Les Châtiments (page 7)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Châtiments · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qui vole à Notre-Dame.

Va, prodigue au bandit les adorations ;

Martyrs, vous l’entendîtes !

Dieu te voit, et là-haut tes bénédictions,

Ô prêtre, sont maudites !

Les proscrits sont partis, aux flancs du ponton noir,

Pour Alger, pour Cayenne ;

Ils ont vu Bonaparte à Paris, ils vont voir

En Afrique l’hyène.

Ouvriers, paysans qu’on arrache au labour,

Le sombre exil vous fauche !

Bien, regarde à ta droite, archevêque Sibour,

Et regarde à ta gauche.

Ton diacre est Trahison et ton sous-diacre est Vol ;

Vends ton Dieu, vends ton âme !

Allons, coiffe ta mitre, allons, mets ton licol,

Chante, vieux prêtre infâme !

Le meurtre à tes côtés suit l’office divin,

Criant : feu sur qui bouge !

Satan tient la burette, et ce n’est pas de vin

Que ton ciboire est rouge.

Bruxelles, 3 janvier 1852.

III LES COMMISSIONS MIXTES

Ils sont assis dans l’ombre et disent : nous jugeons.

Ils peuplent d’innocents les geôles, les donjons,

Et les pontons, nefs abhorrées,

Qui flottent au soleil, sombres comme le soir,

Tandis que le reflet des mers sur leur flanc noir

Frissonne en écailles dorées.

Pour avoir sous son chaume abrité des proscrits,

Ce vieillard est au bagne, et l’on entend ses cris.

À Cayenne, à Bone, aux galères,

Quiconque a combattu cet escroc du scrutin

Qui, traître, après avoir crocheté le destin,

Filouta les droits populaires !

Ils ont frappé l’ami des lois ; ils ont flétri

La femme qui portait du pain à son mari,

Le fils qui défendait son père ;

Le droit ? on l’a banni ; l’honneur ? on l’exila.

Cette justice-là sort de ces juges-là,

Comme des tombeaux la vipère.

Bruxelles, juillet 1852.

IX AU PEUPLE

Il te ressemble ; il est terrible et pacifique.

Il est sous l’infini le niveau magnifique ;

Il a le mouvement, il a l’immensité.

Apaisé d’un rayon et d’un souffle agité,

Tantôt c’est l’harmonie et tantôt le cri rauque.

Les monstres sont à l’aise en sa profondeur glauque ;

La trombe y germe ; il a des gouffres inconnus

D’où ceux qui l’ont bravé ne sont pas revenus ;

Sur son énormité le colosse chavire ;

Comme toi le despote il brise le navire ;

Le fanal est sur lui comme l’esprit sur toi ;

Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;

Sa vague, où l’on entend comme des chocs d’armures,

Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures,

Et l’on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,

Ayant rugi ce soir, dévorera demain.

Son onde est une lame aussi bien que le glaive ;

Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève ;

Sa rondeur formidable, azur universel,

Accepte en son miroir tous les astres du ciel ;

Il a la force rude et la grâce superbe ;

Il déracine un roc, il épargne un brin d’herbe ;

Il jette comme toi l’écume aux fiers sommets,

O peuple ; seulement, lui, ne trompe jamais

Quand, l’œil fixe, et debout sur sa grève sacrée,

Et pensif, on attend l’heure de sa marée.

Au bord de l’océan, juillet 1853.

XVI NON

Laissons le glaive à Rome et le stylet à Sparte,

Ne faisons pas saisir, trop pressés de punir,

Par le spectre Brutus le brigand Bonaparte.

Gardons ce misérable au sinistre avenir.

Vous serez satisfaits, je vous le certifie,

Bannis, qui de l’exil portez le triste faix,

Captifs, proscrits, martyrs qu’il foule et qu’il défie,

Vous tous qui frémissez, vous serez satisfaits.

Jamais au criminel son crime ne pardonne ;

Mais gardez, croyez-moi, la vengeance au fourreau ;

Attendez ; ayez foi dans les ordres que donne

Dieu, juge patient, au temps, tardif bourreau !

Laissons vivre le traître en sa honte insondable.

Ce sang humilierait même le vil couteau.

Laissons venir le temps, l’inconnu formidable

Qui tient le châtiment caché sous son manteau.

