La Légende des siècles (page 65)
Le tuyau grince et fume, et le flot qui s'engouffre
Blanchit les tambours du steamer,
Le crabe, le dragon, l'orphe aux larges ouïes,
Nagent dans l'ombre où rampe en formes inouïes
La vie horrible de la mer.
Le hallier crie ; il semble, à travers l'âpre bise,
Qu'on entende hurler Nemrod, Sylla, Cambyse,
Rongés du ver et du corbeau,
Et sortir, dans l'orage et la brume et la haine,
Des froids caveaux où sont les damnés à la chaîne,
Les rugissements du tombeau.
Est-il quelqu'un qui cherche ? est-il quelqu'un qui rêve ?
Est-il quelqu'un qui marche à l'heure où sur la grève
Rôdent le spectre et l'assassin,
Et qui sache, ô vivants ! pourquoi sanglote et râle
La forêt, monstrueuse et fauve cathédrale,
Où le vent sonne le tocsin ?
On entend vous parler à l'oreille des bouches ;
On voit dans les clartés des branchages farouches
Où passent de mornes convois ;
Le vent, bouleversant l'arbre aux cimes altières,
Emplit de tourbillons les blêmes cimetières ;
Quelle est donc cette étrange voix ?
Quel est ce psaume énorme et que rien ne fait taire ?
Et qui donc chante, avec les souffles de la terre,
Avec le murmure des cieux,
Avec le tremblement de la vague superbe,
Les joncs, les eaux, les bois, le sifflement de l'herbe,
Le requiem mystérieux ?
Ô sépulcres ! j'entends l'orgue effrayant de l'ombre,
Formé de tous les cris de la nature sombre
Et du bruit de tous les écueils ;
La mort est au clavier qui frémit dans les branches,
Et les touches, tantôt noires et tantôt blanches,
Sont vos pierres et vos cercueils.
III. L'homme se trompe !
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L'homme se trompe ! Il voit que pour lui tout est sombre ;
Il tremble et doute ; il croit à la haine de l'ombre ;
Son œil ne s'ouvre qu'à demi ;
Il dit : — Ne suis-je pas le damné de la terre,
Lugubre atome, ayant l'immensité pour guerre
Et l'univers pour ennemi ? —
S'il regarde la vie, elle est aussi le gouffre.
Toute l'histoire pleure et saigne et crie et souffre ;
Tous les purs flambeaux sont éteints ;
Morus après Caton dans le cirque se couche ;
Le genre humain assiste au pugilat farouche
Des grands cœurs et des noirs destins.
L'énigme universelle est proposée à l'âme,
L'âme cherche ; la terre et l'eau, l'air et la flamme
Font le mal, triste vision !
Le vent, la mer, la nuit sont pris en forfaiture ;
Hélas ! que comprend-on ? Peu de la créature,
Et rien de la création.
Les faits, qui sont muets et qui semblent funèbres,
Surgissent au regard comme un bloc de ténèbres,
Et rien n'éclaire et rien ne luit ;
L'horizon est de l'ombre où l'ombre se prolonge,
Où se dresse, devant l'humanité qui songe,
Toute une montagne de nuit.
Le sombre sphinx Nature, accroupi sur la cime,
Rêve, pétrifiant de son regard d'abîme
Le mage aux essors inouïs.
Tout le groupe pensif des blêmes Zoroastres,
Les guetteurs de soleils et les espions d'astres,
Les effarés, les éblouis,
Il semble à tout ce tas d'Œdipes qui frissonne
Que l'ouragan, clairon des nuages qui sonne,
La comète, horreur du voyant,
L'hiver, la mort, l'éclair, l'onde affreuse et vivante,
Tout ce que le mystère et l'ombre ont d'épouvante
Sorte de cet œil effrayant.
La nuit autour du sphinx roule tumultueuse. —
Si l'on pouvait lever sa patte monstrueuse,
Que contemplèrent tour à tour
Newton, l'esprit d'hier, et l'antique Mercure,
Sous la paume sinistre et sous la griffe obscure
On trouverait ce mot : Amour.
