Les Misérables (page 122)
Cette offre de 500,000 francs, qui m’a déjà été faite pour le cas où la presse deviendrait libre, reviendrait certainement si le cas se réalisait.
Au-dessous de 500,000 francs, aucune offre de journal ne peut être acceptée. Or les journaux actuels n’étant pas libres, ne peuvent faire une offre pareille. Je crois donc de la plus haute importance de ne point entrer avec eux dans des pourparlers inutiles, puisqu’ils sont sans résultat possible, et qui nous découvriraient en pure perte. (Songez au cas prévu par la lettre privée.) Je n’insiste point sur ce sujet délicat.
Lacroix est livré à ses propres forces, à ses seules ressources puisqu’il n’a pas l’espoir de traiter avec un journal qui lui aurait versé une grosse somme, et ses ressources sont toujours fort minces.
Pourtant, nous raconte Adolphe Brisson, il n’obtiendra les deux premiers volumes des Misérables que contre cent vingt-cinq mille francs versés en monnaie anglaise sonnante et trébuchante. Où dénicher ce trésor ? Il s’en va relancer un vieil ami de sa famille, le banquier Oppenheim, qui lui lave la tête d’importance :
— Comment, malheureux ! tu n’as pas un maravédis et tu t’engages à payer trois cent mille francs !
— Avancez-les-moi…
— Tu deviens fou ! je pense.
Quand il sortit de chez le financier, Albert Lacroix exultait. Il avait son capital. Le banquier Oppenheim, qui était un homme fort intelligent, croyait, comme le monde entier, au succès des Misérables. Et puis, il s’était réservé, pour prix de son concours, la négociation des papiers de commerce afférents à l’entreprise.
Lacroix, récompensé de sa hardiesse, pouvait maintenant payer comptant comme il l’écrivait et le disait avec une parfaite sécurité à Victor Hugo. Et en effet, après un voyage en chemin de fer, en patache, en bateau à vapeur et en voilier, il débarquait à Guernesey.
On lit dans les carnets de Victor Hugo :
2 décembre. M. A. Lacroix est arrivé ce matin (reçu de M. Lacroix à titre de dépôt provisoire la somme de 4,950 livres sterling).
Lacroix resta quelques jours à Guernesey. Il s’agissait de rédiger le traité annexe de 60,000 francs relatif aux traductions. Victor Hugo dit dans ses carnets :
4 décembre. J’ai signé ce soir avec M. Lacroix le traité annexe relatif aux Misérables.
5 décembre. J’ai remis à M. Lacroix les deux premiers volumes des Misérables, repris le reçu provisoire et touché le premier payement, 125,000 francs.
6 décembre. M. Lacroix est parti ce matin pour Paris par Le Havre, emportant la première partie du manuscrit des Misérables.
LA FABRICATION DU LIVRE.
Lacroix qui allait, par cette publication, se mettre au rang des grands éditeurs, et dont le nom serait rapidement connu, n’a plus qu’une hâte, c’est de faire paraître cette première partie. Il la lit avant de l’envoyer à l’imprimerie, et il est ravi ; s’il admire avec enthousiasme le début du roman, il se flatte aussi d’avoir été clairvoyant en mettant la main sur une œuvre qu’il croyait d’ores et déjà appelée à un grand retentissement.
Victor Hugo reçoit les premières épreuves le 9 janvier 1862, douze feuilles d’un seul coup. Il en corrige quatre dans sa journée et les renvoie aussitôt ; en même temps il remercie Lacroix qui lui avait adressé des éloges enflammés :
Vous me communiquez votre émotion avec une réelle éloquence et en termes qui honorent l’écrivain autant que l’éditeur. Vous avez écrit là, au courant de la plume, une fort belle page de haute philosophie littéraire et sociale. J’ai reconnu en vous, du premier jour, une noble et chaleureuse intelligence.