Qu’il soit le couronné parce qu’il est le pire,

Le maître des fronts plats et des cœurs abrutis ;

Que son sénat décerne à sa race l’empire,

S’il trouve une femelle et s’il a des petits ;

Qu’il règne par la messe et par la pertuisane ;

Qu’on le fasse empereur dans son flagrant délit ;

Que l’église en rampant, que cette courtisane

Se glisse dans son antre et couche dans son lit ;

Qu’il soit cher à Troplong, que Sibour le vénère,

Qu’il leur donne son pied tout sanglant à baiser,

Qu’il vive, ce césar ! Louvel ou Lacenaire

Seraient pour le tuer forcés de se baisser.

Ne tuez pas cet homme, ô vous, songeurs sévères,

Rêveurs mystérieux, solitaires et forts,

Qui, pendant qu’on le fête et qu’il choque les verres,

Marchez, le poing crispé, dans l’herbe où sont les morts

Avec l’aide d’en haut toujours nous triomphâmes.

L’exemple froid vaut mieux qu’un éclair de fureur.

Non, ne le tuez pas. Les piloris infâmes

Ont besoin d’être ornés parfois d’un empereur.

Jersey, octobre 1852.

NOX

I

C’est la date choisie au fond de ta pensée,

Prince ! il faut en finir, — cette nuit est glacée,

Viens, lève-toi ! Flairant dans l’ombre les escrocs,

Le dogue Liberté gronde et montre ses crocs ;

Quoique mis par Carlier à la chaîne, il aboie ;

N’attends pas plus longtemps ! c’est l’heure de la proie.

Vois, décembre épaissit son brouillard le plus noir ;

Comme un baron voleur qui sort de son manoir,

Surprends, brusque assaillant, l’ennemi que tu cernes.

Debout ! les régiments sont là dans les casernes,

Sac au dos, abrutis de vin et de fureur,

N’attendant qu’un bandit pour faire un empereur.

Mets ta main sur ta lampe et viens d’un pas oblique ;

Prends ton couteau, l’instant est bon ; la république,

Confiante, et sans voir tes yeux sombres briller,

Dort, avec ton serment, prince, pour oreiller.

Cavaliers, fantassins, sortez ! dehors les hordes !

Sus aux représentants ! soldats, liez de cordes

Vos généraux jetés dans la cave aux forçats !

Poussez, la crosse aux reins, l’assemblée à Mazas !

Chassez la haute-cour à coups de plat de sabre !

Changez-vous, preux de France, en brigands de Calabre !

Vous, bourgeois, regardez, vil troupeau, vil limon,

Comme un glaive rougi qu’agite un noir démon,

Le coup d’état qui sort flamboyant de la forge !

Les tribuns pour le droit luttent ; qu’on les égorge !

Routiers, condottieri, vendus, prostitués,

Frappez ! tuez Baudin ! tuez Dussoubs ! tuez !

Que fait hors des maisons ce peuple ? Qu’il s’en aille !

Soldats, mitraillez-moi toute cette canaille !

Feu ! feu ! Tu voteras ensuite, ô peuple roi !

Sabrez le droit, sabrez l’honneur, sabrez la loi !

Que sur les boulevards le sang coule en rivières !

Du vin plein les bidons ! des morts plein les civières !

Qui veut de l’eau-de-vie ? En ce temps pluvieux

Il faut boire. Soldats, fusillez-moi ce vieux !

Tuez-moi cet enfant. Qu’est-ce que cette femme ?

C’est la mère ? tuez. Que tout ce peuple infâme

Tremble, et que les pavés rougissent ses talons !

Ce Paris odieux bouge et résiste. Allons !

Qu’il sente le mépris, sombre et plein de vengeance,

Que nous, la force, avons pour lui, l’intelligence !

L’étranger respecta Paris : soyons nouveaux !

Traînons-le dans la boue aux crins de nos chevaux !

Qu’il meure ! qu’on le broie et l’écrase et l’efface !

Noirs canons, crachez-lui vos boulets à la face !

II

C’est fini ! Le silence est partout, et l’horreur.

Vive Poulmann césar et Soufflard empereur !

On fait des feux de joie avec les barricades ;

La porte Saint-Denis sous ses hautes arcades

Voit les brasiers trembler au vent et rayonner.

C’est fait, reposez-vous ; et l’on entend sonner

Dans les fourreaux le sabre et l’argent dans les poches.

De la banque aux bivouacs on vide les sacoches.

Ceux qui tuaient le mieux et qui n’ont pas bronché

Auront la croix d’honneur par-dessus le marché.

Les vainqueurs en hurlant dansent sur les décombres.

Des tas de corps saignants gisent dans les coins sombres.

Le soldat, gai, féroce, ivre, complice obscur,

Chancelle, et, de la main dont il s’appuie au mur,

Achève d’écraser quelque cervelle humaine.

On boit, on rit, on chante, on ripaille, on amène

Des vaincus qu’on fusille, hommes, femmes, enfants.

