Les Misérables (page 124)
Le thème d’Édouard était qu’on ne pouvait passer sous silence les principes du livre, profondément socialiste ; que le Journal des Débats n’était ni socialiste ni républicain ; qu’Hugo était à tout prendre, dans ces dernières années, un homme politique ; que les Misérables lus de tout le monde étaient un acte politique auquel ne pouvait acquiescer son journal. Moi de revenir sur ceci que l’art éternel avait dans les Misérables la plus grande part, que c’eût été le côté, la situation politique donnée, qu’il eût été loyal de discuter, que s’en prenant au talent et à la valeur littéraire de l’œuvre c’eût été sans portée, tandis qu’il était fort grave de soulever en pareil développement l’idée présumée du livre. — Mais, madame, l’Union en dit bien plus que nous. — L’Union est un journal arriéré et de parti, votre journal se dit impartial ; j’ignorais même, tant c’est insignifiant, que l’Union eût parlé, tandis que j’ai su tout de suite ce que les Débats ont dit. — Si vous nous aviez prévenus, le Journal des Débats n’aurait pas fait d’article, auriez-vous préféré cela ? — Sans doute, si j’avais connu d’avance l’article de M. Fleury, tout valant mieux que celui-là. Gardant le silence on eût accusé vos critiques de paresse, ce qui, à vrai dire, m’est égal ; et ce qui ne m’est pas égal, c’est le danger que courent maintenant les Misérables ; si vous êtes écouté, ils seront interdits. — Comment ! pouvez-vous supposer qu’on les interdira ? — Tout est possible sous ce gouvernement. Je vous avertis que si on les supprime en France, j’en fais responsable votre journal. — On ne les supprimera pas, soyez tranquille. Je vais d’ailleurs parler à Cuvillier-Fleury en train de faire un autre article, pour qu’il s’attache seulement à la partie littéraire. Encore une fois, calmez-vous, les Misérables continueront à circuler. — Encore une fois, Édouard, je vous fais responsable des conséquences de votre premier article. Nous nous sommes serré la main de bon accord, Édouard avait été patient, je le reconnais, dans ma sortie chaleureuse et fort affectueux en somme.
..........................
On parlait chez Bapst de l’article de Cuvillier-Fleury qu’on trouvait médiocre, cela devant lui. — Que voulez-vous ? Il est si difficile de parler d’un pareil homme ! Thiers, le coryphée du parti orléaniste, écouté naturellement de M. Cuvillier-Fleury, aurait dit : que les Misérables étaient la continuation des journées de juin. — Le propos a été répété par Janin qui l’aurait entendu.
..........................
Mme Meurice est allée ces jours derniers faire timbrer des journaux pour les envoyer à Guernesey. L’homme du bureau voyant les adresses s’est écrié : « En voilà un dont les oreilles doivent lui tinter de ses Misérables, que ce M. Hugo ! » La phrase est-elle d’un bon français ? mon ignorance l’ignore, mais elle est textuelle. Auguste a donné sa journée d’hier aux Misérables ; il a commencé par corriger sept feuilles du livre. Pagnerre, redevenu flamand, est venu lui dire qu’il était impossible que les nouveaux volumes parussent avant le 24 mai. Auguste a bondi, il n’y avait pas d’impossible pour lui devant la nécessité, on paraîtrait, comme c’était convenu, le 14. Il s’est habillé, a couru chez Claye auquel il a parlé, a mis le branle-bas dans l’imprimerie, il est reconvenu qu’on paraîtra le 14.
À l’heure même où Mme Victor Hugo s’inquiétait de l’effet produit dans le monde officiel par l’article de Cuvillier-Fleury, Victor Hugo, simplement, loyalement, avertissait son confrère des « inconvénients » que cette « discussion », plus politique que littéraire, présentait :
Hauteville-House, 9 mai 1862.
Monsieur et ancien ami.
