La Légende des siècles (page 38)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que dans le collier d’un chien !

Ta foi royale est fragile.

Elle affirme, jure et fuit.

Roi, tu mets sur l’évangile

Une main pleine de nuit.

Avec toi tout est précaire,

Surtout quand tu t’es signé

Devant quelque reliquaire

Où le saint tremble indigné.

À tes traités, verbiage,

Je préférerais souvent

Les promesses du nuage

Et la parole du vent.

La parole qu’un roi fausse

Derrière les gens trahis,

N’est plus que la sombre fosse

De la pudeur d’un pays.

Moi, je tiens pour périls graves,

Et je dois le déclarer,

Ce qu’en arrière des braves

Les traîtres peuvent jurer.

Roi, vous l’avouerez, j’espère,

Mieux vaut avoir au talon

Le venin d’une vipère

Que le serment d’un félon.

Je suis dans ma seigneurie,

Parlant haut, quoique vassal.

Après cela, je vous prie

De ne pas le prendre mal.

VIII

Le roi voleur.

Roi, fallait-il que tu vinsses

Pour nous écraser d’impôts ?

Nous vivons dans nos provinces,

Pauvres sous nos vieux drapeaux.

Nous bravons tes cavalcades.

Sommes-nous donc des vilains

Pour engraisser des alcades

Et nourrir des chapelains ?

Quant à payer, roi bravache,

Jamais ! Et j’en fais serment.

Ma ville est-elle une vache

Pour la traire effrontément ?

Je vais continuer, sire,

Et te parler du passé,

Puisqu’il est bon de tout dire

Et puisque j’ai commencé.

Roi, tu m’as pris mes villages,

Roi, tu m’as pris mes vassaux ;

Tu m’as pris mes grands feuillages

Où j’écoutais les oiseaux ;

Roi, tu m’as pris mon domaine,

Mon champ, de saules bordé ;

Tu m’allais prendre Chimène,

Roi, mais je t’ai regardé.

Si les rois étaient pendables,

Je t’aurais offert déjà

Dans mes ongles formidables

Au gibet d’Albavieja.

D’ombre en vain tu t’environnes ;

Ma colère un jour pensa

Prendre l’or de tes couronnes

Pour ferrer Babieça.

Je suis plein de rêves sombres,

Ayant, vieux suspect vainqueur,

Toute ma gloire en décombres

Dans le plus noir de mon cœur.

IX

Le roi soudard.

Quand vous entrez en campagne,

Louche orfraie au fatal vol,

On ferait honte à l’Espagne

De vous nommer espagnol.

Sire, on se bat dans les plaines,

Sire, on se bat dans les monts ;

Les campagnes semblent pleines

D’archanges et de démons.

On se bat dans les provinces ;

Et ce choc de boucliers

Va de vous les petits princes

À nous les grands chevaliers.

Les rocs ont des citadelles

Et les villes ont des tours

Où volent à tire d’ailes

Les aigles et les vautours.

La guerre est le cri du reitre,

Du vaillant et du maraud,

Un jeu d’en bas, et peut-être

Un jugement de là-haut ;

La guerre, cette aventure

Sur qui plane le corbeau,

Se résout en nourriture

Pour les bêtes du tombeau ;

Le chacal se désaltère

À tous ces sanglants hasards ;

Et c’est pour les vers de terre

Que travaillent les césars ;

Les camps sont de belles choses ;

Mais l’homme loyal ne croit

Qu’à la justice des causes

Et qu’à la bonté du droit.

Car la guerre est folle et rude.

Pour la faire honnêtement

Il faut une certitude

Prise dans le firmament.

Je remarque en mes tristesses

Que la gloire aux durs sentiers

Ne connaît pas les altesses

Et s’en passe volontiers.

Un soldat vêtu de serge

Est parfois son favori ;

Et l’épée est une vierge

Qui veut choisir son mari.

Roi, les guerres que vous faites

Sont les guerres d’un félon

Qui souffle dans des trompettes

Avec un bruit d’aquilon ;

Qui, ne risquant son panache

Qu’à demi dans les brouillards,

S’il voit des hommes se cache,

Et vient s’il voit des vieillards ;

Qui, se croyant Alexandre,

Ne laisse dans les maisons

Que des os dans de la cendre

Et du sang sur des tisons ;

Et qui, riant sous les portes,

Vous montre, quand vous entrez,

Sur des tas de femmes mortes

Des tas d’enfants éventrés.

X

Le roi couard.

Roi, dans tes courses damnées,

Avec tes soldats nouveaux,

Ne va pas aux Pyrénées,

Ne va pas à Roncevaux.

Ces roches sont des aïeules ;

Les mères des océans.

