La Légende des siècles (page 66)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende des siècles · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce même Dieu qui fit d'avril une corbeille, Qui fait l'oiseau chanteur pour les bois, et l'abeille Pour l'herbe où l'aube étincela, Donne au Pôle effrayant, sans jour, sans fleur, sans arbre, Pour qu'il puisse parfois chauffer ses mains de marbre, Ta cheminée, ô sombre Hékla !

Sous l'œil de cet esprit suprême et formidable, L'eau monte en brume au front du pic inabordable Et tombe en flots du haut des monts ; La créature éteinte est d'une autre suivie, L'univers, où ce Dieu met la mort et la vie, Respire par ces deux poumons.

Devant ce Dieu s'enfuit tout ce qui hait son œuvre, La tempête, le mal, l'épervier, la couleuvre, Le méchant qui ment et qui nuit, La trombe, affreux bandit qui dans les flots se vautre, L'hiver boiteux qui fait marcher l'un après l'autre Son jour court et sa longue nuit.

Il fait lâcher la proie aux bêtes carnassières. Les morts dans le sépulcre ont perdu leurs poussières ; Il rêve, et sait où sont leurs os. En entendant passer son souffle dans l'espace, Subitement l'enfer à la gueule rapace, Les mondes hurlants du chaos,

Les univers punis dont la clameur s'élance, Les bagnes monstrueux de l'ombre, font silence, Et dans la nuit des noirs arrêts Cessent de secouer les chaînes qui leur pèsent, Comme le soir, au pas d'un voyageur, se taisent Les grenouilles dans le marais.

Il tient une balance immense en équilibre ; Il met dans un plateau les cieux, la mer qui vibre, Ceux qui sur le trône ont vécu, Le monde et ses clartés, le mystère et ses voiles, Et l'abîme jetant son écume d'étoiles ; Dans l'autre il met Caton vaincu,

Ce qu'il est ? regardez au-dessus de vos têtes ; Voyez le ciel, le jour, la nuit ! Ce que vous êtes ? Cherchez dans votre cendrier. Son année est sans fin. Prosternez vos pensées. Les constellations sont des mouches posées Sur l'énorme calendrier.

Mais voyez-le donc, vous dont les chants sont des râles, Vivants qui ne pouvez que mourir, ombres pâles, Et qui ne savez qu'oublier ! L'Océan goutte à goutte en sa clepsydre pleure ; Tout Sahara, tombant grain à grain, marque l'heure Dans son effrayant sablier.

Mêlez-le maintenant à vos anniversaires ! Allumez vos flambeaux, égrenez vos rosaires, Sur vos lutrins soyez béants ; Ayez vos jours sacrés que plus de clarté dore ; Mettez, devant ce Dieu que couronne l'aurore, Des tiares à vos néants !

La bête des bois rit quand les hommes, vain nombre, Vont clouant leurs erreurs sur Dieu, leur nom sur l'ombre, Leur date sur l'immensité, Se font centre du monde, eux les passants rapides, Et s'en viennent chanter leurs bouts de l'an stupides À la muette éternité.

*

Hélas ! l'ange Justice ouvre ses yeux sinistres. Il écrit en rêvant des noms sur ses registres. Ah ! ces tristes vivants ont tort ! Devant Dieu, qui d'en haut à la paix les convie, Et donne aux cœurs l'amour et verse aux fronts la vie, Ils font la haine, ils font la mort !

Ils bravent l'océan plein de magnificence, Où flottent le mystère et la toute-puissance ; Ils souillent le gouffre irrité ; Sans prendre garde au vent qui s'épuise en huées, Ils lèvent leur bannière au milieu des nuées, Ces drapeaux de l'immensité !

Ils ont pour dieux la force et la ruse aux yeux louches ; Ils font chanter des chants aux trompettes farouches Dont nous, esprits, nous frissonnons, Et rouler, balafrant la nature sacrée, Sur les champs, sur les blés, sur les fleurs que Dieu crée La roue horrible des canons.

Les générations meurent pour leur caprice. Ils disent au tombeau : Prends l'homme et qu'il périsse ! Ô nains, pires que les géants ! Ils ouvrent cette nuit que nul rayon ne perce ; Ils y font brusquement tomber à la renverse Les pâles cadavres béants !

Ils rougissent de sang l'onde et les herbes vertes ; Ils dressent au sommet des collines désertes Le noir gibet silencieux Qui reste tout le jour sans changer d'attitude, Mais qui, dès que la nuit brunit la solitude, Élève ses bras vers les cieux.