Permettez-moi de ne pas vous appeler autrement, quelle que soit la différence de nos points de vue. Je viens de lire votre article si remarquable du 29 avril. Remarquable, j’explique sur-le-champ ma pensée, par le talent et l’élévation loyale de la critique littéraire ; je vous en remercie, et permettez que je mêle une observation à mon remerciement. Cet article serait excellent de tout point sous un régime de liberté ; c’est de la discussion politique, sociale et philosophique, discussion controversable sans aucun doute, mais parfaitement légitime, par exemple, sous le libéral règne de Louis-Philippe. Peut-être cette discussion à laquelle aucune réplique libre n’est possible, a-t-elle sous le régime actuel des inconvénients que vous seriez le premier à regretter et à déplorer, la clôture du débat pouvant être brutalement faite par la censure et la police, et les écrivains tels que vous n’ayant nul besoin de ces auxiliaires-là. Je connais la délicate noblesse de votre esprit, je ne regrette aucun des serrements de mains que nous avons échangés, et ici c’est à mon confrère que je parle en toute cordialité et avec ma plus profonde sympathie.
Vous avez une de ces plumes qui guérissent aisément les blessures qu’elles font. Peut-être dans la suite de votre appréciation, jugerez-vous juste de couvrir un peu, ne fût-ce qu’au point de vue littéraire, ce livre qui est de bonne foi ; et vous vous honorerez en prouvant au pouvoir peu moral et peu scrupuleux de ce régime, que les écrivains ne lui livrent pas les écrivains.
Je finis, Monsieur, comme j’ai commencé, par ma main franchement tendue, et en vous renouvelant pour tant de passages excellents de votre article, mes sincères remerciements. Recevez, je vous prie, l’expression de mon ancienne et inaltérable cordialité.
Victor Hugo.
Les absents n’ont droit qu’à l’oubli, pourtant permettez-moi de mettre aux pieds de votre noble et charmante femme mes empressements et mes respects.
La lettre de Victor Hugo à Cuvillier-Fleury, la visite de Mme Victor Hugo à Édouard Bertin, avaient porté leurs fruits. Le rédacteur au Journal des Débats s’attacha, dans son second article, à ne donner qu’une critique littéraire.
LA MISE EN VENTE DE LA SECONDE PARTIE (COSETTE) ET DE LA TROISIÈME PARTIE (MARIUS).
La seconde et la troisième partie des Misérables devaient être mises en vente le 10 mai ; mais un petit conflit avait éclaté entre Paris et Bruxelles.
Pagnerre et Lacroix étaient bien d’accord sur la nécessité de hâter l’apparition du livre, d’abord pour ne pas suspendre l’intérêt trop longtemps, ensuite pour ne pas être surpris par une interdiction. Le dissentiment éclatait au sujet de la date. Lacroix demandait plusieurs jours de répit qui lui permettraient de servir tout d’abord les marchés étrangers. C’était, disait-il, le moyen d’empêcher la contrefaçon et de répandre le plus possible le livre au dehors au cas où l’interdiction serait prononcée.
Enfin les deux gouvernements de Paris et de Bruxelles s’étaient mis d’accord sur la date du 15, lorsque de nouvelles difficultés surgirent et furent immédiatement rapportées par Mme Victor Hugo à son mari :
Lundi, 11 mai 1862.
Je vois presque tous les jours Meurice, qui de chez Pagnerre vient ici pour causer avec Auguste des Misérables. Lacroix les tracasse beaucoup. Il a pour idée de servir les marchés étrangers avant la France. Après s’être arrangé pour paraître le 10 de ce mois, il a écrit qu’il n’était pas prêt et qu’il demandait qu’on reculât jusqu’au 16. Auguste lui a accordé jusqu’au 16. Depuis il a inventé de mettre une feuille de moins dans un envoi (la feuille 19, je crois). On a réclamé, la feuille a été renvoyée, mais Lacroix a prié en même temps qu’on ajournât jusqu’au 20, toujours par cette raison qu’il n’était pas en mesure de paraître à Bruxelles. — On a écrit : « non ». Hier Pagnerre a reçu une lettre de Lacroix qui prétend qu’une de ses presses est cassée, qu’il est fort malheureux du retard occasionné par l’accident qui doit reculer d’autant la mise en vente de Paris.