Victor Hugo ne se doutait guère, au moment où il livrait la première partie de son roman, des graves difficultés qu’il allait rencontrer, et du travail considérable auquel il se condamnait. Il était à Guernesey et ne voulait pas quitter son île. Ses éditeurs étaient à Bruxelles. On imprimait à Paris et à Bruxelles, et Paul Meurice et Auguste Vacquerie revoyaient les épreuves à Paris ; d’où voyages incessants d’épreuves, échange de longues lettres entre l’auteur, l’éditeur et les amis fidèles qui lui prêtaient leur concours. De plus, à peine la première partie du manuscrit avait-elle été remise à l’imprimerie qu’il fallait lutter contre la contrefaçon. La correspondance à ce sujet est particulièrement caractéristique.
Lacroix écrit de Bruxelles à Victor Hugo le 19 janvier :
Je vous transmets avec la présente une pièce rédigée en allemand pour la soumettre à votre signature. Voici ce dont il s’agit :
En Allemagne la contrefaçon est possible vis-à-vis des étrangers, mais ne l’est point vis-à-vis d’un allemand, éditeur patenté, et la législation sauvegarde les droits de propriété littéraire d’un état à l’autre ; la Saxe seule a un traité avec la France. Si un éditeur avait acquis de vous, mon cher Monsieur, la propriété des Misérables ou un droit sur les Misérables, directement, il se trouverait, par cela même qu’il est investi d’un droit acquis, en vertu du traité qui lie la France à la Saxe, littérairement, et par cela même qu’il est saxon et éditeur allemand patenté, à l’abri de toute contrefaçon en Allemagne, mais il faut qu’il soit l’éditeur ou censé l’éditeur et qu’il produise un titre lors du dépôt légal à effectuer. Nous avons donc pris nos mesures en conséquence pour l’Allemagne, et le gérant de notre maison de Leipzig consent à couvrir nos intérêts en Allemagne de son nom et de ses droits. Votre intervention est nécessaire. Ceci n’est en réalité qu’un contrat fictif, car M. Steinacher-Einhorn nous donne une contre-lettre qui déclare que l’écrit ci-joint ne lui constitue aucun titre vis-à-vis de vous ni de nous : fictivement et pour ses confrères allemands, il sera l’éditeur ou censé tel et mettra son nom sur les exemplaires destinés à l’Allemagne ainsi que sur la traduction allemande ; — réellement il nous donne un acte qui reconnaît qu’il n’agit que pour notre compte et comme notre représentant.
Et Lacroix ajoute le texte de la pièce que Victor Hugo doit signer, mentionnant sous la forme de certificat le droit conféré à M. Steinacher-Einhorn.
Et il termine :
Vous apprécierez, cher Monsieur, l’utilité de cette pièce. Vous comprendrez ainsi les difficultés que nous avons à aplanir dans chaque pays pour empêcher les contrefaçons.
Nous avons reproduit cette lettre parce qu’elle établit nettement la question au sujet des contrefaçons.
Lacroix s’en inquiète ; il remercie Victor Hugo, dans sa lettre du 23 janvier, de sa rapidité à renvoyer ses épreuves corrigées car il a appris que des contrefacteurs cherchent à avoir connaissance des Misérables et à se procurer des feuilles :
Or, maintenant que l’impression s’effectue, c’est par la rapidité d’exécution qu’il faut les surprendre, afin de lancer coup sur coup le plus de volumes possible, ce qui ne permet plus aux contrefacteurs de songer à réimprimer, à cause du temps qu’exige pour eux la fabrication de 3, 4 ou 5 volumes, temps plus considérable que pour un volume… C’est la même raison, vous le savez, qui nous détermine à ne point commencer trop tôt l’impression à Paris ; observez que M. Claye m’a promis d’imprimer et de tirer un volume par cinq jours… Il sera largement temps de commencer l’impression à Paris quand nous approcherons de la fin de la première partie dans notre édition. En effet, si nous voulons empêcher et tuer la contrefaçon, il n’y a qu’un moyen, c’est de fournir les marchés étrangers où il n’y a pas de traités, tels que l’Amérique, la Suisse, l’Allemagne, la Russie, avant toute mise en vente en France et en Belgique…
Voici le cas : on guette des exemplaires, on cherche à s’en procurer. Supposez les Misérables en vente à Paris, au même moment où partent nos caisses pour le lointain. Le contrefacteur suisse, ou russe, ou allemand s’en empare ; de Paris on lui envoie un exemplaire par la poste. Cet exemplaire lui parvient trois semaines, un mois avant notre caisse expédiée comme marchandise, et sur ce temps il a fait une contrefaçon, approvisionné son marché et introduit peut-être en contrebande son édition dans des pays où la loi assure une protection littéraire…
Imprimer à Paris trop longtemps d’avance pour conserver les feuilles ou les volumes en magasin pendant quinze jours, c’est provoquer un abus, c’est le faciliter. Nous avons déjà assez de peine à répondre de nos ouvriers ici ; on a voulu en gagner un.