I
L'être mystérieux qui me parle à ses heures Disait :
*
— Vivants ! l'orgueil habite vos demeures. Il fait nuit dans votre cité ! Le ciel s'étonne, ô foule en vices consumée, Qu'il sorte de la paille en fe u tant de fumée, De l'homme tant de vanité !
Tu regardes les cieux de travers, triste race ! Tu ne te trouves pas sous l'azur à ta place. Tu te plains, homme, ombre, roseau ! Balbutiant : Peut-être, et bégayant : Que sais-je ? Tu reproches le soir à l'aube, au lys la neige, Et ton sépulcre à ton berceau ! Tu reproches à Dieu l'œuvre incommensurable. Tu frémis de traîner sur ton dos misérable Tes vieux forfaits mal expiés, D'être pris dans ton ciel comme en un marécage, Et de sentir, ainsi qu'un écureuil en cage, Tourner ta prison sous tes pieds !
Homme, si tu pouvais, tu tenterais l'espace. Ce globe, si ta force égalait ton audace, S'évaderait sous ton orteil, Et la création irait à l'aventure Si ton souffle pouvait, ô folle créature, Casser l'amarre du soleil !
Car rien n'est à ton gré ; tout te met mal à l'aise. Ce coin du ciel est donc fait de plomb, qu'il te pèse ! Oh ! tu voudrais rompre le sceau ! Comme tu frapperais dans tes mains, ombre frêle, Pour la faire envoler de sa branche éternelle, Si la terre était un oiseau !
Hautain, dédaignant tout, que ta nef vogue ou sombre, Tu voudrais t'en aller dans le désert de l'ombre, Fuir, comme fuyaient les Hébreux. Tu dis : Rien de nouveau ! tu dis avec colère : Toujours la même aurore ! et l'étoile polaire T'ennuie, ô pauvre œil ténébreux.
Tu t'irrites d'être homme, oubli, poussière, atome ; D'ignorer quel épi tu portes, ô vil chaume ! D'être une algue dans le reflux ; De trembler comme un cerf que suit une lionne, Et d'être, sous le ciel qui reste et qui rayonne, Celui qui passe et qui n'est plus ; Et de ne pouvoir pas faire avec tes menaces, Avec tes doigts crispés et tes ongles tenaces, Ta sagesse et ta passion, Tes faux temples, tes faux soleils, tes faux tonnerres, Tes meurtres, tes fureurs, tes crimes et tes guerres, Un pli dans la création !
*
Ces myopes, jugeant le monde à leur optique, Disent : — « Tout est manqué, la mer épileptique « Bave sur les écueils grondants ; « La nuit fait le hibou si le jour fait le cygne, « La mort, chienne de l'ombre, à qui Satan fait signe, « Tient l'âme humaine entre ses dents.
« Que nous veut la planète ? et le globe ? et la sphère ? « Un monde est un néant. Dieu ne savait que faire, « Et bâillait, seul dans son réduit, « Quand, semant au hasard son œuvre et ses paroles, « Il jeta dans les cieux toutes ces outres folles, « Ivres de vent, pleines de bruit. « Qu'est-ce qu'un Dieu masqué dans l'incompréhensible ? « Pourquoi le bien voilé ? Pourquoi le mal visible ? « Pourquoi tant de brume autour d'eux ? « Pourquoi tant de fléaux sur la terre indignée ? « Et pourquoi voyons-nous ces toiles d'araignée « Dans le crépuscule hideux ?
« Pourquoi le dur taureau qui frappe à coups de corne ? « Pourquoi l'impur typhus sorti du marais morne « Où jadis l'hydre s'embourbait ? « Christ voyait ; à quoi bon aveugler Pythagore ? « Le lys est beau ; pourquoi créer la mandragore « Des gouttes de sang du gibet ? « L'azur est radieux ; mais pourquoi le nuage ? « L'amour rit ; mais pourquoi la douleur, ce péage ? « Pourquoi Caïn auprès d'Abel ? « Pourquoi livrer l'esprit de l'homme au trouble immense, « Et faire tournoyer l'alphabet en démence « Dans la spirale de Babel ?