Pagnerre, tout bouleversé, a montré la lettre à Meurice, qui immédiatement a écrit une lettre sévère à Lacroix. Il lui explique qu’il doit y avoir à Bruxelles des presses en dehors des siennes, dont il peut disposer ; que Claye, à court de presses aussi, pour tenir ses engagements, s’est adressé à des confrères ; que d’ailleurs il n’a pas à diriger la publication de Bruxelles, qu’il répond dans la mesure de ses efforts et de son zèle du succès des Misérables à Paris, à la condition que Lacroix n’y mettra pas d’obstacle, mais que s’il doit être ainsi gêné, il se refuse d’accepter cette responsabilité. La réalité c’est qu’il serait très mauvais de reculer la nouvelle apparition des Misérables. L’intérêt, vif encore, pourrait se refroidir. Samedi, qui était le 10, les libraires ont été assaillis de demandes et beaucoup d’acheteurs ont été mécontents du retard. On quitte de plus Paris. Le court ajournement du reste, n’étant pas dépassé, a peu d’inconvénients. La circulaire de Pagnerre qui annonce l’apparition de la seconde partie pour le 14 est distribuée. Hier Auguste et Meurice sont venus causer chez moi, se sont entendus et ont choisi les extraits qu’ils vont porter aujourd’hui aux journaux, ce qui leur prendra la journée.
..........................
La seconde partie des Misérables est toujours pour jeudi. Pagnerre m’a engagée à aller dans sa boutique mercredi matin.
Lacroix pouvait d’autant plus insister sur les mesures de précaution à prendre contre les contrefacteurs que Victor Hugo n’avait toujours pas envoyé la procuration réclamée. En vain lui avait-il écrit :
Vous devez désirer qu’on ne vous vole pas impunément votre pensée, votre œuvre… En effet, il nous suffirait de votre contrat pour poursuivre ; seulement il n’y a intérêt à sa production en public, à son enregistrement ni pour vous, ni pour nous. Ce seraient des frais énormes, de l’argent jeté.
Là-dessus, Victor Hugo s’était plaint que Lacroix voulût le contraindre à frauder le fisc et à obtenir sa complicité pour éluder les frais d’enregistrement du contrat par la dissimulation du prix de vente.
Lacroix montrait qu’il n’y avait nulle violation de la loi, un acte n’ayant pas besoin de mentionner le prix de la cession possible pour être valable.
Lacroix invoque enfin un argument décisif dans sa lettre du 11 mai :
Autre chose plus grave pour vos intérêts et qui vous montrera, cher maître, que la procuration que je vous demandais directement et en due forme aurait été bien utile et, loin de vous nuire, vous eût servi. — Nous venons de recevoir une dépêche télégraphique de Milan que confirme une lettre. Voici de quoi il s’agit : on annonce à Milan la représentation au théâtre d’un drame tiré des Misérables, ou plutôt on tire un drame de chaque partie du roman, et cela va faire le tour des villes d’Italie. Votre œuvre sera donc jouée sur la scène partout, et je crains que l’exemple ne soit suivi dans d’autres pays et qu’ainsi vous ne veniez à perdre une partie des droits d’auteur qui vous fussent revenus par la représentation ou la traduction du drame original de votre fils. — En réalité, c’est une contrefaçon qui peut être attaquée et poursuivie par vous, que ce drame tiré du roman et qu’on représentera en Italie sous peu de jours.
Notre correspondant de Milan, M. Daëlli, pour lequel nous vous avions demandé une procuration, nous prie de lui donner vos instructions : doit-il protester, poursuivre ou laisser faire ?
…Nous attendons avec impatience votre cinquième partie. Je m’attends à la trouver palpitante, superbe, unissant la hauteur de l’idée et la portée morale du livre à la force de l’émotion, à la puissance d’un drame douloureux.
Lacroix écrivait ce même 11 mai une seconde lettre au sujet du conflit qui avait éclaté entre Paris et Bruxelles sur la publication de la seconde et de la troisième partie. La querelle était apaisée : à Paris on aurait voulu paraître le 10 mai ; à Bruxelles on tenait d’abord pour le 16, puis pour le 20 ; on transigea pour le 15. Mais Lacroix déclarait qu’il ne fallait ni sacrifier Paris au reste du monde, ni le reste du monde à Paris, l’affaire des Misérables n’étant pas le succès de Paris, mais un succès universel.
