. Ta sombre sphère

C’est la négation, et tu n’es bon qu’à faire

Frissonner les penseurs qui sondent le ciel bleu

Indignés, puisqu’un ver s’ose égaler à Dieu,

Puisque l’ombre atteint l’astre, et puisqu’une loi vile

30Sur l’Homère éternel met l’éternel Zoïle.

Cet homme a pour prison l'ignominie immense.

On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence,

Il vit.

Il est dans l'âpre et lugubre prison

Invisible, toujours debout sur l'horizon,

L'opprobre.

Cette

tour a la hauteur du songe.

Sa crypte jusqu'aux lieux ignorés se prolonge,

Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux,

Si vains qu'on n'y pourrait pendre une corde à nœuds,

Si terribles que rien jamais ne vous procure

Une échelle appliquée à la muraille obscure.

Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui n'est plus.

On est captif. Dans quoi ? Dans de l'ombre. Et reclus ;

Où ? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile.

C'est fini. Deuil ! Jamais on ne verra l'étoile

Ni l'azur apparaître au plafond sidéral.

Là, rien qui puisse rendre à l'affreux général

Cette virginité, la France point trahie.

Sa mémoire est déjà de lui-même haïe.

Pas d'enceinte à ce bagne épars dans tous les sens,

Qui va plus loin que tous les nuages passants,

Car l'élargissement du déshonneur imite

Un rayonnement d'astre et n'a point de limite.

Pour bâtir la prison qui jamais ne finit

La loi ne se sert pas d'airain ni de granit ;

C'est la fange qu'on prend, la fange étant plus dure ;

Cette bastille-là toujours vit, toujours dure,

Pleine d'un crépuscule au pâle hiver pareil,

Brume où manque l'honneur comme aux nuits le soleil,

Oubliette où l'aurore est éteinte, où médite

Ce qui reste d'une âme après qu'elle est maudite.

Ce misérable est seul dans cette ombre ; son front

Est plié, car la honte est basse de plafond,

Tant l'informe cerveau du fourbe est peu lucide,

Tant est lourd à porter le poids du parricide.

Si cet homme eût voulu, la France triomphait.

Il porte au coup ce noir carcan : ce qu'il a fait.

De la déroute affreuse il fut le vil ministre.

Sa conscience nue, indignée et sinistre,

Est près de lui, disant : L'abject sort du félon,

Ganelon de Judas et toi de Ganelon.

Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille. —

Il entend cette voix sans cesse à son oreille.

Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger.

Il faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer

Aux vieilles légions de France prisonnières,

Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières

Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux.

D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux

Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre

Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre,

Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné

Ce fuyard à la fuite à jamais condamné !

Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire,

Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire,

Nos régiments, de tant de victoire étoilés,

Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s'en sont allés

En prison, sous les yeux de l'Anglais et du Russe,

Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse !

Inexprimable deuil !

Donc cet homme est muré

Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré ;

Le regard effrayant du genre humain l'entoure ;

Il est la trahison comme Cid la bravoure.

Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté,

Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté,

Sous l'exécration de tous, sur lui vomie,

Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie

Que l'écume ne peut sortir de l'Océan.

L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait : Va-t'en,

Les anges justiciers, secouant sur cette âme

Leur glaive où la lumière, hélas, s'achève en flamme,

Crieraient : Sors d'ici ! rentre au néant qui t'attend !

Qu'il ne pourrait ; aucune ouverture n'étant

Possible, ô cieux profonds, hors d'une telle honte !

Cet homme est le Forçat ! Qu'il descende ou qu'il monte,

Que trouve-t-il ? En bas l'abjection ; en haut

L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud.

Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe,

Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste.

Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais,

L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz.

Ah ! cet infâme a mis le pied sur la patrie.

Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie,

Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer,

L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer

Que l'abeille ne vient sur une rose morte.

Ah ! le Spielberg est noir, la Bastille était forte,

Le Saint-Michel rempli de cages était haut,

Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot ;

Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte.

Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte.

Comment a-t-il changé notre armée en troupeau ?

Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau,

Du clairon réveillant les camps, de l'espérance,

De nous tous, et combien a-t-il vendu la France ?

Oh ! quelle ombre de tels coupables ont sur eux !

Cave et forêt ! rameaux croisés ! murs douloureux !

Stigmate ! abaissement ! chute ! dédains horribles !

Comment fuir de dessous ces branchages terribles ?

Ô chiens, qu'avez-vous donc dans les dents ? C'est son nom.

