La Légende des siècles (page 36)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que s’ils allaient un jour, sur la terre ou la mer,

Guerroyer quelque prince allié de l’enfer,

Rien qu’en apercevant leurs profils sous le feutre,

Satan se sentirait le goût de rester neutre.

Aussi, lourde est la solde et riche est le loyer.

Quand on veut des héros, il faut les bien payer.

On n’a point vu, depuis Boleslas Lèvre-Torte,

Une bande de gens de bataille plus forte

Et des alignements d’estafiers plus hagards ;

Max en fait cas, Tilly pour eux a des égards,

Fritz les aime ; en voyant ces moustaches féroces,

Les femmes de la cour ont peur dans leurs carrosses,

Et disent : « Qu’ils sont beaux ! » Leurs os sont de granit ;

L’électeur de Mayence en passant les bénit,

Et l’abbé de Fulda leur rit dans sa simarre ;

Leur habit est d’un drap cramoisi, que chamarre

Un galon triomphal, auguste, étincelant ;

Ils ont deux frocs de guerre, un jaune et l’autre blanc ;

Sur le jaune, l’or brille et largement éclate ;

Quand ils portent le blanc sur la veste écarlate,

Car la pompe des cours aime ce train changeant,

On leur voit sur le corps ruisseler tant d’argent

Que ces fils des glaciers semblent couverts de givre.

Une troupe d’enfants s’extasie à les suivre.

Ils gardent à Schœnbrunn le secret corridor.

Sur l’épaule, en brocart brodé de pourpre et d’or,

Ils ont, quoique plus d’un soit hérétique en somme,

Le blason de l’empire et le blason de Rome ;

Mais leur cœur huguenot sans courroux le subit,

Et, quand l’âge ou la guerre ont usé leur habit,

Et qu’il faut au Prater devant des rois paraître,

Chacun d’eux, devenu bon tailleur de bon reître,

S’accroupit, prend l’aiguille, et remet en état

L’écusson orthodoxe à son dos apostat.

Ce sont de braves gens. Jamais ils ne vacillent.

En longs buissons mouvants leurs hallebardes brillent.

À Prague, à Parme, à Pesth, devant Mariendal,

Ils soutiennent le vaste empereur féodal ;

La révolte autour d’eux se brise, échoue et sombre ;

Ils ont le flamboiement, l’ordre et l’épaisseur sombre ;

Le vertige me prend moi-même dans les airs

En regardant marcher cette forêt d’éclairs.

II

Lorsque le régiment des hallebardiers passe,

L’aigle montagnard, l’aigle orageux de l’espace,

Qui parle au précipice et que le gouffre entend,

Et qui plane au-dessus des trônes, emportant

Dans le ciel, son pays, la liberté, sa proie ;

Le sublime témoin du soleil qui flamboie,

L’aigle des Alpes, roi du pic et du hallier,

Dresse la tête au bruit de ce pas régulier,

Et crie, et jusqu’au ciel sa voix hautaine monte :

Ô chute ! ignominie ! inexprimable honte !

Ces marcheurs alignés, ces êtres qui vont là

En pompe impériale, en housse de gala,

Ce sont de libres fils de ma libre montagne !

Ah ! les bassets en laisse et les forçats au bagne

Sont grands, sont purs, sont fiers, sont beaux et glorieux

Près de ceux-ci, qui, nés dans les lieux sérieux

Où comme des roseaux les hauts mélèzes ploient,

Fils des rochers sacrés et terribles, emploient

La fermeté du pied dans les cols périlleux,

Le mystérieux sang des mères aux yeux bleus,

L’audace dont l’autan nous emplit les narines,

Le divin gonflement de l’air dans les poitrines,

La grâce des ravins couronnés de bouquets,

Et la force des monts, à se faire laquais !

La contrée affranchie et joyeuse, matrice

De l’idée indomptable, âpre et libératrice,

La patrie au flanc rude, aux bons pics arrogants,

Qui portait les héros mêlés aux ouragans,

Douce, délivrant l’homme et délivrant la bête,

Sauvage, ayant le bruit des chutes d’eau pour fête

Et la sereine horreur des antres pour palais,

La terre qui nous montre au milieu des chalets

Le fier archer d’Altorf tenant son arbalète,

Et, titan, au-dessus du lac qui le reflète,

Enjambant les grands monts comme des escaliers,

La voilà maintenant nourrice de geôliers,

Et l’on voit pendre ensemble à ses sombres mamelles

La honte avec la gloire, ainsi que deux jumelles !

L’aigle à deux fronts, marqué de son double soufflet,

À cette heure à travers nos pâtres boit son lait !

