Les Misérables (page 123)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Victor Hugo ne se laisse toujours pas convaincre. Il travaille sans répit. Le 6 mars, il commence la révision de la quatrième partie des Misérables ; le 13 mars, il envoie à Lacroix la troisième partie : Marius.

LA PUBLICATION DE LA PREMIÈRE PARTIE : FANTINE

Pour l’instant, il s’agit de la publication de la première partie. Il semble que l’opération ne souffre pas de difficultés ; oui sans doute, pour un livre ordinaire, mais ici ce n’est pas le cas, le livre doit paraître en même temps à Bruxelles et à Paris, et l’accord doit s’établir entre Paris et Bruxelles, Paris représenté par Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Pagnerre ; Bruxelles représenté par Lacroix seul qui prend des allures de podestat. Or Lacroix a tout arrangé, tout combiné, tout organisé pour le 4 avril, et le 30 mars il apprend par une lettre de Paul Meurice que la mise en vente ne pourra avoir lieu à Paris que le 7. Pour le coup, il s’agite comme un possédé, il écrit à Victor Hugo, il écrit à Paul Meurice, il expose toutes les bonnes raisons qui s’opposent à un ajournement avec cette impétuosité habituelle qui ne trouble plus d’ailleurs nos parisiens. Après tout, se disait-on à Paris, il n’y a désaccord entre Lacroix et nous que pour trois jours, la belle affaire ! Lacroix est un homme avisé, il sait que notre publicité dans les journaux est organisée pour le 7 et se résignera à attendre. Qui pourrait en douter ? Aussi, à Paris, on se préparait, en toute tranquillité et en toute sécurité, à mettre en vente la première partie le 7 avril. Vacquerie et Paul Meurice choisissaient les bonnes feuilles qu’ils allaient remettre dans quelques jours aux journaux ; Claye achevait l’impression et s’occupait du brochage, Pagnerre débarrassait ses magasins pour recevoir les piles de volumes, et tout à coup une bombe, une formidable bombe éclate : aussitôt effarement, consternation, affolement. C’est un beau et unanime élan de colère contre Lacroix. Que s’était-il donc passé ?

Noël Parfait était accouru chez Paul Meurice et lui avait dit aussitôt :

— Vous savez la nouvelle ? les Misérables ont paru.

— C’est impossible.

— Je les ai vus.

— Où ?

— Entre les mains de Siraudin.

— Et comment Siraudin…

— Il les a achetés à Bruxelles hier.

Les Misérables à Paris, Siraudin colportant cet exemplaire partout ! Quelle aventure ! quel journaliste parisien voudra désormais publier des fragments d’un volume que la Belgique détient avant Paris ?

L’histoire à distance peut paraître assez plaisante, mais elle était grosse de conséquences, elle risquait d’amener la conspiration du silence dans les journaux. Car enfin si un exemplaire était entre les mains de Siraudin, il y avait de grandes chances pour que d’autres exemplaires fussent en d’autres mains. En effet Lacroix avait fait son petit coup d’état, il avait brusqué la publication à Bruxelles. Cet exemplaire de Siraudin avait mis le feu à toutes les poudres, à la librairie, à l’imprimerie. Paul Meurice, Vacquerie, Pagnerre, Claye étaient sur les dents. On était au 31 mars, il fallait, à tout prix, coûte que coûte, paraître le 3 avril, et en trois jours faire la besogne de sept jours.

Mme Victor Hugo raconte à son mari d’une manière pittoresque ces allées et venues, ces courses, ces conversations, ces visites. C’est un tableau plein de vie et on peut le dire, plein de mouvement. Voici un fragment de cette lettre :

[31 mars 1862.]

Auguste nous apprend que les Misérables paraissent sous trois jours. Étonnement mêlé de satisfaction. Auguste me raconte qu’ils comptaient faire paraître les Misérables le 7 avril ; que le matin Parfait était accouru effaré chez Meurice lui dire qu’il sortait de voir aux mains de Siraudin un exemplaire des Misérables qu’il avait acheté la veille à Bruxelles ; qu’il venait d’avertir Pagnerre. Pagnerre ahuri et désolé s’était précipité aussitôt chez Meurice, la vente était pour lui déflorée et manquée. Les journaux de Paris ne se soucieraient pas d’annoncer le livre et de faire des citations après les journaux belges et de devenir leur déversoir et leur succursale. L’effet attendu ne pourrait avoir lieu. Pagnerre était atterré, Meurice consterné. C’était déjà difficile de paraître le 7. — Il faut faire l’impossible, avait dit Mme Meurice présente, paraissez le 3. — Pourquoi pas, ma foi ? reprend Meurice. Essayons, monsieur Pagnerre. Allons trouver Auguste, allons trouver Claye, allons trouver les journalistes, tout de suite une voiture, ma femme.

