La Légende des siècles (page 64)
Et des champs ravagés et des clairons soufflant,
Et l’Europe livide ayant un glaive au flanc ;
Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire ;
Cinq frères tout sanglants ; l’oncle, le fils, le père ;
Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris ;
Des têtes voletant, mornes chauves-souris,
Autour d’un sabre nu, fécond en funérailles ;
Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles ;
Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons
D’êtres sciés en deux rampaient dans les tisons ;
Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles,
L’Océan, échouait dans les nuages pâles
D’affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants ;
Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants,
D’yeux en pleurs, d’ossements, de larves, de décombres,
Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres
Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant
Au loin, d’un continent à l’autre continent,
Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies,
Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies :
« C’est Mourad ! c’est Mourad ! justice, ô Dieu vivant ! »
À ce cri, qu’apportait de toutes parts le vent,
Les tonnerres jetaient des grondements étranges,
Des flamboiements passaient sur les faces des anges,
Les grilles de l’enfer s’empourpraient, le courroux
En faisait remuer d’eux-mêmes les verrous,
Et l’on voyait sortir de l’abîme insondable
Une sinistre main qui s’ouvrait formidable ;
« Justice ! » répétait l’ombre ; et le châtiment
Au fond de l’infini se dressait lentement.
Soudain, du plus profond des nuits, sur la nuée,
Une bête difforme, affreuse, exténuée,
Un être abject et sombre, un pourceau, s’éleva,
Ouvrant un œil sanglant qui cherchait Jéhovah ;
La nuée apporta le porc dans la lumière,
À l’endroit même où luit l’unique sanctuaire,
Le saint des saints, jamais décru, jamais accru ;
Et le porc murmura : « Grâce ! il m’a secouru. »
Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.
Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent
Les volontés de l’Être effrayant qui construit
Dans les ténèbres l’aube et dans le jour la nuit,
On vit, dans le brouillard où rien n’a plus de forme,
Vaguement apparaître une balance énorme ;
Cette balance vint d’elle-même, à travers
Tous les enfers béants, tous les cieux entr’ouverts,
Se placer sous la foule immense des victimes ;
Au-dessus du silence horrible des abîmes,
Sous l’œil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand,
Terrible, elle oscillait, et portait, s’éclairant
D’un jour mystérieux plus profond que le nôtre,
Dans un plateau le monde et le pourceau dans l’autre.
Du côté du pourceau la balance pencha.
V
Mourad, le haut calife et l’altier padischah,
En sortant de la rue où les gens de la ville
L’avaient pu voir toucher à cette bête vile,
Fut le soir même pris d’une fièvre, et mourut.
Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut,
Couvert d’orfèvrerie, auguste, et dont l’entrée
Semble l’intérieur d’une bête éventrée
Qui serait tout en or et tout en diamants,
Ce monument, superbe entre les monuments,
Qui hérisse, au-dessus d’un mur de briques sèches,
Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches,
Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd’hui,
Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.
Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre,
Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière ;
Sans qu’on pût distinguer l’astre ni le flambeau,
Un éblouissement remplissait son tombeau ;
Une aube s’y levait, prodigieuse et douce ;
Et sa prunelle éteinte eut l’étrange secousse
D’une porte de jour qui s’ouvre dans la nuit ;
Il aperçut l’échelle immense qui conduit
Les actions de l’homme à l’œil qui voit les âmes ;
Et les clartés étaient des roses et des flammes ;
Et Mourad entendit une voix qui disait :
« Mourad, neveu d’Achmet et fils de Bajazet,
Tu semblais à jamais perdu ; ton âme infime
N’était plus qu’un ulcère et ton destin qu’un crime ;
Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea ;
Déjà Satan était visible en toi ; déjà,
Sans t’en douter, promis aux tourbillons funèbres
Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres,
Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit ;
De ton pas sépulcral l’enfer guettait le bruit ;
Autour de toi montait, par ton crime attirée,
L’obscurité du gouffre ainsi qu’une marée ;
Tu penchais sur l’abîme où l’homme est châtié ;
Mais tu viens d’avoir, monstre, un éclair de pitié ;
Une lueur suprême et désintéressée
A, comme à ton insu, traversé ta pensée,
Et je t’ai fait mourir dans ton bon mouvement ;
Il suffit, pour sauver même l’homme inclément,
Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres,
Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres ;
Un seul instant d’amour rouvre l’Éden fermé ;
Un pourceau secouru pèse un monde opprimé ;
Viens ! le ciel s’offre, avec ses étoiles sans nombre,
En frémissant de joie, à l’évadé de l’ombre !