Il est dû non à Paris, mais à chaque ville…
Il n’a pas fallu Paris pour avoir neuf langues se disputant à l’avance la primeur de votre œuvre. Je dis : Ne méprisons personne. Pour nous, sacrifier tout à Paris, c’eût été tout compromettre, car il y a là une éventualité qui n’existe point partout ailleurs. Or, si Paris est tout, qu’est notre affaire avec Paris enlevé par l’éventualité ? Il y a donc quelque chose d’autre. Je crois avoir raison dans votre intérêt de gloire, non moins que dans votre intérêt marchand, de ménager ce qui n’est pas la France.
Ah ! L’éventualité, c’est-à-dire l’interdiction, voilà ce qui troublait toujours Lacroix, et ce qui commençait à préoccuper Victor Hugo, depuis que l’article de Cuvillier-Fleury, dans les Débats, avait pu éveiller l’attention du gouvernement.
Lacroix, qui lit le manuscrit fiévreusement au fur et à mesure que les chapitres lui parviennent, n’envisage plus que cette terrible éventualité.
Dans sa lettre du 12 mai, il dit :
J’ai commencé la lecture de La Guerre entre quatre murs, et votre drame se fortifie, l’action se resserre, le palpitement de la fin se sent. C’est beau et c’est hardi, c’est neuf. Quel effet prodigieux cela ferait à Paris sans l’éventualité. Espérons qu’elle ne se produira pas ; il y aurait folie à provoquer une telle mesure, ce serait réellement inouï, mais l’inouï est le résultat du caprice.
On comprend bien que Lacroix insinue doucement qu’il y aurait peut-être lieu d’atténuer le livre ; il use de moyens détournés, il n’ose le dire nettement, surtout depuis que Victor Hugo a déjà répondu qu’il fallait prendre son parti de la situation et braver les foudres du régime impérial.
Victor Hugo termine la révision de son roman. On lit dans ses carnets :
14 mai. Aujourd’hui, à 11 h. 1/2 du matin, j’ai fini la révision du manuscrit des Misérables. Il y a un an, le 14 mai, c’était la dernière journée que je passais 64, rue du Nord, à Bruxelles, avant d’aller m’établir à Mont-Saint-Jean pour finir le livre. Il y a deux ans, le 14 mai, j’achevais la lecture de préparation de ce qui était fait du livre pour m’y remettre.
15 mai. Il y a un an, je m’installais à l’hôtel des Colonnes, à Mont-Saint-Jean, pour y achever les Misérables. Aujourd’hui la seconde et la troisième partie paraissent à Paris.
Ce fut un véritable événement que cette mise en vente ; le 15 mai, l’imprimeur Claye en donne ces détails à Victor Hugo :
Je ne puis résister au désir de vous donner une idée, si incomplète et si incolore qu’elle soit, du tableau qu’offrait la rue de Seine aujourd’hui, jour fixé pour la mise en vente des 2e et 3e parties des Misérables.
Avant six heures du matin, une troupe de commis-libraires, de commissionnaires, de trotteurs en librairie était réunie devant le magasin de Pagnerre encore fermé. Cette foule grossissait à chaque instant et devint bientôt si compacte que l’assistance de deux sergents de ville fut nécessaire pour maintenir l’ordre. Cependant une véritable lutte s’engagea ; c’était à qui se placerait le plus près de la porte d’entrée, chacun prétendant être arrivé avant celui qui se trouvait devant lui.
Vers six heures et demie, les magasins furent ouverts, ou pour parler plus exactement, on en essaya l’ouverture, empêchée par la pression de la foule. Ce spectacle rappelait parfaitement celui qui, à une autre époque, se passait à la porte des boulangers ; mais le premier moment, loin d’être une satisfaction, fut un véritable désappointement pour ceux qui faisaient queue ; car à peine la porte fut-elle entr’ouverte, qu’elle donna passage à un commis qui, plus matinal, plus habile ou plus familiarisé avec les êtres de la maison, avait trouvé moyen de pénétrer dans le sanctuaire par les coulisses et sortait courbé sous le poids d’un paquet volumineux de volumes.
