Les Misérables (page 125)

Victor Hugo · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Misérables (1908) · 163 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je ne crois pas qu’à Paris on eût jamais pu faire autant. Il est vrai qu’on a travaillé jour et nuit à Bruxelles.

Je vous avoue que je ne comprends rien, absolument rien à cette hâte de Paris qui pousse les hauts cris pour 24 heures de plus utilement employées à Bruxelles.

Et l’orgueil de l’éditeur se révolte :

Et la preuve, ma foi ! que nous avions, il me semble, assez bien compris notre affaire et pas trop mal combiné, c’est le retentissement qu’à l’avance avaient déjà les Misérables, c’est l’immense trouée que ce livre avait faite avant de voir le jour, c’est le succès qu’il a obtenu non seulement en France, mais à l’étranger, succès que livre français n’eut jamais à un tel degré dans le monde entier : trois éditions françaises simultanées, Paris, Bruxelles, Leipzig ; neuf traductions en neuf langues étrangères. Vous voyez, cher maître, qu’en somme nous n’avons pas été tout à fait indignes de diriger la publication de votre grande œuvre et que nous avons assez bien porté cette charge d’une gigantesque entreprise, la plus forte qu’on ait faite encore en librairie de tout le siècle, forte par la dépense, forte par l’étendue de l’ouvrage, forte par la rapidité de la publication. Thiers publie un volume par an ou tous les deux ans. Qu’est-ce que cela ? C’est une petite affaire ; mais faire accepter dix volumes en trois mois, 60 francs, faire pénétrer ce livre partout et faire de l’œuvre française de Victor Hugo l’œuvre universelle par excellence, l’œuvre attendue du monde entier ému, je ne pense pas que beaucoup d’éditeurs de Paris y fussent arrivés, peut-être pas un seul.

Lacroix, pour la première fois, se pose en collaborateur important du succès, en éditeur qui a fait accepter dix volumes, et qui était seul capable d’accomplir cette prouesse ; il est irrité :

Si peu susceptible que je sois, je me et nous trouve assez ridicules éditeurs. Et pas un mot à dire ! Directeurs d’une grande publication, la plus importante peut-être de tout le siècle, et mis au deuxième plan !

La colère de Lacroix est intarissable. Certes il reconnaît que le succès a donné à sa maison le moyen de gagner ses chevrons et « une part de l’éclat qui résulte d’une telle victoire ». Mais, sensible aux reproches de Victor Hugo, il veut s’en justifier.

Victor Hugo lui a écrit que les caractères étaient trop peu nombreux. Or, Lacroix répond que le caractère qui sert aux Misérables représente 2,200 kilos de fonte, pouvant fournir de 35 à 40 feuilles c’est-à-dire un volume et demi. Et Lacroix entre dans des détails abondants sur l’envoi des feuilles, la réception des bons à tirer, et l’impossibilité, pendant le laps de temps qui s’écoule, de se servir des caractères qui sont immobilisés. Victor Hugo répond : « Envoyez-moi dix feuilles par jour ». Lacroix riposte qu’il y a les épreuves en seconde et en troisième ; qu’il faudrait dans ce cas pouvoir composer 240 feuilles sans distribuer et que 12,000 kilos de caractères n’y suffiraient pas. Il termine par ce trait :

Vous ici, on composerait dix feuilles par jour, le lendemain on les tirerait tout en en composant dix nouvelles et ainsi de suite. La lettre se dégagerait en 48 heures, peut-être 24 heures, au lieu de 8, 15 ou 24 jours. Me suis-je bien justifié ? et nous condamnez-vous encore ?

