Les Châtiments (page 5)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Châtiments · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Batthyani, Sandor, Poërio, victimes !

Pour le peuple et le droit en vain nous combattîmes.

Baudin tombe, agitant son écharpe en lambeau.

Pleurez dans les forêts, pleurez sur les montagnes !

Où Dieu mit des édens les rois mettent des bagnes ;

Venise est une chiourme et Naple est un tombeau.

Le gibet sur Arad ! le gibet sur Palerme !

La corde à ces héros qui levaient d’un bras ferme

Leur drapeau libre et fier devant les rois tremblants !

Tandis qu’on va sacrer l’empereur Schinderhannes,

Martyrs, la pluie à flots ruisselle sur vos crânes,

Et le bec des corbeaux fouille vos yeux sanglants.

Avenir ! avenir ! voici que tout s’écroule !

Les pâles rois ont fui, la mer vient, le flot roule,

Peuples ! le clairon sonne aux quatre coins du ciel ;

Quelle fuite effrayante et sombre ! les armées

S’en vont dans la tempête en cendres enflammées,

L’épouvante se lève. — Allons, dit l’Éternel !

Jersey, novembre 1852

II CE QUE LE POËTE SE DISAIT EN 1848

Tu ne dois pas chercher le pouvoir, tu dois faire

Ton œuvre ailleurs ; tu dois, esprit d’une autre sphère,

Devant l’occasion reculer chastement.

De la pensée en deuil doux et sévère amant,

Compris ou dédaigné des hommes, tu dois être

Pâtre pour les garder et pour les bénir prêtre.

Lorsque les citoyens, par la misère aigris,

Fils de la même France et du même Paris,

S’égorgent ; quand, sinistre, et soudain apparue,

La morne barricade au coin de chaque rue

Monte et vomit la mort de partout à la fois,

Tu dois y courir seul et désarmé ; tu dois

Dans cette guerre impie, abominable, infâme,

Présenter ta poitrine et répandre ton âme,

Parler, prier, sauver les faibles et les forts,

Sourire à la mitraille et pleurer sur les morts ;

Puis remonter tranquille à ta place isolée,

Et là, défendre, au sein de l’ardente assemblée,

Et ceux qu’on veut proscrire et ceux qu’on croit juger,

Renverser l’échafaud, servir et protéger

L’ordre et la paix qu’ébranle un parti téméraire,

Nos soldats trop aisés à tromper, et ton frère,

Le pauvre homme du peuple aux cabanons jeté,

Et les lois, et la triste et fière liberté ;

Consoler, dans ces jours d’anxiété funeste,

L’art divin qui frissonne et pleure, et pour le reste

Attendre le moment suprême et décisif.

Ton rôle est d’avertir et de rester pensif.

Paris, juillet 1848.

V Cette nuit-là

Trois amis l’entouraient. C’était à l’Élysée.

On voyait du dehors luire cette croisée.

Regardant venir l’heure et l’aiguille marcher,

Il était là, pensif ; et, rêvant d’attacher

Le nom de Bonaparte aux exploits de Cartouche,

Il sentait approcher son guet-apens farouche.

D’un pied distrait dans l’âtre il poussait le tison.

Et voici ce que dit l’homme de trahison :

— « Cette nuit vont surgir mes projets invisibles.

Les Saint-Barthélemy sont encore possibles.

Paris dort, comme aux temps de Charles de Valois ;

Vous allez dans un sac mettre toutes les lois,

Et par-dessus le pont les jeter dans la Seine. » —

Ô ruffians ! bâtards de la fortune obscène,

Nés du honteux coït de l’intrigue et du sort !

Rien qu’en songeant à vous mon vers indigné sort,

Et mon cœur orageux dans ma poitrine gronde

Comme le chêne au vent dans la forêt profonde !

Comme ils sortaient tous trois de la maison Bancal,

Morny, Maupas le grec, Saint-Arnaud le chacal,

Voyant passer ce groupe oblique et taciturne,

Les clochers de Paris, sonnant l’heure nocturne,

S’efforçaient vainement d’imiter le tocsin ;

Les pavés de Juillet criaient : à l’assassin !

Tous les spectres sanglants des antiques carnages,

Réveillés, se montraient du doigt ces personnages ;

La Marseillaise, archange aux chants aériens,

Murmurait dans les cieux : aux armes, citoyens !

Paris dormait, hélas ! et bientôt, sur les places,

Sur les quais, les soldats, dociles populaces,

Janissaires conduits par Reybell et Sauboul,

Payés comme à Byzance, ivres comme à Stamboul,

Ceux de Dulac, et ceux de Korte et d’Espinasse,

La cartouchière au flanc et dans l’œil la menace,

Vinrent, le régiment après le régiment,

Et le long des maisons ils passaient lentement,

À pas sourds, comme on voit les tigres dans les jongles

Qui rampent sur le ventre en allongeant leurs ongles ;

Et la nuit était morne, et Paris sommeillait

Comme un aigle endormi pris sous un noir filet.

