La Légende des siècles (page 37)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vers ces sublimités d’où la clarté descend ?

Ces pics sont la ruine énorme des vieux âges

Où les hommes vivaient bons, aimants, simples, sages ;

Débris du chaste éden par la paix habité,

Ils sont beaux ; de l’aurore et de la vérité

Ils sont la colossale et splendide masure ;

Où tombe le flocon que fait l’éclaboussure ?

Qu’importe un jour de deuil quand, sous l’œil éternel,

Ce que noircit la terre est blanchi par le ciel ?

L’homme s’est vendu. Soit. A-t-on dans le louage

Compris le lac, le bois, la ronce, le nuage ?

La nature revient, germe, fleurit, dissout,

Féconde, croît, décroît, rit, passe, efface tout.

La Suisse est toujours là, libre. Prend-on au piége

Le précipice, l’ombre et la bise et la neige ?

Signe-t-on des marchés dans lesquels il soit dit

Que l’Orteler s’enrôle et devient un bandit ?

Quel poing cyclopéen, dites, ô roches noires,

Pourra briser la Dent de Morcle en vos mâchoires ?

Quel assembleur de bœufs pourra forger un joug

Qui du pic de Glaris aille au piton de Zoug ?

C’est naturellement que les monts sont fidèles

Et purs, ayant la forme âpre des citadelles,

Ayant reçu de Dieu des créneaux où, le soir,

L’homme peut, d’embrasure en embrasure, voir

Étinceler le fer de lance des étoiles.

Est-il une araignée, aigle, qui dans ses toiles

Puisse prendre la trombe et la rafale et toi ?

Quel chef recrutera le Salève ? à quel roi

Le Mythen dira-t-il : « Sire, je vais descendre ! »

Qu’après avoir dompté l’Athos, quelque Alexandre,

Sorte de héros monstre aux cornes de taureau,

Aille donc relever sa robe à la Jungfrau !

Comme la vierge, ayant l’ouragan sur l’épaule,

Crachera l’avalanche à la face du drôle !

Aigle, ne maudis pas, au nom des clairs torrents,

Les tristes hommes, fous, aveugles, ignorants.

Puis, est-ce pour jamais qu’on embauche les hommes ?

Non, non. Les Alpes sont plus fortes que les Romes ;

Le pays tire à lui l’humble pâtre pleurant ;

Et, si César l’a pris, le Mont-Blanc le reprend.

Non, rien n’est mort ici. Tout grandit, et s’en vante.

L’Helvétie est sacrée et la Suisse est vivante ;

Ces monts sont des héros et des religieux ;

Cette nappe de neige aux plis prodigieux

D’où jaillit, lorsqu’en mai la tiède brise ondoie,

Toute une floraison folle d’air et de joie,

Et d’où sortent des lacs et des flots murmurants,

N’est le linceul de rien, excepté des tyrans.

Gloire aux monts ! leur front brille et la nuit se dissipe.

C’est plus que le matin qui luit ; c’est un principe !

Ces mystérieux jours blanchissant les hauteurs,

Qu’on prend pour des rayons, sont des libérateurs ;

Toujours aux fiers sommets ces aubes sont données :

Aux Alpes Stauffacher, Pélage aux Pyrénées !

La Suisse dans l’histoire aura le dernier mot

Puisqu’elle est deux fois grande, étant pauvre, et là-haut ;

Puisqu’elle a sa montagne et qu’elle a sa cabane.

La houlette de Schwitz qu’une vierge enrubanne,

Fière, et, quand il le faut, se hérissant de clous,

Chasse les rois ainsi qu’elle chasse les loups.

Gloire au chaste pays que le Léman arrose !

À l’ombre de Melchthal, à l’ombre du Mont-Rose,

La Suisse trait sa vache et vit paisiblement.

Sa blanche liberté s’adosse au firmament.

Le soleil, quand il vient dorer une chaumière,

Fait que le toit de paille est un toit de lumière ;

Telle est la Suisse, ayant l’honneur dans ses prés verts,

Et de son indigence éclairant l’univers.

Tant que les nations garderont leurs frontières,

La Suisse éclatera parmi les plus altières ;

Quand les peuples riront et s’embrasseront tous,

La Suisse sera douce au milieu des plus doux.

Suisse ! à l’heure où l’Europe enfin marchera seule,

Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule,

La jeune Humanité sous son chapeau de fleurs ;

Tes hommes bons seront chers aux hommes meilleurs ;

Les fléaux disparus, faux dieu, faux roi, faux prêtre,

Laisseront le front blanc de la paix apparaître ;

Et les peuples viendront en foule te bénir,

Quand la guerre mourra, quand, devant l’avenir,

On verra, dans l’horreur des tourbillons funèbres,

Se hâter pêle-mêle au milieu des ténèbres,

Comme d’affreux oiseaux heurtant leurs ailerons,

Une fuite effrénée et noire de clairons !