Il était dix heures du matin, Auguste était encore chez lui, il mange une bouchée, grimpe avec Meurice dans le fiacre, ils se précipitent chez Claye qui heureusement était aussi chez lui et qui trouve l’idée presque irréalisable, on le prêche et on le presse, il cède. Il sacrifiera des caractères neufs, on passera la nuit pour brocher, il se mettra en quatre, et l’on paraîtra le trois. — Maintenant occupons-nous des affiches et des journalistes, se disent Auguste et Meurice. Ils vont au Siècle, à la Presse, au Temps, aux Débats, les annonces en poche, les bonnes feuilles et les citations ; ils trouvent toute la bonne volonté possible chez les journalistes qu’ils ont cette autre chance de rencontrer. Édouard, relancé jusque dans son atelier, a été charmant, il donnait à Janin l’autorisation de faire et de dire ce qu’il voudrait. Meurice prend le chemin de fer pour aller chez Janin, chez lui aussi. — Je ne puis parler du livre ce soir puisque je ne le connais pas, dit Janin, faites vous-même la chose, Meurice, ma femme écrira sous votre dictée. Mme Janin écrit sous la dictée de Meurice. Hier soir à dix heures Auguste portait l’écrit au Journal des Débats ; la Presse avait à la même heure sa copie. — Jamais publication n’a été mieux faite. Il est vrai qu’on a dépensé 9 heures de voitures, qu’on a parlé à gagner une extinction de voix. — Vous l’avez échappé belle, cher auteur, les belges ont tenté de jouer un tour que vous eussiez prévenu si vous aviez été à Bruxelles. Vous serez grondé pour votre peine.

Le « tour » de Lacroix avait valu à Victor Hugo de nouveaux reproches pour son obstination à rester à Guernesey. Sa réponse était d’ailleurs toujours prête. Il fournissait sans répit de la copie.

Le 2 avril il envoyait à Lacroix les deux premiers livres de la quatrième partie, et dans ses carnets il annonçait :

3 avril. Les Misérables (1re partie, Fantine) paraissent aujourd’hui. Les journaux arrivent pleins de citations.

Le succès fut immense. Lacroix était venu à Paris ; et triomphant, il écrivait le 3 avril :

Cher monsieur Victor Hugo,

Grand jour ! Triomphe éclatant ! Enthousiasme complet ! Nous avons fêté cette victoire, cher maître, par un charmant dîner chez M. Meurice avec Mme Victor Hugo, votre fils, M. Pagnerre et M. Vacquerie. — On n’a parlé que de vous toute cette soirée. — Partout à Paris, il est question de vous. — Tous les journaux ont lancé avec éclat les Misérables. Les extraits ont été d’un effet énorme. — La vente est réellement pleine d’entrain.

On pouvait croire l’éditeur. En effet, depuis longtemps, il n’y avait pas eu un succès semblable en librairie. Lacroix, quoique étourdi encore du bruit de cette grande manifestation, ne perd pas son sang-froid, car, dans cette même lettre toute remplie de sa joie, il ne s’abandonne pas longtemps à la douce quiétude du triomphe, il ne veut même plus songer à cette minute inoubliable où l’auteur a été fêté et où lui, éditeur, a pris une petite part de sa gloire, il pense au lendemain ; il a gagné la première bataille et veut poursuivre tous ses avantages : il profite de la circonstance pour relancer Victor Hugo et lui adresser la prière habituelle qui a cette fois des senteurs d’églogue :

Le tout est de paraître vite avec les parties suivantes :

— Cette fois vous devez venir à Bruxelles. C’est la condition de la rapidité, c’est la condition absolue du succès de votre œuvre complète — votre présence à Bruxelles sera même d’un heureux effet sur l’élan nouveau à donner au livre, parce que chacun vous saura plus près de lui pour ainsi dire. — Vous viendrez, n’est-ce pas, mon cher maître, vous vous rendrez cette fois à ma prière, à notre prière à tous : vous vous rendrez à l’évidence — faites-le pour les Misérables sinon pour nous — je vous le confirme : une maison vaste, bien aérée, à côté du Parc, avec vue sur le Parc — sans bruit — vous est réservée. Oui, venez, venez, il le faut. Un retard compromettrait tout et nous ne pouvons garantir rien sans votre présence…

