La Légende des siècles (page 55)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ont la moitié du corps peinte en blanc, l’autre en rouge,

Le Sogde emmène en guerre un singe, Béhémos,

Devant lequel l’augure inquiet dit des mots

Ténébreux, et pareils aux couleuvres sinistres ;

On voit passer parmi les tambours et les cistres

Les deux sortes de fils du vieil Éthiopus,

Ceux-ci les cheveux plats, ceux-là les fronts crépus ;

Les Bars au turban vert viennent des deux Chaldées ;

Les piques des guerriers de Thrace ont dix coudées ;

Ces peuples ont chez eux un oracle de Mars ;

Comment énumérer les Sospires camards,

Les Lygiens, pour bain cherchant les immondices,

Les Saces, les Micois, les Parthes, les Dadyces,

Ceux de la mer Persique au front ceint de varechs,

Et ceux d’Assur armés presque comme les Grecs,

Artée et Sydamnès, rois du pays des fièvres,

Et les noirs Caspiens, vêtus de peaux de chèvres,

Et dont les javelots sont brûlés par le bout.

Comme dans la chaudière une eau se gonfle et bout,

Cette troupe s’enflait en avançant, de sorte

Qu’on eût dit qu’elle avait l’Afrique pour escorte,

Et l’Asie, et tout l’âpre et féroce Orient.

C’étaient les Nims, qui vont à la guerre en criant,

Les Sardes, conquérants de Sardaigne et de Corse,

Les Mosques tatoués sous leur bonnet d’écorce,

Les Gètes, et, hideux, pressant leurs rangs épais,

Les Bactriens, conduits par le mage Hystapès.

Les Tybarènes, fils des races disparues,

Avaient des boucliers couverts de peaux de grues ;

Les Lybs, nègres des bois, marchaient au son des cors ;

Leur habit était ceint par le milieu du corps,

Et chacun de ces noirs, outre les cimeterres,

Avait deux épieux, bons à la chasse aux panthères ;

Ils habitaient jadis sur le fleuve Strymon.

Les Abrodes avaient l'air fauve du démon,

Et l'arc de bois de palme et la hache de pierre ;

Les Gandars se teignaient de safran la paupière ;

Les Syriens portaient des cuirasses de bois ;

On entendait au loin la flûte et le hautbois

Des montagnards d'Abysse et le cri des Numides

Amenant, du pays où sont les Pyramides,

Des chevaux près desquels l'éclair est paresseux ;

Ceux de Lydie étaient coiffés de cuivre, et ceux

D'Hyrcanie acceptaient pour chef de leur colonne

Megapane, qui fut prince de Babylone ;

Puis s'avançaient les blonds Miliens, studieux

De ne point offenser les démons ni les dieux ;

Puis ceux d'Ophir, enfants des mers mystérieuses ;

Puis ceux du fleuve Phta, qu'ombragent les yeuses,

Cours d'eau qui, hors des monts où l'asphodèle croît,

Sort par un défilé long et sinistre, étroit

Au point qu'il n'y pourrait passer une charrette ;

Puis les Gours, nés dans l'ombre où l'univers s'arrête ;

Les satrapes du Gange avaient des brodequins

Jusqu'à mi-jambe, ainsi que les chefs africains.

Leur prince était Arthane, homme de renommée,

Fils d'Artha, que le roi Cambyse avait aimée

Au point de lui bâtir un temple en jade vert.

Puis venait un essaim de coureurs du désert,

Les Sagastes, ayant pour toute arme une corde.

La légion marchait à côté de la horde,

L’homme nu coudoyait l’homme cuirassé d’or.

Une captive en deuil, la sibylle d’Endor,

S’indignait, murmurant de lugubres syllabes ;

Les chevaux ayant peur des chameaux, les Arabes

Se tenaient à distance et venaient les derniers ;

Après eux cheminaient, encombrés des paniers

Où brillait le butin rapporté des ravages,

Cent chars d’osier traînés par des ânes sauvages.

L’attroupement formé de cette façon-là

Par tous ceux que la Perse en ses rangs appela,

Épais comme une neige au souffle de la bise,

Commandé par vingt chefs monstrueux, Mégabise,

Hermamythre, Masange, Acrise, Artaphernas,

Et poussé par les rois aux grands assassinats,

Cet énorme tumulte humain, semblable aux rêves,

Cet amas bigarré d’archers, de porte-glaives,

Et de cavaliers droits sur les lourds étriers,

Défilait, et ce tas de marcheurs meurtriers

Passait pendant sept jours et sept nuits dans les plaines,

Troupeau de combattants aux farouches haleines,

Vaste et terrible, noir comme le Phlégéton,

Et qu’on faisait marcher à grands coups de bâton.