Quoi ! la trompe d’Uri sonnant de roche en roche,

La couronne de fer qu’un montagnard décroche,

Les baillis jetés bas, le Föhn soufflant dix mois,

Ces pentes de granit où saute le chamois

Et qui firent glisser Charles le Téméraire,

Le Mont-Blanc qui ne dit qu’à l’Himalaya : Frère !

Ces sommets, éclatants comme d’énormes lys ;

Quoi ! le Pilate, quoi ! le Rigi ! Titlis,

Ce triangle hideux de géants noirs, qui cerne

Et qui garde le lac tragique de Lucerne ;

Quoi ! la vaste gaîté des nuages, des fleurs,

Des eaux, des ouragans puissants et querelleurs ;

Quoi ! l’honneur, quoi ! l’épieu de Sempach, la cognée

De Morat bondissant hors des bois indignée,

La faux de Morgarten, la fourche de Granson ;

La rudesse du roc, la fierté du buisson ;

Ces cris, ces feux de paille allumés sur les faîtes ;

Quoi ! sur l’affreux faisceau des lances stupéfaites

L’immense éventrement de Winkelried joyeux ;

Quoi ! les filles d’Albis, anges aux chastes yeux,

Les grandes mers de glace et leurs ondes muettes,

Les porches d’ombre où fuit le vol des gypaëtes,

Quoi ! l’homme affranchi, quoi ! ces serments, cette foi,

Le bâton paysan brisant le glaive roi,

Quoi ! dans l’altier sursaut de la vengeance austère,

Comme la vieille France a chassé l’Angleterre,

L’Helvétie en fureur chassant l’Autrichien,

Et l’empereur, cet ours, et l’archiduc, ce chien,

T’ayant pour Jeanne d’Arc, ô Jungfrau formidable ;

Quoi ! toute cette histoire auguste, inabordable,

Escarpée, au front haut, au chant libre, à l’œil clair,

Blanche comme la neige, âpre comme l’hiver,

Et du farouche vent des cimes enivrée,

Terre et cieux ! Aboutit à la Suisse en livrée !

Est-ce que le Mont-Blanc ne va pas se lever ?

Ah ! ceci va plus loin qu’on ne pourrait rêver !

Plus loin qu’on ne pourrait calomnier ! Oui, certes,

L’indépendance, errant dans nos gorges désertes,

Franche et vraie, et riant sous le ciel pluvieux,

A des ennemis ; certe, elle a des envieux ;

Ces menteurs ont construit bien des choses contre elle ;

Chaque jour, leur amère et lugubre querelle

Imagine une boue à lui jeter au front,

Et cherche quelque forme horrible de l’affront ;

Ils ont contre sa vieille et vénérable gloire

Tout fait, tout publié, tout dit, tout semblé croire,

Ils ont tout supposé, tout vomi, tout bavé,

Mais cela cependant, ils ne l’ont pas trouvé ;

Non, il n’en est pas un qui, dans sa rage, invente

La liberté s’offrant aux rois comme servante !

Qu’est-ce que nous allons devenir maintenant ?

Devant ce résultat lugubre et surprenant,

Qu’est-ce qu’on va penser de nous, chênes, mélèzes,

Lacs qui vous insurgez sous les rudes falaises,

Granits qui des géants semblez le dur talon ?

Qu’est-ce qu’on va penser de toi, fauve aquilon ?

Qu’est-ce qu’on va penser de votre miel, abeilles ?

Comme vous aurez honte, ô douces fleurs vermeilles,

Œillets, jasmins, d’avoir connu ces hommes-ci !

Puisque l’opprobre riche est par vos cœurs choisi,

Puisque c’est vous qu’on voit vêtus de l’or des princes,

Superbement hideux et gardeurs de provinces,

Pâtres, soyez maudits. Oh ! vous étiez si beaux,

Honnêtes, en haillons, et libres, en sabots !

Auriez-vous donc besoin de faste ? Est-ce la pompe

Des parades, des cours, des galas qui vous trompe ?

Mais alors, regardez. Est-ce que mes vallons

N’ont pas les torrents blancs d’écume pour galons ?

Mai brode à mes rochers la passementerie

Des perles de rosée et des fleurs de prairie ;

Mes vieux monts pour dorure ont le soleil levant ;

Et chacun d’eux, brumeux, branle un panache au vent

D’où sort le roulement sinistre des tonnerres ;

S’il vous faut, au milieu des forêts centenaires,

Une livrée, à vous les voisins du ciel bleu,

Pourquoi celle des rois, ayant celle de Dieu ?

Ah ! vous raccommodez vos habits ! vos aiguilles,

Sœurs des sabres vendus, indigneraient des filles !