J’ai voulu vous annoncer votre éclatante victoire simultanée en tous pays le jour même de la mise en vente à Paris, à Bruxelles, à Londres, à Milan, à Naples, à Saint-Pétersbourg. Ce succès me rend heureux et rayonnant pour vous autant que pour nous-mêmes. — Ma plume est bien mauvaise et rend illisible mon écriture, mais je tenais à vous raconter en hâte ce succès magnifique et à joindre aussi de loin mon acclamation à l’acclamation universelle.

Un autre éditeur voulait aussi joindre son acclamation, c’était Hetzel. Hetzel pouvait avoir quelque chagrin de n’être pas parmi les vainqueurs, pourtant, le 3 avril, il écrit une lettre pleine d’une affectueuse bonne humeur :

Je veux que vous sentiez que personne ne jouira plus que moi de votre succès. C’est une bataille irrésistiblement gagnée, car après ce second volume-là on mettrait sa culotte et ce qu’elle contient, moins sa tête et ses yeux, au mont-de-piété pour pouvoir se procurer le reste.

Mme Victor Hugo complétait à son tour les renseignements sur le dîner du 3 avril chez Paul Meurice dans une lettre datée du 6 avril :

Nous dînions jeudi chez Mme Meurice… Des invités, il n’y avait donc, en dehors de nous, que Saint-Victor, Lacroix et Pagnerre ; tous nos éditeurs, dis-je à Meurice. — Oui, ce dîner est en l’honneur des Misérables. Il était sept heures du soir, il n’y avait pas de lumière dans le salon, le visage jubilant de Lacroix et de Pagnerre éclairait la pièce crépusculaire. — Les Misérables paraissent bien, interrogeai-je ? — Il y avait, Madame, répond Pagnerre, gonflant ses grasses joues, 3,500 exemplaires dans les mains des lecteurs à quatre heures du soir. Pagnerre et Lacroix, assis l’un près de l’autre à dîner, se renvoyaient des sourires de marchands satisfaits. On était content et bienveillant ; Lacroix, absous, a plu à Auguste.

..........................

…Je sortais avant-hier et mangeais deux petits pâtés chauds, place de la Bourse, quelqu’un me prend le bras, c’était Hetzel. — Je vous tiens, dit-il, faisons quelques pas ensemble. Je viens de lire les Misérables ; c’est merveilleux, d’une adresse de singe ; il va sans dire que les amis seront contents, mais les récalcitrants aussi. J’ai vu Lacroix, et lui ai dit qu’il volait votre mari, que l’ouvrage valait six cent mille francs. Si je l’avais connu, m’a repris Hetzel, j’aurais trouvé ce prix. Hetzel qui a été du National et pour Ponsard n’a pas foi dans le grand, et attend le lendemain pour croire au succès de ce qui dépasse son horizon, mais il est délicat et du monde, à tout prendre un artiste et peu marchand. Il m’a dit tristement : Lacroix sera l’éditeur de votre mari, moi je serai toujours son ami.

..........................

Auguste écrit, je crois, de son côté. Il dira que l’édition est à peu près épuisée, et le serait complètement si Pagnerre n’avait haussé ses prix pour les libraires débitants. Mme Pagnerre, cette veuve blême, est transformée en soleil.

Le 10 avril, l’associé de Lacroix, Verboeckhoven, annonce que l’édition est épuisée à Paris et à Bruxelles, qu’on en tire une nouvelle chez Claye.

Le 12 avril, Victor Hugo dit dans ses carnets :

Les Misérables sont à la 3e édition.

Le 13 avril Lacroix est revenu de Paris à Bruxelles, il confirme à Victor Hugo l’immense succès des Misérables : plus de 5,000 exemplaires ont été vendus en France et pareil nombre à l’étranger. On manque la vente à Paris et à Bruxelles, et il donne les détails suivants :

Les pays où jusqu’ici la vente a été la plus forte en proportion de la population, sont suivant l’ordre de rang : 1° la Belgique ; 2° la France ; 3° le Portugal ; 4° l’Italie ; 5° l’Angleterre ; 6° l’Allemagne ; 7° l’Espagne où cependant on parle d’une saisie, ce qui serait un triste accident ; 8° la Russie. Lacroix veut frapper de nouveaux grands coups, mais il réclame encore et toujours la présence de Victor Hugo à Bruxelles.