Viens ! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux.
Entre, transfiguré ! tes crimes ténébreux,
Ô roi, derrière toi s’effacent dans les gloires ;
Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires. »
SUPRÉMATIE
Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot
Mis les démons, chassé les monstres de là-haut,
Ôté sa griffe à l’hydre, au noir dragon son aile,
Et sur ce tas hurlant fermé l’ombre éternelle,
Laissant grincer l’enfer, ce sépulcre vivant,
Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent,
Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l’Espace,
S’asseoir sur le zénith, qu’aucun mont ne dépasse,
Et se dirent, ayant dans le ciel radieux
Chacun un astre au front : Nous sommes les seuls dieux !
Tout à coup devant eux surgit dans l’ombre obscure
Une lumière ayant les yeux d’une figure.
Ce que cette lumière était, rien ne saurait
Le dire, et, comme brille au fond d’une forêt
Un long rayon de lune en une route étroite,
Elle resplendissait, se tenant toute droite.
Ainsi se dresse un phare au sommet d’un récif.
C’était un flamboiement immobile, pensif,
Debout.
Debout.Et les trois dieux s’étonnèrent.
Debout. Et les trois dieux s’étonnèrent.Ils dirent :
Qu’est ceci ?
Qu’est ceci ?Tout se tut et les cieux attendirent.
— Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra,
Parle à cette lumière. Elle te répondra.
Crois-tu que tu pourrais savoir ce qu’elle est ?
Crois-tu que tu pourrais savoir ce qu’elle est ?— Certes,
Dit Vâyou. Je le puis.
Dit Vâyou. Je le puis.Les profondeurs désertes
Songeaient ; tout fuyait, l’aigle ainsi que l’alcyon.
Alors Vâyou marcha droit à la vision.
— Qu’es-tu ? cria Vâyou, le dieu fort et suprême.
Et l’apparition lui dit : ― Qu’es-tu toi-même ?
Et Vâyou dit : ― Je suis Vâyou, le dieu du Vent.
― Et qu’est-ce que tu peux ?
― Et qu’est-ce que tu peux ?Je peux, en me levant,
Tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes,
Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes,
Et si je le voulais, d’un souffle, moi Vâyou,
Plus aisément qu’au fleuve on ne jette un caillou
Ou que d’une araignée on ne crève les toiles,
J’emporterai la terre à travers les étoiles.
L’apparition prit un brin de paille et dit :
― Emporte ceci.
― Emporte ceci.Puis, avant qu’il répondît,
Elle posa devant le dieu le brin de paille.
Alors, avec des yeux d’orage et de bataille,
Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu’au ciel,
Il troua l’effrayant plafond torrentiel,
Il ne fut plus qu’un monstre ayant partout des bouches,
Pâle, il démusela les ouragans farouches
Et mit en liberté l’âpre meute des airs ;
On entendit mugir le simoun des déserts
Et l’aquilon qui peut, par-dessus les épaules
Des montagnes, pousser l’océan jusqu’aux pôles ;
Vâyou, géant des vents, immense, au-dessus d’eux
Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux,
Remua les profonds tonnerres de l’abîme ;
Tout l’univers trembla de la base à la cime
Comme un toit où quelqu’un d’affreux marche à grands pas.
Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas.
Le dieu s’en retourna.
Le dieu s’en retourna.― Dieu du vent, notre frère,
Parle, as-tu pu savoir ce qu’est cette lumière ?
Et Vâyou répondit aux deux autres dieux : ― Non !
― Agni, dit Indra ; frère Agni, mon compagnon,
Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi ?
Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi ?― Sans doute,
Dit Agni.
Dit Agni.Le dieu rouge, Agni, que l’eau redoute,
Et devant qui médite à genoux le Bouddha,
Alla vers la clarté sereine et demanda :
― Qu’es-tu, clarté ?