Il habite la faute, éternel cabanon,

Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres

Où les ténèbres sont derrière les ténèbres,

Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé.

Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé ?

LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE

(garde impériale suisse)

I

Lorsque le régiment des hallebardiers passe,

L’aigle à deux têtes, l’aigle à la griffe rapace,

L’aigle d’Autriche dit :

Voilà le régiment

De mes hallebardiers qui va superbement.

Leurs plumets font venir les filles aux fenêtres ;

Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres ;

Leur pas est si correct, sans tarder ni courir,

Qu’on croit voir des ciseaux se fermer et s’ouvrir.

Et la belle musique, ardente et militaire !

Leur clairon fait sortir une rumeur de terre.

Tout cet éclat de rire orgueilleux et vainqueur

Que le soldat muet refoule dans son cœur,

Étouffé dans les rangs, s’échappe et se délivre

Sous le chapeau chinois aux clochettes de cuivre ;

Le tambour roule avec un faste oriental,

Et vibre, tout tremblant de plaques de métal ;

Si bien qu’on croit entendre en sa voix claire et gaie

Sonner allègrement les sequins de la paie ;

La fanfare s’envole en bruyant falbala.

Quels bons autrichiens que ces étrangers-là !

Gloire aux hallebardiers ! Ils n’ont point de scrupule

Contre la populace et contre la crapule,

Corrigeant dans les gueux mal vêtus la fureur

De venir regarder de trop près l’empereur ;

Autour des archiducs leur pertuisane veille,

Et souvent d’une fête elle revient vermeille,

Ayant fait en passant quelques trous dans la chair

Du bas peuple en haillons qui trouve le pain cher ;

Ils ont un air fâché qui tient la foule en bride ;

Le grand soleil leur creuse aux sourcils une ride ;

Ce régiment est beau sous les armes, rêvant

À la terreur qui suit son drapeau dans le vent ;

Il a, comme un palais, ses tours et sa façade ;

Tous sont hardis et forts, du fifre à l’anspessade ;

Gloire aux hallebardiers splendides ! ces piquiers

Sont une rude pièce aux royaux échiquiers ;

On sent que ces gaillards sortent des avalanches

Qui des cols du Malpas roulent jusqu’à Sallenches ;

En guerre, au feu, ce sont des tigres pour l’élan ;

À Schœnbrunn, chacun d’eux a l’air d’un chambellan ;

Auprès de leur cocarde ils piquent une rose ;

Et tous, en même temps, graves, ont quelque chose

De froid, de sépulcral, d’altier, de solennel,

Le grand baron Madruce étant leur colonel !

Leur hallebarde est longue et s’ajoute à leur taille ;

Quand ce dur régiment est dans une bataille,

— Lâchât-on contre lui les mamelouks du Nil, —

La meute des plus fiers escadrons, le chenil

Des bataillons les plus hideux, les plus épiques,

Regarde en reculant ce sanglier de piques.

Ils sont silencieux comme un nuage noir ;

Ils laissent seulement, par instants, entrevoir

Une lueur tragique aux multitudes viles ;

Parfois, leur humeur change, ils entrent dans les villes,

Ivres et gais, frappant leurs marmites de fer,

Et font devant le seuil des maisons un bruit fier,

Heureux, vainqueurs, sanglants, chantant à pleine bouche

La noce de la joie et du sabre farouche ;

Ils ont nommé, tuant, mourant pour de l’argent,

Trépas, leur capitaine, et Danger, leur sergent ;

Ils traînent dans leurs rangs, avec gloire et furie,

Comme un trophée utile à mettre en batterie,

Six canons qu’a pleurés monsieur de Brandebourg ;

Comme ils vous font japper cela contre un faubourg !

Comme ils en ont craché naguère la volée

Sur Comorn, la Hongrie étant démuselée !

Et comme ils ont troué de boulets le manteau

De Vérone, livrée au feu par Colalto !

Les déclarations de guerre les font rire ;

Ils signent ce qu’il plaît à l’empereur d’écrire ;

Sous les puissants édits, sous les rescrits altiers,

Au bas des hauts décrets, ils mettent volontiers

Ce grand paraphe obscur qu’on nomme la mêlée ;

Leur bannière à longs plis, toute bariolée,

Est une glorieuse et fait claquer son fouet ;

Wallstein, comme une foudre au poing, les secouait ;

Leur mode est d’envoyer la bombe en ambassade ;

Ils sont pour l’ennemi de mine si maussade

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