Les généraux dorés galopent triomphants,

Regardés par les morts tombés à la renverse.

Bravo ! César a pris le chemin de traverse !

Courons féliciter l’Élysée à présent.

Du sang dans les maisons, dans les ruisseaux du sang,

Partout ! Pour enjamber ces effroyables mares,

Les juges lestement retroussent leurs simarres,

Et l’église joyeuse en emporte un caillot

Tout fumant, pour servir d’écritoire à Veuillot.

Oui, c’est bien vous qu’hier, riant de vos férules,

Un caporal chassa de vos chaises curules,

Magistrats ! Maintenant que, reprenant du cœur,

Vous êtes bien certains que Mandrin est vainqueur,

Que vous ne serez pas obligés d’être intègres,

Que Mandrin dotera vos dévouements allègres,

Que c’est lui qui paîra désormais, et très bien,

Qu’il a pris le budget, que vous ne risquez rien,

Qu’il a bien étranglé la loi, qu’elle est bien morte,

Et que vous trouverez ce cadavre à sa porte,

Accourez, acclamez, et chantez hosanna !

Oubliez le soufflet qu’hier il vous donna,

Et, puisqu’il a tué vieillards, mères et filles,

Puisqu’il est dans le meurtre entré jusqu’aux chevilles,

Prosternez-vous devant l’assassin tout-puissant,

Et léchez-lui les pieds pour effacer le sang !

NOX 21 III

Donc cet homme s’est dit : — « Le maître des armées,

L’empereur surhumain

Devant qui, gorge au vent, pieds nus, les renommées

Volaient, clairons en main,

« Napoléon, quinze ans, régna dans les tempêtes,

Du sud à l’aquilon.

Tous les rois l’adoraient, lui, marchant sur leurs têtes,

Eux, baisant son talon ;

« Il prit, embrassant tout dans sa vaste espérance,

Madrid, Berlin, Moscou ;

Je ferai mieux, je vais enfoncer à la France

Mes ongles dans le cou !

« La France libre et fière et chantant la concorde,

Marche à son but sacré ;

Moi, je vais lui jeter par derrière une corde

Et je l’étranglerai.

« Nous nous partagerons, mon oncle et moi, l’histoire ;

Le plus intelligent,

C’est moi, certes ! il aura la fanfare de gloire,

J’aurai le sac d’argent.

« Je me sers de son nom, splendide et vain tapage,

Tombé dans mon berceau.

Le nain grimpe au géant. Je lui laisse sa page,

Mais j’en prends le verso.

« Je me cramponne à lui. C’est moi qui suis le maître.

J’ai pour sort et pour loi

De surnager sur lui dans l’histoire, ou peut-être

De l’engloutir sous moi.

« Moi, chat-huant, je prends cet aigle dans ma serre.

Moi si bas, lui si haut,

Je le tiens ! je choisis son grand anniversaire,

C’est le jour qu’il me faut.

« Ce jour-là, je serai comme un homme qui monte

Le manteau sur ses yeux ;

Nul ne se doutera que j’apporte la honte

À ce jour glorieux.

« J’irai plus aisément saisir mon ennemie

Dans mes poings meurtriers ;

La France ce jour-là sera mieux endormie

Sur son lit de lauriers. » —

Alors il vint, cassé de débauches, l’œil terne,

Furtif, les traits pâlis,

Et ce voleur de nuit alluma sa lanterne

Au soleil d’Austerlitz !

Nox IV

Victoire ! il était temps, prince, que tu parusses !

Les filles d’opéra manquaient de princes russes ;

Les révolutions apportent de l’ennui

Aux Jeannetons d’hier, Pamélas d’aujourd’hui ;

Dans don Juan qui s’effraie un Harpagon éclate,

Un maigre filet d’or sort de sa bourse plate ;

L’argent devenait rare aux tripots ; les journaux

Faisaient le vide autour des confessionnaux ;

Le sacré-cœur, mourant de sa mort naturelle,

Maigrissait ; les protêts, tourbillonnant en grêle,

Drus et noirs, aveuglaient le portier de Magnan ;

On riait aux sermons de l’abbé Ravignan ;

Plus de pur-sang piaffant aux portes des donzelles ;

L’hydre de l’anarchie apparaissait aux belles

Sous la forme effroyable et triste d’un cheval

De fiacre les traînant pour trente sous au bal.

La désolation était sur Babylone.

Mais tu surgis, bras fort ; tu te dresses, colonne ;

Tout renaît, tout revit, tout est sauvé. Pour lors

Les figurantes vont récolter des milords,

Tous sont contents, soudards, francs viveurs, gent dévote,

Tous chantent, monseigneur l’archevêque, et Javotte.