Pendant qu’on donnait satisfaction aux premiers arrivés, la rue s’encombrait de véhicules de toutes sortes, tapissières, cabriolets, voitures élégantes, voitures de place, carrioles et jusqu’à une brouette. Toutes attendaient avec impatience leur part du gâteau. D’autres plus modérés n’avaient que des hottes. Jamais pareil fait ne s’était produit dans les annales de la librairie ; jamais pareil tableau ne s’était offert aux yeux du public parisien. Il faisait beau voir les paisibles boutiquiers de la rue de Seine, stupéfaits, bouche béante, ne comprenant rien à ce qui se passait et demandant à chacun le mot de l’énigme… La boutique de Pagnerre offrait hier un autre genre de curiosité : tout avait dû céder la place aux volumes des Misérables, dont les piles nombreuses, serrées et compactes, occupaient toute l’étendue du magasin et s’élevaient du parquet jusqu’au plafond. Ces pyramides représentaient le chiffre respectable de 48,000 volumes indispensables à la mise en vente.
Le 17 mai, Mme Victor Hugo racontait à son mari ses visites du mercredi 13 et du jeudi 14 chez Pagnerre :
Dimanche, 17 mai 1862.
Je suis allée mercredi chez Pagnerre. Vous ne pouvez vous imaginer l’effet de son magasin ce jour-là. Il est très vaste au rez-de-chaussée et continue la boutique. Dans ce magasin étaient deux hautes murailles de livres qui eussent pu servir de barricades. Leur poids faisait craindre pour le sol. Pagnerre était absent, je crois pour faire son dépôt.
…Je suis retournée le lendemain chez Pagnerre pour savoir si on avait songé à vous envoyer vos exemplaires. Le spectacle était tout autre que la veille. La citadelle de livres était terriblement ébréchée par les acheteurs encombrant le magasin. Mme Pagnerre lisait les commandes et les dépêches qui arrivaient ; une femme écrivait activement à ses côtés. D’autres femmes à d’autres comptoirs ficelaient les paquets. Mme Pagnerre, dans le même emploi, était devant un bureau. — Ah ! madame, s’est-elle écriée, ça va trop bien ! nous n’en pouvons plus. — Oui, a continué Mme Pagnerre, survenant, il n’est encore que deux heures et nous sommes déjà sur les dents. Dès six heures du matin il y avait queue devant notre boutique, encore fermée. On frappait, on cognait, on voulait défoncer la porte. Nous ne voulions pas ouvrir, parce qu’on eût envahi le magasin, et nous n’eussions plus été maîtres de la foule. Je me suis mise à la fenêtre du premier et lui ai parlé, essayant de faire comprendre à chacun qu’on devait entrer à tour de rôle. Un sergent de ville venant à mon aide, j’ai ouvert la boutique et nous avons servi notre monde. Mais, ouf ! quelle matinée ! Mais c’est que, madame, nous avons eu une véritable émeute, le quartier s’en est ému. Pendant que je haranguais de ma fenêtre, les voisins de leur côté étaient à leur fenêtre. Tenez, voyez si l’on peut avoir une minute à soi, voilà qu’on m’appelle pour ouvrir des dépêches qui arrivent.
Lacroix est arrivé ici mercredi soir. Nous étions tous chez Robelin, à Saint-James, et Pagnerre frémissait à la pensée de voir Lacroix, sans personne pour l’aider à soutenir la bordée de reproches du belge qui a été assez bon prince et a autorisé sans trop de maussaderie la mise en vente des Misérables un jour plus tôt qu’il ne voulait.
La librairie pour l’instant est morte, tout l’argent allant aux Misérables, et Michel Lévy, qui comptait faire paraître vendredi je ne sais quoi de Guizot, a ajourné. Les marchands d’images même se plaignent, ne pouvant rien écouler. Depuis vendredi on est occupé chez Claye à faire un nouveau tirage de 5,000 exemplaires des Misérables.
..........................