« Pourquoi la pourriture et pourquoi les décombres ? « Pourquoi le mille-pieds traînant ses pattes sombres ? « Pourquoi la ronce qui nous hait ? « Pourquoi l'épine au seuil des bois, comme une lance ? « Pourquoi la mort ? Pourquoi l'espace, ce silence ? « Pourquoi l'univers, ce muet ?
« On comprend le printemps, l'aube, le nid, la rose ; « Mais pourquoi les glaçons ? Pourquoi le houx morose ? « Pourquoi l'autour, ce criminel ? « Pourquoi cette ombre froide où le jour se termine ? « Pourquoi la bête fauve, et pourquoi la vermine ? » — Pourquoi vous ? répond l'Éternel.
*
Ainsi parlent ces fous malheureux. Pour ces hommes Qui ne t'épèlent pas, mystère en qui nous sommes, Et qui regardent sans les voir Les rites transparents qu'en ta nuit tu célèbres, Dieu, c'est une figure au milieu des ténèbres, C'est l'horreur difforme au front noir,
C'est on ne sait quel spectre accroupi dans son antre, Monstre dont on voit moins la face que le ventre, Blême au seuil des gouffres ouverts, Idiot éternel que l'immensité porte, Et qui rêve, ayant l'ombre en sa prunelle morte, Au cou ce goître, l'univers.
*
Ah ! tu trouves tout mal ! trop d'ombre et de misères ! D'autres mondes mieux faits te semblent nécessaires. L'astre naît de brouillard terni ; On peut se servir mieux du germe et du mystère ! — Parle. Dieu formidable attend, ô ver de terre, Tes commandes dans l'infini.
Ah ! le travail te pèse et la douleur t'étonne ! Ah ! décembre après juin te semble monotone ! Ah ! pourrir répugne à ta chair ! Ah ! tu n'es pas content de ce cercle où l'on erre ! Bien. Fais la guerre à Dieu. Canonne le tonnerre ; Croise l'épée avec l'éclair.
Ah ! tu portes en toi, reptile, un exemplaire D'idéal qu'il eût dû copier pour te plaire ! Tu compares, homme de peu, Moucheron que prendrait l'araignée en ses toiles, Ce que ton front contient au ciel rempli d'étoiles, Ce dedans du crâne de Dieu !
Montre ta force. Allons, règne. Que l'étendue Sous ton vaste regard se prosterne éperdue ; Prouve aux astres leur cécité ; Déplace les milieux, les axes et les centres ; Fouille l'onde et l'éther ; poursuis dans tous ses antres La monstrueuse immensité !
Questionne, surprends, scrute, découvre, arrache ! Harponne au fond des mers le typhon qui s'y cache ; Trouve ce que nul n'a trouvé ; Sois le Tout-Puissant ; fais des pêches inouïes ; Sonde et plonge ; et reviens, traînant par les ouïes L'hydre Océan sur le pavé !
*
Ah ! tu dis : — Dieu n'est pas, puisque le mal existe. Je chasse Jéhova parce que je suis triste. — Bien. Dresse-toi sur ton séant ; Étouffe en toi l'amour et l'espoir ; raille et blâme ; Ferme ton volet sourd ; allume dans ton âme Le hideux réchaud du néant !
Mars, Jupiter, Saturne, ô planètes profondes, Vous du moins, vous croyez ! Le jour où tous les mondes Épars dans le gouffre vermeil, Retirant l'air céleste à leur voûte obscurcie, Nieraient à la fois Dieu, cette sombre asphyxie Irait éteindre le soleil !
Oh ! la création est une apothéose. Le mont, l'arbre, l'oiseau, le lion et la rose Disent dans l'ombre : Sois béni ! L'immense azur écoute, et leurs hymmes l'enchantent ; Et l'océan farouche et l'âpre ouragan chantent Chacun leur strophe à l'infini. L'homme seul nie et crie : — À bas ! tout est mensonge, Rien n'existe. Le ciel est creux. L'être est un songe. Pillons les jours comme un butin ! — Dieu tranquille et lointain, dore, à travers la brume, Toute cette colère et toute cette écume Brisée à ce roc, le destin.