Victor Hugo n’expédiait pas la pièce demandée pour combattre la contrefaçon, mais il n’avait pas attendu cette lettre du 23 janvier pour se hâter et fournir de la copie, car ce même jour il envoyait le premier livre de la seconde partie, et le 29 janvier la fin de cette seconde partie. Le er février il commençait la révision de la troisième partie Marius.
Malgré la célérité de Victor Hugo, Lacroix, toujours possédé par cette crainte d’être volé par les contrefacteurs, désireux par cela même de hâter la publication, avait insinué timidement à Victor Hugo que sa présence à Bruxelles serait nécessaire, qu’elle éviterait bien des retards dans la correction des épreuves. Il attendait une occasion pour renouveler plus impérieusement ce désir. Il la trouva, et le 3 février il écrivait :
Voici dix jours que nous n’avons plus reçu une seule épreuve. À quoi tient ce retard ? nous l’ignorons. Les tempêtes y sont pour beaucoup probablement. Voilà, mon cher Monsieur, ce que je craignais. Chaque retard d’arrivée d’un paquebot à Guernesey, comme chaque retard dans le retour de ce paquebot à Southampton constitue une perte de trois à quatre jours pour trois ou quatre feuilles. Si ce retard qui frappe l’arrivée ou le renvoi de la première épreuve se complique de la nécessité du renvoi d’une seconde épreuve et que celle-ci subisse à son tour ce même accident de mer, immédiatement la perte de temps est pour un volume de dix ou douze jours. C’est pour cette raison que votre présence à Bruxelles eût été si utile, eût donné tant d’impulsion à la publication.
…La préface que vous comptez donner aux Misérables sera-t-elle étendue ? Nous augmentons le nombre de volumes, mon cher Monsieur, mais en diminuant le prix du volume qui de 7 fr. 50 va être réduit à 6 francs ; cela fera excellent effet sur le public. En réalité le prix total des Misérables restera à peu près le même. Seulement par cette combinaison, qui nous impose d’ailleurs un surcroît de dépenses de papier, l’édition sera plus belle, plus luxueuse et semblera moins coûteuse.
L’édition populaire aura, elle, un prix accessible à tous.
Lacroix se bornait, pour l’instant, à incriminer les tempêtes et les retards de paquebot pour décider Victor Hugo à s’installer à Bruxelles. Il avait glissé un mot sur l’augmentation du nombre de volumes que Victor Hugo lui avait annoncé et qui lui imposait un surcroît de dépenses.
Si Victor Hugo ne comprenait pas que, pour s’affranchir de tant de tempêtes et récompenser tant de sacrifices, il devait à son tour faire l’effort de quitter son île dans le but d’être agréable à Lacroix, c’est qu’en vérité il avait le cœur obstinément fermé à la mansuétude ! Lacroix n’osait pas encore dire que la correction des épreuves était retardée par le fait de Victor Hugo, et bien lui en prit, puisque, quatre jours plus tard, il était obligé de faire amende honorable et d’avouer que les envois d’épreuves étaient très réguliers et que les tempêtes n’étaient passibles d’aucun méfait, puisqu’elles n’avaient pas visité Guernesey ; et voilà Lacroix obligé de vanter la parfaite exactitude de Victor Hugo :
Le timbre des lettres en fait foi, dit-il le 9 février, La faute est à la poste ou à des employés de la poste. Cette lettre, cette épreuve allant à Paris et nous revenant de là ouverte, lue, tout ceci est suspect.