Le ciel s’est rasséréné ; après l’éditeur, le littérateur reparaît ardent, enflammé, enivré. Lacroix dans sa lettre du 8 juin est poète, sans doute par une sorte de contagion à distance :

Il y a de tout ; il y a tout dans ce livre. Au milieu de la forêt, dans le plein jour du soleil, l’homme seul se sent transfiguré et transporté… L’insecte vole et bourdonne — l’oiseau s’élance de branche en branche. — Il y a du chant dans les arbres — il y a de l’amour dans les nids, il y a des deuils sous l’herbe. — Le rayon éclaire la mousse et la vivifie. Le chêne robuste fait un dôme à la plante frêle — la ronce et l’épine s’entremêlent aux fleurs sauvages, il y a des rumeurs invisibles dans l’air, la terre exhale des parfums, l’arbre vous parle un langage que l’âme seule comprend. — C’est la vie qui déborde ; l’esprit s’élève, le cœur grandit, l’intelligence s’ouvre. On se sent enveloppé de la grande nature et l’on frissonne de volupté ; parfois on recule, un rien effraie ; mais toujours et partout admiration ou saisissement. On est pénétré d’un souffle inconnu. On reste ébloui ou écrasé, on ne résiste point à cet anéantissement. Votre œuvre, maître, est cette forêt immense et superbe où tout existe, se fond, se mêle. Chant d’oiseau, cri d’aigle, rayon divin, vous nous y découvrez tout : l’extase des cœurs, l’ulcère des âmes, les ténèbres de l’esprit, les joies et les douleurs, et par-dessus tout plane cette grande inspiration qui est le souffle d’un créateur. Votre livre, maître, c’est la forêt de la vie humaine, de la vie de notre dix-neuvième siècle. On en sort saisi, pénétré, ému, transfiguré, renouvelé, meilleur et recueilli.

Ah ! nous sommes loin des 2,200 kilos de fonte, des feuilles, des bons à tirer, des caractères, des épreuves en seconde et en troisième ; en quarante-huit heures l’âme de Lacroix s’est envolée vers des sphères plus éthérées, et on a comme un petit avant-goût des Chansons des rues et des bois.

Mais tout a une fin et Lacroix en est désolé ; le 12 juin il écrit :

Elle est à sa fin votre grande œuvre, cher maître ; on s’habitue si bien à vivre avec votre pensée, et à en alimenter le travail quotidien des ouvriers, que réellement il m’est pénible de prononcer ce mot : fin. Pourquoi faut-il que ce soit tout ? Et que Jean Valjean soit mort, et que Cosette et Marius nous désertent, et que Victor Hugo, ce maître cher et vénéré, presque un ami, si j’ose réclamer ce titre pour nous, pour moi, avec qui nous étions habitués à converser à travers l’océan, conversation charmante, douce, simple, qui enrichissait nos esprits, pourquoi faut-il que ce cher et grand maître soit désormais moins fréquemment en relations avec nous…

Et Lacroix poursuit, et il espère bien que les rapports ne s’en tiendront pas là et il offre son concours ; et il s’incline devant la puissance du génie et il termine : « à genoux devant vous, immense esprit ». En effet, l’œuvre était entièrement achevée comme corrections, car on lit dans les carnets de Victor Hugo :

Aujourd’hui 14 juin à 4 h. 1/2 de l’après-midi, j’ai corrigé la dernière feuille des Misérables : j’en avais écrit la dernière page il y a près d’un an a Mont-Saint-Jean, le 30 juin 1861 à 8 h. 1/2 du matin.

Plus la publication avançait, plus le nombre des contrefacteurs augmentait ; à la date du 15 juin il y avait vingt et une contrefaçons, il devenait urgent que les éditeurs eussent une procuration en règle ou un contrat signé de Victor Hugo pour sauvegarder leurs droits.

Cette pièce leur manquait. Victor Hugo, après des appels pressants, avait envoyé une simple lettre qui n’était pas suffisamment explicite. Lacroix insistait de nouveau, le 15 juin, pour avoir une procuration en règle et donnait toute sécurité à Victor Hugo, qui redoutait les procès.

On nous oppose une sorte de fin de non recevoir en nous demandant d’établir que nous avons été en effet substitués à vos droits et que nous sommes propriétaires… Cela nous est impossible sans un acte de vous, prévu d’ailleurs et promis par le contrat.

Lacroix met d’ailleurs quelque amertume dans ses réclamations, il répète sur tous les tons à Victor Hugo : Vous vous êtes engagé ; votre refus nous fait grand dommage, notre position devient ridicule ; vous nous montrez de la méfiance ; nous avons acheté un droit, vous ne nous donnez pas le moyen de le faire valoir, nous passons pour des dupeurs, etc.