Ce que je prévois, cher maître, c’est qu’une interruption se produira, assez longue, entre le tome 6 et les tomes 7 et 8 et entre le tome 8 et les tomes 9 et 10, si vous ne venez a Bruxelles. J’ose à peine vous en reparler encore. Tant d’insistance de ma part peut vous déplaire. Cependant pardonnez-la en faveur du motif excellent qui me guide et du succès de votre œuvre que j’ai par-dessus tout en vue.

Mais Victor Hugo ne se laisse pas ébranler par toutes ces craintes. En définitive, il envoyait régulièrement sa copie ; l’imprimerie ne chômait pas un jour ; il réexpédiait les épreuves corrigées aussitôt après les avoir reçues ; l’événement devait démontrer plus tard que son absence de Bruxelles n’avait pas retardé la publication de l’œuvre, et qu’il pouvait travailler plus librement à Guernesey.

Lacroix d’ailleurs pardonne tout à Victor Hugo : il est grisé par le succès. Il écrit lettres sur lettres pour dépeindre l’enthousiasme de toute la presse, l’effet énorme produit.

Un entretien avait eu lieu entre Paul Meurice, Auguste Vacquerie et Lacroix, au sujet du livre de Waterloo. Il s’agissait de savoir s’il n’y aurait pas quelque danger à le publier en France, ou tout au moins s’il ne faudrait pas le modifier.

Lacroix écrit le 15 avril à Victor Hugo :

Vacquerie et Meurice sont d’avis que Waterloo peut être imprimé intact en France. Ce sera fait. L’Indépendance annonce aujourd’hui que les Misérables vont être saisis à Paris. — Je ne puis y croire encore.

Victor Hugo note dans ses carnets, le 15 avril :

Les journaux anglais et belges annoncent que les Misérables vont être saisis.

Au fur et à mesure des envois, Lacroix poursuivait la lecture du roman ; le 15 avril, il écrivait :

…J’ai lu les trois premiers livres de la quatrième partie, je vous dis : ô maître, vous êtes grand ! votre génie est souverain. Votre pensée est un monde. Jamais langue humaine n’a pu s’assouplir et devenir un chant véritable, comme vous avez su faire de la langue française où vous analysez l’amour naissant de Cosette et de Marius, dans les pages où vous racontez la chaîne des forçats. Quel contraste ! quelle puissance et quelle douceur ! Je suis enivré, et je ne puis que vous le crier de bien loin, mais de tout cœur… J’aspire à continuer cette lecture splendide. C’est un émerveillement.

Victor Hugo avait envoyé le 17 avril les livres VII, VIII, IX de la quatrième partie. On voit qu’il ne perdait pas une minute, et l’imprimerie était largement pourvue ; tout retard ne pouvait donc être imputé qu’à elle ou à la correction, ainsi qu’en témoigne cette lettre de Mme Victor Hugo à son mari :

Depuis la loge des portiers jusqu’aux chambres royales, on trouve les Misérables, On les lit, commente, admire, et la critique elle-même est en respect devant cet agenouillement universel. Claye, chez lequel Auguste a hier porté une épreuve, lui a dit que la seconde partie des Misérables ne paraîtrait pas à l’époque fixée s’il ne prenait son parti de s’établir à l’imprimerie depuis huit heures du matin jusqu’à six heures du soir. La correction pèse sur Auguste pour l’instant, Meurice étant tout entier à sa pièce, qu’on joue, je vous l’ai dit, samedi. À l’occasion de cette pièce, mon mari pourra facilement dire un mot de remerciement à Meurice.

On remarquera que Mme Victor Hugo dit volontiers : vous et mon mari. C’est que ses lettres étaient adressées en réalité à tous les habitants d’Hauteville-House.