Elles se défendraient seules ;

Car ces monts sont des géants.

Une forte race d’hommes,

Pleins de l’âpreté du lieu,

Vit là loin de vos sodomes

Avec les chênes de Dieu.

Y passer est téméraire.

Nul encor n’a deviné

Si le chêne est le grand frère

Ou bien si l’homme est l’aîné.

Ce peuple est là, loin du monde,

Libre hier, libre demain.

Sur ces hommes l’éclair gronde ;

Leur chien leur lèche la main.

Hercule y vint. Tout recule

Dans ces monts où fuit l’isard.

Roi, César après Hercule,

Charlemagne après César,

Ont crié miséricorde

Devant ces pâtres jaloux

Chaussés de souliers de corde

Et vêtus de peaux de loups.

Dieu, caché sous leur feuillage,

Prit ce noir pays vaillant

Pour faire naître Pélage,

Pour faire mourir Roland.

Si jamais, dans ces repaires,

Risquant tes hautains défis,

Tu venais voir si les pères

Vivent encor dans les fils,

Eusses-tu vingt mille piques,

Eusses-tu, roi fanfaron,

Tes bannières, tes musiques,

Tout ton bruit de moucheron,

Pour que tu t’en ailles vite,

Fussent-ils un contre cent,

Et pour qu’on te voie en fuite,

De mont en mont bondissant,

Comme on voit des rocs descendre

Les torrents en février,

Il te suffirait d’entendre

La trompe d’un chevrier.

XI

Le roi moqueur.

Quand, barbe grise, je parle

Du saint pays montagnard,

Et du grand empereur Charle

Et du grand bâtard Bernard,

Et d’Hercule et de Pélage,

Roi Sanche, tu me crois fou ;

Tu prends ces fiertés de l’âge

Pour la rouille d’un vieux clou.

Mais ton vain rire farouche,

Roi, n’est pas une raison

Qui puisse fermer la bouche

À quelqu’un dans ma maison ;

C’est pourquoi je continue,

Te saluant du drapeau,

Et te parlant tête nue

Quand tu gardes ton chapeau.

XII

Le roi méchant.

J’ai, dans Albe et dans Girone,

Vu l’honnête homme flétri,

Et des gens dignes d’un trône

Qu’on liait au pilori ;

J’ai vu, c’est mon amertume,

Tes bourreaux abattre, ô roi,

Des fronts qu’on avait coutume

De saluer plus que toi.

Rois, Dieu fait croître où nous sommes,

Dans ce monde de péchés,

Une herbe de têtes d’hommes,

Et c’est vous qui la fauchez.

Ah ! nos maîtres, quand vous n’êtes,

Avec vos vils compagnons,

Occupés que de sornettes,

Nous pleurons et nous saignons.

Roi, cela fendrait des pierres

Et toucherait des voleurs

Que de si fermes paupières

Versent de si sombres pleurs !

Sous toi l’Espagne est mal sûre

Et tremble, et finit par voir,

Roi, que ta main lui mesure

Trop d’aunes de crêpe noir.

J’ai reconnu, car vous êtes

Le sinistre et l’inhumain,

Des amis dans des squelettes

Qui pendaient sur le chemin.

J’ai, dans les forêts prochaines,

Vu le travail des bourreaux,

Et la tristesse des chênes

Pliant au poids des héros.

J’ai vu râler sous des porches

De vieux corps désespérés.

Roi, de lances et de torches

Ces pays sont effarés.

J’ai vu des ducs et des comtes

S’agenouiller au billot.

Tu ne nous dois pas de comptes,

Cœur trop bas et front trop haut !

Roi, le sang qu’un roi pygmée

Verse à flots par ses valets

Fait une sombre fumée

Sur les dalles des palais.

Ô roi des noires sentences,

Un vol de corbeaux te suit,

Tant les chaînes des potences

Dans ton règne font de bruit !

Vous avez fouetté des femmes

Dans Vich et dans Alcala,

Ce sont des choses infâmes

Que vous avez faites là !

Tu n’es qu’un méchant, en somme.

Mais je te sers, c’est la loi ;

La difformité de l’homme

N’étant pas comptée au roi.

XIII

Le Cid fidèle.

Princes, on voit souvent croître

Des gueux entre les pavés

Qui font de vous dans un cloître

Des moines aux yeux crevés.

Je ne suis pas de ces traîtres ;

Je suis muré dans ma foi,

Les grands spectres des ancêtres

Sont toujours autour de moi,

Comme on a, dans les campagnes

Où rit la verte saison,

Une chaîne de montagnes

Qui ferme l’âpre horizon.