Lacroix offrait deux formules : une déclaration formelle et très explicite, ou un traité reconnaissant la cession.

Victor Hugo choisit et envoya le 18 juin la déclaration, il en donne la raison : « Vous m’envoyez deux formules qui toutes deux vous conviennent, je prends celle qui n’a pas l’inconvénient de faire double traité». Il ajoutait que, selon lui, le vrai moyen de détruire la contrefaçon, c’était de la faire soi-même par une édition à bon marché.

En terminant, il ne lui cachait pas qu’il le trouvait « acide », et qu’il ne reconnaissait plus cette bonne et franche cordialité.

Lacroix fut un peu ému des remontrances d’ailleurs assez paternelles de Victor Hugo, d’autant plus ému qu’il ne tenait pas encore les Chansons des rues et des bois, dont il parle longuement dans sa réponse, mais tout d’abord il commence par se justifier :

J’ai bien reçu votre attestation de notre propriété. J’espère qu’elle pourra suffire, mais cependant je ne réponds de rien. C’est pour cela que je vous donnais deux formules. Je compte sur vous, cher maître, si cela était toutefois insuffisant. Vous me dites que ma lettre était acide, le reproche m’a peiné…

J’ai écrit sous l’influence des tourments que me faisaient éprouver les lettres que j’avais reçues le matin même et où divers contrats étaient menacés de rupture par défaut des moyens d’assurer la propriété et de lutter contre les contrefacteurs.

Quant à faire de la contrefaçon soi-même par le bon marché, Lacroix déclare que c’est impossible. Il y avait des contrefaçons à un franc le volume, soit dix francs l’ouvrage complet. Et le contrefacteur ne paye pas de droit d’auteur.

La déclaration ayant été jugée insuffisante par les tribunaux, Victor Hugo dut se résoudre à donner les procurations nécessaires pour se défendre.

Le 17 juin, Lacroix versait à la Banque nationale la somme de cinquante-cinq mille francs pour solde que Victor Hugo recevait le 19 juin.

Le 22 juin, Lacroix annonce que la fin des Misérables pourra être mise en vente le 28, mais que le 30, qui est un lundi, est préférable.

Le samedi est un horrible jour ; on a son travail, ses comptes de semaine, ses ouvriers à payer, on ne sort pas, on n’achète pas, on ne lit pas ; le dimanche, on se promène, on va à la campagne, on ne lit pas. Donc deux jours où le livre passerait avec trop peu de bruit. Prenons donc le 30. C’est d’autant mieux que cela permettra à M. Pagnerre, qui le désire, de faire tous ses paquets à l’avance, de préparer ses envois de province et de lâcher le tout en même temps, à la même heure, le lundi, c’est-à-dire de sauver au moins une partie au cas où l’éventualité se produirait. L’autre système exposerait trop de volumes dans ce cas.

Lacroix était presque convaincu que ces deux dernières parties des Misérables seraient saisies ; on se rappelle qu’il avait confié à Victor Hugo sa crainte que le gouvernement ne prît ombrage du livre : la Guerre entre quatre murs. Assurément il qualifiait de folie une interdiction, il affirmait même, pour se donner confiance, que l’on reculerait devant une mesure violente, mais il prenait toutes ses dispositions pour mettre en circulation le plus de volumes possible et sur le plus grand nombre de points possible, et il disait à Victor Hugo :

Vous serez d’accord, j’espère, et approuverez cette combinaison qui sert votre intérêt (le retentissement du livre) et notre intérêt (le salut du plus d’exemplaires possible et le temps de prendre des mesures de précaution). Le 30 juin, les quatrième et cinquième parties des Misérables paraissaient.

Le 10 juillet, Lacroix, revenu à Bruxelles après avoir passé plusieurs jours à Paris pour la vente, donne sa dernière impression :

J’ai, étant à Paris, comme ici à Bruxelles, comme dans les pays étrangers par nos correspondants, j’ai ausculté l’opinion pour ainsi dire, et une vaste rumeur d’admiration prolongée et presque unanime a pu être recueillie par moi. L’envie est réduite au silence ; les adversaires sont vaincus par la force même du succès ; les incertains ou les tièdes sont gagnés, entraînés par le courant général ; la masse du public, la foule est enthousiasmée, non moins que tous les amis connus et inconnus que vous comptez en si grand nombre sur tous les points du monde — suprême puissance du génie qui soulève les hommes et les conquiert et les entraîne à sa suite…

Ce qui est un signe de la haute impartialité de votre œuvre, c’est que tous les partis doivent y rendre hommage, j’entends les partis honorables et les hommes consciencieux. Votre œuvre est en effet supérieure aux partis et aux passions qui agitent les hommes ; elle plane au-dessus des misères humaines avec une sorte de lumineuse sérénité.