*
Donc tu fais de toi l'axe et le sommet des êtres ! Ton ventre est ton autel et tes sens sont tes prêtres ; Vivre est le but que tu poursuis. Tu prétends que le ciel redoutable te craigne. Tu dis aux mers : Je veux ! tu dis au vent : Je règne ! Tu dis aux étoiles : Je suis !
Ta chair s'adore et met à la torture l'âme. Toi ! toi seul ! t'assouvir, voilà ton culte infâme ; Tes plaisirs sont des cruautés ; Tu fais le mal au bord du mystère sublime ; Tu viens t'accouder là ; dans le puits de l'abîme Tu craches tes iniquités.
Rien ne rassasierait ta folie incurable. Tu voudrais exprimer dans le broc misérable Où tu bois, homme plein d'ennuis, Dans ton verre où les vins immondes se répandent, Les constellations, grappes d'astres qui pendent À la treille immense des nuits.
Car ton bâillement croit avoir, ô créature, Droit de vie et de mort sur toute la nature ; Jéhova n'est pas excepté. Oh ! comme frémirait d'orgueil ton âme noire, Bandit, si tu pouvais condenser, prendre et boire Le monde en une volupté !
Hélas ! pour en extraire une goutte d'ivresse, Tu tordrais l'univers, l'aube qui te caresse, La femme, l'enfant à l'œil bleu, Content, sans hésiter à la savourer toute, Et sans t'inquiéter si cette sombre goutte Est une larme devant Dieu !
Dieu n'est pas ! Et d'ailleurs, quand, faisant ton entrée, Beau, fier, devant la rampe assez mal éclairée, Tu viens éblouir tes pareils, Toi, premier rôle, roi du drame où tu te plonges, Toi, l'acteur du destin, veut-on pas que tu songes À cet allumeur de soleils ?
S'il existe — Il faudrait d'abord que je le visse — Dis-tu, c'est bon, qu'il soit ! et fasse son service ! — Ah ! l'homme en qui rien n'éteindra La folle volonté de sonder l'insondable, Mériterait qu'on mît son orgueil formidable Sous ta douche, ô Niagara !
Nains ! Dieu vous met sa marque afin qu'on vous réclame. Croyez-vous que la mort, qui n'accepte que l'âme, Et qui pèse tout dans sa main, Si son incorruptible et sinistre prunelle N'y reconnaissait pas l'effigie éternelle, Recevrait le liard humain ?
*
Dieu n'est pas ! ce seul mot serait une torture. Vous n'avez donc jamais regardé la nature ? Heureux le sage, humble roseau, Qui songe, et qui, pensif, voit bondir l'avalanche De montagne en montagne, et qui, de branche en branche Voit sauter le petit oiseau !
Vous n'avez donc jamais erré dans les ravines ? Vous n'avez donc jamais, parmi les fleurs divines, Respiré la brise en marchant, Et jamais écouté, dans les fermes lointaines, Mugir les bœufs rêveurs quand rampent dans les plaines Les longues ombres du couchant ?
Vous n'avez donc jamais contemplé l'invisible ? Jamais vu l'idéal, et gravi du possible Le sommet désert, triste et grand ? Hélas ! vous n'avez donc jamais, sous le ciel calme, Vu luire l'auréole et frissonner la palme Et sourire un martyr mourant ? Vous n'avez donc jamais vu dans votre pensée L'étendue, où s'en vont, d'une course insensée, Les ténèbres, fuyant le jour ? Jamais vu l'infini qui rit à la chaumière, Que le soleil ne peut emplir de sa lumière, Mais que l'âme remplit d'amour ?
Dis, tu n'as donc jamais attaché ta prunelle Sur la profondeur morne, obscure et solennelle, À l'heure où le croissant reluit, Où l'on voit s'arrondir sur les mers remuées Ce fer d'or qu'a laissé tomber dans les nuées Le sombre cheval de la nuit ?
*
D'autres sont les croyants, pires que les impies. Toutes les passions dans leur âme accroupies Leur disent tout bas : Jouissez ! De Jéhova qui tonne ils font leur économe ; Dieu n'est que le valet du coffre-fort de l'homme ; Hélas, hélas, ces insensés
De la religion ont fait leur sentinelle ; Cieux profonds ! ils ont mis leur sac d'or sous son aile ; L'ange veille au lot du mortel ; Leur champ importe au monde, à l'astre, à l'aube austère ; Ils ont fait une borne à ce morceau de terre Avec la pierre de l'autel.