Mme Édouard Bertin est venue me voir avant-hier… Elle m’a raconté son étonnement de l’article de Cuvillier-Fleury, qui lui avait parlé avec admiration des Misérables. Elle suppose, comme je l’avais moi-même supposé, que Cuvillier-Fleury a écrit sous quelque fâcheuse influence.
Victor Hugo terminait le 19 mai la révision de son roman et l’annonçait ainsi dans ses carnets :
19 mai. J’ai fini ce matin à six heures la révision totale des Misérables. Je m’étais remis au travail de la fin à Mont-Saint-Jean, le 22 mai 1861, il y aura un an dans trois jours.
20 mai. J’envoie aujourd’hui à Bruxelles la fin du manuscrit des Misérables. Cela arrivera le 22, un an, jour pour jour, après ma reprise du travail à Mont-Saint-Jean.
Le 19 mai, Verboeckhoven écrivait, de Bruxelles, à Victor Hugo :
M. Lacroix est toujours à Paris et nous annonce chaque jour que le succès des quatre nouveaux volumes va grandissant sans cesse. Je ne sais si je vous ai dit que les Débats font un éloge très grand et sans restriction du Petit-Picpus tout entier et admirent beaucoup ce livre du couvent.
L’opinion des gens de lettres est, unanimement,
que ces quatre volumes sont supérieurs aux deux premiers.
Lacroix rentre à Bruxelles le 23 mai au soir, en conquérant chargé de lauriers ; le voilà sacré grand éditeur. Ceux qui le connaissaient ont pu se représenter ce petit homme fluet arrivant dans sa maison et communiquant à son associé et jusqu’à son plus petit employé sa joie, son enthousiasme, arrêtant tous ceux qu’il rencontrait pour proclamer avec une éloquence trépidante et des gestes saccadés la grande victoire qu’il venait de remporter. Il écrit aussitôt à Victor Hugo, le 24 mai :
Je suis revenu de mon voyage à Paris, et j’étais hier dans le feu de la bataille assistant et participant à cet immense triomphe qui a accueilli Cosette et Marius. Ce n’était plus du succès seulement, c’était de l’enivrement de tout le public ; il y avait de la passion dans cette foule et vous êtes plus que jamais le grand maître dominateur de ce peuple de France — maître souverain par le génie. — En chaque pays d’ailleurs votre succès s’accroît et se développe. Pour être vrai, je dois faire mon meâ culpâ et déclarer que les chapitres Parenthèse et Petit-Picpus que je redoutais de voir se suivant en coupant si longtemps l’action, n’ont pas été généralement considérés au même point de vue, de l’impatience du drame, et ne sont pas les moins admirés. Tant mieux ! tant mieux ! Et que je suis heureux de la combinaison qui a permis au lecteur de goûter le charme infini de ces détails du couvent et la profondeur de vos réflexions philosophiques, sans le laisser sous l’impression d’un ralentissement d’action, l’action reprenant immédiatement au tome cinq. Réellement, cher et grand maître, les Misérables deviennent et sont même déjà le succès le plus éclatant de ce siècle et peut-être de toutes les littératures. Je n’ai que le temps de vous dire mon enthousiasme qui déborde, et sous cette impression je commence ce soir la lecture de la fin du manuscrit.
Lacroix pouvait faire tous les meâ culpâ. Ses critiques d’autrefois lui paraissaient si minces qu’il ne cherchait plus désormais qu’à les effacer, qu’à multiplier ses actes de contrition avec une reconnaissante humilité. Il vient de lire la cinquième partie. Il écrit, le 25 mai :
Ah ! je vous le dis, je vous le crie de toutes mes forces, cher, illustre et grand maître : vos Misérables, c’est l’œuvre la plus colossale qui soit peut-être. Notre siècle n’a rien produit d’aussi grand, d’aussi complet, d’aussi puissant.
Je suis enfin arrivé au point culminant de la montagne, car je reprends votre image, votre comparaison si juste. Ce livre est une montagne autour de laquelle il faut que l’air circule et qu’on ne peut bien juger qu’arrivé au sommet. L’air qui circule autour de la montagne, cher maître, est fortifiant ; il a je ne sais quel souffle puissant et vigoureux qui retrempe.