Nous sommes la justice auguste, immaculée ! Disent-ils, s'étalant dans leur chambre étoilée Qu'entourent les spectres camards ; Et, pendant que la foule approuve et les admire, Un long sanglot mêlé d'un long éclat de rire Va des Montfaucons aux Clamarts !

Ces hommes insensés se vautrent dans la joie ; Ils ont des lits de pourpre et des manteaux de soie ; Ils vivent, d'ombre et d'or chargés ; Cette vie est pour eux un palais plein de fêtes ; Ils laissent derrière eux les choses qu'ils ont faites. C'est bien, buvez ; c'est bien, mangez ;

Pendant qu'en haut la table éblouit les convives, Et que les bouches sont comme des sources vives, Que la chair fume avec l'encens, Pendant que les archers gardent les avenues, Que l'amour rit au spectre, et que les toutes nues Chantent auprès des tout-puissants ;

Pendant que le banquet, rayonnant comme un phare, Mêle le choc du verre au son de la fanfare, Et qu'ils s'enivrent dans la nuit, Sans même, dans leur joie immonde et sépulcrale, S'informer s'il n'est pas quelque obscure spirale Sous la salle pleine de bruit,

Ô morts qui vous taisez au fond des catacombes, L'expiation prend les pierres de vos tombes Dans l'insondable profondeur, Et de ces marbres froids qui dans l'ombre descendent Fait un sombre escalier dont les marches attendent Les lourds talons du commandeur !

II

Pensif, je répondis à l'archange nocturne :

*

— Sévère esprit, ta voix sanglote comme l'urne Qui verse un flot noir et glacé. Sur qui te penches-tu ? Tes paroles s'adressent Aux tristes nations d'hier qui disparaissent, Aux pâles foules du passé.

Ton cri ressemble au chant des mornes Isaïes. Le mystère autrefois, de ses brumes haïes, Obstruait la terre et les cieux ; Et l'homme avait besoin que les prophètes blêmes Lui parlassent du seuil de tous ces noirs problèmes Ouvrant leurs porches monstrueux. L'homme ignorait. Marchant loin du sentier qui sauve, Il allait au hasard dans la nature fauve, Comme le loup au fond des bois, Sourd à ces alphabets, perdu dans ces algèbres ; Les prophètes alors, dans ces grandes ténèbres Élevèrent leurs grandes voix.

Il fallait avertir l'homme au bord de l'abîme, Tout ici-bas semblait lui conseiller le crime ; Temps rude où le mal triomphait ! La forêt, de l'embûche était le noir ministre. L'arbre avait l'air d'un monstre, et le rocher sinistre Avait la forme du forfait.

Ici gémissait Job, et là chantait Sodome. L'homme à tous les fléaux, horrible, ajoutait l'homme ; La guerre infâme aidait la faim ; Comme on brûle une paille on allumait les villes ; Et l'on voyait Judas sortir des choses viles, Et des choses sombres Caïn.

Les prophètes chassaient le mal ; ces personnages Rendaient au Dieu vivant d'augustes témoignages ; L'homme de ces temps inhumains, Affreux, baignant de sang les champs, l'onde et les sables, S'arrêtait, s'il voyait ces songeurs formidables, Pâles et levant leurs deux mains.

Ils descendaient des monts, portant de sombres tables ; Ils mouraient en laissant les Talmuds redoutables Ouverts sur l'aile des griffons, Les farouches Védas, les Eddas, les Genèses, Registres éclairés du reflet des fournaises, Pages pleines de bruits profonds.

Ils épouvantaient l'homme et la terre méchante ; Et depuis cinq mille ans, pendant que l'aube chante Et que la fleur verse l'encens, Le genre humain qui passe et que le temps dénombre Entend, dans la caverne effrayante de l'ombre, Gronder ces livres rugissants. Mais le passé s'en va. Regarde-nous ; nous sommes Un autre Adam, une autre Ève, de nouveaux hommes Nous bénissons quand nous souffrons. Hier vivait d'horreur, de deuil, de sang, de fange ; Hier était le monstre et Demain sera l'ange ; Le point du jour blanchit nos fronts.

Deux êtres sont en nous : l'un ailé, l'autre immonde ; L'un montant vers Dieu ; l'autre ombre et tache du monde, Se ruant dans d'infâmes lits ; Et, pendant que le corps, marchant sur des semelles, Vil, abject, boit l'opprobre et la lie aux gamelles, L'âme boit la rosée aux lys.

L'œuvre du genre humain, c'est de délivrer l'âme ; C'est de la dégager du triste épithalame Que lui chante le corps impur ; C'est de la rendre, chaste, à la clarté première ; Car Dieu rêveur a fait l'âme pour la lumière Comme il fit l'aile pour l'azur.