Et ce nuage était de deux millions d’hommes.

III

LA GARDE

Ninive, Sybaris, Chypre, et les cinq Sodomes

Ayant fourni beaucoup de ces soldats, la loi

Ne les admettait point dans la garde du roi.

L’armée est une foule ; elle chante, elle hue ;

Mais la garde, jamais mêlée à la cohue,

Muette, comme on est muet près des autels,

Marchait seule ; et d’abord venaient les Immortels,

Semblables aux lions secouant leurs crinières ;

Rien n’était comparable au frisson des bannières

Ouvrant et refermant leurs plis pleins de dragons ;

Tout le sérail du roi suivait dans des fourgons ;

Puis marchaient, plus pressés que l’herbe des collines,

Les eunuques, armés de longues javelines ;

Puis les bourreaux, masqués, traînant les appareils

De torture et d’angoisse, à des griffes pareils,

Et la cuve où l’on fait bouillir l’huile et le nitre.

Le Perse a la tiare et le Mède a la mitre ;

Les Dix mille, persans, mèdes, tous couronnés,

S’avançaient, fiers, ainsi que des frères aînés,

Et ces soldats mitrés étaient sous la conduite

D’Alphès, qui savait tous les chemins, hors la fuite ;

Et devant eux couraient, libres et sans liens,

Ces grands chevaux sacrés qu’on nomme Nyséens.

Puis, commandés chacun par un roi satellite,

Venaient trente escadrons de cavaliers d’élite,

Tous la pique baissée à cause du roi, tous

Vêtus d’or sous des peaux de zèbres ou de loups ;

Ces hommes étaient beaux comme l’aube sereine ;

Puis des prêtres portaient le pétrin où la reine

Faisait cuire le pain sans orge et sans levain ;

Huit chevaux blancs tiraient le chariot divin

De Jupiter, devant lequel le clairon sonne

Et dont le cocher marche à pied, vu que personne

N’a le droit de monter au char de Jupiter.

Les constellations qu’au fond du sombre éther

On entrevoit ainsi qu’en un bois les dryades,

Tous ces profonds flambeaux du ciel, ces myriades

De clartés, Arcturus, Céphée, et l’alcyon

De la mer étoilée et noire, Procyon,

Pollux qui vient vers nous, Castor qui s’en éloigne,

Cet amas de soleils qui pour les dieux témoigne,

N’a pas plus de splendeur et de fourmillement

Que cette armée en marche autour du roi dormant ;

Car le roi sommeillait sur son char formidable.

IV

LE ROI

Il était là, superbe, obscur, inabordable ;

Par moments, il bâillait, disant : quelle heure est-il ?

Artabane son oncle, homme auguste et subtil,

Répondait : Fils des dieux, roi des trois Ecbatanes,

Où les fleuves sacrés coulent sous les platanes,

Il n’est pas nuit encor, le soleil est ardent,

Ô roi, reposez-vous, dormez, et cependant,

Je vais vous dénombrer votre armée inconnue

De vous-même et pareille aux aigles dans la nue.

Dormez. Alors, tandis qu’il nommait les drapeaux

Du monde entier, le roi rentrait dans son repos,

Et se rendormait, sombre ; et le grand char d’ébène

Avait, sur son timon de structure thébaine,

Pour cocher un seigneur nommé Patyramphus.

Deux mille bataillons, mêlant leurs pas confus,

Mille éléphants portant chacun sa tour énorme,

Suivaient, et d’un croissant l’armée avait la forme ;

L’archer suprême était Mardonius, bâtard ;

L’armée était nombreuse à ce point que, plus tard,

Elle but en un jour tout le fleuve Scamandre ;

Les villes derrière elle étaient des tas de cendre ;

Tout saignait et brûlait quand elle avait passé.

On enjamba l’Indus comme on saute un fossé.

Artabane ordonnait tout ce qu’un chef décide ;

Pour le reste on prenait les conseils d’Hermécyde,

Homme considéré des peuples du Levant.

L’armée partit ainsi de Lydie, observant

Le même ordre jusqu’au Caÿce, et, de ce fleuve,

Gagna la vieille Thèbe après la Thèbe neuve,

Et traversa le sable immense où la guida

Par-dessus l’horizon le haut du mont Ida.

Puis on vit l’Ararat, cîme où s’arrêta l’Arche.

Les gens de pied faisaient dans cette rude marche

Dix stades chaque jour et les cavaliers vingt.