J’ai lu, j’ai tout lu, j’ai dévoré votre œuvre immense. J’en ai vu le couronnement. J’ai pleuré. Je lisais à haute voix à mes associés, et vingt fois, trente fois, suffoqué d’émotion, la voix brisée, croyant assister à l’agonie d’un être cher et aimé, j’ai dû m’arrêter, suspendre la lecture, et mes associés ne pouvaient davantage contenir leur émotion qui allait jusqu’aux larmes. Pauvre Jean Valjean ! il était devenu nôtre, il y avait je ne sais quel lien qui s’était établi entre les personnages de votre drame et le lecteur. C’est qu’ils sont tous si vivants, si vrais, si humains. C’est qu’il existe une parenté inconnue et mystérieuse entre les cœurs. Jean Valjean, Marius, Cosette étaient pour ainsi dire entrés dans notre vie. Là est la puissance du génie.
Cette fin est douloureuse, mais il y a là une sérénité, un calme, une splendeur de vertu qui élève l’âme en même temps que l’action impressionne au plus haut degré.
Quel drame puissant que ce drame de la conscience, que cette lutte du devoir. Je ne dirai rien, cher maître, de chacun des épisodes nouveaux de votre œuvre. Tout y est beau, superbe, éclatant. Mais la portée morale en dépasse encore peut-être la valeur matérielle, l’art de l’action, la force du style, la composition des figures ; et pourtant action, style, personnages, pensées, descriptions, peintures de mœurs, de caractères, étude sociale, tout y est sans égal, à un degré qu’on ne dépassera jamais…
Lacroix jouissait de son triomphe avec une joie sans mélange ; le bruit que faisaient les Misérables l’enorgueillissait. Mais ce qui était encore mieux pour lui, il gagnait beaucoup d’argent et il pouvait vanter son flair de libraire à celui qui l’avait commandité. Il venait de faire un si grand bond qu’il avait conquis une sorte de célébrité. Aussi le commerçant avisé n’a pas encore terminé la publication des Misérables que, malgré son enthousiasme, il ne perd pas la tête ; le 26 mai il écrit :
Viendrez-vous à Bruxelles après les Misérables terminés ? Tout le monde d’ici et de Paris voudrait vous voir.
Voilà, entre parenthèses, la retraite paisible qu’il offrait à Victor Hugo quand il l’engageait à venir à Bruxelles pour reviser son roman et en corriger les épreuves : « Tout le monde voudrait vous voir ». Mais Lacroix surtout tient à le voir :
Nous causerions des Chansons des rues et des bois pour lesquelles j’attends votre demande, votre fixation de prix. Faites-le vous-même, cher maître, au plus juste. Je vous dirai si la chose est possible sans marchander. C’est mon système, vous le connaissez.
Lacroix avait été devancé, car le 22 avril Hetzel avait déjà offert à Victor Hugo de traiter pour les Chansons des champs et des rues (il écorchait le titre) et il promettait le secret :
N’ayez peur avec moi d’aucune indiscrétion petite ou grande, rien ne saitjamais ce que je dois cacher, ni femme, ni moi-même ; je n’ai pas de confesseur.
Et dans cette même lettre il démontrait encore que Victor Hugo avait fait une médiocre affaire avec les Misérables.
LA PUBLICATION DES QUATRIÈME ET CINQUIÈME PARTIES.
Mais il s’agissait pour l’instant de publier au plus tôt les deux dernières parties, car la saison était très avancée. On était au commencement de juin. Paul Meurice s’était plaint à Victor Hugo des lenteurs de Lacroix ; il s’en était plaint à Lacroix lui-même. Victor Hugo avait, lui aussi, regretté ces retards, d’autant plus qu’il avait envoyé la fin de son manuscrit le 20 mai. Ah ! cette fois, l’amour-propre de l’éditeur éclate par un coup de tonnerre. Lacroix écrit les 4 et 5 juin une lettre d’une longueur démesurée ; il tient à cœur de défendre son imprimerie de Bruxelles, et il établit une statistique des feuilles envoyées avec les dates :