Nous ne sommes plus ceux qui riaient à la face De l'ombre impénétrable où tout rentre et s'efface, Qui faisaient le mal sans frayeur, Qui jetaient au cercueil ce cri : Va-t'en ! je nie ! Et mettaient le néant, le rire et l'ironie Dans la pelle du fossoyeur.

Nous croyons en ce Dieu vivant ; sa foi nous brûle ; Il inspire Brutus sur la chaise curule, Guillaume Tell sous le sayon ; Nous allumons, courbés sous son vent qui nous pousse, Notre liberté fière à sa majesté douce Et notre foudre à son rayon.

Il fait germer le ver dans sa morne cellule, Change la larve affreuse en vive libellule, Transfigure, affranchit, construit, Émeut les tours de pierre et les tentes de toiles, Et crée et vit ! c'est lui qui pénètre d'étoiles Les ailes noires de la nuit.

Sa tiare splendide est une ruche immense, Où, des roses soleils apportant la semence Et de l'astre apportant le miel, Essaim de flamme ayant les mondes pour Hymètes, Mouches de l'infini, les abeilles comètes Volent de tous les points du ciel.

Le Mal, le glaive au poing, voilé d'un voile d'ombre, Nous guette ; et la forêt que la broussaille encombre, L'âpre rocher, le flot ingrat, L'aident, complices noirs, contre la créature, Et semblent par moments faire de la nature L'antre où rêve ce scélérat.

Mais nous luttons, esprit ! nous vaincrons. Dieu nous mène. Il est le feu qui va devant l'armée humaine, Le Dieu d'Ève et de Débora. Un jour, bientôt, demain, tout changera de forme, Et dans l'immensité, comme une fleur énorme, L'univers s'épanouira !

Nous vaincrons l'élément ! cette bête de somme Se couchera dans l'ombre à plat ventre sous l'homme ; La matière aura beau hurler ; Nous ferons de ses cris sortir l'hymne de l'ordre ; Et nous remplacerons les dents qui veulent mordre Par la langue qui sait parler.

Quand nous aurons fini le travail de la vigne, Quand au Dieu qui fit l'aigle et l'air, l'onde et le cygne, La tourmente et Léviathan, Nous aurons rapporté toutes nos âmes anges, Nous ferons du panier de ces saintes vendanges La muselière de Satan.

Satan, c'est l'appétit, pourceau qui mord l'idée ; C'est l'ivresse, fond noir de la coupe vidée ; Satan, c'est l'orgueil sans genoux ; C'est l'égoïsme, heureux du sang où ses mains trempent ; C'est le ventre hideux, cette caverne où rampent Tous les monstres qui sont en nous. Satan, c'est la douleur, c'est l'erreur, c'est la borne, C'est le froid ténébreux, c'est la pesanteur morne, C'est la vis du sanglant pressoir ; C'est la force d'en bas liant tout de ses chaînes, Qui fait dans le ravin, sous l'ombre des grands chênes, Crier les chariots le soir.

Nous allons à l'amour, au bien, à l'harmonie. Ô vivants qui flottez dans l'énigme infinie, Un arbre, auguste à tous les yeux, Conduit votre navire à travers l'âpre abîme ; Jésus ouvre ses bras sur la vergue sublime De ce grand mât mystérieux. Derrière nous décroît le mal, noire masure. Bientôt nous toucherons au port, le flot s'azure. L'homme qu'en vain le deuil poursuit, Ne verra plus tomber dans l'ombre sur sa tête L'effroi, l'hiver, l'horreur, l'ouragan, la tempête, Ces vomissements de la nuit.

Nous chasserons la guerre et le meurtre à coups d'aile, Et cette frémissante et candide hirondelle Qui vole vers l'éternité, L'espérance, adoptant notre maison amie, Viendra faire son nid dans la gueule endormie Du vieux monstre Fatalité.

Les peuples trouveront de nouveaux équilibres ; Oui, l'aube naît, demain les âmes seront libres ; Le jour est fait par le volcan ; L'homme illuminera l'ombre qui l'environne ; Et l'on verra, changeant l'esclavage en couronne, Des fleurons sortir du carcan.

Et quand ces temps viendront, ô joie ! ô cieux paisibles ! Les astres, aujourd'hui l'un pour l'autre terribles, Se regarderont doucement ; Les globes s'aimeront comme l'homme et la femme ; Et le même rayon qui traversera l'âme Traversera le firmament. Les sphères vogueront avec le son des lyres. Au lieu des mondes noirs pleins d'horribles délires, Qui rugissent vils et maudits, On entendra chanter sous le feuillage sombre Les édens enivrés, et l'on verra dans l'ombre Resplendir les bleus paradis.