En attendant, la Suisse a dit au monde : Espère !

Elle a de la vieille hydre effrayé le repaire ;

Ce qu’elle a fait jadis, pour les siècles est fait ;

La façon dont la Suisse à Sempach triomphait

Reste la grande audace et la grande manière

D’attaquer une bête au fond de sa tanière.

Tous ses nuages, blancs ou noirs, sont des drapeaux.

L’exemple, c’est le fait dans sa gloire, au repos,

Qui charge lentement les cœurs et recommence ;

Melchthal, grave et penché sur le monde, ensemence.

Un jour, à Bâle, Albrecht, l’empereur triomphant,

Vit une jeune mère auprès d’un jeune enfant ;

La mère était charmante ; elle semblait encore,

Comme l’enfant, sortie à peine de l’aurore ;

L’empereur écouta de près leurs doux ébats,

Et la mère disait à son enfant tout bas :

« Fils, quand tu seras grand, meurs pour la bonne cause ! »

Oh ! rien ne flétrira cette feuille de rose !

Toujours le despotisme en sentira le pli.

Toujours les mains prêtant le serment du Grutli

Apparaîtront en rêve au peuple en léthargie ;

Toujours les oppresseurs auront, dans leur orgie,

Sur la lividité de leur face l’effroi

Du tocsin qu’Unterwald cache dans son beffroi.

Tant que les nations au joug seront nouées,

Tant que l’aigle à deux becs sera dans les nuées,

Tant que dans le brouillard des montagnes l’éclair

Ébauchera le spectre insolent de Gessler,

On verra Tell songer dans quelque coin terrible ;

Et les iniquités, la violence horrible,

La fraude, le pouvoir du vainqueur meurtrier,

Cibles noires, craindront cet arbalétrier.

Assis à leur souper, car c’est leur crépuscule,

Et le jour qui pour nous monte, pour eux recule,

Les satrapes seront éblouissants à voir,

Raillant la conscience, insultant le devoir,

Mangeant dans les plats d’or et les coupes d’opales,

Joyeux ; mais par instants ils deviendront tout pâles,

Feront taire l’orchestre, et, la sueur au front,

Penchés, se parlant bas, tremblants, regarderont

S’il n’est pas quelque part, là, derrière la table,

Calme, et serrant l’écrou de son arc redoutable.

Pourtant il se pourra qu’à de certains moments,

Dans les satiétés et les enivrements,

Ils se disent : « Les yeux n’ont plus rien de sévère ;

Guillaume Tell est mort. » Ils rempliront leur verre,

Et le monde comme eux oubliera. Tout à coup,

À travers les fléaux et les crimes debout,

Et l’ombre, et l’esclavage, et les hontes sans nombre,

On entendra siffler la grande flèche sombre.

Oui, c’est là la foi sainte, et, quand nous étouffons,

Dieu nous fait respirer par ces pensers profonds.

Au-dessus des tyrans l’histoire est abondante

En spectres que du doigt Tacite montre à Dante ;

Tous ces fantômes sont la liberté planant,

Et toujours prête à dire aux hommes : « Maintenant ! »

Et, depuis Padrona Kalil aux jambes nues

Jusqu’à Franklin ôtant le tonnerre des nues,

Depuis Léonidas jusqu’à Kosciuzko,

Le cri des uns du cri des autres est l’écho.

Oui, sur vos actions, de tant de deuil mêlées,

Multipliez les plis des pourpres étoilées,

Ayez pour vous l’oracle, et Delphe avec Endor,

Maîtres ; riez, le front coiffé du laurier d’or,

Aux pieds de la fortune infâme et colossale ;

Tout à coup Botzaris entrera dans la salle,

Byron se dressera, le poëte héros,

Tzavellas, indigné du succès des bourreaux,

Soufflettera le groupe effaré des victoires ;

Et l’on verra surgir au-dessus de vos gloires

L’effrayant avoyer Gundoldingen, cassant

Sur César le sapin des Alpes teint de sang !

LE ROI DE PERSE

Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,

En hiver Ispahan et Tiflis en été ;

Son jardin, paradis où la rose fourmille,

Est plein d’hommes armés, de peur de sa famille ;

Ce qui fait que parfois il va dehors songer.

Un matin, dans la plaine il rencontre un berger

Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.