À la même date, Lacroix annonçait à Victor Hugo qu’il avait lu les six premiers livres de la quatrième partie et qu’il restait dans son émerveillement. Il ne s’était plus risqué, depuis sa première critique, à en adresser une nouvelle, ni à réclamer des coupures. Il se souvenait de la phrase de Victor Hugo : « Ce livre est une montagne, on ne peut le mesurer, ni même le bien voir qu’à distance, c’est-à-dire complet. » Et il s’empare de cette phrase :

Vraiment j’entrevois les divers sommets de la montagne, et ce n’est qu’en s’élevant sur les cimes qu’on parvient à la bien dominer. Tout se tient en effet dans votre œuvre, et le moindre détail qui semble sans but aux premiers volumes acquiert toute son importance et a une portée considérable dans les volumes suivants…

La lettre est longue, dithyrambique. Les mots merveilleux, prestigieux, lumineux, puissant, prodigieux, saisissant, ineffable, inimitable, pénétrant, enchanteur, se succèdent comme les grains d’un chapelet et viennent sous la plume de Lacroix avec une belle ardeur de conviction. Il éprouve le besoin de dépenser son enthousiasme, de communiquer ses impressions toutes remplies d’une débordante admiration. Ah ! comme il aime Cosette, comme il aime Marius, comme il est séduit par Gavroche !

BRUITS DE SAISIE ET CONTREFAÇONS.

De menaçants présages vont le ravir à son rêve étoile.

Victor Hugo a bien noté dans ses carnets, au 18 avril, qu’il y a cinq contrefaçons des Misérables, mais Lacroix, va le 20 avril, agiter une autre cloche :

Le bruit d’une saisie à Paris a couru. La Patrie dénonce les Misérables comme un danger et blâme le gouvernement. Tout cela ne laisse pas que de nous inquiéter. La rapidité est en cela même un moyen de salut peut-être… Vous connaissez sans doute cette absurdité nouvelle du gouvernement français : l’interdiction de votre portrait, que voulait publier le Monde illustré, à Paris.

La Patrie était un des organes officieux de l’empire, et le gouvernement se faisait blâmer de son indulgence par ses favoris. C’était grave, d’autant plus grave que, quand la Patrie sollicitait quelque mesure de répression, on pouvait être à peu près certain que le ministère tâtait ainsi le terrain et était tout prêt à exécuter la menace. S’il n’avait jamais été embarrassé par les scrupules jusqu’alors, il était maintenant un peu plus timoré, sachant Paris devenu fermement républicain en 1862 ; une persécution contre les Misérables risquait d’être fort mal accueillie, si elle n’était pas encouragée, tout au moins, par un mouvement, même factice, d’opinion. La Patrie avait donc eu pour mission d’attacher le grelot.

Lacroix, quoique enivré par la lecture du manuscrit, enthousiasmé par les neuf livres de la quatrième partie, voit son ciel bleu s’assombrir de gros nuages à l’horizon :

Les bruits dont je vous parlais dans ma dernière lettre, ces bruits n’ont fait que s’accroître et on nous prédit de tristes mésaventures où vous savez. Nous chercherons à y parer avec toute la prudence imaginable. Qu’en pensez-vous ? Que conseillez-vous ? Je ne puis croire que cela soit fondé, mais la prévoyance n’est jamais inutile.

La prévoyance ! Ce mot prenait sous la plume de Lacroix des significations diverses ; c’était une invitation discrète à l’auteur de ne pas donner prise à la persécution par trop de hardiesse dans les chapitres historiques qui allaient suivre, c’était aussi une exhortation à hâter la publication pour qu’elle fût fort avancée le jour où il prendrait au gouvernement la fantaisie de la suspendre, et sur ce dernier point Lacroix allait être satisfait ; il recevait en effet, le 24 avril, les livres X, XI, XII de la quatrième partie, le 5 juin 1832, l’Atome fraternise avec l’ouragan, Corinthe. Il était impatient de les connaître, car cette Épopée de la rue Saint-Denis lui semblait un peu épineuse au moment où les rumeurs d’interdiction circulaient.

Lacroix préconisait très légitimement la prévoyance, parce qu’il ne voulait pas compromettre commercialement l’affaire si belle qu’il tenait entre les mains.

Hetzel n’écrivait-il pas précisément à Victor Hugo à la même date :

Savez-vous, mon ami, que devant le succès vous avez fait une médiocre affaire et que les Misérables vous eussent rendu en un an le double de ce qu’ils vont vous avoir donné.

Et pourtant vous avez agi sagement et en père de famille entendu — en prenant le certain. J’ai, moi, agi de même — et voilà que nous avons lieu tous deux de nous en repentir. Cela nous apprendra à être sages. De quoi nous avisons-nous sur nos vieux jours de tourner à la prudence ?