Une lettre et un paquet d’épreuves avaient passé par Paris. Erreur de direction volontaire ou involontaire. Ce qui est certain, c’est que pareille aventure ne se renouvela pas, et Lacroix avait certainement raison — ce fait l’indique — lorsque, contrairement à l’avis de Victor Hugo, il avait tenu à ce que les corrections se fissent sur l’édition de Bruxelles ; aussi ne se prive-t-il pas de l’occasion pour ajouter :
Je me permets de différer d’opinion avec vous sur ce sujet et de me réjouir encore que vos corrections se fassent sur notre édition imprimée à Bruxelles. Que serait-ce en France ? Combien d’abus du gouvernement, s’il le voulait. Là serait le danger. D’une part retards nombreux et longs peut-être — lecture dans les bureaux du ministère ou au cabinet noir de la poste à Paris — détournement de feuilles pouvant servir à la contrefaçon. Au moins, en Belgique ce danger n’existe point. La preuve c’est que c’est en France seulement qu’on a ouvert, retenu votre lettre et les épreuves à notre adresse, ce n’est point en Belgique.
Victor Hugo s’était aperçu, en révisant son œuvre, en l’augmentant de nouveaux chapitres, que le nombre des volumes serait plus considérable qu’il ne l’avait prévu et il demandait à Lacroix de diviser chaque partie en deux volumes.
Lacroix fait valoir ce lourd sacrifice : diminution d’un tiers dans la recette, augmentation des frais, obligation de donner des volumes de 400 pages au lieu de 300, surcroît de dépenses de papier. Mais il pouvait se montrer bon prince, car si, dans son traité, il était question de sept ou huit volumes, il en obtenait dix pour le même prix ; il avait deux volumes pour lesquels, en réalité, il ne payait aucun droit d’auteur, cela valait bien un sacrifice de papier. Il le reconnaissait d’ailleurs : « Votre bonne promesse de dix volumes (chaque partie en deux volumes) est certes une compensation. »
Mais, saisissant le prétexte de la longueur inattendue du roman, il se crut autorisé, dans cette même lettre du 9 févier, à présenter des « observations timides et respectueuses », et à réclamer quelques mutilations. Il débute par les éloges :
Je ne connais rien d’égal comme puissance, comme drame, comme hauteur, comme pensée à la première partie des Misérables. C’est une œuvre complète, parfaite, unique. Ce sera, à mon sens, un succès de fièvre et d’enthousiasme.
La seconde partie se présente après cette émotion immense, universelle ! Cette attente anxieuse du public va se jeter sur Cosette. Waterloo va électriser par l’audace du génie que vous y déployez et par la grandeur et l’éclat de la forme. — La fuite de Jean Valjean, Cosette recueillie par lui, la découverte de Jean Valjean par Javert, la poursuite de Javert, sont autant de drames tour à tour doux, tristes ou terribles. Mais, à ce moment, après la retraite au couvent, l’action s’arrête, et deux chapitres admirables, l’un de description, l’autre de philosophie, arrêtent la curiosité impatiente du lecteur, la refroidissent peut-être ! j’entends parler des lecteurs en masse, du grand public, non des gourmets littéraires. Je crains que cet arrêt prolongé ne lui fasse perdre de vue la beauté et la force de développement du drame même ; d’autant plus que cette seconde partie compte ainsi trois livres en dehors de l’action proprement dite et en ralentissent le nœud : Waterloo qu’il faut garder, — le Petit Picpus, — Parenthèse. Je mets en regard, d’une part, l’appréciation première du public qui dévore un livre et court au drame, et d’autre part, la matière assez étendue de la seconde partie, qui, telle qu’elle est, forcera, pour se restreindre à deux volumes, à donner des volumes bien forts pour un prix modeste, et je vous demande si, à votre avis, le système que vous avez suivi pour Notre-Dame de Paris ne serait pas le meilleur, savoir : réserver les livres Petit Picpus et Parenthèse pour une seconde et troisième édition, comme il en a été de Ceci tuera cela de Paris à vol d’oiseau. Ce serait une nouveauté pour les éditions subséquentes et un nouveau succès, tandis que le premier public n’appréciera point assez ces beautés hors ligne à cause de son ardeur à suivre l’action et le développement des héros et à attendre la venue de personnages nouveaux, de nouveaux misérables d’autre espèce. À moins encore que vous ne fassiez aboutir au chapitre du couvent une action qui se mêle au récit, à la description, à l’étude philosophique qui l’anime…
Et Lacroix profite de l’occasion pour réclamer encore la présence de Victor Hugo à Bruxelles ; on pourrait causer, se voir ; on gagnerait du temps pour la rapidité de l’exécution. Ah ! venez, vous seriez si tranquille :
Venez, venez, cher maître, que je vous dise toute mon admiration et que vous jugiez par mes sentiments, mes impressions, de l’effet énorme que doivent produire les Misérables.