— Comment te nommes-tu ? dit le roi. — Je me nomme

Karam, dit le vieillard, interrompant un chant

Qu’il chantait au milieu des chèvres, en marchant ;

J’habite un toit de jonc sous la roche penchante,

Et j’ai mon fils que j’aime, et c’est pourquoi je chante,

Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,

Et comme la cigale à l’heure de midi. —

Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,

Baise la main du pâtre harmonieux qui chante

Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.

— Il t’aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.

LE ROMANCERO DU CID

I

L’entrée du roi.

Vous ne m’allez qu’à la hanche ;

Quoique altier et hasardeux,

Vous êtes petit, roi Sanche ;

Mais le Cid est grand pour deux.

Quand chez moi je vous accueille

Dans ma tour et dans mon fort,

Vous tremblez comme la feuille,

Roi Sanche, et vous avez tort.

Sire, ma herse est fidèle ;

Sire, mon seuil est pieux ;

Et ma bonne citadelle

Rit à l’aurore des cieux.

Ma tour n’est qu’un tas de pierre,

Roi, mais j’en suis le seigneur ;

Elle porte son vieux lierre

Comme moi mon vieil honneur.

Mes hirondelles sont douces ;

Mes bois ont un pur parfum ;

Mes nids n’ont pas dans leurs mousses

Un cheveu pris à quelqu’un.

Tout passant, roi de Castille,

More ou juif, rabbin, émir,

Peut entrer dans ma bastille

Tranquillement, et dormir.

Je suis le Cid calme et sombre

Qui n’achète ni ne vend,

Et je n’ai sur moi que l’ombre

De la main du Dieu vivant.

Cependant je vous admire,

Vous m’avez fait triste et nu,

Et vous venez chez moi, sire ;

Roi, soyez le mal venu.

II

Souvenir de Chimène.

Si le mont faisait reproche

À l’air froid, aigre et jaloux,

C’est moi qui serais la roche,

Et le vent ce serait vous.

Roi, j’en connais qui trahissent,

Mais je suis le vieux soumis ;

Tous vos amis me haïssent,

Moi je hais vos ennemis.

Et dans mon dédain je mêle

Tous vos favoris, ô roi ;

L’épaisseur de ma semelle

Me suffit entre eux et moi.

Roi, quand j’épousai ma femme,

J’eus à me plaindre de vous ;

Pourtant je n’ai rien dans l’âme,

Dieu fut grand, le ciel fut doux,

L’évêque avait sa barette ;

On marchait sur des tapis ;

Chimène eut sa gorgerette

Pleine de fleurs et d’épis.

J’avais un habit de moire

Sous l’acier de mon corset.

Je ne garde en ma mémoire

Que le soleil qu’il faisait.

Entrez en paix dans ma ville.

On vous parlerait pourtant

D’une façon plus civile

Si l’on était plus content.

III

Le roi jaloux.

Parce que, Léon, la Manche,

L’Èbre, on vous a tout donné,

Et qu’on était grand, don Sanche,

Avant que vous fussiez né,

Est-ce une raison pour être

Vil envers moi qui suis vieux ?

Roi, c’est trop d’être le maître

Et d’être aussi l’envieux.

Nous, fils de race guerrière,

Seigneur, nous vous en voulons

Pour vos rires par derrière

Qui nous mordent les talons.

Est-ce qu’à votre service

Le Cid s’est estropié

Au point d’avoir quelque vice

Dans le poignet ou le pié,

Qu’il s’entend, sans frein ni règle,

Moquer par vos gens à vous ?

Ne suis-je plus qu’un vieux aigle

À réjouir les hiboux ?

Roi, qu’on mette, avec sa chape,

Sa mître et son palefroi,

Dans une balance un pape

Portant sur son dos un roi ;

Ils pèseront dans leur gloire

Moins que moi, Campeador,

Quand le roi serait d’ivoire,

Quand le pape serait d’or !

IV

Le roi ingrat.

Je vous préviens qu’on me fâche,

Moi qui n’ai rien que ma foi,

Lorsqu’étant homme, on est lâche,

Et qu’on est traître, étant roi.

Je sens vos ruses sans nombre ;

Oui, je sens tes trahisons.

Moi pour le bien, toi pour l’ombre,

Dans la nuit nous nous croisons.

Je te sers, et je m’en vante ;

Tu me hais et tu me crains ;

Et mon cheval t’épouvante

Quand il jette au vent ses crins.

Tu te fais, tristes refuges,

Adorer soir et matin

En castillan par tes juges,

Par tes prêtres en latin.

Roi, si deux et deux font quatre,

Un fourbe est un mécréant.

Quant à moi, je veux rabattre

Plus d’un propos malséant.

Quand don Sanche est dans sa ville,

Il me parle avec hauteur ;

Je suis un bien vieux pupille

Pour un si jeune tuteur.

Je ne veux pas qu’on me manque.