― Qu’es-tu, clarté ?― Qu’es-tu toi-même ? lui dit-elle.
― Le dieu du Feu.
― Le dieu du Feu.― Quelle est ta puissance ?
― Le dieu du Feu. ― Quelle est ta puissance ?― Elle est telle
Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci,
Les mondes, les soleils, et tout.
Les mondes, les soleils, et tout.― Brûle ceci,
Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille.
Alors, comme un bélier défonce une muraille,
Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout
La flamme formidable, et, fauve, ardent, debout,
Crachant des jets de lave entre ses dents de braise,
Fit sur l’humble fétu crouler une fournaise ;
Un soufflement de forge emplit le firmament ;
Et le jour s’éclipsa dans un vomissement
D’étincelles, mêlé de tant de nuit et d’ombre
Qu’une moitié du ciel resta longtemps sombre ;
Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l’Hékla ;
Lorsqu’enfin la vapeur énorme s’envola,
Quand le dieu rouge Agni, dont l’incendie est l’âme,
Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme
Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet,
Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait
N’avoir pas même été touché par la fumée.
Le dieu s’en revint.
Le dieu s’en revint.― Dieu du feu, force enflammée,
Quelle est cette lumière enfin ? Sais-tu son nom ?
Dirent les autres dieux.
Dirent les autres dieux.Agni répondit : Non.
― Indra, dit Vâyou ; frère Indra, dit Agni, sage !
Roi ! dieu ! qui, sans passer, de tout vois le passage.
Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra,
Ce qu’est cette clarté qui nous regarde ?
Ce qu’est cette clarté qui nous regarde ?Indra
Répondit : ― Oui.
Répondit : ― Oui.Toujours droite, la clarté pure
Brillait, et le dieu vint lui parler.
Brillait, et le dieu vint lui parler.― Ô figure,
Qu’es-tu ? dit Indra, d’ombre et d’étoiles vêtu.
Et l’apparition dit : ― Toi-même, qu’es-tu ?
Indra lui dit : ― Je suis Indra, dieu de l’Espace.
― Et quel est ton pouvoir, dieu ?
― Et quel est ton pouvoir, dieu ?― Sur sa carapace
La divine tortue, aux yeux toujours ouverts,
Porte l’éléphant blanc qui porte l’univers.
Autour de l’univers est l’infini. Ce gouffre
Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre
Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu,
En haut, en bas, et c’est l’espace, et j’en suis dieu.
Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres ;
Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres ;
Ni dans les bleus édens, ni dans l’enfer hagard,
Rien ne m’échappe, et rien n’est hors de mon regard ;
Si quelque être pour moi cessait d’être visible,
C’est lui qui serait dieu, pas nous ; c’est impossible.
Étant l’énormité, je vois l’immensité ;
Je vois toute la nuit et toute la clarté ;
Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre,
Et ma prunelle atteint l’extrémité de l’ombre ;
Je suis le regardeur infini. Dans ma main
J’ai tout, le temps, l’esprit, hier, aujourd’hui, demain.
Je vois les trous de taupe et les gouffres d’aurore,
Tout ! et, là même où rien n’est plus, je vois encore.
Depuis l’azur sans borne où les cieux sur les cieux
Tournent comme un rouage aux flamboyants essieux,
Jusqu’au néant des morts auquel le ver travaille,
Je sais tout ! je vois tout !
Je sais tout ! je vois tout !― Vois-tu ce brin de paille ?
Dit l’étrange clarté d’où sortait une voix.
Indra baissa la tête et cria : ― Je le vois.
Lumière, je te dis que j’embrasse tout l’être ;
Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître
De mon regard, jamais éclipsé ni décru !
À peine eut-il parlé qu’elle avait disparu.
I. L'homme est humilié de son lot
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L'homme est humilié de son lot ; il se croit
Fait pour un ciel plus pur, pour un sort moins étroit ;
L'homme ne trouve pas de sa dignité d'être
Malade, las, souffrant, errant sans rien connaître,
Pareil au bœuf qui mange, au bouc qui s'assouvit,
Poudreux d'un pas qu'il fait, souillé d'un jour qu'il vit,
Fatigué du seul poids de l'heure vaine, esclave
Du lit qui le repose et du bain qui le lave ;
Il s'irrite, il s'indigne ; il se déclare enfin
Avili par la soif, insulté par la faim.