Dieu voudra. Tout à coup on verra les discordes, La hache et son billot, les gibets et leurs cordes, L'impur serpent des cieux banni, Le sang, le cri, la haine, et l'ordure, et la vase, Se changer en amour et devenir extase Sous un baiser de l'infini.

Dieu met, quand il lui plaît, sur l'orage et la haine, Sur la foudre, forçat dont on entend la chaîne, La sainte serrure des cieux, Et, laissant écumer leurs voix exténuées, Ferme avec l'arc-en-ciel courbé dans les nuées Ce cadenas mystérieux.

Au fond du gouffre où sont ceux qui se font proscrire, Des plus profonds enfers, stupéfaits de sourire, L'amour ira baiser les gonds, Comme un rayon de l'aube, à l'orient ouverte, Va dans la profondeur de l'eau sinistre et verte Jusqu'aux écailles des dragons.

Les globes se noueront par des nœuds invisibles ; Ils s'enverront l'amour comme la flèche aux cibles ; Tout sera vie, hymne et réveil ; Et comme des oiseaux vont d'une branche à l'autre, Le Verbe immense ira, mystérieux apôtre, D'un soleil à l'autre soleil.

Les mondes, qu'aujourd'hui le mal habite et creuse, Échangeront leur joie à travers l'ombre heureuse Et l'espace silencieux ; Nul être, âme ou soleil, ne sera solitaire ; L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre Et des étoiles dans les cieux.

VERSET DU KORAN

La terre tremblera d’un profond tremblement,

Et les hommes diront : Qu’a-t-elle ? En ce moment,

Sortant de l’ombre en foule ainsi que des couleuvres,

Pâles, les morts viendront pour regarder leurs œuvres.

Ceux qui firent le mal le poids d’une fourmi

Le verront, et pour eux Dieu sera moins ami ;

Ceux qui firent le bien ce que pèse une mouche

Le verront, et Satan leur sera moins farouche.

Une telle promesse étant faite à l'abîme, On attend la lueur d'une action sublime Et, s'en croyant déjà vaguement éclairé, Le peuple bat des mains. — Va donc, hélas ! — J'irai, Dit-il, et reviendrai vainqueur ou mort. La plaine De tous les grondements de la bataille est pleine. Soldats, sabres au vent ! histoire, sois témoin ! Dans la vaste fumée il disparaît au loin. Et la journée est longue et la mêlée est noire.

Il revient ! — Cueillez tous des palmes ! hurrah ! gloire ! Le peuple, à saluer les nobles têtes prompt, Accourt. — France ! il revient, c'est un laurier au front, Ou, comme Franceschi qu'on rapporta naguère, Couché tout de son long sous son manteau de guerre ! C'est un grand nom de plus au livre d'or inscrit... —

Et la victoire pleure, et le sépulcre rit.

— Ô conquérants, guerriers, héros, faiseurs de cendres, Vous les Nemrods, chasseurs géants, les Alexandres, Vous qu'on nomme Alaric, Cyrus, Gengis, Timour, Vous que la mort berça, petits, avec amour, Et qui, grands, et marchant dans les apothéoses, Ainsi qu'avril fait naître autour de lui des roses, Avez fait sous vos pas éclore des tombeaux ; Vous que l'homme, par vous dévoré, trouve beaux ; Nous qu'il trouve hideux et qui sommes vos frères, Nous qui sommes les noirs bénisseurs funéraires, Les prêtres, nous avons à vous dire ceci. Écoutez. Notre gîte auguste fut saisi, Comme le vôtre, hélas, par la raison humaine ; Nous avions, comme vous, les peuples pour domaine, Et nous rôdions sur eux, puissants, l'œil en arrêt, Vainqueurs, toute la terre étant notre forêt ; Et nous disions à Dieu : C'est par nous que tu frappes ! Car vous êtes les rois, mais nous sommes les papes ; Vous êtes Attila, nous sommes Borgia. Nous avons la madone et la panagia, L'idole, comme, vous, vous avez la bataille ; Princes, nous n'avons pas tout à fait votre taille, Nous sommes le danger qui se met à genoux, Vous grondez plus que nous, nous rampons mieux que vous ; On sent notre velours, pire que votre griffe ; Nous sommes Anitus, Torquemada, Caïphe. Une grande tiare est sur nos fronts étroits. Urbain huit, Sixte quint, Paul trois, Innocent trois, Gerbert, l'âme livrée aux sombres aventures, Dicatus, inventant les quatorze tortures, Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait, La ruse, Loyola, la haine, Bossuet, L'autodafé, l'effroi, le cachot, la bastille, C'est nous ; et notre pourpre effrayante pétille Par moments, et s'allume, et devient flamboiement. Nous étions, comme vous, des dieux ; mais brusquement La révolution nous mit des muselières. La France mania de ses mains familières Nos gueules, et, mordue et souriant, nous prit, Fière, et sans même avoir de plaie, étant l'esprit, Elle nous a jetés dans une basse-fosse, Moi prêtre, et toi tyran ; elle a déclaré fausse Ma caverne, la foi, la guerre, ton palais ; Elle a d'altiers dompteurs, Mirabeau, Rabelais, Molière, Diderot, Rousseau, Danton, Voltaire. Maintenant nous voilà, nous qui tenions la terre, Tenus à notre tour par la France.