…Je suis heureux de votre immense et éclatant succès, non pour moi seulement, non pour l’entreprise seulement, mais pour votre œuvre elle-même, mais pour vous, mais pour notre siècle qui a besoin de ces grandes lueurs qui passent au-dessus de tant de petitesses, mais pour cet idéal inassouvi que je sens en moi et qu’un livre comme le vôtre réveille, ranime et satisfait, heureux pour l’art enfin qui éclate si magnifique dans vos Misérables !

Lorsque parurent les livres Waterloo et le Petit-Picpus, les républicains manifestèrent quelque mauvaise humeur. Paris luttait avec ardeur contre l’empire, un grand réveil s’était produit ; il devait se traduire l’année suivante par l’envoi de neuf députés de l’opposition au Corps législatif. On n’avait aucune indulgence pour Napoléon Ier. Lacroix fait allusion à ces premières impressions :

Vous connaissez la joie des républicains que la barricade a fait revenir de leur jugement trop hâtif et surtout trop empreint de partialité sur Waterloo et sur le Petit-Picpus.

Or c’était précisément la barricade qui avait provoqué les inquiétudes de Lacroix au sujet de l’éventualité. Le gouvernement impérial avait eu la prudence de ne pas interdire les Misérables. Il avait compris que, s’il eût causé quelque préjudice à l’exploitation commerciale, il eût été, si c’était possible, le meilleur auxiliaire d’un plus grand succès encore.

Victor Hugo arrivait à Bruxelles le 30 juillet au soir ; le 1er août, il revoyait son fils Charles après onze mois de séparation. Charles Hugo et Paul Meurice venaient lire au maître le drame qu’ils avaient tiré des Misérables.

Ils partirent tous trois visiter la Belgique et le Rhin ; à Cologne, ils apprirent le 15 août que le drame était interdit à Paris. Charles et Paul Meurice revinrent aussitôt en France, et Victor Hugo poursuivit seul son voyage. Il rentra à Bruxelles le 14 septembre, assista le 16 au banquet donné en son honneur à l’occasion des Misérables. Nous parlerons, dans le volume suivant, du banquet et du drame. Le 21 septembre, Victor Hugo quitta Bruxelles et revint à Guernesey. Il était toujours en correspondance avec Lacroix, qui désirait publier en même temps que les œuvres complètes les Chansons des rues et des bois, et qui ne cessait, pour arriver à ses fins, de célébrer la grande victoire des Misérables. Lacroix avait écrit une lettre, que nous n’avons pas, sur le résultat financier des Misérables, ais la réponse de Victor Hugo, datée du 21 octobre 1862, nous renseignera :

Je vous remercie, mon cher monsieur Lacroix, de tous les satisfaisants détails que vous me donnez sur le succès matériel des Misérables au point de vue de la librairie. Je n’en avais pas besoin pour savoir que l’affaire était excellente, mais il ne m’en est pas moins précieux. Je suis heureux de lire dans votre lettre ces quelques lignes : « Nous sommes arrivés à ce résultat que je déclare magnifique, extraordinaire, imprévu même en affaires, d’être rentrés en un an dans nos déboursés sur une somme aussi importante (plus de six cent mille francs)». Et vous pouvez ajouter ceci, que vous avez maintenant pour bénéfices onze années et six mois d’exploitation gratuite d’un livre en dix volumes sur tous les marchés et à nombres illimités.

Cependant Lacroix se plaignait un peu ; il lui restait quatre ou cinq mille exemplaires in-8o en magasin ; ne valait-il pas mieux attendre l’écoulement de ces volumes de luxe avant de lancer l’édition à bon marché, petit format ? Victor Hugo l’exhortait au contraire à publier cette édition, accessible à tous.