Ah ! vous raccommodez vos habits ! Venez voir,

Quand la saison commence à venter, à pleuvoir,

Comment l’altier Pelvoux, vieillard à tête blanche,

Sait, tout déguenillé de grêle et d’avalanche,

Mettre à ses cieux troués une pièce d’azur,

Et, croisant les genoux dans quelque gouffre obscur,

Tranquille, se servir de l’éclair pour recoudre

Sa robe de nuée et son manteau de foudre !

Sur la terre où tout jette un miasme empoisonneur,

Où même cet instinct qu’on appelle l’honneur

De pente en pente au fond de la bassesse glisse,

Il n’est qu’un peuple libre, un montagnard, la Suisse ;

Tous les autres, ramant l’ombre des deux côtés,

Sont les galériens des blêmes royautés ;

Or, les rois ont eu l’art de mettre en équilibre

Les pauvres peuples serfs avec le peuple libre,

Et font garder, afin que l’ordre soit complet,

Les esclaves, forçats, par le libre, valet.

Et dire que la Suisse eut jadis l’envergure

D’un peuple qui se lève et qui se transfigure !

Ô vils marchands d’eux-même ! immonde abaissement !

Leur enfance a reçu ce haut enseignement

Qu’un peuple s’affranchit, c’est-à-dire se crée,

Par la révolte sainte et l’émeute sacrée,

Qu’il faut rompre ses fers, vaincre, et que le lion

Superbe, pour crinière a la rébellion ;

C’est leur dogme. À cette heure, ils ont dans leur service

De punir dans autrui leur vertu comme un vice ;

Ils le font. Les voici prêtant main-forte aux rois

Contre un Sempach lombard, contre un Morat hongrois !

Si bien que maintenant, c’est fini. Nous en sommes

À cette indignité qu’en tout pays les hommes

Entendent l’Helvétie, en des coins ténébreux,

Chuchoter, proposant à leurs maîtres contre eux

Ses archers, d’autant plus lâches qu’ils sont plus braves,

Fille publique auprès des nations esclaves ;

Et que le despotisme, habile à tout plier,

Met au monde un carcan, à la Suisse un collier !

Donc, César vous admet dans ses royaux repaires ;

César daigne oublier que vous avez pour pères

Tous nos vieux héros, purs comme le firmament ;

Même un peu de pardon se mêle à son paiement ;

L’iniquité, le dol, le mal, la tyrannie,

Vous font grâce, et, riant, vous laissent l’ironie

De leur porte à défendre, et d’un tambour honteux

Et d’un clairon abject à sonner devant eux !

Hélas ! n’eût-on pas cru ces monts invulnérables !

Oh ! comme vous voilà fourvoyés, misérables !

D’où venez-vous ? De Pesth. Et qu’avez-vous fait là ?

L’aigle à deux fronts, sur qui Guillaume Tell souffla,

Suivait vos bataillons de son regard oblique ;

Trois ans d’atrocité sur la place publique,

Trois ans de coups de hache et de barres de fer,

Les billots, les bûchers, les fourches, tout l’enfer,

Les supplices hurlant dans la brume hagarde,

C’est là ce que l’Autriche a mis sous votre garde.

Devant vous, on tuait le juste et l’innocent,

Les coudes des bourreaux étaient rouges de sang,

Les glaives s’ébréchaient sur les nuques, la corde

Coupait d’un hoquet noir le cri : Miséricorde !

On prodiguait au bois en feu plus de vivants

Qu’il n’en pouvait brûler, même aidé par les vents,

On mêlait le héros dans la flamme à l’apôtre,

L’un n’était pas fini que l’on commençait l’autre,

Les têtes des plus saints et des plus vénérés

Pourrissaient au soleil au bout des pieux ferrés,

On marquait d’un fer chaud le sein fumant des femmes,

On rouait des vieillards, et vous êtes infâmes.

Voilà ce que je dis, moi, l’aigle pour de bon.

Le fourbe Gaïnas et le louche Bourbon

N’ont trahi que des rois dans leur noirceur profonde,

Mais vous, vous trahissez la liberté du monde ;

Votre fanfare sort du charnier, vos tambours

Sont pleins du cri des morts dénonçant les Habsbourgs ;

Et, lorsque vous croyez chanter dans la trompette,

Ce chant joyeux, la tombe en sanglot le répète.

Forçant Mantoue, à Pesth aidant le coutelas,

Buquoy, Mozellani, Londorone, Galas,

Sont vos chefs ; vous avez, reîtres, fait une espèce

De hauts faits et d’exploits dont la fange est épaisse ;

À Bergame, à Pavie, à Crême, à Guastalla,

Vous témoins, vous présents, vous mettant le holà,

À la sainte Italie on lisait sa sentence ;

On promenait de rue en rue une potence,

Et, vous, vous escortiez la charrette ; et ceci

Ne vous quittera plus, et sans fin ni merci

Ce souvenir vous suit, étant de la nuit noire ;

Ô malheureux ! vos noms traverseront l’histoire

À jamais balafrés par l’ombre qui tombait

Sur vos drapeaux des bras difformes du gibet.