Eh bien non ! À travers les barreaux de notre cabanon, Frères, nous vous crions une bonne nouvelle : L'orbe du soleil noir revient, et se révèle Par un blêmissement farouche et triomphant ; Le passé, pour la terre épouvantable enfant, Pour nous espoir, râlant d'une voix vengeresse, Renaît, et ce cadavre en son berceau se dresse. Son berceau c'est la tombe et son aube est la nuit. La fleur noire du sombre autel s'épanouit Pleine d'ombre, et promet le fruit plein de poussière. Rome fatale vient de lever sa visière, Dit à l'homme : Tais-toi ! dit à Dieu : Le jour ment ! Et reprend la parole et le rugissement.

Encore un peu de temps, ce qui n'est que l'écorce Tombera ; le droit mort laissera voir la force ; Partout le joug, partout Pierre, partout César, Et l'église tout bas tutoiera le bazar ; Les trônes reprendront leurs vastes équilibres, Et les peuples seront esclaves, et nous libres. À faire le gibet nous emploierons la croix. Tout redeviendra guerre et vous serez les rois. Tout redeviendra dogme et nous serons les maîtres. Vous tyrans, étant chefs, nous bourreaux, étant prêtres, Nous aurons de nouveau le monde sous nos pieds. Et la terre verra puissamment copiés Par des spectres nouveaux tous les anciens fantômes ; Et nous arrondirons les ténèbres en dômes Au-dessus du grand temple où nous mettrons l'Erreur Ayant le pape à droite, à gauche l'empereur.

Dans notre obscurité toute la terre plonge Par degrés. Et déjà, d'un ongle qui s'allonge, Par l'âme de l'enfant nous tenons l'avenir. Chez nous, exterminer fait semblant de bénir ; La goutte de sang pleut du goupillon terrible ; Votre hache, ô guerriers, ne vaut pas notre bible ; Notre foudre est énorme, et votre quantité De tonnerre est vraiment peu de chose à côté. La Saint-Barthélemy sonne une sombre cloche ; Et cette cloche sainte aujourd'hui se rapproche ; Et cette cloche jette une plus grande voix Que toute la bataille éparse autour des rois ; Car c'est derrière nous que le vrai deuil se lève ; Nous sommes le linceul, vous n'êtes que le glaive ; Vous pouvez tout au plus sur les hommes marcher, Nous, nous leur commençons l'enfer par le bûcher.

C'est égal, vous soldats, nous prêtres, tous ensemble Nous vaincrons ; nous allons tout ravoir. Déjà tremble La grille qu'on a mise entre le peuple et nous. Satan en a tiré doucement les verrous. Nous allons nous ruer sur les âmes sans nombre, Nous allons ressaisir la terre. —

Ainsi, dans l'ombre, Pendant que nous rêvons et que nous oublions, La cage aux tigres parle à la cage aux lions.

WELF. CYADMIS. HUG. OTHON. SYLVESTRE. UNE PETITE FILLE, mendiante. L’HUISSIER DE L’EMPIRE. Paysans, Bourgeois, Étudiants

de l’Université carolingienne,

Soldats.

Devant le précipice d’Osbor.

WELF

CASTELLAN D’OSBOR

Le rebord d’un précipice.

Au delà du précipice, qui est très-étroit, se profile une haute tour crénelée sans fenêtres. Des meurtrières çà et là. Le pont-levis dressé cache la porte. Le précipice sert de fossé à cette tour.

Derrière la tour monte, à perte de vue, la montagne couverte de sapins. On ne voit pas le ciel.

Scène première.

L’HUISSIER DE L’EMPIRE, un groupe de GENS DU PEUPLE.

L’huissier de l’empire, en dalmatique d’argent semée d’aigles noirs, entre, précédé des quatre massiers de la Diète. Il est suivi d’un groupe de paysans et de bourgeois.

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