Lacroix devait rapidement se convaincre que Victor Hugo avait raison. Les Misérables étaient devenus pour lui une affaire colossale qui servit à établir une fortune que malheureusement il compromit dans de fâcheuses spéculations de terrain.

Il faisait, en 1864, avec Hetzel, les Misérables illustrés ; les tirages étaient énormes.

Hetzel écrivait à Victor Hugo le 18 novembre 1864 : « Ah ! que n’est-ce avec vous que le partage des bénéfices est à faire ! »

Il y avait 300,000 francs de bénéfices par 100,000, et le 30 novembre on était à 105,000 exemplaires.

Eh ! oui, les éditeurs gagnaient des sommes énormes avec les Misérables sous toutes les formes, et le chiffre de 300,000 francs réclamé par Victor Hugo, ce chiffre qui paraissait colossal, qui avait provoqué des cris de stupéfaction, qui avait contribué à répandre cette légende que Victor Hugo était un étonnant homme d’affaires, ce chiffre d’aspect tapageur était bien modeste, de l’avis même d’Hetzel, puisque, les premières curiosités étant déjà un peu épuisées, les Misérables illustrés rapportaient des sommes invraisemblables aux éditeurs. Comme Paul Meurice nous le disait : « Si Victor Hugo avait fait ce que je lui ai conseillé par la suite, s’il avait été son propre éditeur, il eût gagné plus d’un million avec les Misérables ».

La légende de l’homme d’affaires est singulièrement entamée par les faits eux-mêmes et par les chiffres. C’eût été cependant, on l’avouera, l’heure de le devenir. Victor Hugo avait soixante ans.

En résumé, Victor Hugo cédait les Misérables le 4 octobre 1861 à MM. Lacroix et Verboeckhoven pour douze années et moyennant 300,000 francs ; il remettait le 5 décembre à Lacroix les deux premiers volumes de la première partie (Fantine) ; il lui envoyait : le 23 janvier 1862, le premier livre de la seconde partie (Cosette), et le 29 janvier, la fin de la seconde partie ; le 13 mars, la troisième partie (Marius) ; le 2, le 17, le 24 avril, les livres de la quatrième partie (l’Idylle rue Plumet et l’Épopée rue Saint-Denis) ; le 8 et le 20 mai, les livres de la cinquième partie (Jean Valjean).

La première partie était publiée le 3 avril. La seconde et la troisième paraissaient le 15 mai, la quatrième et la cinquième le 30 juin.

En six mois environ, dix volumes avaient été imprimés et mis en vente.

Victor Hugo avait pendant neuf mois, du 16 septembre 1861 au 19 mai 1862, fait la révision des Misérables tout en corrigeant les épreuves, travail considérable, car il remaniait, amendait, complétait des chapitres et en écrivait de nouveaux. Il s’était enfermé pendant ces neuf mois à Hauteville-House, résistant aux appels réitérés de Lacroix qui voulait l’attirer à Bruxelles. Il lui fallait cette tranquillité, cette liberté d’esprit, cette sérénité qu’il n’aurait pas rencontrées dans une ville un peu bruyante où il aurait été exposé à recevoir, lors de la publication de chaque partie, les amis et les admirateurs qui utilisent volontiers leurs loisirs à gaspiller le temps du maître dont ils louent la puissance de travail.

Soustrait à toute influence du dehors, à ces menaces quotidiennes de saisie ou d’interdiction de son œuvre, dont il ne recueillait que les échos intermittents et affaiblis, affranchi de toutes les petites récriminations et de toutes les querelles journalières entre éditeurs et imprimeurs, dont il aurait été le juge obligé, délivré de tous ces conflits entre éditeurs et contrefacteurs, dont il aurait été le confident sans cesse harcelé, il avait trouvé dans son île un refuge propice à sa méditation et un asile où il pouvait se consacrer tout entier à l’œuvre qu’en raison des grands problèmes soulevés il avait considérée comme une des plus retentissantes et des plus graves de sa vie.

RELIQUAT des MISÉRABLES.