Hélas ! vieillir, trembler comme une feuille d'arbre,
Se refroidir, sentir ses os devenir marbre,
Après des songes noirs avoir de froids réveils,
Quel sort ! et l'homme pleure.
— Eh, disent les soleils,
Qu'est-ce donc que veut l'homme ? et quelle est sa folie ?
Le joug universel le comprime et le lie ;
Eh bien ? que lui faut-il et de quoi se plaint-il ?
L'être le plus grossier, l'être le plus subtil
Sont courbés comme lui par la force invisible.
Insensé, qui voudrait étreindre l'impossible
Dans les crispations débiles de son poing !
Il ne sait point que l'être est un ; il ne sait point
Que le mystère obscur couvre tout de sa brume ;
Que les vagues de l'ombre ont une affreuse écume
À qui nul front n'échappe, éblouissant ou noir,
Et que tout ce qui vit est fait pour recevoir
L'éclaboussure énorme et sombre de l'abîme.
Il trouve son destin trop humble et trop infime ;
Il se sent abaissé par ce ciel écrasant,
Eh ! c'est la loi commune, et rien n'en est exempt.
Il hait la cause ; il garde à l'infini rancune ;
Il voudrait être clair, limpide, sans aucune
De ces obscurités qui s'expliquent plus tard,
Que nous nommons énigme et qu'il nomme hasard ;
Il se rêve complet, sans tache, sans problème,
Portant sur son front l'aube ainsi qu'un diadème.
Pur, lumineux, serein, parfait, calme ; il voudrait
Être seul en dehors de l'effrayant secret.
Quoi ! tout ce qui naît, vit, s'allume, se consomme,
Brille et meurt, ce serait pour aboutir à l'homme !
L'homme serait le but du splendide univers !
Mais que dirait la cendre et que diraient les vers ?
Quoi ! la création aurait pour toute fête
Et pour tout horizon d'avoir l'homme à son faîte !
Dieu serait pour l'atome un piédestal d'orgueil !
Non ! l'homme souffre et rampe ; il est son propre écueil ;
Il tremble et tombe ; il sent peser sur lui sans cesse
Son âme en ignorance et sa chair en bassesse ;
Il est triste le soir et triste le matin ;
Il tâte en vain le cercle où tourne son destin ;
L'astre qu'il porte en lui suit une obscure ellipse ;
La matière le voile et le sommeil l'éclipse ;
Son berceau cache un gouffre ainsi que son cercueil ;
C'est que tout a son crêpe et que tout a son deuil !
Eh ! ne sommes-nous pas humiliés nous-même,
Nous les soleils, les feux du firmament suprême,
Quand l'ombre ouvre l'abîme où nous nous engouffrons :
Avec les sombres nuits, ces immenses affronts ! —</
poem>
===II. La nuit ! la nuit ! la nuit !===
<poem>
La nuit ! la nuit ! la nuit ! Et voilà que commence
Le noir de profundis de l'océan immense.
Le marin tremble, aux flots livré ;
Miserere, dit l'homme ; et, dans le ciel qui gronde,
L'air dit : miserere ! Miserere, dit l'onde ;
Miserere ! miserere !
Le dolmen, dont l'ortie ensevelit les tables,
Pousse un soupir ; les morts se dressent lamentables.
Gémissent-ils ? écoutent-ils ?
La jusquiame affreuse entr'ouvre ses corolles ;
La mandragore laisse échapper des paroles
De ses mystérieux pistils.
Qu'a-t-on fait à la ronce et qu'a-t-on fait à l'arbre ?
Qu'ont-ils donc à pleurer ? Pour qui l'antre de marbre
Verse-t-il ces larmes d'adieux ?
Sont-ce les noirs Caïns d'une faute première ?
Deuil ! ils ont la souffrance et n'ont pas la lumière !
Ils ont des pleurs et n'ont pas d'yeux !
Le navire se plaint comme un homme qui souffre,