Quand l’armée eut passé le fleuve Halys, on vint

En Phrygie, et l’on vit les sources du Méandre ;

C’est là qu’Apollon prit la peine de suspendre

Dans Célène, à trois clous, au poteau du marché,

La peau de Marsyas, le satyre écorché.

On gagna Colossos, chère à Minerve Aptère,

Où le fleuve Lycus se cache sous la terre,

Puis Cydre où fut Crésus, le maître universel,

Puis Anane, et l’étang d’où l’on tire le sel ;

Puis on vit Canos, mont plus affreux que l’Érèbe,

Mais sans en approcher ; et l’on prit Callathèbe

Où des chiens de Diane on entend les abois,

Ville où l’homme est pareil à l’abeille des bois

Et fait du miel avec de la fleur de bruyère.

Le jour d’après on vint à Sardes, ville altière

D’où l’on fit dire aux Grecs d’attendre avec effroi,

Et de tout tenir prêt pour le souper du roi.

Puis on coupa l’Athos que la foudre fréquente ;

Et, des eaux de Sanos jusqu’à la mer d’Acanthe,

On fit un long canal évasé par le haut ;

Enfin, sur une plage où souffle ce vent chaud

Qui vient d’Afrique, terre ignorée et maudite,

On fit près d’Abydos, entre Seste et Médyte,

Un vaste pont porté par de puissants donjons,

Et Tyr fournit la corde et l’Égypte les joncs.

Ce pont pouvait donner passage à des armées.

Mais une nuit, ainsi que montent des fumées,

Un nuage farouche arriva, d’où sortit

Le semoun, près duquel l’ouragan est petit ;

Ce vent sur ces travaux poussa les flots humides,

Rompit arches, piliers, tabliers, pyramides,

Et heurtant l’Hellespont contre le Pont-Euxin,

Fauve, il détruisit tout, comme on chasse un essaim ;

Et la mer fut fatale. Alors le roi sublime

Cria : — Tu n’es qu’un gouffre, et je t’insulte, abîme !

Moi je suis le sommet. Lâche mer, souviens-t’en. —

Et donna trois cents coups de fouet à l’Océan.

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune.

Alors ce dieu, qu’adore et que sert la Fortune,

Mouvante comme lui, créa Léonidas,

Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats,

Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes,

Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.

II MAHOMET

Le divin Mahomet enfourchait tour à tour

Son mulet Daïdol et son âne Yafour ;

Car le sage lui-même a, selon l’occurrence,

Son jour d’entêtement et son jour d’ignorance.

Les chambres de torture étaient d’âpres demeures ;

On n’y passait jamais plus de quatre ou cinq heures,

Et l’on entrait jeune homme et l’on sortait vieillard.

Le juge pour le code et le bourreau pour l’art

5S’épuisaient, et, mêlant fer rouge et loi romaine,

Ayant à travailler sur de la chair humaine,

N’épargnaient rien afin d’arriver à l’aveu.

Sous leurs mains, l’os, le muscle, et l’ongle et le cheveu

Frémissaient, et, hurlant plus fort selon la fibre

10Qui tressaille, et selon le nerf profond qui vibre,

Un homme devenait un clavier où Vouglans

Jouait de l’agonie avec ses doigts sanglants.

Ne croyez pas pourtant que lui, ni Farinace,

Ou Levert, n’eussent rien au cœur que la menace ;

15Ils priaient au besoin le captif garrotté ;

Ils sucraient la torture avec de la bonté ;

L’accusé qui résiste attriste la grand’chambre ;

Bénins, ils l’imploraient en lui brisant un membre ;

Ils étaient paternels ; ils se penchaient, prêchant,

20Suppliant, regrettant d’agir, l’air pas méchant,

Pour faire à cet œil terne et sombre, à cette bouche,

À cette âme aux abois, vomir l’aveu farouche.

Pasquier leurrait d’espoir ces regards presque éteints ;

Delancre au patient disait des vers latins ;

25Bodin, sachant par cœur Virgile et ses idylles,

Les citait ; et parfois ils pleuraient, crocodiles.

MASFERRER

I

Neuvième siècle. — Pyrénées

C’est un funeste siècle et c’est un dur pays.

Oh ! que d’Herculanums et que de Pompéis

Enfouis dans la cendre épaisse de l’histoire !

D’horribles rois sont là ; la montagne en est noire.