Il y a ici dix personnes qui me crient : Si vous m’aviez demandé de l’argent — Si, si, si… ! Et voilà le monde.

C’était aussi de la prudence… avant le succès. Après, c’était une vraie fanfaronnade. Ces excellentes personnes se plaignaient à Hetzel qu’il ne leur eût pas demandé l’argent qu’elles auraient infailliblement refusé avant la publication. Hetzel en avait fait l’expérience.

Si Lacroix se sentait désarmé du côté du gouvernement, tout au moins il voulait faire payer sa mauvaise humeur aux contrefacteurs, de plus en plus nombreux, et il demandait de nouveau à Victor Hugo des pouvoirs pour assurer la propriété en Angleterre et en Portugal.

Il n’y avait pas moins de onze contrefaçons à l’étranger !

Ah ! cette concurrence déloyale ! Ah ! ces dénonciations des journaux officieux contre les Misérables ! Le salut lié à la rapidité de la publication, et tous les efforts dispersés ! l’auteur à Guernesey, les éditeurs et les imprimeurs à Paris et à Bruxelles ! de l’éloquence dépensée en pure perte pour attirer Victor Hugo à Bruxelles ! Telles étaient les plaintes que poussait Lacroix à l’heure où le péril lui semblait le plus redoutable. Il se serait senti rassuré s’il avait eu Victor Hugo auprès de lui. Mais il lui avait offert inutilement sa maison et le parc de Bruxelles. Son insistance personnelle serait désormais indiscrète et stérile.

Lacroix fera donner la garde.

Le 27 avril, Pagnerre, au nom de tous, envoie à Lacroix ce mot destiné à être montré à Victor Hugo :

La famille Hugo, M. Vacquerie, M. Meurice, qui est en plein coup de feu pour sa pièce avec George Sand, déplorent la détermination de M. Victor Hugo de ne pas venir à Bruxelles. Bien que tout jeune encore, j’ai déjà une certaine expérience en librairie, et je crois pouvoir déclarer que M. Victor Hugo, en ne venant pas à Bruxelles opérer la prompte terminaison des volumes à publier, compromet très gravement le succès et surtout l’avenir de son ouvrage.

Lacroix, en transmettant ce mot à Victor Hugo, allait au-devant des objections :

Je reconnais que le déplacement est une perte de temps, mais je pensais qu’une fois le manuscrit complètement révisé, vous pourriez venir. Je sais bien que vous ne pourrez travailler ici davantage que vous ne le faites à Guernesey. Aussi la question n’est pas là, mais dans l’économie énorme de temps qui résulte d’une correction sur place.

Victor Hugo répondait en effet qu’il travaillait plus rapidement et plus paisiblement à Guernesey, tandis qu’il serait sans cesse dérangé à Bruxelles. Or le manuscrit n’était pas entièrement révise et ne devait l’être que le 19 mai, c’est-à-dire vingt-deux jours après l’envoi de la lettre de Lacroix. En revanche, Victor Hugo n’avait aucune bonne raison à opposer au sujet de l’économie du temps résultant de la correction sur place. Une feuille composée le matin pouvait, d’après Lacroix, lui être soumise aussitôt en première épreuve, deux heures après en seconde épreuve et au besoin dans la soirée en troisième épreuve, tandis qu’une pareille opération exigeait quinze jours à cause de l’éloignement. Voilà ce que Lacroix expliquait longuement pour diviser les responsabilités au cas où il surviendrait quelque aventure.

Il faut reconnaître qu’il ne se passait plus de jour où on ne vînt annoncer de divers côtés que le gouvernement voulait interdire la suite de la publication. Cette éventualité toujours menaçante troublait le repos des éditeurs. Lacroix plongé dans la lecture des scènes révolutionnaires du roman pouvait craindre que le gouvernement ne saisît là une occasion de mettre à exécution ses mauvaises intentions.

Victor Hugo le rassure par sa lettre du 8 mai :

Il serait fâcheux qu’en lisant le manuscrit avant tout le monde vous eussiez trop présente à l’esprit l’éventualité. Cela vous troublerait l’effet. Le dénouement sort de la barricade. Le tableau d’histoire agrandit l’horizon et fait partie essentielle du drame. Il est comme le cœur du sujet. Il fera le succès du livre en grande partie. Il faut donc prendre son parti de la situation que nous fait l’abominable régime actuel. C’est le despotisme. Il fera à sa fantaisie. Nous n’y pouvons rien que le faire repentir ensuite. Ce que vous devez dire et répandre dès à présent, c’est que si Bonaparte persécute les Misérables, la littérature au-dedans de la France m’étant fermée, je reprendrai la littérature du dehors et je recommencerai la guerre de Napoléon-le-Petit et des Châtiments. Ceci pour intimider la persécution et la faire reculer.