Quand tu me fais défier

Par ton clerc à Salamanque,

À Jaen par ton greffier ;

Quand, derrière tes murailles

Où tu chasses aux moineaux,

Roi, je t’entends qui me railles,

Moi, l’arracheur de créneaux,

Je pourrais y mettre un terme ;

Je t’enverrais, roi des Goths,

D’une chiquenaude à Lerme

Ou d’un soufflet à Burgos.

V

Le roi défiant.

Quand je songe en ma tanière

Mordant ma barbe et rêvant,

Regardant dans ma bannière

Les déchirures du vent,

Ton effroi sur moi se penche.

Tremblant, par tes alguazils

Tu te fais garder, roi Sanche,

Contre mes sombres exils.

Moi, je m’en ris. Peu m’importe

Ô roi, quand un vil gardien

Couche en travers de ta porte,

Qu’il soit homme ou qu’il soit chien !

Tu dis à ton économe,

À tes pages blancs ou verts :

— « À quoi pense ce bonhomme

« Qui regarde de travers ?

« À quoi donc est-ce qu’il songe ?

« Va-t-il rompre son lien ?

« J’ai peur. Quel est l’os qu’il ronge ?

« Est-ce son nom ou le mien ?

« Qu’est-ce donc qu’il prémédite ?

« S’il n’est traître, il en a l’air.

« Dans sa montagne maudite

« Ce baron-là n’est pas clair.

« À quoi pense ce convive

« Des loups et des bûcherons ?

« J’ai peur. Est-ce qu’il ravive

« La fraîcheur des vieux affronts ?

« Le laisser libre est peu sage ;

« Le Cid est mal muselé. » —

Roi, c’est moi qui suis ma cage

Et c’est moi qui suis ma clé.

C’est moi qui ferme mon antre ;

Mes rocs sont mes seuls trésors ;

Et c’est moi qui me dis : rentre !

Et c’est moi qui me dis : sors !

Soit que je vienne ou que j’aille,

Je tire seul mon verrou.

Ah ! Tu trouves que je bâille

Trop librement dans mon trou !

Tu voudrais dans ma vieillesse,

Comme un dogue dans ta cour,

M’avoir, moi, le Cid, en laisse,

Et me tenir dans ma tour,

Et me tenir dans mes lierres,

Gardé comme les brigands… —

Va mettre des muselières

Aux gueules des ouragans !

VI

Le roi abject.

Roi que gêne la cuirasse,

Roi qui m’as si mal payé,

Tu fais douter de ta race ;

Et, dans sa tombe ennuyé,

Ton vieux père, âme loyale,

Dit : — Quelque bohémien

A dans la crèche royale

Mis son fils au lieu du mien ! —

Roi, ma meilleure cuisine

C’est du pain noir, le sais-tu,

Avec quelque âpre racine,

Le soir quand on s’est battu.

M’as-tu nourri sous ta tente,

Et suis-je ton écolier ?

M’as-tu donné ma patente

De comte et de chevalier ?

Roi, je vis dans la bataille.

Si tu veux, comparons-nous.

Pour ne point passer ta taille,

Je vais me mettre à genoux.

Pendant que tu fais tes pâques

Et que tu dis ton credo,

Je prends les tours de Saint-Jacques

Et les monts d’Oviédo.

Je ne m’en fais pas accroire.

Toi-même tu reconnais

Que j’ai la peau toute noire

D’avoir porté le harnais.

Seigneur, tu fis une faute

Quand tu me congédias ;

C’est mal de chasser un hôte,

Fou de chasser Ruy Diaz.

Roi, c’est moi qui te protége.

On craint le son de mon cor.

On croit voir dans ton cortége

Un peu de mon ombre encor.

Partout, dans les abbayes,

Dans les forts baissant leurs ponts,

Tes volontés obéies

Font du mal, dont je réponds.

Roi par moi ; sans moi, poupée !

Le respect qu’on a pour toi,

La longueur de mon épée

En est la mesure, ô roi !

Ce pays ne connaît guère,

Du Tage à l’Almonacid,

D’autre musique de guerre

Que le vieux clairon du Cid.

Mon nom prend toute l’Espagne,

Toute la mer à témoin ;

Ma fanfare de montagne

Vient de haut et s’entend loin.

Mon pas fait du bruit sur terre,

Et je passe mon chemin

Dans la rumeur militaire

D’un triomphateur romain.

Et tout tremble, Irun, Coïmbre,

Santander, Almodovar,

Sitôt qu’on entend le timbre

Des cymbales de Bivar.

VII

Le roi fourbe.

Certe, il tient moins de noblesse

Et de bonté, vois-tu bien,

Roi, dans ton collier d’Altesse,

Tous les livres