Victor Hugo ne répond nullement à cet appel, mais répond aux critiques.
En somme Lacroix n’a lu que les deux premières parties : peut-il bien porter un jugement sur un roman aussi considérable, et surtout critiquer ce qu’il appelle quelques longueurs ?
C’est l’avis de Victor Hugo :
Je vous mettrai en garde contre vous-même. L’inconvénient de ce livre, pour ceux qui cherchent à s’en rendre compte, c’est son étendue. S’il pouvait être publié d’un seul bloc, je crois que l’effet en serait décisif. Mais, ne pouvant être encore à cette heure lu que morcelé, l’ensemble échappe. Or c’est l’ensemble qui est tout. Tel détail, qui peut sembler long dans la première ou la deuxième partie, est une préparation de la fin. Et ce qui aura paru longueur au commencement ajoutera à l’effet dramatique du dénouement.
Comment en juger dès à présent ? Vous-même, avec votre intelligence si pénétrante et si ouverte, vous risqueriez de vous tromper, en essayant d’apprécier définitivement ceci ou cela. Et ne voyant pas la perspective du tout, vous commettriez une erreur d’optique. Ce livre est une montagne. On ne peut le mesurer ni même le bien voir qu’a distance, c’est-à-dire complet.
Victor Hugo pourtant, par curiosité, demande à Lacroix de lui indiquer les passages qu’il conviendrait de supprimer.
Lacroix, flatté mais très confus, débute par un exorde fort respectueux dans sa lettre du 16 février :
Ma précédente lettre soulevait un point très délicat, je le reconnais, très cher maître, mais, aux temps anciens, le maître respecté développait ses idées aux disciples amis qui l’écoutaient, et le maître daignait en appeler quelquefois à l’avis humble et modeste du disciple…
Lacroix part de là pour expliquer qu’il y a le succès auprès de l’élite et le succès auprès des masses populaires, l’effet à produire, le grand coup à porter, et la nécessité de sacrifier provisoirement des beautés d’un ordre trop sévère.
Vous me demandez de vous marquer les passages que je voudrais voir écourtés dans les livres Petit-Picpus et Parenthèse. Ah ! c’est chose bien difficile. Vous-même êtes seul et meilleur juge.
Cependant Lacroix s’exécute, il signale longuement les coupures à opérer. Dans le livre le Petit Picpus, il couperait 59 lignes du chapitre ii : l’Obédience de Martin Verga, et supprimerait le chapitre vi : le Petit couvent ; deux pages dans le chapitre vii, Quelques silhouettes de cette ombre ; le chapitre ix : Un siècle sous une guimpe, et le chapitre x : Origine de l’adoration perpétuelle. Soit environ dix-sept pages sur soixante-quatorze de l’édition originale.
Quant au livre Parenthèse, il lui semble si admirable qu’il n’oserait pas lui enlever quelques pages, non ; il préférerait le supprimer tout entier et le donner en primeur dans une seconde édition.
Lacroix conclut :
Décidez donc, cher et illustre maître, votre décision ne peut être que bonne étant raisonnée.
Il avait prononcé un peu imprudemment le mot de «sacrifice» au sujet de l’augmentation des dépenses par suite de l’allongement du roman ; il tient à se justifier :
Sans doute en nous donnant cinq parties de deux volumes, vous nous donnez un bénéfice. En parlant de sacrifice je ne voulais parler que du sacrifice résultant du surcroît de pages et de papier que nécessite chaque volume — par notre faute, je l’admets sans doute. Oh ! combien nous vous remercions de ces cinq parties, de ces dix volumes et de votre bonté indulgente pour moi…
Et Lacroix glisse cette phrase à la fin :
Je crois toujours que votre présence peut seule permettre la rapidité de publication des parties suivantes.