À cette même date, Victor Hugo envoyait le livre I de la cinquième partie.

Les craintes que Lacroix formulait devaient trouver un nouvel aliment dans un article équivoque publié par Cuvillier-Fleury dans le Journal des Débats. Nous en parlerons au volume suivant, à la Revue de la critique.

Mme Victor Hugo, avertie par Auguste Vacquerie des dangers qu’une pareille critique pouvait faire courir à la publication des Misérables, agit aussitôt ; ne pouvant empêcher le mal causé par le premier article de Cuvillier-Fleury, elle voulut tout au moins en rejeter la responsabilité sur le directeur du journal et prévenir une nouvelle attaque du livre ; elle rend compte à son mari des démarches que l’indignation lui a inspirées :

10 mai 1862.

Auguste m’est arrivé mardi, sortant de lire dans les Débats un article de Cuvillier-Fleury sur les Misérables, déférent, admirateur, sous son pédantisme, mais dangereux. Il mettait en évidence la moralité du livre contraire à la moralité sociale, l’auteur montrant les plaies de l’humanité, désorganisant la société, auxiliaire ainsi de Proudhon et de Louis Blanc. Le journal enfin donnait l’alarme, terminait en disant que les Misérables étaient une véritable démonstration de 1848. Auguste m’ajoutait qu’il craignait qu’on ne s’appuyât de cet article pour interdire le livre. J’allais le soir chez Paul. Je suis entrée dans son petit salon. J’ai aperçu Victor lisant justement le Journal des Débats. Je lui ai demandé comment il trouvait l’article de Cuvillier. Il m’a répondu : « Très bien, sauf quelques restrictions sur les principes de ton mari». J’ai vu que pour les lecteurs superficiels l’article n’était pas aussi inquiétant que je craignais. Cependant j’ai réfléchi la nuit que Cuvillier-Fleury, beau-frère d’un ministre, pouvait instinctivement le servir, lui faisant un pont pour interdire le livre. Je savais que Mme Bertin était chez elle de midi à deux heures. Je suis allée la trouver, pour savoir où trouver son mari. Je ne lui ai pas tu mon mécontentement, elle m’a donné raison et déjà avait fait ses observations à Édouard, maintenant à son atelier, quai Voltaire, n° 19. J’ai grimpé cinq étages, frappé à la porte indiquée. Édouard m’a ouvert, il était seul et surpris de ma visite. Je lui ai dit que je manquais d’yeux pour lire, mais que des amis intelligents sortaient de me prévenir qu’il y avait un article dangereux pour les Misérables dans le Journal des Débats, qu’on y attaquait mon mari, non par le côté littéraire, mais par le côté politique ; qu’il y avait un mot pour l’art contre cent lignes pour l’idée sociale. Que, d’ailleurs, cette idée était de toutes les morales ; qu’on y blâmait les hommes d’abandonner les filles après leur avoir fait des enfants ; qu’on trouvait exagéré de mettre un misérable ouvrier au bagne pour avoir volé un pain ; que même toute cette morale subversive pouvait ne pas convenir au Journal des Débats qui avait ses traditions, ses opinions, ses intérêts et son public ; que je comprenais parfaitement des réserves ; que ces réserves eussent pu être en petits caractères, au lieu d’être en majuscules, que les Misérables n’étaient pas un livre d’abstraction et de théorie pures, ainsi que l’insinuait l’article, l’assimilant aux ouvrages de Proudhon et de Louis Blanc, mais bien un roman, ayant une action, des caractères, des figures, et qu’il y avait une bonne foi contestable à donner ainsi le change. J’ajoutai à Édouard qu’il devait savoir que sous le gouvernement actuel la réplique était impossible, qu’il y avait peu de journaux de l’importance des Débats, et aucun qui osât insérer une réfutation. J’ai démontré le peu de délicatesse de cette attaque contre une publication dont il n’y avait de paru que deux volumes sur dix, voilà à peu près le résumé de ce que j’ai dit durant la discussion.

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