Les chefs attendaient l’aube en fumant leurs cigares.

Ô cosaques ! voleurs ! chauffeurs ! routiers ! bulgares !

Ô généraux brigands ! bagne, je te les rends !

Les juges d’autrefois pour des crimes moins grands

Ont brûlé la Voisin et roué vif Desrues !

Éclairant leur affiche infâme au coin des rues

Et le lâche armement de ces filous hardis,

Le jour parut. La nuit, complice des bandits,

Prit la fuite, et, traînant à la hâte ses voiles,

Dans les plis de sa robe emporta les étoiles

Et les mille soleils dans l’ombre étincelant,

Comme les sequins d’or qu’emporte en s’en allant

Une fille, aux baisers du crime habituée,

Qui se rhabille après s’être prostituée.

Bruxelles, janvier 1852.

Wikipédia

X Chanson

Courtisans ! attablés dans la splendide orgie,

La bouche par le rire et la soif élargie,

Vous célébrez César, très bon, très grand, très pur ;

Vous buvez, apostats à tout ce qu’on révère,

Le chypre à pleine coupe, et la honte à plein verre… —

Mangez, moi je préfère,

Vérité, ton pain dur.

Boursier qui tonds le peuple, usurier qui le triches,

Gais soupeurs de Chevet, ventrus, coquins et riches,

Amis de Fould le juif et de Maupas le grec,

Laissez le pauvre en pleurs sous la porte cochère,

Engraissez-vous, vivez, et faites bonne chère… —

Mangez, moi je préfère,

Probité, ton pain sec.

L’opprobre est une lèpre et le crime une dartre.

Soldats qui revenez du boulevard Montmartre,

Le vin, au sang mêlé, jaillit sur vos habits ;

Chantez ! la table emplit l’École militaire,

Le festin fume, on trinque, on boit, on roule à terre… —

Mangez, moi je préfère,

Ô gloire, ton pain bis.

Ô peuple des faubourgs, je vous ai vu sublime.

Aujourd’hui vous avez, serf grisé par le crime,

Plus d’argent dans la poche, au cœur moins de fierté.

On va, chaîne au cou, rire et boire à la barrière.

Et vive l’empereur ! et vive le salaire !… —

Mangez, moi je préfère,

Ton pain noir, Liberté !

Jersey, décembre 1852.

X Chanson

Courtisans ! attablés dans la splendide orgie,

La bouche par le rire et la soif élargie,

Vous célébrez César, très bon, très grand, très pur ;

Vous buvez, apostats à tout ce qu’on révère,

Le chypre à pleine coupe, et la honte à plein verre… —

Mangez, moi je préfère,

Vérité, ton pain dur.

Boursier qui tonds le peuple, usurier qui le triches,

Gais soupeurs de Chevet, ventrus, coquins et riches,

Amis de Fould le juif et de Maupas le grec,

Laissez le pauvre en pleurs sous la porte cochère,

Engraissez-vous, vivez, et faites bonne chère… —

Mangez, moi je préfère,

Probité, ton pain sec.

L’opprobre est une lèpre et le crime une dartre.

Soldats qui revenez du boulevard Montmartre,

Le vin, au sang mêlé, jaillit sur vos habits ;

Chantez ! la table emplit l’École militaire,

Le festin fume, on trinque, on boit, on roule à terre… —

Mangez, moi je préfère,

Ô gloire, ton pain bis.

Ô peuple des faubourgs, je vous ai vu sublime.

Aujourd’hui vous avez, serf grisé par le crime,

Plus d’argent dans la poche, au cœur moins de fierté.

On va, chaîne au cou, rire et boire à la barrière.

Et vive l’empereur ! et vive le salaire !… —

Mangez, moi je préfère,

Ton pain noir, Liberté !

Jersey, décembre 1852.

XIII Chanson

La femelle ? elle est morte.

Le mâle ? un chat l’emporte

Et dévore ses os.

Au doux nid qui frissonne

Qui reviendra ? personne.

Pauvres petits oiseaux !

Le pâtre absent par fraude !

Le chien mort ! le loup rôde,

Et tend ses noirs panneaux.

Au bercail qui frissonne,

Qui veillera ? personne.

Pauvres petits agneaux !

L’homme au bagne ! la mère

À l’hospice ! ô misère !

Le logis tremble aux vents ;

L’humble berceau frissonne.

Qui reste-t-il ? personne.

Pauvres petits enfants !

Jersey, février 1853.