Il n’est pas de cœurs obliques

Voués aux vils intérêts

Dans nos vieilles républiques

De torrents et de forêts.

Le traître est pire qu’un more ;

De son souffle il craint le bruit ;

Il met un masque d’aurore

Sur un visage de nuit ;

Rouge aujourd’hui comme braise,

Noir hier comme charbon.

Roi, moi je respire à l’aise ;

Et quand je parle, c’est bon.

Roi, je suis un homme probe

De l’antique probité.

Chimène recoud ma robe,

Mais non pas ma loyauté.

Je sonne à l’ancienne mode

La cloche de mon beffroi.

Je trouve même incommode

D’avoir des fourbes chez moi.

Sous cette fange, avarice,

Vol, débauche, trahison,

Je ne veux pas qu’on pourrisse

Le plancher de ma maison.

Reconnais à mes paroles

Le Cid aimé des meilleurs

À qui les pâtres d’Eroles

Donnent des chapeaux de fleurs.

XIV

Le Cid honnête.

Donc, sois tranquille, roi Sanche.

Tu n’as rien à craindre ici.

La vieille âme est toute blanche

Dans le vieux soldat noirci.

Grondant, je te sers encore.

Dieu m’a donné pour emploi,

Sire, de courber le more

Et de redresser le roi.

Étant durs pour vous, nous sommes

Doux pour le peuple aux abois,

Nous autres les gentilshommes

Des bruyères et des bois.

Personne sur nous ne marche.

Il suffit de oui, de non,

Pour rompre à nos ponts une arche,

À notre chaîne un chaînon.

Loin de vos palais infâmes

Pleins de gens aux vils discours,

La fierté pousse en nos âmes

Comme l’herbe dans nos cours.

Les vieillards ont des licences,

Seigneur, et ce sont nos mœurs

De rudoyer les puissances

Dans nos mauvaises humeurs.

Le Cid est, suivant l’usage

Droit, sévère et raisonneur.

Peut-être n’est-ce point sage ;

Mais c’est honnête, seigneur.

Pour avoir ce qu’il désire,

Le flatteur baise ton pied.

Nous disons ce qu’il faut, sire,

Et nous faisons ce qui sied.

Nous vivons aux solitudes

Où tout croît dans les sentiers

Excepté les habitudes

Des valets et des portiers.

Nous fauchons nos foins, nos seigles,

Et nos blés aux flancs des monts ;

Nous entendons des cris d’aigles

Et nous nous y conformons.

Nous savons ce que vous faites,

Sire, et, loin de son lever,

De ses gibets, de ses fêtes,

Le prince nous sent rêver.

Nous avons l’absence fière ;

Et sommes peu courtisans,

Ayant sur nous la poussière

Des batailles et des ans.

Et c’est pourquoi je te parle

Comme parlait, grave et seul,

À ton aïeul Boson d’Arle

Gil de Bivar mon aïeul.

D’où nait ton inquiétude ?

D’où vient que ton œil me suit

Épiant mon attitude

Comme un nuage de nuit ?

Craindrais-tu que je te prisse

Un matin dans mon manteau ?

Et que j’eusse le caprice

D’une ville ou d’un château ?

Roi, la chose qui m’importe

C’est de vivre exempt de fiel ;

Non de glisser sous ma porte

Ma main jusqu’à Peñafiel.

Roi, le Cid que l’âge gagne

S’aime mieux, en vérité,

Montagnard dans sa montagne

Que roi dans ta royauté.

Roi, le Cid qu’on amadoue,

Mais que nul n’intimida,

Ne t’a pas donné Cordoue

Pour te prendre Lérida.

Qu’ai-je besoin de Tortose,

De tes tours d’Alcacébé,

Et de ta chambre mieux close

Que la chambre d’un abbé,

Et des filles de la reine,

Et des plis de brocart d’or

De ta robe souveraine

Que porte un corrégidor,

Et de tes palais de marbre ?

Moi qui n’ai qu’à me pencher

Pour prendre une mûre à l’arbre

Et de l’eau dans le rocher !

XV

Le roi est le roi.

Roi, vous vous croyez moins prince

Et vous jurez par l’enfer

Dans cette montagne où grince

Ma vieille herse de fer ;

D’effroi votre âme est frappée ;

Vous vous défiez, trompeur ;

Traître et poltron, mon épée

Vous fait honte et vous fait peur.

Vous me faites garder, sire ;

Vous me faites épier

Par tous vos barons de cire

Dans leurs donjons de papier ;

Derrière vos capitaines

Vous tremblez en m’approchant ;

Comme l’eau sort des fontaines,

Le soupçon sort du méchant ;

Votre altesse scélérate

N’aurait pas d’autre façon

Quand je serais un pirate,

Le spectre de l’horizon !