Deuil sans fond ! c’est l’honneur de leur pays qu’ils tuent ;

En se prostituant, c’est moi qu’ils prostituent ;

Nos vieux pins ont fourni leurs piques dont l’acier

Apporte dans l’égout le reflet du glacier ;

Ils traînent avec eux la Suisse, quoi qu’on dise ;

Et les pâles aïeux sont dans leur bâtardise ;

Nos héros sont mêlés à leurs rangs, Nos grands noms

Sont de leurs lâchetés parents et compagnons,

De sorte que, dans l’ombre où César supplicie

Le Salzbourg, la Hongrie aux fers, la Dalmatie,

Quand Fritz jette au bûcher le Tyrol prisonnier,

Quand Jean lie au poteau l’Alsace, quand Reynier

Bat de verges Crémone échevelée et nue,

Quand Rodolphe après Jean et Reynier continue,

Quand Mathias livre Ancône au sabre du hulan,

Quand Albrecht Dent-de-Fer exécute Milan,

Autour des nations qui râlent sur la claie,

Furst, et Guillaume Tell, et Melchthal font la haie !

Est-ce qu’ils oseront rentrer sur nos hauteurs,

Ces anciens laboureurs et ces anciens pasteurs

Que l’Autriche aujourd’hui caserne dans ses bouges ?

Est-ce qu’ils reviendront avec leurs habits rouges,

Portant sur leur front morne et dans leur œil fatal

La domesticité monstrueuse du mal ?

S’ils osent revenir, si, pour faveur dernière,

L’Autriche leur permet d’emporter sa bannière,

S’ils rentrent dans nos monts avec cet étendard

Dont l’ombre fait d’un homme et d’un pâtre un soudard,

Oh ! quelle auge de porcs, quelle cuve de fange,

Quelle étable inouïe, épouvantable, étrange,

Femmes, essuierez-vous avec ce drapeau-là ?

Jamais dans plus de nuit un peuple ne croula.

Désespoir ! désespoir de voir mes Alpes sombres

Honteuses, projeter leurs gigantesques ombres

Jusque dans l’antichambre infâme des tyrans !

Cieux profonds, purs azurs sacrés et fulgurants,

Laissez-moi m’en aller dans vos gouffres sublimes !

Que je perde de vue, au fond des clairs abîmes,

La terre, et l’homme, acteur féroce ou vil témoin !

Ô sombre immensité, laisse-moi fuir si loin

Que je voie, à travers tes prodigieux voiles,

Décroître le soleil et grandir les étoiles !

*

Aigle, ne t’en va pas ; reste aux Alpes uni,

Et reprends confiance, au seuil de l’infini,

Aigle, dans la candeur des neiges éternelles ;

Ne t’en va pas ; et laisse en tes glauques prunelles

Les foudres apaisés redevenir rayons ;

Penchons-nous, moins amers, sur ce que nous voyons ;

La faute est sur les temps et n’est pas sur les hommes.

Un flamboiement sinistre emporte les Sodomes,

Tout est dit. Mais la Suisse au-dessus de l’affront

Gardera l’auréole altière de son front ;

Car c’est la roche avec de la bonté pétrie,

C’est la grande montagne et la grande patrie,

C’est la terre sereine assise près du ciel ;

C’est elle qui, gardant pour les pâtres le miel,

Fit connaître l’abeille aux rois par les piqûres ;

C’est elle qui, parmi les nations obscures,

La première alluma sa lampe dans la nuit ;

Le cri de délivrance est fait avec son bruit ;

Le mot Liberté semble une voix naturelle

De ses prés sous l’azur, de ses lacs sous la grêle,

Et tout dans ses monts, l’air, la terre, l’eau, le feu,

Le dit avec l’accent dont le prononce Dieu !

Au-dessus des palais de tous les rois ensemble,

La pauvre vieille Suisse, où le rameau seul tremble,

Tranquille, élèvera toujours sur l’horizon

Les pignons effrayants de sa haute maison.

Rien ne ternit ces pics que la tempête lave,

Volcans de neige ayant la lumière pour lave,

Qui versent sur l’Europe un long ruissellement

De courage, de foi, d’honneur, de dévouement,

Et semblent sur la terre une chaîne d’exemples ;

Toujours ces monts auront des figures de temples.

Qu’est-ce qu’un peu de fange humaine jaillissant

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