XV Confrontations

Ô cadavres, parlez ! quels sont vos assassins ?

Quelles mains ont plongé ces stylets dans vos seins ?

Toi d’abord, que je vois dans cette ombre apparaître,

Ton nom ? — Religion. — Ton meurtrier ? — Le prêtre.

— Vous, vos noms ? — Probité, pudeur, raison, vertu.

— Et qui vous égorgea ? — L’église. — Toi, qu’es-tu ?

— Je suis la foi publique. — Et qui t’a poignardée ?

— Le serment. — Toi, qui dors de ton sang inondée ?

— Mon nom était justice. — Et quel est ton bourreau ?

— Le juge. — Et toi, géant, sans glaive en ton fourreau,

Et dont la boue éteint l’auréole enflammée ?

— Je m’appelle Austerlitz. — Qui t’a tué ? — L’armée.

Bruxelles, 5 janvier 1852.

WikipédiaWiktionnaire

VIII DÉJÀ NOMMÉ

Malgré moi je reviens, et mes vers s’y résignent,

À cet homme qui fut si misérable, hélas !

Et dont Mathieu Molé, chez les morts qui s’indignent,

Parle à Boissy d’Anglas.

Ô loi sainte ! Justice ! où tout pouvoir s’étaie,

Gardienne de tout droit et de tout ordre humain !

Cet homme qui, vingt ans, pour recevoir sa paie,

T’avait tendu la main,

Quand il te vit sanglante et livrée à l’infâme,

Levant tes bras, meurtrie aux talons des soldats,

Tourna la tête et dit : Qu’est-ce que cette femme ?

Je ne la connais pas !

Les vieux partis avaient mis au fauteuil ce juste.

Ayant besoin d’un homme on prit un mannequin.

Il eût fallu Caton sur cette chaise auguste,

On y jucha Pasquin.

Opprobre ! il dégradait à plaisir l’assemblée ;

Souple, insolent, semblable aux valets familiers,

Ses gros lazzis marchaient sur l’éloquence ailée

Avec leurs gros souliers.

Quand on ne croit à rien on est prêt à tout faire.

Il eût reçu Cromwell ou Monk dans Temple-Bar.

Suprême abjection ! riant avec Voltaire,

Votant pour Escobar !

Ne sachant que lécher à droite et mordre à gauche,

Aidant, à son insu, le crime ; vil pantin,

Il entr’ouvrait la porte aux sbires en débauche

Qui vinrent un matin.

Si l’on avait voulu, pour sauver du déluge,

Certes, son traitement, sa place, son trésor,

Et sa loque d’hermine et son bonnet de juge

Au triple galon d’or,

Il eût été complice, il eût rempli sa tâche ;

Mais les chefs sur son nom passèrent le charbon ;

Ils n’ont pas daigné faire un traître avec ce lâche ;

Ils ont dit : à quoi bon ?

Sous ce règne où l’on vend de la fange au pied cube,

Du moins cet homme a-t-il à jamais disparu,

Rustre exploiteur des rois, courtisan du Danube,

Hideux flatteur bourru !

Il s’offrait aux brigands après la loi tuée ;

Et pour qu’il lâchât prise, aux yeux de tout Paris,

Il fallut qu’on lui dit : Vieille prostituée,

Vois donc tes cheveux gris !

Aujourd’hui méprisé, même de cette clique,

On voit pendre la honte à son nom infamant,

Et le dernier lambeau de la pudeur publique

À son dernier serment.

Si par hasard, la nuit, dans les carrefours mornes,

Fouillant du croc l’ordure où dort plus d’un secret,

Un chiffonnier trouvait cette âme au coin des bornes,

Il la dédaignerait !

Jersey, décembre 1852.

VI ÉCRIT LE 17 JUILLET 1851 EN DESCENDANT DE LA TRIBUNE

Ces hommes qui mourront, foule abjecte et grossière,

Sont de la boue avant d’être de la poussière.

Oui, certe, ils passeront et mourront. Aujourd’hui

Leur vue à l’honnête homme inspire un mâle ennui.

Envieux, consumés de rages puériles,

D’autant plus furieux qu’ils se sentent stériles,

Ils mordent les talons de qui marche en avant.

Ils sont humiliés d’aboyer, ne pouvant

Jusqu’au rugissement hausser leur petitesse.

Ils courent, c’est à qui gagnera de vitesse,

La proie est là ! — hurlant et jappant à la fois,

Lancés dans le sénat ainsi que dans un bois,

Tous confondus, traitant, magistrat, soldat, prêtre,

Meute autour du lion, chenil aux pieds du maître,

Ils sont à qui les veut, du premier au dernier,

Aujourd’hui Bonaparte et demain Changarnier !