C’est désormais le leit-motiv de toutes ses lettres. Il le chanterait presque en cantique : « Venez, divin Messie, sauvez nos jours infortunés. »
Victor Hugo n’opère aucune des suppressions demandées, et persiste à rester à Guernesey.
Lacroix, toujours possédé par cette belle activité, par cette impatience fiévreuse qui l’aiguillonnent, qui le poussent à hâter la publication, a conscience de la grosse valeur marchande qu’il a entre les mains, et voit se dresser autour de lui toute une légion de contrefacteurs qu’il veut gagner de vitesse.
La pièce investissant ses correspondants de Leipzig de tous les droits de propriété sur les Misérables en Allemagne, cette pièce signée par Victor Hugo, il la réclame instamment. Mais Victor Hugo voit en perspective des procès, des frais qu’entraîneraient ces procès, et il se tient d’autant plus sur la défensive que le traité reconnaissant à Lacroix tous ses droits de propriété lui semble une arme suffisante sans qu’il soit encore obligé de signer un nouveau papier. Lacroix lui dit alors : Donnez-moi au moins la préface pour que je puisse faire paraître la première partie au plus tôt et décourager ainsi les contrefacteurs qui nous guettent.
La préface devient nécessaire, cher maître, le temps est là, car il vous en faudra envoyer l’épreuve ; et ce serait un retard pour l’apparition de l’ouvrage, si nous ne l’avons pas au plus tôt pour la composition.
Elle n’arrive pas, cette préface, et nous sommes au 16 février.
Neuf jours s’écoulent ; toujours pas de préface.
Le 25 février, Lacroix adresse à Victor Hugo une lettre pressante :
L’impression à Paris est commencée. M. Paul Meurice a reçu les bonnes feuilles. Je crains de voir la mise en vente retardée par la préface et la couverture et la table. Je pense cependant les recevoir demain avec le courrier de Guernesey.
Nous avons expliqué dans le volume précédent les causes de ce retard.
Lacroix devient nerveux ; il reçoit bien un courrier de Guernesey, mais c’est pour réclamer des secondes ou des troisièmes épreuves d’une feuille. Ah ! s’il tenait Victor Hugo à Bruxelles, quelle perte de temps épargnée !
Une épreuve dont vous redemandez une seconde, écrit-il le 27 février, entraîne quinze jours, en triple entraîne trois semaines, et tout cela pour une feuille ; vous ne sauriez croire, en vérité, combien le retard de la publication nous cause de tourments, de lettres de réclamations, de pertes même C’est une si grave et si importante affaire que les Misérables qu’il me semble que vous pourriez faire le sacrifice d’un déplacement à l’œuvre capitale de votre vie. Je ne puis assez vous prier, vous supplier instamment dans ce but. Ce n’est point un vain caprice qui me fait parler, mais la nécessité de ce voyage que chaque jour j’apprécie davantage. J’ai un pressentiment qui me fait entrevoir que ces retards nous causeront, à vous comme à nous, de sérieux embarras, nous créant chaque jour plus de périls quant à la contrefaçon.
Et Lacroix use tour à tour de la caresse, de la crainte, de la prière et de la séduction :
Nous avons à votre disposition une charmante maison, attenant à l’imprimerie, louée par nous et toute libre encore provisoirement en attendant que je l’habite ; vous y serez seul, chez vous, en maître, et dans la tranquillité la plus entière avec une certitude d’un travail que rien n’interrompra. Alors tout marcherait rapidement.
…Votre présence devient encore plus nécessaire maintenant, que la première partie va paraître et qu’il faudra faire suivre sans délai les parties suivantes, surtout la deuxième par la troisième, ou même lancer ces deux parties-là simultanément ; elles devraient paraître du 10 au 15 avril. Venez, venez, point d’issue, point de salut hors de là. Sinon chaque partie demande deux mois avant de paraître.