Allons ! congratulons, triomphons, partageons !

Les vieux partis, coiffés en ailes de pigeons,

Vont s’inscrire, adorant Mandrin, chez son concierge.

Falstaff allume un punch, Tartuffe brûle un cierge.

Vers l’Élysée en joie, où sonne le tambour,

Tous se hâtent, Parieu, Montalembert, Sibour,

Rouher, cette catin, Troplong, cette servante,

Grecs, juifs, quiconque a mis sa conscience en vente,

Quiconque vole et ment cum privilegio,

L’homme du bénitier, l’homme de l’agio,

Quiconque est méprisable et désire être infâme,

Quiconque, se jugeant dans le fond de son âme,

Se sent assez forçat pour être sénateur.

Myrmidon de César admire la hauteur.

Lui, fait la roue et trône au centre de la fête.

— Eh bien, messieurs, la chose est-elle un peu bien faite ?

Qu’en pense Papavoine et qu’en dit Loyola ?

Maintenant nous ferons voter ces drôles-là ;

Partout en lettres d’or nous écrirons le chiffre. —

Gai ! tapez sur la caisse et soufflez dans le fifre ;

Braillez vos salvum fac, messeigneurs ; en avant

Des églises, abri profond du Dieu vivant,

On dressera des mâts avec des oriflammes.

Victoire ! venez voir les cadavres, mesdames.

NOX 25 V

Où sont-ils ? Sur les quais, dans les cours, sous les ponts,

Dans l’égout, dont Maupas fait lever les tampons,

Dans la fosse commune affreusement accrue,

Sur le trottoir, au coin des portes, dans la rue,

Pêle-mêle entassés, partout ; dans les fourgons

Que vers la nuit tombante escortent les dragons,

Convoi hideux qui vient du Champ de Mars, et passe,

Et dont Paris tremblant s’entretient à voix basse.

O vieux mont des Martyrs, hélas, garde ton nom !

Les morts, sabrés, hachés, broyés par le canon,

Dans ce champ que la tombe emplit de son mystère,

Etaient ensevelis la tête hors de terre.

Cet homme les avait lui-même ainsi placés,

Et n’avait pas eu peur de tous ces fronts glacés.

Ils étaient là, sanglants, froids, la bouche entr’ouverte,

La face vers le ciel, blêmes dans l’herbe verte,

Effroyables à voir dans leur tranquillité,

Eventrés, balafrés, le visage fouetté

Par la ronce qui tremble au vent du crépuscule ;

Tous, l’homme du faubourg qui jamais ne recule,

Le riche à la main blanche et le pauvre au bras fort,

La mère qui semblait montrer son enfant mort,

Cheveux blancs, tête blonde, au milieu des squelettes,

La belle jeune fille aux lèvres violettes,

Côte à côte rangés dans l’ombre au pied des ifs,

Livides, stupéfaits, immobiles, pensifs,

Spectres du même crime et des mêmes désastres,

De leur œil fixe et vide ils regardaient les astres.

Dès l’aube, on s’en venait chercher dans ce gazon

L’absent qui n’était pas rentré dans la maison ;

Le peuple contemplait ces têtes effarées ;

La nuit, qui de décembre abrège les soirées,

Pudique, les couvrait du moins de son linceul.

Le soir, le vieux gardien des tombes, resté seul,

Hâtait le pas parmi les pierres sépulcrales,

Frémissant d’entrevoir toutes ces faces pâles ;

Et, tandis qu’on pleurait dans les maisons en deuil,

L’âpre bise soufflait sur ces fronts sans cercueil,

L’ombre froide emplissait l’enclos aux murs funèbres.

O morts, que disiez-vous à Dieu dans ces ténèbres ?

On eût dit, en voyant ces morts mystérieux

Le cou hors de la terre et le regard aux cieux

Que, dans le cimetière où le cyprès frissonne,

Entendant le clairon du jugement qui sonne,

Tous ces assassinés s’éveillaient brusquement,

Qu’ils voyaient, Bonaparte, au seuil du firmament

Amener devant Dieu ton âme horrible et fausse,

Et que, pour témoigner, ils sortaient de leur fosse.

Montmartre ! enclos fatal ! quand vient le soir obscur,

Aujourd’hui le passant évite encor ce mur.

NOX 27 VI

Un mois après, cet homme allait à Notre-Dame.

Il entra le front haut ; la myrrhe et le cinname

Brûlaient ; les tours vibraient sous le bourdon sonnant ;

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