Ils couvrent de leur bave honneur, droit, république,

La charte populaire et l’œuvre évangélique,

Le progrès, ferme espoir des peuples désolés ;

Ils sont odieux. — Bien. Continuez, allez !

Quand l’austère penseur qui, loin des multitudes,

Rêvait hier encore au fond des solitudes,

Apparaissant soudain dans sa tranquillité,

Vient au milieu de vous dire la vérité,

Défendre les vaincus, rassurer la patrie,

Éclatez ! répandez cris, injures, furie,

Ruez-vous sur son nom comme sur un butin !

Vous n’obtiendrez de lui qu’un sourire hautain,

Et pas même un regard ! — Car cette âme sereine

Méprisant votre estime, estime votre haine.

Paris, 1854.

III FABLE OU HISTOIRE

Un jour, maigre et sentant un royal appétit,

Un singe d’une peau de tigre se vêtit.

Le tigre avait été méchant ; lui, fut atroce.

Il avait endossé le droit d’être féroce.

Il se mit à grincer des dents, criant : Je suis

Le vainqueur des halliers, le roi sombre des nuits.

Il s’embusqua, brigand des bois, dans les épines ;

Il entassa l’horreur, le meurtre, les rapines,

Égorgea les passants, dévasta la forêt,

Fit tout ce qu’avait fait la peau qui le couvrait.

Il vivait dans un antre, entouré de carnage.

Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.

Il s’écriait, poussant d’affreux rugissements :

Regardez, ma caverne est pleine d’ossements ;

Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,

Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre !

Les bêtes l’admiraient, et fuyaient à grands pas.

Un belluaire vint, le saisit dans ses bras,

Déchira cette peau comme on déchire un linge,

Mit à nu ce vainqueur, et dit : Tu n’es qu’un singe !

Jersey, septembre 1852.

I Idylles

LE SÉNAT.

Vibrez, trombone et chanterelle !

Les oiseaux chantent dans les nids.

La joie est chose naturelle.

Que Magnan danse la trénis

Et Saint-Arnaud la pastourelle !

LES CAVES DE LILLE.

Miserere !

Miserere !

LE CONSEIL D’ÉTAT.

Des lampions dans les charmilles !

Des lampions dans les buissons !

Mêlez-vous, sabres et mantilles !

Chantez en chœur, les beaux garçons !

Dansez en rond, les belles filles !

LES GRENIERS DE ROUEN

Miserere !

Miserere !

LE CORPS LÉGISLATIF.

Jouissons ! l’amour nous réclame.

Chacun, pour devenir meilleur,

Cueille son miel, nourrit son âme,

L’abeille aux lèvres de la fleur,

Le sage aux lèvres de la femme !

BRUXELLES, LONDRES, BELLE-ISLE, JERSEY

Miserere !

Miserere !

L’HÔTEL DE VILLE.

L’empire se met aux croisées ;

Rions, jouons, soupons, dînons.

Des pétards aux Champs-Élysées !

À l’oncle il fallait des canons,

Il faut au neveu des fusées.

LES PONTONS

Miserere !

Miserere !

L’ARMÉE.

Pas de scrupules ! pas de morgue !

À genoux ! un bedeau paraît.

Le tambour obéit à l’orgue.

Notre ardeur sort du cabaret,

Et notre gloire est à la morgue.

LAMBESSA.

Miserere !

Miserere !

LA MAGISTRATURE.

Mangeons, buvons, tout le conseille.

Heureux l’ami du raisin mûr,

Qui toujours, riant sous sa treille,

Trouve une grappe sur son mur

Et dans sa cave une bouteille !

CAYENNE.

Miserere !

Miserere !

LES ÉVÊQUES.

Jupiter l’ordonne, on révère

Le succès, sur le trône assis.

Trinquons ! Le prêtre peu sévère

Vide son âme de soucis,

Et de vin vieux emplit son verre !

LE CIMETIÈRE MONTMARTRE.

Miserere !

Miserere !

Jersey, avril 1853

IX JOYEUSE VIE

I

Bien ! pillards, intrigants, fourbes, crétins, puissances !

Attablez-vous en hâte autour des jouissances !

Accourez ! place à tous !

Maîtres, buvez, mangez, car la vie est rapide.

Tout ce peuple conquis, tout ce peuple stupide,

Tout ce peuple est à vous !

Vendez l’état ! coupez les bois ! coupez les bourses !

Videz les réservoirs et tarissez les sources !

Les temps sont arrivés.

Prenez le dernier sou ! prenez, gais et faciles,

Aux travailleurs des champs, aux travailleurs des villes !

Prenez, riez, vivez !

Bombance ! allez ! c’est bien ! vivez ! faites ripaille !

La famille du pauvre expire sur la paille,

Tous les livres