Pour faire une clôture à leur haie, à leur ferme, Pour servir de lien à la barre qui ferme Leur verger, leur vigne ou leur pré, Pour joindre les poteaux de leur porte en ruines, Ils prennent, ô Jésus, la couronne d'épines Qui fit saigner ton front sacré !
Leur visage rayonne et plaît ; leur voix caresse ; Ils sont doux et charmants ; la grâce enchanteresse Mêle son miel à leur jargon ; Leur sourire est la fleur s'ouvrant sous les rosées ; Le dedans est horrible, et toutes leurs pensées Ont la figure du dragon.
De leur humilité leur vanité se venge ; Ils disent : Que me font, si je vis et je mange, La famine et le choléra ! Le faux poids dans leur droite, ils vendent, ils achètent ; Leur âme a des secrets que les démons cachètent Et qu'un jour Dieu seul ouvrira. La femme sous leurs pieds souffre, à peine vivante ; Autrefois leur esclave, aujourd'hui leur servante ! Ils la pèsent avec l'argent. L'enfant rampe ignorant et nu ; que leur importe ! De quel droit est-il né ? Le marteau de leur porte Glace la main de l'indigent.
Les maximes d'amour sur leur visage écrites Mentent ; ils sont méchants, avares, hypocrites, Faux devant l'aurore qui naît ; Ils remettent aux fers ceux que Jésus délivre ; Puis, parce qu'à des jours indiqués sur un livre, Pendant qu'une cloche sonnait,
Ils ont pris sous leur bras un recueil de cantiques, Décroché leur enseigne et fermé leurs boutiques Et dit un benedicite, Et qu'ils ont regardé pendant une heure un prêtre, Et crié du latin dans l'ombre, ils pensent être Quittes avec l'immensité !
Ce grand Dieu se corrompt en vous, engeance folle ! Il entre dans votre âme idée, et sort idole ; Vous l'insultez dans vos korans ; Vous lui donnez vos yeux, vos vices, vos visages, Vous le faites d'argile, hélas ! comme vos sages, Et d'airain comme vos tyrans !
Partout bûchers, trépieds, pagodes éphémères ; Temples monstres bâtis par des dogmes chimères ; Thor, Vishnou, Teutatès, Ammon, Bel qui rugit, Dagon qui siffle, Apis qui beugle ; La synagogue sourde et la mosquée aveugle ; Noirs autels pleins d'un Dieu démon !
Les Parthénons font boire au juste la ciguë. La cathédrale avec sa double tour aiguë, Debout devant le jour qui fuit, Ignore, et, sans savoir, affirme, absout, condamne ; Dieu voit avec pitié ces deux oreilles d'âne Se dresser dans la vaste nuit. Dieu ! Dieu ! Dieu ! le rocher où la lame déferle Compte sur lui ; c'est lui qui règne ; il fait la perle Et l'étoile pour les sondeurs ; L'azur le voile ; il met, pour que le tigre y dorme, De la mousse dans l'antre ; il parle, voix énorme, À l'ombre dans les profondeurs.
Il règne, il songe ; il fond les granits dans les soufres ; Il crée en même temps les soleils dans les gouffres Et le liseron dans le pré ; Pour l'avoir un jour vu, la mer est encore ivre ; Les versants du Sina sont de son vaste livre Le pupitre démesuré.
L'Océan calme, c'est le plat de son épée. La montagne à sa voix s'enfuirait dissipée Comme de l'eau dans le gazon ; Dans les éternités sans fin continuées Ce Père habite ; il fait des arches de nuées Aux quatre coins de l'horizon.
Il pense, il règle, il mène, il pèse, il juge, il aime ; Et laisse les festins rire à Lucullus blême Qui paît, hideux, chauve et jauni, Et se gonfle de vin comme une poche pleine ; Ce qu'une outre peut dire au ventre de Silène N'importe pas à l'infini.