Assistés au besoin par ceux du mont Ventoux,

Ceux-ci basques, ceux-là catalans, méchants tous,

Ils ont de leurs donjons couvert la chaîne entière ;

Du pertuis de Biscaye au pas de l’Argentière,

La guerre gronde, ouvrant ses gueules de dragon

Sur toute la Navarre et sur tout l’Aragon ;

Tout tremble ; pas un coin de ravine où ne grince

La mâchoire d’un tigre ou la fureur d’un prince ;

Ils sont maîtres des cols et maîtres des sommets.

Ces pays garderont leurs traces à jamais ;

La tyrannie avec le fer du glaive creuse

Sur la terre sa forme et sa figure affreuse,

Là ses dents, là son pied monstrueux, là son poing ;

Linéaments hideux qu’on n’effacera point,

Tant avec son épée impérieuse et dure

Chaque despote en fait profonde la gravure !

Or jamais ces vieux pics pleins de tours, exhaussés

De forts ayant le gouffre et la nuit pour fossés,

N’ont paru plus mauvais et plus haineux aux hommes

Que dans le siècle étrange et funèbre où nous sommes ;

Ils se dressent, chaos de blocs démesurés ;

Leur cime, par delà les vallons et les prés,

Guette, gêne et menace, à vingt ou trente lieues,

Les villes dont au loin on voit les flèches bleues ;

De quelque chef de bande implacable et trompeur

Chacun d’eux est l’abri redouté ; leur vapeur

Semble empoisonner l’air d’un miasme insalubre ;

Ils sont la vision colossale et lugubre ;

La neige et l’ombre font, dans leurs creux entonnoirs,

Des pans de linceuls blancs et des plis de draps noirs ;

L’eau des torrents, éparse et de lueurs frappée,

Ressemble aux longs cheveux d’une tête coupée ;

Dans la brume on dirait que leurs escarpements

Sont d’une boucherie encor tiède fumants ;

Tous ces géants ont l’air de faire dans la nue

Quelque exécution sombre qui continue ;

L’air frémit ; le glacier peut-être en larmes fond ;

Fatals, calmes, muets, et debout dans le fond

De la place publique effrayante des plaines,

Sur leurs vagues plateaux, sur leurs croupes hautaines,

Ils ont tous le carré hideux des castillos,

Comme des échafauds qui portent des billots.

II

Terreur des plaines.

Certes, c’est ténébreux ; et, devant deux provinces,

Devant deux gras pays, un tel réseau de princes

N’attache pas pour rien des mailles et des nœuds

Et des fils aux pitons des pics vertigineux ;

C’est dans un but qu’armés et tenant deux rivages,

D’affreux chefs, hérissés de couronnes sauvages,

Barrant l’isthme espagnol de l’une à l’autre mer,

Aux pointes des granits, dans le vent, dans l’éclair,

Sur la montagne d’ombre et d’aurore baignée,

Accrochent cette toile énorme d’araignée.

Comme en Grèce jadis les chefs thessaliens,

Ils tiennent tout, la terre et l’homme, en leurs liens ;

Pas une triste ville au loin qui ne frissonne ;

Vaillante, on la saccage, et lâche, on la rançonne ;

Pour dernier mot le meurtre ; ils battent sans remord

Monnaie à l’effigie infâme de la mort ;

Ils chassent devant eux les blêmes populaces,

Ils sont les grands marcheurs de nuit, rasant les places,

Brisant les tours, du mal et du crime ouvriers,

Et de la chèvre humaine effrayants chevriers.

Être le centre où vient le butin, où ruisselle

Un torrent de bijoux, de piastres, de vaisselle ;

Se faire d’un pays une proie, arrachant

Les blés au canton riche et l’or au bourg marchand,

C’est beau ; voilà leur gloire. Et c’est leur fait, en outre,

Quand de quelque chaumière on voit fumer la poutre,

Ou quand, vers l’aube, on trouve un pauvre homme dagué,

Nu, sanglant, dans le creux d’un bois, au bord d’un gué ;

Le vol des routes suit le pillage des villes ;

Car la chose féroce amène aux choses viles.

L’été, la bande met à profit la douceur

De la saison, voyant dans l’aurore une sœur,

Prenant les plus longs jours pour sa sanglante escrime,

Et donnant à l’azur un rôle dans le crime ;

Juin radieux consent à la complicité ;

C’est l’instant d’appliquer l’échelle à la cité ;

C’est le moment de battre une muraille en brèche ;

L’air est tiède, la nuit vient tard, la terre est sèche,

La mousse pour dormir fait le roc moins rugueux ;

Comme le tas de fleurs cache le tas de gueux !

Le bruit des pas s’efface au bruit de la cascade ;

La feuille traître accueille et couvre l’embuscade,

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