Ce Reliquat n’a pas de lien direct avec le roman proprement dit ; c’est plutôt, pour la majeure partie, une étude sur la situation politique en 1830-1831, étude qui devrait ouvrir la quatrième partie : Quelques pages d’histoire.

En révisant son œuvre, Victor Hugo a donné une grande extension au portrait de Louis-Philippe, de quelques lignes il a fait un chapitre ; il s’est donc résigné, pour ne pas trop ralentir l’action, à sacrifier une grande partie de son développement historique.

D’autres considérations ont sans doute motivé ce travail d’amputation.

En 1848, quand Victor Hugo écrivait le livre I de la quatrième partie, l’évolution de son esprit, au point de vue politique, n’avait pas encore atteint son apogée ; s’il n’admettait plus le pouvoir absolu, autoritaire, de la monarchie ou de l’empire, il préconisait encore la monarchie pourvu qu’elle fût renouvelée, rajeunie, accessible au progrès, et cela tout en glorifiant la démocratie ; il était encore, comme Marius lui-même, « nuance gris de souris rassurée ».

Cette profession de foi un peu éclectique qui, néanmoins, accusait des tendances plutôt hostiles au principe électif devait, nécessairement, vers 1862, paraître rétrograde à Victor Hugo. Elle porte sa date ; c’est pourquoi Victor Hugo, après avoir essayé de la modifier dans le sens de ses idées nouvelles et définitives, l’écarta à l’époque où il publiait les Misérables et où il avait, depuis treize ans, choisi définitivement sa voie.

En 1848, il l’avoue, son parti n’était pas pris sur la forme sociale définitive ; or c’est à cette époque qu’il écrivait les pages qu’on va lire ; mais après juin 1849, il le déclare dans Actes et Paroles, la clarté se fit dans son esprit ; il devint républicain ; avait-il un grand effort à faire ? La façon dont il juge, dans la deuxième partie de ce Reliquat, le parti républicain nous ferait penser qu’il penchait déjà vers «ce groupe extraordinaire». Révisant son œuvre en exil, il rectifia le commencement de sa quatrième partie selon les idées qu’avait développées en lui 1849, idées qu’il défendit jusqu’à sa mort.

Victor Hugo se serait sans doute servi des fragments suivants pour un livre, resté à l’état de projet et annoncé dans la préface d’Actes et Paroles sous ce titre : « Histoire des révolutions intérieures d’une conscience honnête ».

Dans la même préface, il dit très nettement qu’il a été tout ce qu’a été le siècle : « illogique et probe, légitimiste et voltairien, chrétien littéraire, bonapartiste libéral, socialiste à tâtons dans la royauté… » mais il a raison de le déclarer hautement : il a été de bonne foi toujours et « dans tout ce qu’il a écrit, jamais on ne trouvera une ligne contre la liberté ».

Nous avons divisé la partie politique de ce Reliquat en cinq fragments formés par cinq petits dossiers, se rapportant tous au livre : Quelques pages d’histoire.

Le premier dossier ne portait comme titre que cette date : 1831-1832. Nous y trouvons, tout à fait semblables aux premières pages du livre I (ive partie) deux feuillets, l’un bleu, l’autre blanc, qui paraissent faire partie d’un autre début de ce même livre ; Victor Hugo y met en scène des personnages passés sous silence dans le texte publié, et nous montre l’attitude du parti républicain en face du gouvernement de juillet.

[I]

Le pouvoir fondé en août 1830 était donc en présence de deux faits : au dehors l’Europe défiante, au dedans la nation inquiète. On entendait gronder sourdement les masses, remuées à la fois par le travail extérieur des partis et par le travail intérieur des systèmes, double action qui mène les colères jusqu’à l’émeute et les réformes jusqu’aux révolutions. Situation compliquée et grave qui s’offrait comme une énigme à la tristesse des penseurs.

La royauté tombée laissait derrière elle, comme un temple écroulé qui laisse deux colonnes, deux hommes imposants qui l’avaient soutenue, deux personnages majestueux qui tous deux l’avaient fidèlement et sévèrement aimée, et qui représentaient aux yeux des générations nouvelles, avec une sorte de grandeur idéale, l’un le chevalier, l’autre le bourgeois de l’ancien régime : M. de Chateaubriand et M. Royer-Collard.

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