Vous consultez des sorcières

Pour que je meure bientôt ;

Vous cherchez dans mes poussières

De quoi faire un échafaud ;

Vous rêvez quelque équipée ;

Vous dites bas au bourreau

Que, lorsqu’un homme est épée,

Le sépulcre est le fourreau ;

Votre habileté subtile

Me guette à tous les instants ;

Eh bien ! c’est peine inutile

Et vous perdez votre temps ;

Vos précautions sont vaines ;

Pourquoi ? je le dis à tous :

C’est que le sang de mes veines

N’est pas à moi, mais à vous.

Quoique vous soyez un prince

Vil, on ne peut le nier,

Le premier de la province,

De la vertu le dernier ;

Quoique à ta vue on se sauve,

Seigneur ; quoique vous ayez

Des allures de loup fauve

Dans des chemins non frayés ;

Quoiqu’on ait pour récompense

La haine de vos bandits ;

Et malgré ce que je pense,

Et malgré ce que je dis,

Roi, devant vous je me courbe,

Raillé par votre bouffon ;

Le loyal devant le fourbe,

L’acier devant le chiffon ;

Devant vous, fuyard, s’efface

Le Cid, l’homme sans effroi.

Que voulez-vous que j’y fasse

Puisque vous êtes le roi !

XVI

Le Cid est le Cid.

Don Sanche, une source coule

À l’ombre de mes donjons ;

Comme le Cid dans la foule

Elle est pure dans les joncs.

Je n’ai pas d’autre vignoble ;

Buvez-y ; je vous absous.

Autant que vous je suis noble

Et chevalier plus que vous.

Les savants, ces prêcheurs mornes,

Sire, ont souvent pour refrains

Qu’un trône même a des bornes

Et qu’un roi même a des freins ;

De quelque nom qu’il se nomme,

Nul n’est roi sous le ciel bleu

Plus qu’il n’est permis à l’homme

Et qu’il ne convient à Dieu ;

Mais pour marquer la limite

Il faudrait étudier ;

Il faudrait être un ermite

Ou bien un contrebandier.

Moi, ce n’est pas mon affaire ;

Je ne veux rien vous ôter ;

Étant le Cid, je préfère

Obéir à disputer.

Accablez nos sombres têtes

De désespoir et d’ennuis,

Roi, restez ce que vous êtes ;

Je reste ce que je suis.

J’ai toujours, seul dans ma sphère,

Souffert qu’on me dénigrât.

Je n’ai pas de compte à faire

Avec le roi, mon ingrat.

Je t’ai, depuis que j’existe,

Donné Jaen, Balbastro,

Et Valence, et la mer triste

Qui fait le bruit d’un taureau,

Et Zamora, rude tâche,

Huesca, Jaca, Teruel,

Et Murcie où tu fus lâche,

Et Vich où tu fus cruel,

Et Lerme et ses sycomores,

Et Tarragone et ses tours,

Et tous les ans des rois mores,

Et le grand Cid tous les jours !

Nos deux noms iront ensemble

Jusqu’à nos derniers neveux.

Souviens-t-en, si bon te semble ;

N’y songe plus, si tu veux.

Je baisse mes yeux, j’en ôte

Tout regard audacieux ;

Entrez sans peur, roi mon hôte ;

Car il n’est qu’un astre aux cieux !

Cet astre de la nuit noire,

Roi, ce n’est pas le bonheur,

Ni l’amour, ni la victoire,

Ni la force ; c’est l’honneur.

Et moi qui sur mon armure

Ramasse mes blancs cheveux,

Moi sur qui le soir murmure,

Moi qui vais mourir, je veux

Que, le jour où sous son voile

Chimène prendra le deuil,

On allume à cette étoile

Le cierge de mon cercueil.

*

Ainsi le Cid, qui harangue

Sans peur ni rébellion,

Lèche son maître, et sa langue

Est rude, étant d’un lion.

I LE SACRE DE LA FEMME

I

L’aurore apparaissait ; quelle aurore ? Un abîme

D’éblouissement, vaste, insondable, sublime ;

Une ardente lueur de paix et de bonté.

C’était aux premiers temps du globe ; et la clarté

Brillait sereine au front du ciel inaccessible,

Étant tout ce que Dieu peut avoir de visible ;

Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur ;

Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur ;

Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,

Embrasait les lointains splendides de la vie ;

Les horizons pleins d’ombre et de rocs chevelus,

Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,

Luisaient comme le songe et comme le vertige,

Dans une profondeur d’éclair et de prodige ;

L’Éden pudique et nu s’éveillait mollement ;

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